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LE CHATEAU DE KREUZACH ÉTAIT UNE RÉSIDENCE D'UN CHARME RARE

elle, — ■ et je m'en suis particulièrement rendu compte depuis qu'il n'est plus ici, — je vois à quel point j'ai dû « embêter « le roi... Non, je ne vous demande pas de geste de dénégation. Je sais très bien que je ne vous fais pas l'effet d'une femme « embêtante ». Mais lui, je l'ai embêté : le mot n'est pas trop fort.

C'est très délicat, vous savez, la garde d'un amant. C'est aussi compliqué que la garde et l'éducation d'un enfant.

Les hommes voudraient nous persuader qu'il faut les laisser libres. Mais ce sont eux qui le disent. « On est tout disposé à fuir, affirment-ils, la domination d'une femme trop exigeante et trop jalouse, tandis qu'on ne trahit pas une maîtresse, dont la confiance vous a touché. » La vérité est qu'on la trahit avec toutes sortes de remords, mais qu'on ne s'en prive pas.

« Si j'aime le roi, me dit-elle encore, ce n'est pas parce qu'il est im roi. Peutêtre ai-je commencé à l'aimer pour cela. Après, je n'y ai plus pensé, et je l'ai aimé « parce que c'était lui », et chaque jour davantage. Je ne dis pas qu'à l'origine je n'aie pas rêvé de venir à la Cour, d'être la reine, — réelle ou effective, — mais au fur et à mesure que je l'ai aimé, j'ai senti le besoin de l'avoir à moi davantage, et j'ai pensé qu'il serait mieux à moi, si je n'allais pas à la Cour, d'autant, ajouta-t-elle, avec son petit air d'enfant têtue, d'autant qu'à la Cour il aurait \ai « des femmes », et que ce n'était pas la peine. »

Elle avait prononcé ce mot : des femmes, de la façon la plus amusante, comme on parle d'êtres dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que chez cette femme de grand sens et de sensibilité affinée, il y avait un autre petit être indomptable, qu'on ne changeait pas, avec qui on ne discutait pas — et qui avait

dû — non pas ennuyer, — mais fortement embêter le roi. Et je pensai que Mme de Einstein me mentait peut-être ou se mentait quand elle me présentait comme un système réfléchi ce besoin de possession continuelle et exclusive.

Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du complot. Comme je ne pouvais tout lui dire, et lui révéler quelles armes j'avais contre le premier ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet : il m'est impossible d'entamer avec des amis un sujet de conversation sur lequel je suis obligé à des réticences.

Une heure avant dîner, la voiture vint nous prendre pour nous faire faire un tour dans une forêt fraîche et noire qui se trouvait près du château. J'en rapportai une impression de tristesse, à la pensée que Charles XVI était mort, que l'espoir de cette femme serait à jamais trompé, et que jamais, comme elle en formait le projet, je ne pourrais venir passer des journées, dans cette heureuse retraite, avec elle et ce roi délicieux. Mais il n'y avait rien d'immédiat à craindre, et ce dont je souffre surtout, c'est de l'approche du malheur, et de la nécessité d'agir.

Après le dîner, Mme de Einstein vint me reconduire à la gare. Elle était tout près de moi dans la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de lui prendre la main. Je m'étais dit soudain que le roi était mort et que cette femme n'était à personne. C'était aussi grossier que cela. Il y a chez moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage. Heureusement pour moi, il n'a pas beaucoup d'énergie... Je pris la main de Mme de Einstein... Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment... Je me penchai vers eUe, et je \as son bon sourire amical. Nos deux êtres sauvages ne s'étaient pas rencontrés.

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