LE LANDAU TRAVERSA LA VILLE EN PASSANT SOUS UNE VIEILLE TOUR
SECRETS D'ÉTAT
tout cela allait-il tourner ? Pour le moment, je m'abandonnais à une quiétude paresseuse. Le jour où un conflit se produirait, il serait peut-être temps de s'en préoccuper. En prévision de complications, qui n'arriveraient peut-être jamais, je n'a'lais pas gêner, par un air de trop grande réserve, l'expansion dont ce grand personnage voulait bien me favoriser..
Le landau traversa la ville, en passant s JUS ime vieille tour qui commandait une des e.itrées. C'était par là qu'avaient pénétré dans la ville, à je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers de je ne sais quelle nation... Toujours est-il qu'on s'était battu dans le faubourg, qu'il était mort un grand nombre d'hommes, et que les cloches, comme dans toutes les histoires de ce genre, n'avaient ce:.sé de sonner.
La campagne était très paisible, coupée de canaux et de longues allées d'arbres. De temps en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou un grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou une \-oiture de maraîchers, que traînaient trois chiens agiles. Le premier ministre me parlait du roi et se réjouissait qu'il fût bien portant. Si, par malheur, il lui arrivait un accident, le royaume passerait entre les mains de sa belle-sœur, la femme de son frèie difunt, qui gouvernerait au nom de son fils aîné, âgé pour l'instant de quatorze ans. Et cette princesse, qui venait des États de l'Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle de gens de son pays... Le baron de Herner me surprenait. Il dérangeait fortement la conception que je m'étais faite des l.ommes d'Etat, que je me représentais comme des personnages mystérieux et fermés, évitant d'employer un langage simple et net pour parler des affaires publiques.
Celui-ci n'y allait pas par quatre chemins et me donnait carrément son avis sur les hommes et sur les choses...
En sortant d'une allée d'arbres, j'aperçus tout à coup, sur une sorte de monticule de verdure, un château d'a-chitecture antique, mais qui était un château reconstitué, ainsi qu'en témoignait la blancheur de sa pierre. C'était la rési-
dence d'été. Je sentais toujours en moi beaucoup de curiosité, mais aucune émotion : j'avais désormais ma petite habitude des grands de ce monde. C'est curieux comme on prend \ite pied dans les grandeurs.
Nous étions entrés dans une cour d'honneur et nous allions gravir le perron qui condaisait au salon de réception quand nous entendîmes un : Hep ! qui n'avait rien de protocolaire. C'était le roi qui nous appelait d'une des salles du rez-de-chaussée, où il faisait de la photograpliie. Je reconnus le visage du monarque, dont j'avais vu plusieurs portraits.
Il nous invita d'un geste à entrer dans SDU atelier. Il était vêtu d'une culotte de drap beige, de molletières de cuii fauve et d'une chemise de soie écnie, dont les manches étaient relevées jusqu'au coude. Sans la moindi^e formule de bienvenue et en s 'adressant à moi, comme s'il me connaissait depuis longtemps, il nous montra des épreuves qu'il venait de terminer, dont l'une représe.itait un coin de forêt, et l'autre un cheval en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi, je regardais ces épreuves avec une attention exagérée ; mais je ne pensais qu'à examiner Charles XVI, qui m'apparaissait comme un bon garçon enjoué.
Je crois que je n'aurais vu en lui rien d'autre si l'opinion favorable que m'avait exprimée sur son compte le jeune Tolberg ne m'avait prévenu en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme beaucoup plus de philosophie que d'insouciance, ou plutôt c'était une insouciance natiuelle qu'encourageaient sa volonté et sa raison. Il pensait qu'il ne fallait pas agir au delà du nécessaire, qu'il fallait plutôt surveiller les événements que les provoquer. Il s'occupait des affaires de l'Etat, juste assez pour ne pas les négliger.
D'ailleurs il a\'ait trouvé chez Herner une a:tivité très précieuse, du moment qu'il était là pour la réfréner.
Je ne sais pas s'il s'était fait toutes ces réflexions et s'il s'était volontairement conformé à cette philosophie. Il me
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IT, NOUS MONTRA DES ÉPREUVES OU'iL VENAIT DE TERMINER.
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semble plutôt qu'il l'avait instinctivement adoptée...
Je n'ai jamais vu un homme capable d'un travail aussi extraordinaire et aussi rapide. Il lui est arrivé dcins certains moments, où il y avait intérêt à se renseigner rapidement sur la situation, de faire avec moi ranal5se dont j'étais chargé, et il me laissait littéralement en route, moi qui ai pourtant le travail facile. Et cet homme, merveilleusement doué pour accomplir en deux journées un travail surhimiain, était capable également de rester des mois entiers dans l'inaction, à vivre une vie presque animale, sans songer à rien et sans avoir le moindre remords de sa paresse.
Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets, remit tout seul une veste de chasse qu'il avait posée sur ime table.
Hemer, qui connaissait ses habitudes, ne fit aucun momement pour l'aider à l'endosser. Puis nous sortîmes tous les trois dans la cour. Il me regarda un instant, me demanda comment je trouvais Schoenburg. Puis il s'éloigna avec son ministre pour causer des affaires courantes... Je les regardais marcher l'un à côté de l'autre. La marche du roi n'avait rien de vulgaire ni de majestueux. On l'eût pris pour un propriétaire de campagne qui parlait affaire avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et le nonotaire « dégottaient » assez bien. Et tout à coup, au moment de prendre congé, après que cet homme en veston eût tendu la main à cet homme en redingote, il y eut dans la simple différence des saluts, le salut profond de celui-ci et une inclinaison de tête de celui-là, il y eut quelque chose de barbare et d'antique, une subite inégalité, que leur promenade côte à côte de tout à l'heure rendait étrange et inconce\able.
Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable d'aspect, et qui se trouvait en vertu de certaines conventions un être surnaturel. Il passa familièrement sous le mien son bras symbolique et m'entraîna vers la salle à manger.
Ce fut pour moi une après-midi admirable, une de ces journées où l'on fait
feu des quatre pieds pour éblouir quelqu'un, avec l'angoisse de tout gâter soudain par une parole inférieure. C'est une conquête que l'on veut faire par des moyens loyaux et sans tricherie, pour avoir une sorte de contrôle de sa propre valeur.
J'étais obligé, de temps en temps, de me répéter, pour ne pas l'oublier, qu'il était un roi.
Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection : mais il y en avait quelquesuns qu'il ne connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et quand je lui récitai certains des passages que j'aimais, nous éprouvâmes de ces émotions communes qui vous rapprochent tant.
J'étais très exalté et un peu inquiet.
Je me disais que ce roi qui s'ennuyait, et qui paraissait se plaire en ma compagnie, me garderait peut-être auprès de lui. Or, c'était un compagnon un peu fatigant, à cause des frais continuels qu'il fallait faire. J'avais peur de ne pas pouvoir me soutenir et de lui plaire moins.
Après déjeuner, nous étions allés nous promener dans un jardin inculte, dont le roi aimait beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue par un habile jardinier. Nous y passâmes près de trois heures à dire des vers et à raconter des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes dans la maison, je vis qu'un petit tonneau de promenade était attelé dans la cour..
— Je vais vous reconduire jusqu'aux portes de la viUe, me dit Charles XVI. Je n'entre pas à Schoenburg dans un tel équipage.
Conmie nous allions monter en voiture, un homme d'une quarantaine d'années, très distingué d'allures, entra dans la cour. Le roi alla à lui avec empressement, et lui serra la main avec une vive amitié. Ils se dirent quelques mots, et revinrent lentement vers la voiture. Le roi était tout songeur... Il me présenta à son ami qu'il me nomma : le comte de Herrenstein, lui dit : «A tout à l'heure, »et monta en voiture avec moi.
Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais me taire, ou s'il fallait lui parler.
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Je lui fis remarquer que le paysage res- puis je vis qu'au lieu de rentrer au châsemblait bien au cadre d'un roman teau, il quittait la grande route, et predont nous a\ions évoqué certains passages, nait un petit chemin sur la gauche. Où Il approuva avec un peu trop de préci- allait-il ?... Alors, quoi ? Charles XVI pitation pour un homme qui s'intéresse me faisait déjà des cachotteries ? vraiment à ce qu'on lui dit.
Quand nous arrivâmes à une centaine de pas de la vieille porte de ville, le roi arrêta la voiture et me dit qu'il me ferait chercher un de ces jours prochains.
Je le suivis un instant du regard ;
NOUS ÉTIONS ALl/;S NOUS PROMENER DANS UN JARDIN INCULTE.