SCENE IV
DEPPiE\ AL, ELISE en joli négligé, parlant à safcnnne de chambre , censée dans son appartement.
ELISE
Point de bal pour ce soir, entendez-vous, Lisette ; Je ne changerai point aujourd'hui de todette.
depre'val , à part.
Ses traits n'ont pas encor si bien frappé mes yeux: Ce simple néglige lui sied on ne peut mieux.
élise , de même.
Vous aurez soin de dire à mon maître de danse Que je ne prendrai pas ma leçon.
depreval, à pari.
Je balance...
Elise laisse tomber un gant ; de Préval le ramasse et le lui rend1.
Le hasard me seconde à propos ; quel bonheur !
Haut.
Madame, voulez-vous me permettre...
ELISE
Monsieur, Je vous rends grâces. Mais depuis quand , je vous prie, Vous sentez-vous enclin à la galanterie ? Monsieur le philosophe a-t-il changé d'humeur? On vous voit rarement, et toujours froid, rêveur...
DEPREVAL.
Ah! je ne sais que trop combien je suis blâmable ! J'aime à vivre isolé...
e'ltse.
Vous n'êtes point aimable..,
depreval.
Air : de Dorilas.
ÀirunLle est un liire vulgaire ;
Mais cf mot si fort en honneur,
Peint mieux un esmii fait pour plaire
Que les qualités d'un bon cœur :
Des êtres faux et méprisables
Possèdent le don de charmer ,
Et bien souvent les gens les plus aimables
Sont ceux qu il ne faut pas aimer.
Élise.
î)'accord ; mais je croyais qu'une femme à vingt ans , <<)ui possède, dit-on, des grâces... des talents... Si près de vous...
DEPREVAL.
J'ai tort.
ÉLISE
Au fait, je vous pardonne :
Je déteste la gêne , et ne contrains personne.
Quelques chagrins sans doute ont troublé votre cœur; Chacun a ses secrets, chacun a son humeur; Vous êtes aujourd'hui rêveur, triste , maussade , Insupportable : hé bien! ccs[ l'état d'un malade. Avec raison toujours on espère du mieux: Peut-être que demain vous serez amoureux.
DEPREVAL.
Amoureux!
e'lise.
Oui.
depre'val.
Demain !
ELISE
Ce discours vous étonne ?
Si vous manquez d'usage, aimez ; l'amour en donne. Vous avez lu, je pense, un très joli roman... '
DEPREVAL.
J'en lis fort peu, Madame.
ELISE
Où le fier Soliman Répand l'effroi , la mort sur tout ce qui respire: Pioxelane paraît , et gouverne l'empire.
Vous citerai-je encor le cruel Coradin ? Il était sombre, altier, et comme vous chagrin. L'amour parle à son cœur: ô puissance divine! Le tyran s'humilie aux genoux d\Euphrosine. Hé bien, Monsieur, voilà de l'érudition.
depre'val , embarrassé.
Sans recourir, Madame, à cette fiction,
Vous pourriez rencontrer près de vous, ici même...
Pardon , j'en ai trop dit.
élise , à part.
Le plaisant stratagème !
depre'val. Comment?
ELISE
Voulez- vous plaire? Alors peignez vos feux ; Car aimer, après tout, n'est pas un crime affreux.
deprl'val.
Chacun a sa façon et d'aimer et de plaire.
Élise.
Ne nous effrayons point : quelle est votre manière ?
DEPRLVAL.
La mienne?
e'lise.
Oui.
* deprl'val.
Vous voulez...
élise.
Oui.
DEPRÉVAL.
INJais qu'exigez-vous?
Madame, vous allez tourner en ridicule Le penchant de mon cœur sensible et trop crédule, Rire malignement de ma sincérité.
Knnemi du fracas, je vous aurais vanté L'accord de deux époux remplis «le confiance , Le plaisir de passer une douce existence Loin d'un monde pervers, loin des fous , desméchanls; Je vous aurais encor peint le bonheur des champs...
élise , riant.
Ha! ha! ha!...
deprl'val.
Vous riez.
ELISE
Ces paisibles retraites, Ce bonheur , où sont-ils? dans l'esprit des poètes. Tenez, je gagerais que vous faites des vers : L'imagination...
DEPRÉVAL.
Gouverne l'univers.
Avec elle on est tout , roi , pasteur , pauvre , riche ; Cesl un sol qui jamais ne peut rester en friche: Elle épure nos goùls , elle adoucit nos mœurs, Kt nous mène aux vertus par un chemin de (leurs. Ali ! <pie n'ai-je en effet le talent poétique! Je ferais de mon siècle un tableau satirique.
Air : UneJiUe est un oiseau.
Le désordre de nos mœurs A niis la sagesse en tuile; Le vice entraîne à sa suite Le goût , la morale en pleurs • Dans le monde, au lien de grâces, Je ne vois que des grimaces; Au li< u de fonds des suif.tces, Mensonge au lieu de vertu :
Tout se corrompt, tout s'altère , Tout péril , tout dégénère ; Enfin le siècle est perdu.
JSIême air.
Ce courroux est déplacé :
Rt gardez le ridicule , Hi'iie plaisant qui circule, Meurt, renaît, blesse, est blessé.
Grâce aux décrets de la mode, L'hymen est un nœud commode , Du plaisir on suit le code , Ou est parjure gaîment; Sous des lleurs l'ennui se cache , Tout amuse , rien n'attache ; Enfin le siècle est charmant.
DEPREVAL.
Ah! malgré le vernis de vos tableaux flattés , Que je voudrais pouvoir vivre loin des cités !
ELISE
Je bâille à la campagne et m'amuse à la ville.
DEPREVAL.
Vous ignorez le prix d'un romantique asile ;
Vous n'aimez pas les bois , les ruisseaux, les forêts.
ELISE
Au théâtre laissez ces rustiques portraits.
Air : du Vaudeville de Oui et ]\on.
Aujourd'hui les couplets nouveaux Ne sont que de vieilles idylles, Où Ton nous parle des oiseaux , Dt-s ruisseaux , des coteaux fertiles : En faisant siffler les oiseaux, On fait siffler la ralie entière , Et le murmure des ruisseaux Mérite hicn ceux du parterre.
depreval , à pari.
Lui parler plus long-temps deviendrait inutile. Elise , je le vois, convient mieux à Fierville; Tous deux de la raison méconnaissent le prix.
ELISE
Hé bien! de ce discours vous paraissez surpris?
J'attaque ouvertement votre philosophie,
Et crains de m'enterrer au printemps de la vie;
C'est un crime à vos yeux... Allons, point de courroux;
Moi, j'espère, on fera quelque chose de vous.
Vous partez?
DEPREVAL.
ELISE
Il le faut.
depre'val.
Oserais-je , Madame...
ELISE
Non , ne vous gênez point ; rêvez à votre flamme , Préparez-vous à fuir un séjour trop bruyant. Restez, de grâce. Adieu; ma voiture m'attend.
Elle sort.
DEPREVAL, Seul.
O femmes, j'en conviens, on ne vous conçoit guères!