IL FALLAIT PROFITER DE LA PRÉSENCE DES RÉFUGIÉS RUSSES
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d'heure, et mon déjeuner tirait à sa fin, quand j'aperçus la tête fine et blonde de mon ami. Il fut quelque temps sans me voir, et il me sembla tout de suite, d'après son air, qu'il n'avait rien à m'annoncer de ce que je craignais. Pourtant je pouvais me tromper et précisément cet air-là... A ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens et il me fit tout de suite de la tête un petit non rassurant.
Puis il vint jusqu'à ma table. Je n'avais pas de voisins imm'diats, et il n'était pas obligé de me parler tout bas.
— Eh bien ! Voilà ! ce n'est pas moi ! et je n'en suis pas fâché... J'ai eu une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau pour tirer le nom. Mais je n'étais pas le plus ému. Il me restait assez de sang-froid pour regarder les autres. A part un préparateur de chimie, qui a fabriqué l'engin, et qui est une espèce d'iUuminé, mes compagnons montraient des pâleurs impressionnantes, ou des sourires forcés qui n'étaient pas beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était précisément un de ceux qui souriaient ainsi. Quand on a dit son nom, il nous a regardés d'un air égaré, en souriant davantage... Je ne crois pas que l'engin soit en de bonnes mains. Sur ces six hommes, il y en avait au moins trois qui n'étaient pas courageux, et qui sont venus là avec une confiance de joueurs, en comptant que le sort ne les désignerait pas.
— Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je puis vous rendre le pli que vous m'avez confié. Mais je l'ai mis dans ma chambre en lieu sûr. J'irai vous le rapporter cet après-midi.
— Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là ne sont pas finies. Le coup d'aujourd'hui manquera peut-être.
Et je peux être désigné demain pour une autre affaire. Si je suis désigné à l'improviste, je pourrais très bien n'avoir pas le temps nécessaire pour vous porter ça. Et je suis plus tranquille de le savoir ainsi entre vos mains. Sur ce, je vais aller faire une surprise à m3n amie qui ne m'attendait pas à déjeuner. Bien entendu, elle ne savait rien de tout ce qui se passait ce matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon courage, j'avais prévu
l'éventualité où je serais désigné, et je ne voulais pas être obligé d'aller déjeuner avec elle avec ce petit secret sur le cœur.
Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement mon déjeuner, et je rentrai au palais, où m'attendait mon travail d'analyse, que la visite de Tolberg m'avait empêché de finir le matin.
En rentrant, je trouvai sur la table un mot du premier ministre. Il avait reçu des nouvelles de France, au sujet de la petite affaire coloniale qui divisait le Bergensland et le gouvernement français. Il y avait une réponse à préparer, et le ministre me recommandait de l'attendre au palais dans l'après-midi. Alors je pensai à ce que m'avait appris Tolberg. Jusqu'à ce moment, je n'avais été préoccupé que du sort de mon ami. Maintenant que le tirage au sort l'avait mis hors d'affaire, je pensai tout à coup que la vie de Herner était menacée, que je le savais, que j'allais passer l'aprèsmidi avec cet homme, et que je ne lui dirais rien...
Je n'avais pas le droit de parler : la confiance de Tolberg m'avais mis en possession de ce secret : il fallait le garder pour moi comme un confesseur.
Et, d'autre part, c'était un peu ma faute si Tolberg avait eu la légèreté de me le confier. Je ne lui avais jamais dit exactement quels étaient mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours parlé en termes défavorables de son ennemi...
Ce n'était pas par duplicité ; mais vraiment, quand je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal de Herner.
Après tout, mon devoir était bien simple, et ne souffrait pas la discussion.
Il m'était interdit de parler; je n'avais rien entendu ; je ne savais rien... C'était une dure épreuve à passer, mais il fallait la subir.
Si j^ parlais, Tolbeig avait, de mon fait, les torts les plus graves envers son parti. En se confiant à moi, il avait commis une imprudence qui était presque une trahison. Cette imprudence, c'est moi qui l'avais provoquée. Mon ami, à mes 3'eux, pour moi qui savais bien ce qui s'était passé, n'avait eu d'autre tort que d'avoir
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en moi une confiance excessive. Est-ce que je pouvais trahir cette confiance ?
Quand Herner ai'riva, la paix s'était faite en moi. Je n'avais plus aucune hésitation sur la conduite à tenir. Un événement fortuit m'avait mis en possession d'un secret que sous aucun prétexte, je n'avais le droit de livrer. De même,
qui me sont venues en route. Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons s'il y a quelque chose à en tirer. »
Je le regardais écrire. Je pensais qu'il allait mourir, que je le savais et que je ne ferais rien pour empêcher cela. Jamais il ne m'avait paru si intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il s'arrêtait par moments d'écrire et regardait
j'ai eu une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau.
quelque temps auparavant, le ministre lui-même m'avait confié un secret très grave, et je savais bien que ce secret était en siàreté absolue !... Tant pis pour cet homme, après tout ! C'était dans la vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux. li^ avait une politique dangereuse, dont il subissait tous les risques. Et puis, toutes ces affaires-là ne me regardaient pas. J'étais un étranger. Je n'avais qu'à laisser ces gens s'égorger entre eux, et à ne pas m'en mêler.
Herner était assis à son bureau. Il m'avait dit : « Je vais, au sujet de cette réponse, jeter sur le papier quelques idées
fixement devant lui. Et je sentais en lui une puissance exceptionnelle de réflexion. Il donnait l'impression d'une vitalité d'espiit intense. Et je pensais : <( Tout cela va s'arrêter, va être détruit. Cette chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d'on ne sait où, nous allons la supprimer, et en faire nous ne savons quoi. » Je me dis avec beaucoup de force : « Cet homme de valeur est un homme malfaisant. Il gêne d'autres êtres :>il fera périr d'autres êtres ; c'est lui qui a tué le soldat Hassen, en somme... puisque le roi voulait le gracier, et que lui, Herner, n'a pas voulu.
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«Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait pas. Il n'avait contre lui aucune haine personnelle. S'il l'a tué, c'est qu'il pensait que sa mort était nécessaire.
« Moi, je pense que l'on n'a pas le droit de tuer — poiu- quelque raison que ce soit.
« Oui, mais si l'on n'a pas le droit de tuer le soldat Hassen, on n'a pas non plus le droit de tuer le ministre Hemer.
«Le ministre Hemer, qui est un homme dont je connais la haute valeur, a pris sur lui de laisser tuer le soldat Hassen, et je l'ai désapprouvé. Aujourd'hui, c'est moi qui vais laisser tuer le ministre Hemer. Et par qui est-il condamné ?
« Par une bande de mécontents, par ce faible et charmant Tolberg, qui s'est laissé entraîner dans cette affaire, et qui d'ailleurs pom"suit la ruine du ministre pour la satisfaction d'intérêts privés. Hemer est condamné par ce gros professeur de stratégie, cette solennelle nullité, que son ambition déçue et sa haine personnelle du ministre de Fritz ont amené à conspirer. »
Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches, qui tiraient au sort dans un chapeau. C'était de ces genslà que j'étais le complice, puisque je laissais lem* crime s'accomplir...
Mais je pensais aussi à ce chimiste] ardent dont m'avait parlé Tolberg.
Celui-là n'était pas poussé par un bas intérêt, et il y avait sans doute encore dans le parti d'autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient jugé, dans leur conscience, que la mort de ce ministre autoritaire était utile à l'Etat et à l'humanité, que cette mort servirait d'exemple à d'autres despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain, nécessaire, on éviterait à beaucoup d'autres malheureux le sort du soldat Hassen.
En somme, ce n'était pas seulement quelques mécontents médiocres que je trahirais, c'étaient ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que je ne connaissais pas, et que je n'avais pas à connaître, avaient décidé la mort du ministre Herner.
Je ne pouvais pas trahir ces gens-là.