‹ Folie d'opiumChapitre 8 sur 129 · JE CHANTE LES BAISERS · texte numérisé non relu

JE CHANTE LES BAISERS

I e^ baisers ont les tons des cieux, des lacs, des

[fleurs !

Les uns, de la couleur des automnales roses,

Pleurent sur le passé des êtres et des choses,

Pleurent les deuils lointains, les charmes, les

[douleurs.

D'autres, d'azur léger, d'autres ensorceleurs. Verveines aux cœurs d'or, fiévreusement dècloses. Chantent l'amour, la vie et les métamorphoses. D'autres tendent, sournois, des pièges d'oiseleurs !..

Quelques-uns ont le ton discret des violettes : Ceux-ci. presque effacés, doux et frêles squelettes. Me semblent un essaim de grands papillons gris.

Ceux-là, sur les tombeaux, brûlent comme des

[cierges.

Mais le roi des baisers, dont mon cœur est épris, Kst le baiser neigeux des âmes et des Vierges !

— Peuh! fit Jacques, vos vers ont douze pieds et la consonne d'appui!

Vous savez bien que nous avons changé tout cela. Carrément, nous faisons rimer algues avec flammes et meurtre avec œuf. Quant aux pieds, plus il y en a, mieux ça vaut. La pensée doit rester obscure, embrumée d'Au-delà, vous ne devez point vous comprendre vous-même, afin que chaque lecteur donne à vos strophes le sens qu'il préfère. Ainsi tout le monde est content.

— Les lecteurs, des mufles! déclara Defeuille.

.— Le public veut être épaté, voilà

tout! appuya un jeune homme verdâtre orné d'un monocle et d'un orgelet, l'un soutenant l'autre. Ecoutez ce morceau sans égal...

Mais on n'écoutait plus, les conversations étaient devenues d'un tour fort intime. D'autres orfèvres, ciseleurs de mots et démolisseurs de rimes, purent lancer les petits cailloux de leur inspiration sans atteindre personne, et ce fut tout bénéfice pour l'art.

Le café, servi au salon, on reprit, appuyé l'un à l'autre, le chemin déjà parcouru. André, qui mourait de soif, vida trois tasses coup sur coup, et s'inonda de kummel, la communion n'étant point obligatoire dans les verres à liqueurs.

- Defeuille s'empressait, baissant la lumière du lustre, tirant les rideaux et distribuant des orchidées fraîches, prises dans des corbeilles garnies de mousse.

Ces messieurs ne fumèrent pas. Il est de mauvais goîit, avait déclaré Jacques, de fumer autre chose que du haschich ou des fleurs, et l'on désira rester sur le parfum des fraises mouillées d'éther.

Les voix se faisaient languides, les paroles chuchotées se fondaient, mystérieuses.

Ces messieurs, réunis autour du Maître, ressemblaient aux adorateurs de quelque dieu maléfique, attendant le sacrifice.

En effet, des cassolettes furent allu-

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mées, et Defeuille invita ses amis à visiter les chambres fort bien aménagées de son appartement...

— Venez, dit Jacques en poussant le coude d'André, qui sursauta.

— Je préfère fumer une cigarette dehors. On étouffe dans ces roses et cet encens!

Mais Jacques eut un sourire:

: — J'allais vous le proposer...

LA VOLUPTE ESTHETIQUE

Dans la rue, les deux hommes se regardèrent.

— Vrai, il fait meilleur, ici! déclara André.

Le Maître aspira l'air glacé d'une narine douloureuse.

— Peuh!... Ce que j'aime, voyezvous, c'est le relent des faubourgs, l'odeur du vice et des fauves humains!

J'ai passé dans certains quartiers suburbains de Paris des heures exquises... Et quels beaux gars!... Defeuille est plein de bonne volonté, mais, en dehors du régal délicat de l'esprit, il y a peu de joie à glaner chez lui... La civilisation morbide a réfréné ici les instincts de l'homme, et rien n'est plus triste que l'effort pour le plaisir...

— Alors, cher Maître, vous partez toujours avant la fin?

— Presque toujours. Et puis, on me défend les veilles prolongées... J'ai trop demandé à mes nerfs dans ces dernières années; je suis un détraqué, un neurasthénique... un éthéromane...

Jacques ne parlait pas sans orgueil de ses fatigues, et le mot « éthéromane » fleurissait à ses lèvres comme l'orchidée pustuleuse à sa boutonnière. Il ne remarquait nullement le ton ironique dont le disciple l'interrogeait, et André, comprenant qu'il n'avait n'avait point affaire à un psychologue bien subtil, dissimulait à peine.

— Je viendrai demain prendre vos conseils pour le travail dont vous m'avez parlé, cher Maître.

— Ah ! le travail ! il n'y a que cela de vraiment doux dans la vie!... Quand on a vaincu le Verbe farouche, on se

sent la même lassitude délicieuse qu'après l'amour.

— Certes, déclara André en riant.

Le cerveau, avant le labeur littéraire, est animé du même transport que le cœur avant la possession. Le désir de créer se manifeste dans toute sa véhémence... Mais c'est, à mon avis, la poésie qui procure les sensations les plus rares. Le sonnet, par exemple, me représente l'étreinte complète dans sa perfection mesurée et graduée.

C'est, d'abord, la caresse moelleuse des huit premiers vers, dont la rime revient, persistante comme le baiser initiateur, savant, pénétrant, tenace, magnétique... Puis, l'enlacement étroit des deux strophes plus brèves, plus nerveuses, d'une acuité profonde qui émeut sûrement, soulève tout l'être d'impatiente ardeur. Enfin, voici le dernier vers, dont la rime jaillit comme un clou d'or et fixe irrésistiblement le poème adorable...

Jacques daigna approuver.

— Il faudra mettre cela dans m.on roman. Notez, tout de suite...

— Oh! inutile, je m'en souviendrai...

— Vous prendrez comme titre du premier chapitre: « la Volupté esthétique ».

— Pour commencer, vous décrirez la scène de ce soir.

— Complètement?

— Non, seulement ce que vous avez vu... Nous placerons cela dans un journal mondain.

— Oh!...

— Mon cher, en sachant s'y prendre, on fait accepter bien des choses... L'art de ne rien dire en disant tout est fort goûté des gens du monde. Et c'est aux passages les moins flatteurs pour elles que les petites femmes se pâment le plus... Voyez, elles m'adorent!...

— C'est vrai.

— Quel est l'écrivain féministe qui pourrait lutter avec moi?... Quel est celui qui saurait, avec plus de maestria, éveiller leur fibre perverse?... Elles viennent à moi comme les snobs allaient chez Bruant, pour se faire injurier! Et c'est cela qui donne une fière idée de leur bêtise!...

— Peut-être se vengeront-elles un jour?...

Chozelle eut une moue ineffable.

— Je suis sûr de moi.

— Quand ce ne serait que pour éprouver des sensations nouvelles?...

— La Faculté m'a affirmé que j'étais à l'abri des coups de tête...

André, qui n'avait sur les épaules qu'un mince pardessus d'automne, commençait à grelotter. Il songeait à l'intimité du lit tiède où Fiamette, blottie en rond comme une chatte frileuse, l'attendait. Et, déjà, il croyait sentir sur ses épaules la pression de ses bras souples, et, sur ses lèvres, la douceur de sa bouche menue et fondante, toujours prête au baiser. Il prit congé de Jacques, s'éloigna en fredonnant des vers que Lausanne, le chantre des caresses, venait de lui mettre en musique sur un air de danse:

MNOCIIF. SE JETA SL'r

^ T. F. MAITRE (/'''i,''' l'*?)

Valsez, amants que rien ne lasse.

Valsez, au rythme des baisers, Valsez, amants inapaisés!...

La vie est un baiser qui passe !

Valsez, valsez, la vie est hrcvc...

Mais que vous importe demain?

Grisez-vous, la main dans la main.

Valsez. beau.K amoureux du rêve 1

Buvez, étroitement unis, l.e philtre des lèvres démentes...

l'aites-vous, au cœur des amantes.

Amants, le plus soyeux des nids !

Aimez, amants que rien ne lasse.

Aimez, au rythme des baisers, Aimez, amants inapaisés !... La vie est un baiser qui passe !

l'influence MAUVjiLSE

Fiamette, cette nuit-là, fut une amoureuse triste; non pas qu'elle doutât d'André, mais il lui semblait que quelque chose avait sombré en son âme, que le poète naïf et tendre avait fait place au sceptique renseigné et pervers. Il éprouvait moins de plaisir à ses cajoleries douces, se montrait exigeant, irritable, presque cruel en ses caprices singuliers. Il ne lui suffisait plus de l'avoir toute, de la bercer dans ses bras comme une grande poupée blonde, d'écouter le cantique fervent de son adoration. Ses curiosités allaient au delà des caresses habituelles, il lui venait le maladif besoin de la faire souffrir pour la sentir mieux à soi. Le fauve frémissait dans l'ombre, l'exquis poète devenait un homme, et, moins, peut-être, un civilisé.

— André, dit-elle, tu ne m'aimes plus comme hier, et, demain, tu ne m'aimeras plus comme aujourd'hui.

— Tu te plains après ce que...

— Oh! tu m'as fait mal... rien de plus.

En effet, il avait été brutal, sans amour réel, volontaire, compliqué, dédaigneux des habituelles ivresses. Elle retrouvait en lui la vanité méchante des premiers amants et leur besoin d'humilier la femme qui s'est donnée par des regards, des gestes, des expressions de physionomie, plus encore que par des paroles. De son côté — étrange revirement de l'esprit humain — André qui, tout à l'heure, avait follement convoité Fiamette, se disait que l'amour ardent, complet, durable est chose impossible, que les plus beaux

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jouets se cassent et se ternissent, que les plus brûlants .désirs s'éteignent, aussitôt réalisés, qu'il n'y a rien dans rien!... Le levain de haine, qui fermente au cœur de tous les amants, se montrait confusément en lui. Il en voulait presque à sa maîtresse des joies qu'elle lui avait données dans une soumission trop complète. Et ce sentiment, commun à presque tous les hommes, ferait supposer que le grand mépris, qu'au fond ils ont d'eux-mêmes, retombe logiquement sur celles qui les aiment et les admirent.

Tant il est vrai que certaines femmes ne peuvent, dans la vie, compter que sur la constance de l'amant qui les paye, parce que, en pareil cas, le galant court après son argent.

Fiamette pleurait en silence, et le disciple, après avoir remué d'autres pensées mauvaises, s'endormit, le dos tourné à son bonheur.

Il fallut, le lendemain, songer au roman de Jacques: La Volupté esthétique, se plier au genre qu'il' avait adopté, broyer de l'étrange à la portée des snobs.

Au bout d'une demi-heure, André faisait couramment du Chozelle, et s'attendrissait de nouveau devant les paupières lasses et les yeux douloureux de Fiamette:

— J'ai été méchant, Miette, pardonne-moi!

Elle l'embrassait gentiment.

— Pourquoi faut-il que je te ché-

risse davantage après tes injures?...

Les amoureuses ont donc perdu toute dignité!...

— Et la dignité du pardon, la comptes-tu pour rien?... Dieu n'agit pas autrement avec les pécheurs!...

— Je ne veux plus que tu partes?...

— L'ai-je jamais voulu?...

— Dame, tu me disais cette nuit que le plaisir que je te donnais ne valait pas le travail que je te faisais perdre! Que tout ce que vous offrez à l'amour, vous autres écrivains, est perdu pour la littérature!... Les germes fécondants vous remontent au cerveau et vous procréez sans le secours de la femme!...

André se mit à rire.

— Tous les grands auteurs ont été chastes, ma petite Fiamette?

— Des imbéciles ou des fous!

— Et le succès?...

— Le succès?... Un mot! Est-ce que Ninoche ou Nora la Comète n'en ont pas autant que vous tous?... Et, moimême, si je voulais!...

— Certes.

— Le succès va aux plus infimes, aux pitres et aux malins, il n'est insaisissable que pour ceux qui sont audessus de lui.

— Tu as raison, Miette.

André prit sa maîtresse contre lui, appuya son front sur son cœur, et, longtemps, savoura la joie d'être tout petit et frêle auprès de cette affection si grande.

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