RELIGION, POLITIQUE ET ART DES GUEUX
Sainte-Aldegonde vendit de tirer à Anvers le dernier coup de canon pour l'indépendance de la Belgique; les conditions qu'il avait obtenues étaient les meilleures qui eussent été accordées par l'ennemi a aucun commandant de place : il pouvait donc s'attendre a être reçu k bras ouverts en Hollande ; mais la perte d'Anvers était si grande, si irréparable î Bientôt on ne fiit plus frappé que de l'étendue de ce désastre. On oublia ce qui l'avait
rendu inévitable', et Ton vit en un moment les conséquences qu'il entraînait : le grand boulevard de rindépendance occupé par Tennemi, la Belgique k jamais perdue et asservie, le berceau de la réforme conquis par le papisme, les dix-sept provinces a jamais désunies, la Hollande découverte, la république frappée de mort. Le poids de tous ces malheurs, on le rejetait sur Marnix. C'étaient surtout ceux qui auraient pu les empêcher, — les Hollandais, — qui étaient le plus passionnés dans leurs accusations ;. ils disaient qu'ils étaient au moment de secourir la place quand elle avait capitulé, que ce n'était point ainsi que Leyde avait été défendue, que la le bourgmestre avait offert au peuple affamé son sang et sa chair, que treize mois de siège étaient peu de chose pour une ville telle qu'Anvers, que la faim n*était pas une excuse, que sans doute Tor de Farnèse avait été plus puissant. Et) sans délibérer plus longtemps, les états de Hollande proscritîrent Âldegonde. Le mot terrible avait été prononcé, — il était vendu €ni parti
* « Un siège qui passa pour la merveille du siècle . » (Voyez les Mémoires pour servir à l^histoire de Hollande, par rambassadeiir de France, Auberi du Maurier, p. 181.)
KT ART DES GUEUX JUl
de r étranger 1 C'est avec ce mot que Ton toera Barneveldt et les de Wilt.
D'autre part, ceux qui avaient vu de près les événaneats, et en général les Belges, faisaient une réponse que l'on entend encore de nos jours. Ils répétaient que si Anvers était réduit, c'est que les Hollandais l'avaient bien voulu, que leur assistance n'avait jamais été sincère, qu'ils s'étaient mis trop tard a la voile, et qu'ensuite ils étaient retombés dans leur inertie au mouillage de Lillo; qiie la condamnation de l'amiral Treslong n'avait été que feinte, puisqu'ils s'étaient bientôt bâtés de l'absoudre ; que la cause de tant de contradictions et de tergiversations était évidente , que sans doute une ville telle qu*Anvers leur faisait ombrage; qu'ils étaient jaloux de sa prospérité, de sa magnificence, de ses cent mille habitants, de ses fabriques de draps, de serge, de son commerce, qui visitait le monde ; qu'ils espéraient bien hériter de ses dépouilles, et agrandir de ses ruines leurs misérables villages de chaume, Amsterdam et la Haye, encore noyés dans la fange batave ; que leur douleur était mensongère autant que leur amitié. L'injustice même dont ils poursuivaient Aldegonde
prouvait assez qu'ils avaient quelque chose à cacher. Ces discours ont encore aujourd'hui des échos en Belgique.
Dans ce grand procès, un point reste établi : le témoignage de tous les hommes de guerre du seizième siècle. I^noue Bras-de-Fer, Maurice de Nassau, déclarent qu'il est impossible d'adresser un reproche sérieux a Marnix. Lanoue, dont la tête valait, dit-on, une armée, le comble d'éloges*; il reconnaît que lui-même eût été incapable de sauver Anvers. QuepouvaitAldegonde, dont nous avons vu presque tous les ordres méconnus*?
Prendre de vive force l'autorité, œmmander abso- Internent à la française^ y le jour où Ton refusa de rompre les digues? Quelques-uns lui proposèrent de mettre la main sur le conseil sans avoir la moindre intention de l'y aider, presque tous l'en soupçonnèrent et se tinrent dès lors sur leurs gardes; pour lui, il n'y pensa jamais; il jugea sagement l'usurpation impossible, et que, fût-elle
* « Le sieur de Lanoue loua grandement Aldegonde, car il n'avait rendu la ville que lorsqu'il n'y avait point moyen de la secourir et de la tenir plus longtemps. » [Meteren, liv. XII, fol. 251.)
* Annales Àntverpienses^ t. IV, p. 92.
* Mot de GranveUe.
aisée, elle serait désastreuse. Un pareil exemple de violence de la part du magistrat, un attentat si grave k la vie, aux traditions des communes de Flandre, n'eussent-ils pas perdu la cause autant que la prise même de la ville? Ce qu'il y eut d'admirable, c'est que ce siège si âpre fut soutenu par un simple gentilhomme, sans aucune autre force que l'autorité morale, en pleine révolution, au milieu d'un gouvernement populaire, sans qu'il en ait rien coûté k la liberté de personne, ni aux franchises des corps de métiers, qui n'avaient jamais été si vivantes. Ces libertés civiles, c'était l'inconvénient de la situation, mais elles en étaient aussi la grandeur; c'est pour elles que l'on combattait. Fallait-il l'oublier? A tout considérer, on ne céda qu'a la famine, a la nécessité criante, après treize mois, qui suffisaient de reste, si les Hollandais voulaient donner enlSn un signe de vie.
Marnix lui-même démontre que ceux-ci n'ont point fait tout ce qu'ils pouvaient faire ; il y avait longtemps qu'il avait écrit : « Je vois que la Hollande manque a son devoir. » Mais, si elle resta sourde aux appels incessants du défenseur d'Anvers, fut-ce préméditation, jalousie? On avouera
iy4 RELlGlOiN, POLITIQUE
que c'eût été un jeu bien périlleux, l^a lassitude, la nonchalances l'indifférence que le prhice d'Orange reproche constamment aux Hollandais sont des explications suffisantes, sans qu'il soit besoin de recourir a d autres. Une guerre interminable avait accoutumé les esprits a une sorte de fetalisme ; a force de vivre au jour le jour, dans des situations extrêmes, on avait fini par se remettre du soin de vaincre au génie de la révolution. Ce n était plus F enthousiasme des premiers temps, mais une soile d'endurcissement qui résistait au plus extrême péril. Chacun répétait le mot que Ton gravait sur les médailles : « Les destins trouveront leur voie ; fata viam inventent » On s'endormait en pleine tempête.
Si Orange eût vécu, il n'eût point permis qu'on abandonnât Aldegonde. Le Taciturne eût fait ce qu'il n'avait jamais omis dans des circonstances analogues ; il eût harcelé les états, pressé les décisions, réveillé le sentiment public ; il eût triom-
* n Celte nonchalance» messieurs, est un mal incroyable... Quand on en parle, le peuple ne pense pas que celte {ruerre est sa guerre, comme si l'on ne combattait pas pour la liberté et de corps et de conscience. » [Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. IV. p. 367.)
phë de rinertie de tous. Prête cinq mois plus tôt, la flotte serait arrivée en temps utile ; la volonté inflexible de Guillaume Teût suivie, eût pesé sur les amiraux ; ceux-ci aursâent empêché à tout prix la construction du pont, ou ils Tauraient anéanti. Malheureusement ce grand homme manquait a tous, et son fils n'avait pas eu le temps de se révéler. Accoutumés h être entraînés, les états généraux ne savaient plus vouloir; ils attendaient Maurice, qui lui-même ne se connaissait pas encore ; c'est dans cet intervalle que le sort d'Anvers ftit décidé.
Quand la nouvelle de la capitulation arriva en Espagne, k VEscurial, c'était au milieu de la nuit. Philippe II, ordinairement si impassible, se leva en sursaut. Il courut heurter secrètement k la chambre d'Isabelle, sa fille, et lui dit ces seuls mots : Anvers est à nous ! Il sentait pour la première fois qu'il avait le pied sur la Belgique et qu'il la tenait écrasée. Les landes d'Espagne allaient s'étendre enfin pour deux siècles sur les grasses Flandres. Ces fiers bourgeois rebelles seraient changés en une population de mendiants. Lorsque Bonaparte entra dans cette magnifique
cité d'Anvers, H n'y trouva j)lus rien, selon ses paroles, qu'une sorte de campement d'Arabes.
Avant de sor>îr de la ville, Marnix écrivit une réponse a ses calomniateurs. Jamais il ne montra plus de fierté ; mais c'est lui-même qu'il faut entendre :
« Je prierai tous les gens de bien qui se sont si vertueusement employés à la défense de ne m'imputer à présomption si, contraint par l'importunité, je charge sur moi seul et la gloire et le blâme de tout ce qui s'est fait. Et là-dessus, je demande au calomniateur si jamais, parmi les exploits de guerre qu'il a faits, ou aux histoires qu'il peut avoir lues, soit aux chroniques de ses Francs ou ailleurs, il a rencontré aucun exemple qu'une ville marchande et populeuse comme était celle d'Anvers, regorgeante de diverses nations, d'Espagnols, d'Italiens, d'Allemands, Wallons, Liégeois, Hollandais et naturels du pays, presque tous fondés sur le trafic, et même de diverses religions, de contraires volontés et partis, en un gouvernement populaire, ait été par l'espace de treize mois continuels, par un simple gentilhomme sans aucun titre autre que de premier bourgmestre, sans autre autorité que celle que ceux de la ville même de gré à gré lui ont voulu déférer, sans avoir un seul soldat gagé dans la ville, sans aucun moyen soit d'argent ou de munilions autre que ceux que les bourgeois lui ont volontaire-
ment contribués, ait, dis-je, été maintenue sans trouble ou sédition et sans effusion de sang ou exploit de justice, là où elle se trouvait assiégée par eau et par terre comme de trois armées conduites par un puissant, sage et vic« torieux prince, lieutenant d'un des plus grands rois de la terrée »
Sous celte attitude vigoureuse, il y avait une âme déchirée. Marnix confie ses sentiments les plus secrets a son ami van der Mylen*, le président des états, qui lui reste toujours fidèle. Ces lignes sont écrites dans un de ces moments de crise intérieure où Thomme se montre juscpi'au fond. La douleur de Tingratitude arrache des élans mystiques a Tâme si ferme, si pondérée de Mar nix. Le réformateur, Thomme d'état vaincu et méconnu des siens, se réfugie en Dieu pour se renouveler et retrouver sa force. Je remarque principalement une chose dans cette lettre : c'est Tétonnement ingénu, toujours nouveau, des âmes vraies,, toutes les foisquelles découvrent combien
* Marnil est revenu plusieurs fois sur sa défense. J'emprunte cette citation à IsiBéponte apologétiquey qui supplée ici son Commentaire, qu'on croit perdu.
* Epiit. sélect.
im REUGCON, POÎ,!TIQUE
h vérité a de peine et le mensonge de facilité à s'établir :
« Je t'^voie un commentaire sur les affaires d'Anyers * et sur la nécessité où la famine nous a réduits de traiter avec Fennemi. J'avais, il est vrai, résolu de ne rien publier, parce que je comptais que la vérité, fille du temps, surgirait bientôt et facilement d'elle-même ; mais quand j'ai vu que la méchanceté et la rage de mes ennemis ne pouvaient se reposer, et que des hommes de grande autorité et même excellens ajoutaient foi à tant d'indignités, j'ai pensé qu'il convenait de rompre le silence. Véritablement j'admire le jugement de ces états qui ont déclaré qu'ils ne souffriront pas que je me réfugie en Zélande ! En quoi les ai-je donq offensés? C'est ce que je ne pui«i comprendre, à moins que servir fidèlement leurs intérêts ne soit les offenser. Mais j'abandonne à Dieu cette affaire, et j'espère qu'il plaidera ma cause: Cependant je pleure sur la patrie que je vois périr misérablement; rien ne subsiste de ces bases que nous avions jetées avec tant d'éclat et qui s'écroulent de fond en comble... Songe, je
^ «^^Mitto ad te commentariolum de rébus antverpianis. » C'est ce Comment (tire qoe Toa crpit {»erdu. Je n'ai pu en retrouver la trace, malgré tooles mes recherches, dans lesquelles j'ai été aidé avec un rare empressement par M. Ruelens, qui a bien voulu fouiller avec moi les coUecti'onâ de la bibliothèque de Bruxelles^ précieuses surtout pour le seizième siècle. Les Hollandais n'ont «pas été plus heureux jusqu'ici. 11 resterait à consulter, à Paris, la Bibliothèque nationale, ce qui sera facile à d'autres,
le prie, qu'il ne s'agit pas seulement de notre cause, mais de celle du Christ. Pour moi, du fond de Fexil (car j'ai résolu de me retirer je ne sais où, en Allemagne et peutêtre en Sarmatie), je verrai de loin les calamités de mon pays. Ce qui m'est le plus douloureux, c'est de ne pouvoir l'assister ni par le conseil, ni par l'action. Quant aux armes, je ne vois pas ce que nous gagnons par là ; au reste vous aviserez, et si je puis servir en quelque chose, je suis prêt. Adieu. Je travaille à me pénétrer de plus en plus de la vraie religion, afin que le monde soit crucifié en moi et moi au monde, et que ce ne soit plus moi, mais le Christ qui vive en moi.
« Anvers, 15 oatobr<* i585. )>
Après cette lettre, il quitte d'un cœur ferme sa terre natale qui le repousse, qu'il avait fait tant d'efforts pour sauver et qu'il ne doit plus revoir. II ne laisse percer jusqu'à son dernier jour aucun désir d'y rentrer tant qu'elle reste asservie. Et ce n'est ni insensibilité ni ostentation ; mais il sait que le véritable exil n'est pas d'être arraché de son pays : c'est d'y vivre et de n'y plus rien trouver de ce 4|ui le faisait aimer.
Dans une situation aussi désespérée, Marnix déconcerta ses adversaires par une résolution hardie. Malgré le décret de bannissement lancé contre lui par les états de Zélande, c'est en Zélande qu'il vient se réfugier. Il se rend tranquillement à sa terre de West-Soubourg dans l'île de Walcheren, comme s'il y eût été appelé par la voix publique. Oserait-on le chasser ou le mettre a mort, lui l'auteur du compromis, Tàme de la révolution, qui depuis la mort de Guillaume était assurément le plus fort soutien de la république? Avec la conscience d'un grand citoyen, le défenseur d'Anvefô vient en face de ses ennemis demander des accusateurs et des juges ; il est prêt k répondre. Une contenance si fière impose k la calomnie : personne ne se présente pour l'accuser. Honteux du rôle auquel ils s'étaient prêtés et craignant néanmoins de se désavouer, les états le prient plutôt
qu'ils ne lui ordonnent de rester confiné dans sa terre. Cette interdiction elle-même ne tarda pas h être levée, et Ton vit plus tard Marnix chargé par les états et par Maurice de Nassau de diverses ambassades qui le relèvent de son ban, sans pourtant le ramener aux affaires. De nouvelles passions s'étaient liguées pour Ten tenir éloigné. Ceux qui voyaient poindre de loin la dynastie des Nassau craignaient delà fortifier, s'ils ne brisaient d'avance l'ami de Guillaume et probablement, selon eux, le confident de son ambition. Quant a Maurice, plus puissant de jour en jour, il ne répugnait pas k punir Marnix de l'avoir si mal deviné, sans compter qu'il craignait de laisser une trop grande autorité aux souvenirs et a l'amitié de son père .
Avec cet abandon semblable a l'exil commence pour Aldegonde une vie toute nouvelle. Grande épreuve que la solitude pour les hommes qui ont longtemps commandé aux autres I Les plus fiers laissent échapper leur secret au milieu du silence qui se fait autour d'eux. Machiavel, jouant a la cricca avec les bûcherons de San-Casciano, pleure de rage d'avoir perdu son emploi de secrétaire. J'en estime mieux le calme de Marnix, qui, après
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9\oiv tenu dans sa maîn pendant vingt ans les fils d'une révolution, achève sa vie sans murmurer sur «ne grève déserté. Son élévation morale le sauva, surtout sa religion épurée, virile. D'abord ridée de l'outrage fait à son nom, la crainte que la postérité même ne soit complice de ses ennemis, l'obsèdent; bientôt reparait la confiance dans la justice de Dieu : il est prêt, s'il le faut, au sacritice de sa mémoire. Ajoutons que le grand désespoir lui a été épargné t il n'a pas vu l'opprobre ineffaçable de la patrie ; au contraire, il la voit surnager quand elle semblait perdtie. De tous ces sentiments divers se compose le stoïcisme chrétien qui respire dans ses lettres de cette époque :
(( Je suis inquiet de la république ; mais je m'abstiens I)Oiir de graves motifs, d autant plus que je n'ai pas été sérieusement appelé, ... et vraiment je n ai pas à me plaindre de ne plus tenir le timon, car c*est en cela surtout que je puis me dire heureux. Quel plus grand bonheur imaginer que le genre de vie que je mène ici ! Ce que j'avais appelé depuis si longtemps de tous mes vœux s'offre enfin librement à moi. Laboureur, je vis en moi parmi les miens;... mais pourtant je voudrais que cette tache fût effacée, car jamais il n*y eut rien de plus inique. Après tant de tra-
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vaux accomplis, taat de fidélité, tant: de sacriiiccs à ntes concitoyens, qui certainement,- après Dieu, me doivent leur vie et leur salut, emporterai-je cette injuste récompense?... Il est beau, quand on a fait le bien, d oublier le mal. J'entends et je consens, pourvu qu après ma mort cette tache ne reste pas sur mon nom, ce qu'il est difOcile d'espérer... mais, après tout, je m'en remets au Christ .. en cela, je me réjouis et je célèbre au fond de l'âme dans une louange éternelle mon Dieu et mon père.
« Je donnerais volontiers un avis, s'il y avait place poui* un sage conseil ; mais je préfère m'abslenir, de peui* d'enibarrasser en intervenant. Présent ou absent, je ser- \irai toujours Téglise; mais, je Favoue, mon esprit a été plus troublé qu'il ne fallait ; peut-être suis-jc en proie à une juste Némésis. Pourtant je me calmerai si je puis, et j'invoquerai le nom de Dieu.
a Les affaires publiques m'hiquiètent encore, mais par d'autres raisons qu'auparavant. La sollicitude ne va pas jusqu'à troubler la tranquillité de l'âme. Je me repose dans le jugement de Dieu, je me recueille dans son sein ; chose qui ne m'avait pas été possible jusqu'à ce moment. Ainsi ceux qui ont voulu me nuire m'ont rendu, en réalité, un mmiense service. »
Marnix était de ces hommes qui pour agir n'ont nul besoin d'espérer. Toujours prêts, même sans
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croire au succès, ils vont tête baissée où sont la vérité et la justice. Quand tout est perdu , eux seuls ne connaissent ni découragement, ni désenchantement ; ils font entrer leur Dieu où d'autres mettent l'intrigue. Leur politique, très-terrestre, très-sensée, est pourtant au plus haut des cieux ; les hommes sont impuissants à l'abattre. L'originalité de Mamix, c'est qu'a cette élévation il joignait le sens du monde le plus pratique, le plus délié, et je crois reconnaître l'empreinte de tout cela dans son portrait popularisé par les gravures du temps : une longue et vigoureuse figure, le front vaste et serein ; sous des sourcils profondément arqués, de grands yeux noirs, épanouis, amoureux de lumière , d'où partent en même temps l'austérité et le sourire; des traits forts, des cheveux ondulés et touffus ; une bouche prête a parler qui se contient sous d'épaisses moustaches ; le menton effilé en pointe et perdu dans les plis de sa fraise; en tout, un singulier contraste de qualités fines et robustes ; de la fixité et de la grâce, de l'audace et de la mesure, de la résolution et de la discrétion. On peut hésiter entre un homme d'état, un homme d'église, un phi-
losophe et un poète ; mais c'est la volonté qui domine.
Dans risolement de West-Soubourg, il entretetenait une correspondance fréquente avec ses amis. C'était Vulcanus, le plus savant homme de Bruges, précepteur de son fils unique*, qui devait être tué a la fleur de l'âge dans les rangs des confédérés*; c'étaient Joseph Scaliger, Juste-Lipse, qu'il avait attirés à l'université de Leyde ; il discutait avec eux l'authenticité d'un livre d'Aristote, ou un verset d'un texte hébreu ; c'était le plus ancien de tous, le sage van der Mylen, son appui constant dans les mauvais jours ; c'était Àggée Albada, qu'il avait converti. Une amitié plus éclatante, qui dut adoucir ses épreuves, fut celle de notre Duplessis-Mornay. Ils s'étaient connus dans les négociations relatives au duc d'Anjou. Il y avait entre ces deux hommes tant de ressemblance de caractère et de situation, que le lien n'eut pas de peine à se former : tous deux ministres de deux grands hommes protestants, Henri IV et Guil-
* a Ti bique meum fîtium unicum unicè commendalum habeto. o (Epist. sélect.)
* Reidani Armales, p. 217.
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laume d'Orange ; tous deux destinés à voir tomber leur héros sous un assassinat ; chefs militants de leur église, hommes de plume et d'épée, de croyance surtout, que Ion a appelés les papes du protestantisme ; roides et implacables dans la controverse, déliés et conciliants dans les alTaires, lo premier avec plus d amertume et de tristesse, le second avec plus de flamme et d'ironie; également pénétrés de la loi nouvelle ; vrais philosophes évangéliques, celui qui a tout perdu console Tautre de sa bonne fortune. Rien de salutaire pour Tâme comme la correspondance de ces deux sages ; on pourrait former des rares fragments qui subsistent une sorte d'Épictète chrétien. Maniix écrit a Duplessis-Mornay : « Je n'attends que les occasions; de les chercher ambitieusement ne me permet mon naturel, mais je les embrasserai avidement quand elles s'offriront. Touchant votre état, j'en ai fort bon espoir a cause que, le voyant désespéré, j'espère que Dieu se souviendra de ses miséricordes; mais le nôtre me semble eu danger, parce que ses ulcères sont cachés, el comme cicatrisés sous les ampoules de la jirospérité. »
ET. AI;T des gueux *207
A cela Duplessîs-Mornay répond d'un accent non moin» profond et pénétré : « En ces ennuis publics, je ne trouve consolation qu'en la conférence des bons et entre ceux-là je vous tiens des meilleurs. Avec tels, j'aime mieux soupirer profondément que rire effusément avec les autres, parce que le plus souvent Dieu se rit de nos ris et au contraire exauce nos gémissemeints et nos larmes. En particulier, faites-moi toujours cet honneur de m'aimer, et croyez que je vous honore uniquement. Faites-moi quelquefois part de vos solitudes, car j'estime .vos déserts plus fructueux et plus fertiles que nos plus cultivées habitations. De moi, tenez-moi pour un homme noyé dans les sollicitudes de ce ten^ps, mais qui désire nager, s'il est possible, jusqu'aux solitudes. »
Du fond de sa retraite, Marnix ne s'adresse pas seulement a ses amis privés; il publie des épîtres aux rois, aux princes, aux peuples qui continuent le combat pour la foi nouvelle. Cette voix partie de la solitude acquiert une gravité impérieuse qu'on ne lui connaissait pas ; c'est le prêtre qui parle. A ce temps appartient Y Exhortation loyale à ceux (les Flandres, tlii Brahant, du Hat-
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naut, qui gisent encore sous la croix ^ Il les adjure de ne pas s'accoutumer au joug moral de Vinvasion catholique, même entre les mains des Espagnols. « Regardons notre devoir, s'écrie-t-il , et fions-nous à Dieu ! » Quant à ceux qui ont conquis ailleurs une patrie, en Hollande, il leur enseigne ce qu'il y a de plus difQcile, k ne pas se dégoûter prématurément de la victoire parce qu'elle n'a pas donné incontinent tout ce qu'on avait espéré. « Se figuraient-ils par hasard que Dieu les conduisait dans un paradis terrestre ? » Puis il prend à témoin tant d'empereurs, de rois , de princes, qui n'ont pu dompter une poignée de gueux et de huguenots; signe manifeste que la main du Tout- Puissant est avec eux. Ainsi il célèbre le triomphe au milieu de l'exil. Proscrit, relégué, il soutient les victorieux contre les déceptions de la victoire. Au reste, nul retour personnel, nulle amertume tle se sentir exclu de sa part dans le succès. Jamais rinstinct moral ne parut plus élevé chez AIdegonde. Ce moment de sa vie, qui ne laisse pres-
* Celte épître ne se trouve qu'en hollandais. 1589. Btne trouwe vermcming. — Voyez Brandt, Historié d&r Reformatiez t. I, p. 7^*; Broes, t. lî, p. 273.
que rien a raconter aux historiens, est celui de tous qui comptera le plus pour lui auprès de la justice étemelle.
Un événement acheva d'ouvrir les yeux sur l'iniquité commise contre Marnix. Les plus obstinés durent reconnaître que le parti catholique espagnol continuait de voir dans Marnix, même désarmé, un de ses plus dangereux ennemis. Un prêtre de Namur déguisé en soldat, Michel Renisson, fut arrêté a la Haye, convaincu d'avoir tenté d'assassiner Maurice. Le prêtre avoua avoir reçu d'avance pour le prix du meurtre deux cents philippins d'or ; il déclara en outre que le même parti avait payé d'autres sicaires pour assassiner les plus grands hommes de la république, — Marnix, Barneveldt et le fils de Maurice, âgé seulement de dix ans. C'était le moment où le roi catholique offrait la paix aux confédérés. Les états firent frapper une médaille qui était la réparation la plus éclatante de l'injure faite à Marnix. On voyait le ro* d'Espagne offrir une branche d'olivier a un habitant des Pays-Bas qu'un assassin poignardait par derrière. Au bas, on lisait : Jl offre la paix, et voilà ce qu'il fait.
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C*est ici qu'il faut remarquer, dans les origines de la république de Hollande, le parti que les pouvoirs politiques ont su tirer des médailles pour parler k l'imagination des masses, trait caractéristique de la révolution des Pays-Bas. Dans un temps où le peuple lisait peu, le gouvernement a su mettre constamment sous ses yeux les événements importants, allumer son imagination, rinstruire en le passionnant. Pour chaque événement de la révolution, une bataille, un siège, un projet de traité, on frappait une médaille grossière, qui, servant de monnaie, passait de mains en mains jusque chez les plus pauvres. C'était, avec une publicité incessante, ce que nous appelons aujourd'hui Y illustration appliquée comme mesure de salut aux grands intérêts d'un peuple. Les états, les communes mêmes, parlèrent admirablement cette langue. De courtes inscriptions accomgnaient les figures. C'était un mot presque toujours profond, énergique : le mot d'ordre de la révolution. Tel qui ne pouvait lire la légende s'attachait a l'image. C'était, au plus fort du danger, une main qui sort des cieux, armée d'une épée avec la devise : Je maintiendrai, ou encore : Ne
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pas désespérer : nil desperandum. Les époques étaient ainsi représentées : 1568 , sous le duc (FAIbe, c'était un squelette ; 1570, un Espagnol deboat entre la mort et la famine; 1577, des épis qui renaissent sous les pas d'un« armée ; la pacification de Gand, un vaisseau qui entre dans le port ; Harlem pendant le siège , un bourgeois accoudé et rêvant sur deux têtes de morts et des ossements ; Anvers, un pèlerin qui va demander assistance. Leyde criait sur ces médailles ; Plutôt turc que papiste ; la Hollande au milieu des eaux : Je lutte et je surnage; Middelbourg : Ce iiest pas le roi, c'est la faim qui m'a vaincu; la Zélande : Veillez sur la terre, moi sur la mer. Les individus avaient leurs emblèmes : celui du père Guillaume était un nid d'alcyons toujours tranquille au milieu d'une mer en furie. Pour marquer le ressentiment des Frisons, un homme armé d'un maillet entaille profondément un rocher, avec ces mots : // grave ses offenses dans le marbre. Quelques médailles sont ironiques, telles que Granvelle sortant des Pays-Bos monté sur un âne, la Belgique foulée comme la vendknge sous le pressoir des inquisiteurs et du roi. A mesure que la lutte
s'invétère, i'irooie disparaît, le côté tragique et religieux remplit tout. Dieu est avec nom (Goot met ons), c'est le cri du triomphe depuis 1575. Quelle influeuce dut exercer un moyen ainsi répété de propagande ! Où est le discours, le livre, qui eût valu de pareils signes? Le soldat, le matelot, Touvrier, n'était jamais abandonnée lui-même; il entendait partout autour de lui le cri des choses ; il voyait, il touchait la plaie et le remède. La révolution parlait incessamment a la foule par des milliers de bouches de bronze.
Après une vie déjà si féconde, il restait à Marnix k composer le plus considérable de ses ouvrages , celui qui faisait dire k Bayle qu'Aldegonde avait arraché k Téglise romaine plus d'esprit que Calvin. Aucun historien, ni aucun biographe, depuis la fin du dix-huitième siècle, ne parait avoir eu connaissance du Tableau des différends de la
religion *, et il n*est pas élounant que Téglise catholique ait mis un zèle infini k faire disparaître le chef-d'œuvre de Mamix.
Comment en donner une idée? Rien de plus difficile dans le temps où nous sommes. Je ne sais par quel progrès du temps il arrive que les pages les plus vivantes de ce livre, les plus immortelles, sont précisément celles qu'il est impossible de citer aujourd'hui.
Arrivé k la fin de sa vie, qui était aussi la fin du seizième siècle, Mamix entreprend de rassembler dans une seule œuvre*, passionnée, savante, railleuse, toutes les armes que cette grande époque a fourbies contre l'esprit du moyen âge. Pour
* Trmtant de Véglise, du nom^ définitiony metrquesj cheftj propriétéif conditions, foi et doctrines d'icellCf deux volumes ; Lcyde, 1599. M. Broes, dans ses trois volumes, n'en ci le pas même le litre.
• L'édition de Leyde (1605), trè*-rare comme toutes les autres, contient vers la fin, en supplément^ (quelques pages qui manquent aux précédentes. L'éditeur donne de curieux détails sur l'état du manuscrit autographe par lesquels on peut juger du soin que mettait Mamix à limer ses ouvrages : a Ceux qui, comme moi, ont eu Thonneor de connaître et approcher familièrement, non-seulement de la personne, mais aussi des éludes de ce personnage, ont pu remarquer la singulière curiosité qu'il avait de ne rien mettre en lumière qui ne fût bien limé et poli d'une polissure très-nette et exacte. » (Advertissement au lecteur.)
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cela, il puise dans toutes les colères, dans tous les ressentiments, dans toutes les indignations de la réforme et de la renaissance. 11 veut, de cette multitude de pamphlets sanglants que la foi, la raison retrouvée, les persécutions, l'échafaud, ont accumulés, composer un immense pamphlet sacré qui ne laissera en oubli aucune des plaies de l'humanité morale au seizième siècle : œuvre de bon sens et de justice, qui sera lue par les bourgeois et par le peuple dans les courts intervallesde repos, au milieu des guerres religieuses. Il rivalisera d'ironie avec Érasme , de fiel avec Ulrich de Hutten* , de sainte colère avec Luther, de jovialité et d'ivresse avec .jRabelais. Bien ne sera trop bas, trop hideux a son gré pour le supplice qu'il veut infliger, le cautère (Vopprohre, Yirrision des gentils. Surtout il s'inspire de lui-même ; il reprend son premier ouvrage écrit en hollandais en 1569 sous le couteau du duc d'Albe, et qu'une multitude d'éditions a consacré. C'est un premier plan qu'il développe ; il y ajoute ce que lui a enseigné l'expérience de sa vie
* Un esprit anssi ferme x^n^élevé vient de nous donner fort à propos la viô d'Ulrich de Huttén. — Voyez les Éludes sur fe« Réformateurs du seizième siècle, par M. Victor CbaulYoïir ; 1853.
de combats, et, comme il veut que ce livre ne soit pas enfermé en Hollande, mais que les coups en soient sentis atravers toute TEurope, il récrit dans sa langue maternelle, en français, tantôt s*élevant avec le sujet jusqu'au langage des prophètes, tantôt descendant avec sa passion jusqu'aux peintures les plus burlesques, mêlant au besoin le français an wallon pour populariser,, répandre, rallumer les colères de Tesprit. D'autres auront attaqué la foi du moyen âge avec plus de méthode sur un point, nul avec autant de hardiesse, une risée plus franche, une indignation plus sincère et plus soutenue. Marnix embrasse tout, il ravage tout en même temps : dogmes, institutions, traditions,^ sacerdoce, livres, culte, légendes, coutumes. C'est ici véritablement une guerre à outrance, sans merci ni vergogne; le sac de l'église gothique par . la main du chef des gueux ^ au milieu du ricanement de tout un peuple. J'ajouterai, si l'on veut, que ce livre est une sorte de machine infernale à la Gianibelli, chargée de toutes sortes d'engins, de pierres sépulcrales, et placée, mèche allumée, sous le maître-autel de Saint-Pierre Dans sa force effrénée, souvent t ès-line, très-
déliée, Maroix a trouvé par instioct le fond comique des Provinciales : un personnage ridicule, que ses fourberies n'empêchent pas d'être naïf, fait devant la foule, au nom du catholicisme, l'exposition complète de la doctrine orthodoxe, et il se trouve que cette apologie est, malgré lui, la condamnation et la risée de sa propre croyance. Seulement le personnage mis aini^ en scène n'a pas le caractère discret et prudent du héros des Provinciales; il est bien plutôt de la famille effrontée des personnages de Rabelais. Que Ton se représente une sorte de Grangousier ou de frère Jean des Entommeures résumant au point de vue de l'église romaine le grand combat de doctrines livré par tout le seizième siècle autour de la vieille église : « Courage, enfants, venons aux mains, et contemplons la souplesse des bras de nos athlètes catholiques I » La-dessus, avec une science énorme, mais qui semble ivre de la colère de tout le siècle, il rassemble, il étale sur chaque point les objections des adversaires; il s'apprête a les foudroyer; mais, a mesure qu'il manie les armes de la raison il en est lui-même effrayé, transpercé : « Oh ! oh ! qu'est-ce donc? cet homme a-t-il entrepris de nous
ruiner? » Puis il se prépare de nouveau à triompher de Tadversaire, et l'immense et grotesque controverse continue, sorte d'Odyssée burlesque, à travers les sophismes, les argumentations, les plis et replis de la théologie du moyen âge aux prises avec la renaissance. Quelquefois la mise en scène dont Pascal a tiré de si grands effets d'art est largement ébauchée :
« Pour Dieu, mon maître, puisque vous m'en faites souvenir, il faut que je vous conte une histoire sur ce propos, de ce qui se passa, un jour de la semaine en mon jeune temps, devant les dernières neiges, entre une troupe de beaux jolis huguenots, qui semblaient tous être camarades et étaient lestes et joyeux comme de jeunes cardinalins, sauf qu'ils ne portaient pas la livrée; et comme par aventure je me trouvai avec eux, croyez que je mordis bien ma langue, et fis belle pénitence d'être contraint de voir rire ainsi les ennemis de notre sainte mère ÊgUse.
« Or, il y avait un entre eux un peu plus grand de stature que les autres; je pense qu'il devait être ministre... Et notez qu'il avait sur un pupitre devant lui le premier tome des Controverses de Robert Bellarmin, ouvert au quatrième chapitre du quatrième livre. S'étant donc, ce beau prêcheur, mis sur ses ergots, comme une chèvre qui broute une vigne rampante sur une muraille, et ayant
achevé de lire tout le susdit chapitre : « Messieurs, dit-il,
« que vous en semble? »
(( Et avec cela il acheva son propos, et croyez qu'il n\ eut en toute cette compagnie un seul qui engendrât mélancolie, étant tous bien aises et joyeux comme de petits papes. Tout au contraire, de mon coté, je me trouvais camus et honteux cqmme un fondeur de cloches, et me souhaitais cent lieues arrière de là ; car il me semblait avis que j'étais là comme un âne jouant des oreilles au miheu d'une joyeuse brigade de guenons, et, qui pis est, jamais le cœur ne me .donna la hardiesse d'ouvrir la bouche pour le contredire un seul mot, ni plus ni moins que si j'eusse été un malfaiteur oyant prononcer ma sentence de mort. »
La conclusion de ce combat de paroles, c'est toujours d'augmenter la confusion du champion de rÉglise gothique ; mais que lui importe? Une chose vsurtout est observée avec originalité dans ce personnage. Il se sent vaincu ; sa raison est a bout; son orgueil ne diminue en rien pour cela ; plus il est hué, plus il triomphe. Cette infatuatiou d une tête de pierre est peinte avec une grande vigueur : « Pour dire vrai, cela nous fait penser a nos consciences, quand nous nous trouvons si rudement assaillis par tant et de si divers témoignages de
rÉcriture, laquelle, comme un glaive tranchant a deux côtés, coupe la gorge a notre digne et vénérable prêtrise. Mais que voulez-vous? Il ne faut pas perdre courage au besoin, mais il faut trouver quelque bouclier pour mettre au-devant et garantir la marmite, à quelque prix que ce soit. »
L'historien de Thou disait k propos de cet ouvrage : M. de Sainte^Aldegonde a mis la religion en rabelûiserie, et l'on ne peut nier que cela ne soit vrai k Tégard du papisme. Chaque page, pleine d'une verve monstrueuse, donne Tidée d'une procession orgiaque k travers les mystères. Voyez la marche sacrée du Silène de Rubens au milieu des faunes et des satyres a jambes tortes, vous aurez pour la hardiesse et le coloris une idée de l'ouvrage de son compatriote le bourgmestre d'Anvers.
Mon étonnement fut grand, lorsque pour la première fois tomba entre mes mains un des rares exemplaires de ce livre, échappé, je ne sais comment, au bûcher. J'étais surpris que l'auteur d'un ouvrage où la langue française a servi k livrer de si terribles assauts fût entièrement inconnu dans mon pays. Une si impitoyable ardeur a déchirer
du haut en bas le voile de TÉglise, c est ce que je n'avais jamais vu. Il me sembla un moment que Voltaire même était craintif et repentant auprès de ce hardi ravageur qui secoue avec tant de fureur les colonnes du temple. Je découvris bientôt que ce qui autorisait Aldegonde a tout oser et à combattre sans masque, c'est qu'il avait gardé une foi profonde a travers les ruines ; il extirpait en conscience jusqu'à la dernière relique du moyen âge, sans s'inquiéter si son ironie corrosive ne brûlait pas jusqu'à la racine de l'arbre d'Éden, et par Ta je m'expliquai clairement, pour la première fois, comment, chez les anciens, des hommes tels qu'Aristophane ont pu conspuer les dieux sans cesser de croire à leur divinité. Mamix a souvent des traits de la fantaisie d'Aristophane; mais telle est la sûreté de sa foi, qu'au milieu de son ironie de bacchante, il ne craint jamais que les cieux des réformés en soient éclaboussés. Pour nous, à la distance où nous sommes, nous ne marquons plus assez bien ces limites. Quand nous voyons la moquerie déchaînée k travers l'infini, nous ne savons plus exactement où commence, où finit son empire légitime.
Voulez-vous avoir rimpression vraie de ce livre? Une église, celle du moyen âge, s'élève dans les ténèbres; vous en passez le seuil. Un ricanement aristophanesque, i^belaisien, sort des catacombes ; il est répété d'échos en échos par les murailles; il s'élève jusqu'au faîte. Chaque iigure sur les chapiteaux, en haut, en bas, dans les moindres recoins, gonfle ses joues dans un rire éternel. Des agencements de mots monstrueux frappent vos oreilles, comme si les goules et les salamandres, rampant autour des chapiteaux, vous expliquaient leurs mystères barbares ; au milieu de ces bruits moqueurs, Téglise s'abîme dans un lac de boue ; les lutins et les esprits follets sifflent sur les ruines. L'esprit même qui a soufflé sur elles a disparu ; il ne reste qu'un vieux livre poudreux a demi consumé par le temps, avec cette épigraphe : Repos ailleurs !
Comment des paroles jaillissant d'un esprit si ému, si sincère, tant de flamme, de religieuse colère, une haine si étemelle, un dédain si profond, un écho si populaire, une risée si implacable, un coloris souvent si magnifique, un cri si puissant, tant de vie, tant d'impétuosité, unap-
pel si véhément k la vérité, k la liberté d*esprit, k raiTranchissement deTinteUigence, a la lumière après les ténèbres, comment tout cela peut-il aujourd'hui être enfoui dans ces pages sous une si épaisse poussière? A peine si je puis découvrir les mots sous l'empreinte jaunie de deux siècles et demi. Quoi qu'il arrive de ce livre, soit qu'il retombe dans son obscurité après le bruit qu'il a fait, soit que les passions de nos jours aillent le chercher sous la poussière pour s'en repaître encore, il n'en est point où l'on sente, où Ton entende mieux le choc des esprits sous la cuirasse, à travers les guerres religieuses. Le seizième siècle est Ik, non dans sa beauté» mais dans sa nudité, dans ce qui faisait sa passion et sa vie. Chez les historiens, vous n'entendez que le cliquetis des épées pendant une guerre de quatre-vingts années; ici, ce sont les cris, les grincements de dents, les défis, les apologies, les malédictions de deux religions dans la mêlée.
Je m'étais toujours demandé comment il se pouvait que la langue française n'eût produit au seizième siècle aucun de ces ouvrages hardis qui chez les autres peuples marquent les représailles
de la renaissance contre la foi du moyen âge. Fallait-il arriver jusqu'à Voltaire pour trouver chez nous la guerre ouverte? Le protestantisme et la philosophie avaient-ils cédé le terrain après la Saint-Barthélémy sans pousser un cri? Votre Satire Ménippée, si ingénieuse, si charmante, n'était pourtant au fond qu'une satire très-circonspecte, très-orthodoxe des excès politiques de la ligue. Rabelais lui-même restait catholique. Soit prudence, soit indiiférence épicurienne, il n'avait jamais poussé la guerre à outrance jusque dans le dogme; d'ailleurs ses personnages gardaient toujours leurs masques gigantesques. Chacun voyait ce qu'il voulaitsousce déguisement : philosophie peutêtre très-hardie, assurément très-commode. Quoi donc! l'esprit français aurait-il gardé pendant tout ce grand siècle une réserve si prudente en face des échafauds I la langue française ne répondra-t-elle que par des épigrammes a la Saint-Barthélémy? Non. Le Tableau des différends de la religion, publié à la Rochelle aussitôt qu'k Leyde, remplit ce vide ; il est pour nous ce que sont pour les Allemands les Triades d'Ulrich de Hutten, pour les Hollandais la Folie d'Érasme. L'ouvrage de Marnix
224 REUGION, POLITIQUE
ne parut qu'après sa mort, dédié par sa veuve a Tuniversité et aux états*. Le retentissement n'en fut que plus grand. Nos Français de la Rochelle tirent écho aux acclamations parties de Leyde :
Ce grand Marnix est mort...
Ici gisent les os du grand Sainte-Â.ldegonde ;
Son esprit est au ciel, son lot par tout le monde •.
Il y a dans le Tableau des différends de la religion toute sorte de styles, de langues et d'esprits différents. L'originalité la plus frappante est de voir les deux extrêmes du seizième siècle s'unir : ce qu'il y a de plus élevé dans l'idée, ce qu'il y a de plus orgiaque dans la forme, Calvin et Rabelais, le puritanisme et le pantagruélisme ; k travers tout cela, un esprit très-fin, très-lumineux, quelquefois l'espièglerie, la malice d'un fabliau, et tout k coup une austère doctrine qui surgit du fond de ces ténèbres marmiteuses. En comparant au vocabulaire de Rabelais celui de Marnix, on
* La traduction en hollandais du Tableau des différend» de la religion parut en 1601 » deux ans après l'original, et fut dédiée aux Alats généraux et au prince Maurice de Nassau.
• Chant funèbre sur le trépas de Philippe de Marnix; la Rochelle, 1605.
voit combien h aussi il est créateur, combien il ajoute de mots beureux, pittoresques, k l'idiome de Gargantua ; on pourrait former un glossaire de Marnix, et ce ne serait pas un ouvrage d'une médiocre étendue. J'y ai trouvé jusqu'à des mots du patois de ma province que je n'avais plus rencontrés nulle part, souvenir de la longue union de la Bresse et de la Savoie.
. Dès le commencement, Marnix rencontre lobjection que Pascal rencontrera près d'un siècle après lui. Voici comment il répond dans une préface qui, pour la vébémence, ne reste peut-être pas très-loin des Provinciales. On trouve déjà chez lui cette phrase vibrante qui se balance comme une fronde avant de jeter la pierre au but :
« Tu me diras * qu'il n'est pas convenable de railler en choses graves qui concernent Thonneur de la majesté du Dieu vivant et le salut des âmes chrétiennes. Je le confesse : aussi ne sera-t-il pas question de rire quand nous rechercherons la vérité; mais si par aventure nous trouvons que ceux que Ton a déjà réfutés et rembarrés un million de fois ne font que piper de nouveau les âmes chrétiennes, n'êles-vous pas d*avis de découvrir leur ver-
* Tableau deë différmdê de la religion^ t. I, p. 8.
226 REUGION, POUTIQUE
gogne à la vue de tout le inonde, puisque leur obstination et impudence effrontée n'admet aucun remède?
tf N'est-ce pas ici le cautère que ce grand prophète Élie appliqua jadis à la gangrène des prêtres de Baal par laquelle ils allaient infectant tout le peuple d'Israël? Ne voit-on pas qu'après leur avoir proposé la majesté de Tunique Dieu vivant, il expose les profanes contempteurs de Dieu et les» marchands de conscience en opprobre et risée à tout le monde? Il étale leur infamie sur le théâtre de toute la postérité, disant à propos des hurlements qu'ils faisaient en l'invocation de leurs Baals et faux patrons : « Criez ! criez I Vos dieux sont-ils encore endormis, ou par f aventure sont-ils allés en quelque lointain voyage? »
« Saint Paul même, voyant Feflfrontée audace du sacrificateur qui tenait la place de Dieu, et cependant faisait profession de fouler toute justice et vérité sous les pieds, ne le flétrit-il pas d'une marque d'ignominie avec un sarcasme amer, lui disant quHl ne savait pas qu'il était sacrificateur? Et de quelle façon accoutre-t-U, je vous prie, ces faux apôtres qui, sous ombre de sainteté, faisaient marchandise des âmes chrétiennes, usant de plusieurs ironies et risées? Et même en celle aux Philippieos, il les nomme chiens. Et les anciens pères ont du commeo* cernent écrit furieusement contre les païens et contre les hérétiques; mais, après avoir reconnu que toutes les exhortations et répréhensions étaient sans fruit, ne publièrent-ils pas des livres contre eux pleins de moquerie^^ et sarcasmes, par où ils mettaient leurs abominations en
opprobre et diffame? J'en appelle à témoia les livres de Clément, de Tertullien, de Théodoret, de Lactance, et même de saint Augustin, qui en sont remplis et montrent que là où il n*y a point d'espoir de remédier au mal et que Ton voit qu'il gangrènerait le reste du corps, il y faut appliquer le cautère d'opprobre, pour leur faire honte de leur impudence ou pour en dégoûter les autres qui se laissent abuser ; voilà pourquœ aussi le philosophe chrétien Herman a écrit un livre qu'il a intitulé VIrrision des Gentik. Suivant donc ces exemples, je suis d'avis que, traitant les sacrés mystères de la vérité de Dieu avec toute révérence et humilité, nous ne laissions cependant de découviir la honte et l'opprobre des sottes cavillations des hérétiques et profanes avec un style digne de leur impiété, puisque, se couvrant du masque de religion contre leur propre conscience, ils abusent de la parole de Dieu pour gagner crédit et réputation entre les hommes et faire marchandise des âmes rachetées au prix du sang du fils de Dieu; car puisque, ayant été si souvent convaincus, ils retournent toujours à leurs redites, qui sont sans grâce et sanssel> que saurions^nous faire autre chose que de leur arracher le masque dont ils se couvrent pour les faire paraître tels qu'ils sont à la vérité? Cependant je prie tous ceux qui craignent Dieu et cherchent la vérité en bonne conscience qu'ils ne àe scandalisent de cela, puisque ce n'est que pour mettre mieux la vérité en évidence et rembarrer l'audace de ceux qui font profession de la tenir cachée. »
Je ne sais si dans la Satire Ménippée éclate nulle part un coloris plus vif que dans le passage suivant ; il s'agit de la France et de TEspagne au seizième siècle :
« ...Ce roi-là est mort, et notre fleur de lis a depuis naguère reçu une terrible atteinte des griffes papagatliques; elle faillit bien d'être foulée et flétrie tout à coup, sans jamais s'en pouvoir relever... Ils pensaient du tout atterrer la couronne de France. Yrai est qu'à la fin on en. est encore venu à bout ; mais ça a été en y laissant des traces d'une effroyable puissance de la fraude vaticane, qui présentement semble donner plus de terreur panique au magnanime cœur de la France que jamais eUe ait fait au moindre et plus vil recoin de toute l'Italie. Je sais bien que la main de Dieu n'est pas raccourcie ; mais que voulez-vous^? Croyez-moi, mon ami, ces mules papales sont mauvaises bêtes; elles ont du foin en corne et ruent comme chevaux échappés. Je suis d'avis que nous allions baiser le babouin et nous prosterner à la dive pantoufle ; peut-être nous donnera-t-il quelque lopin d'une bénédiction égarée, et nous serons encore les meilleurs enfants, car certes notre pragmatique sanction, la bonne vieille demoiselle avec son large tissu de satin vert et ses grosses patenôtres de jais, ne nous peut garantir dorénavant. Elle n'a pas une dent à la bouche, et la chaleur naturelle commence à lui manquer ; même sa bonne commère, la
liberté de l*Égnse gallicane, est longtemps passée à l'autre monde; on lui chante déjà force De Profundis et messes de Requiem. Ne nous vaut-il pas mieux servir le Catalan et humer l'ombre des doublons d'Espagne que d'avoir un roi huguenot? Je m'en rapporte à la sainte ligue, qui en a reçu des nouvelles toutes fraîches.
ff Venons à l'Espagne, qui se piaffe du roi catholique et veut donner loi même au saint père et lui ménager ses bulles et bénédictions comme étant le seul soutien et le bâton de vieillesse de sainte mère Eglise, l'arc-boutant de la sainte foi catalanique, apostolique et romaine.
a Mais encore, por vida suya, sennor fanfaron! depuis quand est-elle montée si haut? depuis quand s'estelle émancipée du joug? J'ai bien vu ses fanfaronnades lorsque le vent lui donnait en poupe et que le bon san Jago roidissait les cordages de la sainte inquisition. Aussi suis-je bien averti que c'est sur son enclume loyolatique que la dernière ancre sacrée du navire se forgea; mais pour cela ne croyez jamais que le saint père veuille être chapelain du roi catholique : aussi n'y aurait-il pas de raison, n'en déplaise à H. l'ambassadeur d'Espagne.
f Que vous semble? L'Espagne a-t-eUe plus de privilèges que les autres? Faut-il pas qu'elle se laisse manier à courbettes aussi bien que la France? Je ne dis pas qu'elle ne puisse être réservée jusqu'au dernier mets, comme Ulysse au banquet de Polyphème; mais croyez qu'elle aura quelque jour une atteinte des dents cyclopiques du grand Polyphème Lauc^Foudre, car il entend
qu die lui appartient comme son premier et principal partage.
« S'ib pensent faire bouclier de leurs Indes orientales et occidentales qui leur fournissent lingots d'or, ils doivent se souvenir que cela même leur est venu de la libéralité du saint père.
(c Quant au royaume d'Angleterre, il n'y a point d'acquêt pour nous : ils ont secoué le joug et se sont armés de foudres capitolines. Ne t'ébahis donc pas si ces béats pères sont acharnés contre la reine d'Angleterre, qui les empêche de jouir de leurs délices. Ils ont finalement vendu son royaume au dernier enchérisseur, lequel, pour faire boire de l'eau salée à tous ces braves don Diègues et Rodrigues d'Espagne qui avaient entrepris de se rendre chevaliers de la Table-Ronde en la Grande-Rretagne, dressa cette formidable armée sur laquelle le Seigneur souffla du ciel. »
Ces citations ont été choisies parmi les moins significatives. Quant a celles qui marqueraient le mieux le génie de Técrivain, il m'est impossible de les produire. Ce sont des armes que les hommes de nos jours ne peuvent plus porter. Je signalei'ai seulement le long morceau sur rinstitution de la messe. «Il ramassa, dit Homère, et jeta une
pierre que trois et quatre hommes tels qu'ils sont aujourd'hui seraient incapables de soulever. »
Ce livre marque (uieux qu'aucun autre le chemin fait par la réforme en moins d'un siècle. Qu'il y a loin de Ik aux premières incertitudes de Luther, a ses violents assauts mêlés de retours subits et de repentirs! Que le ton a changé en Hollande depuis Érasme, et que celui-ci me semble glacé à côté des torches ardentes de Marnixl Sa moquerie donne à la victoire un caractère irrévocable. Il ose tout parce qu'il a la double audace de l'esprit et du caractère, et que de plus il parle, il raille, il provoque au nom d'une foi nouvelle. Là est le caractère qui marque son vrai rang dans l'histoire de la langue et des lettres françaises du seizième siècle. Nos plus hardis écrivains, Montaigne, Rabelais, sont arrivés k l'indifférence, sinon au mépris de toute espèce de religion, ce qui ne lés empêche pas de conclure au protit de celle du moyen âge. Quand le sage Charron a étalé son dédain, son aversion pour tous les cultes^, il se ravise dignement, comme devaitle faire un chanoine de Notre-
' De la Sagesse, liv. II, c. v.
Dame. I/auteur de Vile sonnante dit la messe k MeudoD ; Voltaire communiera à Femey par-devant notaire. Cette diplomatie, ces arrière-pensées portées dans la philosophie religieuse peuvent produire de fort beaux livres, une littérature brillante, difQcilement des mœurs sûres et des institutions solides. Nous avons affiché un si grand dé dain pour la réforme du seizième siècle, que nous nous sommes fait une loi d'en ignorer l'histoire . Avouons modestement que cette révolution religieuse était la forme de la liberté au sortir du moyen âge, et reconnaissons que ceux qui n'ont pu conquérir cette liberté ont été jusqu'à ce jour impuissants a en établir une autre.
Ce qui ajoute a Touvrage de Mamix une force extraordinaire, c'est le parfait accord de sa vie et de ses paroles, de sa croyance et de ses conclusions. Son inspiration est celle des gueux, briseurs d'images; son ironie, c'est la colère de la Bible retrouvée par la renaissance ; tempête de l'esprit qui disperse aux quatre vents tout ce que Luther, Zwingle, Calvin, ont pu laisser subsister par hasard de l'ancien édifice. Si Ton pouvait se représenter la moquerie d'un Voltaire plein de foi, on
ne serait pas loin de Marnix. Il faudrait y joindre le pittoresque de Rabelais sur le fond sérieux d'une ébauche de Pascal; la manière abondante, le génie plantureux des Flandres, accompagnés des éclats de malédictions qui partent d'une âme éprouvée par quarante ans de combats en pleine mêlée. Il me semble que lorsqu'on n'a pas lu Marnix de Sainte-Aldegonde, on ne sait pas tout ce que renferme encore de flammes et d'ironie vengeresse la langue française. On trouve dans la même page un croyant, un profane, un homme d'état, un grand artiste; il restait a voir ces oppositions d'humeur, dont aucun de nos écrivains ne donne peut-être une juste idée, je veux dire le^ mélange de l'enthousiasme religieux et de la moquerie burlesque, David et Isaïe donnant la main k Téniers et a Callot.
Jusqu'ici on avait contesté k l'esprit français la faculté de réunir ces hardis contrastes dans une même œuvre : les Italiens citaient Pulci, les Espagnols, Quevedo, les Anglais Butler, les Allemands Ulrich de Hutten. Nous pouvons leur opposer Aldegonde ; il est de leur famille. Un Gargantua religieux, enthousiaste, sublime de foi et d'espé-
rance, qui s^y serait attendu? Mamix complète ainsi le domaine de la langue française ; elle nous gardait des trésors cachés pour les temps de disette.
A un autre point de vue^ Màriiix ote au protes* tantisme son apprêt et sa roldeur. Il a su concilier avec le tour d'esprit le plus populaire Télévation continue de la doctrine. Vif, aventureux dans son style de cape et d'épée, osant tout, bravant tout, il répand sur le dogme une joie, une bonne humeur, une hilarité inépuisable. On ne peut guère le lire sans penser aux chaudes représentations de la Bible par les peintres hollandais ; a travers les tavernes fumeuses, j'aperçois dans le lointain, sur un ardent sommet, le Golgotha de Rembrandt.
Ce livre, véritable catapulte, le plus grand, le plus sanglant, le plus robuste des pamphlets que la langue française ait produits, parut en 1599. Ce fut le dernier mot du seizième siècle-: l'ironie en plein triomphe, non plus réservée et craintive comme dans Érasme, non pas amère et douloureuse comme dans Ulrich de Hutten, mais pleine, surabondante, rassasiée de butin, festoyant la victoire, enivrée de l'avenir. Le cadavre du passé est
traîné sept fois au milieu d'un rire inextinguible autour de la vieille Ilion du moyen âge.
L'ouvrier de la Bible, armé du glaive et de la truelle, c'est Mamix. Jamais il n'a ébranlé FÉglise du passé qu'il n'ait en même temps édifié la foi nouvelle. Les états généraux de Hollande se souviennent de Mamix quand il faut donner une base k l'Eglise nationale ; il« le chargent officiellement par une loi de faire la traduction complète de la Bible en langue néerlandaise. Marnix quitte sa solitude de Zélande pour l'université de Leyde, qu'il a fondée; là, entre Joseph Scaliger et Juste-Lipse, il entreprend vers la fin de ses jours, accablé d'infirmités précoces, mais toujours serein et infatigable, le labeur que Luther a réservé a ses années de jeunesse et de force. La langue sacrée de la Hollande était née en quelque sorte des psaumes et des cantiques d'Aldegonde. On en critiquait ça et la les rimes frustes, les nombres imparfaits; lui, si Français de cœur et de langue, excluait
systématiquement du hollandais tous les termes empruntés k la France. Cette réforme si féconde • avait étonné ; mais si c' étaient là les reproches qu'on lui adressait, la simplicité, l'énergie native, 1 accent antique, la majesté qu'il savait trouver dans ridiome jusque-la indomptable des Bataves, étaient admirés sans restriction. Que serait-ce du monument complet de TAncien et du Nouveau Testament, quand le même homme qui combattait depuis un demi-siècle pour ce livre Taurait reproduit jusqu'à la dernière ligne? Cette gloire fut refusée k Mamix. Le vieux lutteur tomba épuisé sur la Bible comme il achevait les derniers versets de la Genèse.
Sa fin fut attristée par la nécessité de se défendre. Marnix n'eût pas été de son temps, s'il n'eût eu comme tous les autres son heure d'intolérance. Il avait étendu la liberté aux luthériens, aux calvinistes, aux puritains, même aux anabaptistes, qui partout ailleurs épouvantaient le seizième siècle et le faisaient reculer : mais lorsque surgirent les mennonites et les enthousiastes^, l'au-
* Qa'4taient ces enthouiùutéa ou zékUeurs spirituels, et qu'est devenu Touvrage qu'Âliiegonde publia contre eux ?
leur du Tableau des différends de la religion eut comme une vision anticipée du débordement des sectes dans les États-Unis d'Amérique. Cet avenir lui sembla le chaos ; il en eut peur et voulut fermer violemment la porte aux derniers venus de la réforme, tant il est difficile que Thomme doué de Tesprit le plus intrépide n*ait pas son moment de stupeur, quand il voit face a face l'avenir que luimême a évoqué. L'intolérance inattendue d'Aldegonde ne pouvait manquer de lui être reprochée. Pour mieux envenimer la querelle, on réveilla les anciennes calomnies sur la défense d'Anvers, sachant bien que c'était la plaie toujours vive. Aldegonde répondit^ avec véhémence ; il revint encore une fois douloureusement sur les opérations du siège et adressa aux états ce testament de pieuse
* Réponse apologétique de Philippe de Marnix à un libelle publié en son absence, sans nom de Tau leur ou de Timpriineur, par un certain libertin s'attitrant gentilhomme allemand, et nommant sondit libelle : Antidote ou Contre-poison. Ecrite et dédiée à messieurs les iHats généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas. A Leyde, chez Jehan Paedts, i598\ — Je n'ai eu sous les yeux que la traduction hollandaise de l'original français. Les biographes confondent à tor^ la Réponse apologétique, qui est de 1598, avec le Commentaire sur le siège d'Anvers^ publié en 1585, ainsi qu'on Ta vu, c'est-à-dire treize ans auparavant.
colère qu'il termiDe par un appel suprême k la justice d'eu haut. Ce fut sa dernière œuvre.
11 mourut a Leyde le 15 décembre 1598, âgé d'un peu plus de soixante ans ; son corps fut porté a West-Soubourg. Il y avait trois mois a peine que Philippe II était dans son tombeau à TEscurial.
Où est la statue de Marnio;? demandait, il y a une vingtaine d'années, un des écrivains^ de Hollande les plus estimés. Elle devrait être en face de celle de Guillaume le Taciturne. Pour moi^ je demande : Où sont les ouvrages de Mamix?où sont un si grand nombre de ses écrits, qu'il m'a été impossible de découvrir dans son propre pays*, et qui peut-être n'existent plus nulle part? Où est son ouvrage de V Institution du Prince^ qui contenait sa politique? Où est son Commentaire sur le siège d* Anvers, morceau si capital pour l'histoire, et que les derniers historiens de la ville d'Anvers déclarent perdu ? où sont les ouvrages que lui attri-
* M. Scheltema.
* De Institutione pnncipw, ouvrage posthume,- 1615. — De Cœnà Dominif ad Ganiarum Régis sororem Lotharingiœ duci nuptam; 1590. — Cotisa Libertinoii 1598. — Via veritatia ; iGQO. — Baximen Hationum quitus Rob. Bellarminus pontificatum Romanwn adstruere mtitur ; 1605.
buaitJuste-Lipse, DuSaht de laRéjnMique^ Avertissement aux Rois et aux peuples*! Les uns sont irréparablement détruits; les autres, réduits a quelques exemplaires presque introuvables, disparaîtront bientôt.
, Pour recomposer cette figure, j'ai été obligé de rassembler ça et la à grand'peine des fragments épars, mutilés ou inédits ; encore n'ai-je pu découvrir presque aucun détail intime et domestique sur Mamix, et c'est la mon excuse pour ce qui manque à cette vie. Tout ce que Ton sait par la tradition, c'est qu'il a été marié trois fois; que sa première femme s'appelait Philippe de Bailleul, la seconde Catherine de Eeckeren, la troisième Josîna de Lannoy. Il eut de ces mariages quatre enfants : un fils, Jacob, tué dès sa première campagne; trois filles, Marie, Amélie et Elisabeth, qui se fixèrent en Hollande, où elles épousèrent, Tune un desBarneveldt, les autresdeuxdes principaux citoyens de la république.
* Commentatio ad Seremssimoi Reges, principes, de Republicd et itkColtHnitate servandd ; 1 583.
* Àdmonitio ad orbis terrœ principes qui se suosqve salvos volunlf i587.
Avaut que la perte des écrits d'Aldegonde ue soit consommée et irréparable, une entreprise digne de la nation hollandaise serait de réunir et de publier ces œuvres, qui renferment pour ainsi dire sa raison d'être. Si T esprit des Nassau vit encore quelque part, laissera-t-il périr tout entier l'ami, le champion, le défenseur, r aller ego de Guillaume ? Qui a contribué plus que Marnix, après Guillaume, à fonder la nationalité, a conquérir la liberté religieuse et civile, k établir TÉglise nouvelle, sur laquelle tout repose? Les oeuvres de Marnix sont les titres de la nation hollandaise. Ces ouvrages auraient un intérêt sinon égal, au moins très-grand pour ses compatriotes, les Belges, dont il a le premier et le dernier, par la plume et par répée, défendu Tindépendance durant quarante années sans pouvoir la sauver. Quant a nous, serions-nous devenus si indifférents à tout ce qui regarde la dignité humaine, que nous ne prêtions aucune attention à des monuments inconnus pour nous, pleins de l'esprit français, qui, deux siècles avant notre révolution, renferment une partie de son génie? A défaut de tout instinct moral, la vanité nationale nous obligerait, ce semble, de pa-
raître nous intéresser a ce complément inattendu de notre littérature et de notre langue. Nous voudrions voir comment notre idiome a régi la grande tempête batave, et nous serions pour le moins curieux de savoir ce qu'est devenu notre Rabelais chez un Pascal wallon.
Une édition de Marnix conçue dans ce plan devrait comprendre : 1° ses ouvrages de théologie, controverses, catéchismes, traduction en prose et en vers de la Bible ; 2*^ ses mémoires et ses lettres politiques : il serait facile d'en composer un recueil semblable a ce qu'on appelle les Mémoires de notre Duplessis-Mornay ; 3** ses pamphlets, consolations, avertissements, apologies; i"" la Ruche romaine en français et en tlamand : il faudrait y joindre ses chansons populaires, qui, selon Bayle, furent aussi utiles a la république que de gros livres ; 5' le Tableau des différends de la religion. J'ai moi-même préparé une édition de ce dernier ouvrage, sans contredit le plus important de tous.
Marnix et Guillaume, c'était Vunion intime des états et du prince, de la liberté et de l'autorité. Eux morts, qu'arrive-t-il?
On voit en Hollande une chose bien extraordinaire, et qui, je pense, ne s'est rencontrée que la : les masses du peuple, prises d une superstition obstinée pour un nom, pousser pendant deux siècles tous ceux qui portent ce nom k usurper ; ceux-ci dirigeant tout vers ce but et néanmoins incapables de latteindre; la conjuration ouverte du peuple et du prince pour fonder le despotisme politique ; cette conjuration ajournée, déjouée, enfin vaincue par une certaine force intérieure plus puissante et surtout plus sage que le peuple et le prince. Quelle était celle force?
Maurice, successeur de Guillaume, ne fit aucune difficulté de laisser égorger juridiquement le vieux Barneveldt, qu'il tenait pour l'homme le plus respectable de la république. Guillaume III souffrit
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que le peuple mangeât le cœur des deux plus vertueux citoyens de son temps, les de Witt. Avec de si excellentes dispositions a devenir souverains absolus, comment les Nassau ne purent-ils y parvenir^?
Ce n'est pas que la nature humaine eût changé en Hollande en quelques années ; elle tendait au contraire sans cesse k ramener l'ancienne servitude accoutumée. Les masses du peuple, selon l'ordinaire, poussèrent la reconnaissance aussi loin que ringratitude, et c'était une double cause d'asservissement ; mais un obstacle invincible était là qui s opposait, en dépit des hommes, au retour vers le passé. En abolissant l'ancienne religion, la nation avait brûlQ ses vaisseaux. Rien ne put la ramener même pour un instant k son point de départ.
S'il n'eut dépendu que de la multitude, la république n'eût pas vécu un seul jour; mais (exemple unique peut-être I) il se trouva que, par la seule force d'une révolution religieuse, un peuple fut contraint de demeurer libre malgré lui. Lape-
* Voyez les Mémoire» d^Auberi du Maurier, p. 218, 2i9.
lite bourgeoisie el la foule ne cessèrent un moment de demander la souveraineté pour quiconque portait le nom de Guillaume. Les paysans, les ouvriers, les marchands, impuissants à maîtriser l'aristocratie des états, ou ignorant encore ce que c'était que la liberté, cherchaient leur sûreté dans la puissance d un seul et s'abritaient dans l'ombre du Taciturne. Vous les eussiez crus dévorés d'une soif de domesticité. Ce n'était que le désir de jouir enfin de l'égalité dans l'abaissement de tous. Au moindre péril du dedans et du dehors, la nation presque entière courait disparaître dans la maison des Nassau. De leur côté, ceux-ci s'offrirent ou tenlèrent de s'iniposer sans relâche. Tour a tour humbles ou menaçants, ils se glissèrent vers le trône k travers toutes les dignités républicaines. Et malgré cela, ni le prince ni le peuple n'osèrent jamais attenter par la violence sur la souveraineté et la liberté des états. C'est que ceux-ci étaient les témoins vivants de la révolution religieuse. Us représentaient le principe d'examen sacré pour tous. La haine même furieuse vint battre le seuil, elle se prit aux individus, et mit en pièces les meilleurs ; mais une certaine crainte, mêlée de pieux
respect, ne permit pas que Ton mit jamais la main sur les états. La religion nouvelle veillait a la porte. Pour violer l'assemblée des états, il aurait fallu fouler aux pieds la Bible de Marnix. Je pense aussi que Guillaume V\ par son exemple, retint .ses descendants.
' Il y avait dans la foi nouvelle des Hollandais trois principes qui ont engendré leur histoire : premièrement Thorreur de Téglise romaine, par où ils se sont affranchis de TEspagne et ont constitué leur nationalité ; — secondement, la doctrine calviniste des élus de la grâce, fondement de l'oligarchie des états, qui provoqua lajalouse inimitié des masses . — C est la ce qui mit si souvent hors de lui le peuple le plus froid et le plus patient de la terre ; il était dévoré d'envie et de haine contre une aristocratie bourgeoise dans laquelle il désespérait d'entrer. Moins elle était élevée par ses origines, plus elle était blessante. Le grand mal qui en résulta, ce fut une république où la liberté était impopulaire, et où chacun croyait gagner tout ce qu'il donnait k l'arbitraire d'un seul. — Il y avait enfin le principe d'examen , duquel naissait le principe républicain du contrat social; c'est par Ik que
Tut sauvée la souveraineté nationale, qui jamais, malgré tout, ne put être absorbée dans le prince *.
Il faut avouer, d autre part, que les états firent preuve d'un grand sens dans leur lutte avec la superstition populaire pour le nom de Guillaume. . Que de fois ils ont arraché larbre a propos pour Tempécher de s'enraciner, tantôt laissant tomber en désuétude la première dignité de la république, le stathoudérat, tantôt, quand ils y sont forcés, le relevant a demi, sans autre attribution réelle que le nom, puis tout a coup l'anéantissant pour un quart de siècle I C'est ainsi qu'ils prouvèrent, par le mouvement même, que la république pouvait marcher sans lisières. Après avoir été privé de la domination des Nassau, le peuple redemanda le joug avec fureur : il fallut céder ; mais la liberté avait déjà plus d'un siècle de durée, un nom ne put l'étouffer, et voici la loi singulière qui en résulta : d'usurpation en usurpation, le stathoudérat se rapproche chaque jour de l'ancienne royauté , sans jamais pouvoir y atteindre. C'est en politique
* a. Ces cœurs rogues et ailiers n'étaient pas disposés à devenir *M esclaves. » fAuberi du Maurier, p. 245.)
ce que sont en géométrie les asymptotes de Thyperbole.
Les états montrèrent le même sens dans les choses religieuses. Souverains modérateurs entre les sectes , ils tinrent le catholicisme dans la dépendance et presque dans l'opprobre * tant qu'il fut a redouter; ils lui rendirent avec éclat une demi-liberté dès qu'ils le jugèrent impuissant.
Quoique la population grandit démesurément avec la liberté, la question économique se résolut d'elle-même dans la république de Hollande. Oo vit Ik sur une petite échelle ce que l'on voit aujourd'hui aux États-Unis : des bourgs devenir de grandes villes en quelques années, un empire croître à vue d'œil, tous les réfugiés des vieux états grossir la république nouvelle, et la propriété publique ou privée s'augmenter et s'étendre avec la population même. Le champ communal, c'était l'océan, la mer libre, mare liberum.
Un jour pourtant, cette puissance nouvelle, qui affranchissait l'Océan, qui refoulait l'Espagne, im-
* C'est l'éloge que leur donne Grolius. — Voyez Pietas Ordinum HollandÙBf p. 4.
posait la paix a Louis XIV, et qui devait donner rhospitalité a tout le dix-huitième siècle, fut prise d'une grande terreur. On venait d'apprendre qu'un petit ver^ imperceptible s*était mis a ronger les pilotis des digues sur le bord de la mer. Les Provinces-Unies se crurent perdues; des prières publiques furent ordonnées dans toutes les églises. Il s'en fallut peu que cette nation victorieuse de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre, ne disparût devant ce vermisseau qui, sans se déconcerter, s'avançait toujours en rongeant la barrière de l'Océan. A la fin, le génie de l'homme triompha de cet éphémère et le força de reculer. L'empire qui avait failli un moment disparaître devant lui reprit orgueilleusement , depuis la Baltique jusqu'à l'extrémité des Indes, le cours de ses prospérités.
* On l'appelait ver de mer ou ver à pilotis, 1732. Voyex Histoire
(le la Hollande et des Provinces Unies , par Kerroux, t. IV, p. 1150.
La même révolution religieuse qui a créé une Hollande politique a créé Tart hollandais, en sorte que Ton a ici le spectacle d une nation qui, née d'une parole comme le chêne du gland, s'épanouit dans une unité vivante, où la religion, la politique, rindustrie, Tart, ne sont que les formes diverses d'une même pensée.
Depuis la réforme, les scènes de la Bible n'apparaissent plus k travers les traditions accumulées de rÉglise. Tous les temps intermédiaires entre le christianisme primitif et Thomme moderne sont abolis ; le moyen âge disparait eiTacé comme par enchantement. La perspective du monde étant changée, l'antiquité chrétienne semble d'hier. De la une réalité saisissante dans la peinture hollandaise. Le divin s'est rapproché de seize siècles ; il est descendu des hauteurs de la liturgie.
L'homme s'imagine le rencontrer et le toucher à chaque pas. Le Christ n'est plus relégué dans le
250 RELIGION, POilTIQUE
lointain obscur de la tradition ni enfermé dans le tabernacle du saint des saints. Il est la, il passe dans la rue, il monte dans la barque; le voilk qui traverse le lac de Harlem.
Et ce n'est pas seulement le temps qui disparaît, c'est tout ce qui servait d'intermédiaire entre le Dieu et l'homme. Plus de pompes ni de fêtes, à peine un reste de culte ; le christianisme interprété non par les docteurs ou les pères, mais par le peuple ; chacun marchant sans guide dans sa voie particulière, comme si le monde moral datait d'un jour, d'où la simplicité des Écritures poussée jusqu'à la trivialité ; les objets plus vrais, plus réels^ mais dépouillés de la perspective grandiose de Téloignement dans le temps; non phis l'église^ la maison du prêtre, mais la demeure, le foyer du pauvre laïque; son toit dç chaume, ses meubles familiers, son champ, sou bœuf, son cheval, ses vases de terre ou de cuivre, tout ce qui porte témoignage de l'individualité humaine. Là est la révolution du seizième siècle, la ei^t aussi la peinture hollandaise .
Comment les biographes de Rembrandt et ses interprètes ont-ils oublié jusqu'ici son caractère de
réformé? Ce devait être le point de départ. Rembrandt est Thistorien des Pays-Bas bien mieux que Strada, Hooft ou Grotius. 11 rend palpable la révolution, il réclaire k son insu de mille lueurs. D'un autre côté, elle le montre tel qu'il est, elle le dévoile ; sans elle, il resterait une sorte de monstre inexplicable dans l'histoire des arts. Sa Bible est la bible iconoclaste de Mamix; ses apô^ très sont des mendiants ; son Christ est le Christ des gueux. Une partie de ses œuvres est même connue sous ce titre. Le peintre est arrivé le lendemain du sac de la vieille Église par les briseurs d'images .d^Anvers et d'Amsterdam. Au lieu des magnificences pontificales de la peinture italienne, il ne resteici que l'offrande d'une église dépouillée, mise à nu, qui n'a d*autre faste que son humilité : monde de mendiants, de paralytiques, de paysans déguenillés (gheusii sylvatki, gheusii aquatiles), Lazares qui semblent tous se lever et porter leurs grabats a l'appel du Christ renouvelé de la réforme. Quand je me mets à la suite de ce cortège de misérables, je reconnais le caractère que je viens de montrer dans la réforme des Pays-Bas , j'entends un écho de ces mots de Guillaume d'O-
range : « Nous ne sommes pas fournis suffisamment de personnages de qualité. »
C'est ici une cité de refuge. La multitude des bannis, des outlaws, des exilés de toute nation, de toute origine, quiadluent, dépouillés, ruinés, vers les Provinces-Unies, donne aux foules, dans Rembrandt, une variété de types, de physionomies, de races, qu'aucun peintre n'a égalée. Jamais hommes ne furent plus dénués; mais sous ces haillons ils gardent une singulière ténacité morale. On dirait qu'ils murmurent entre eux le Wilhelmus-Lied ou les psaumes de Marnix. Ces Samaritains blessés qui, de tous les coins de l'Europe, sont apportés sur le seuil de la Hollande, sont nus; ils ont froid. Rembrandt les couvre de ses haillons demi-flamands, demi-orientaux ; il les réchauffe k la flamme inextinguible de ses rayons. C'est la récompense, le couronnement ici-bas de ces petits marchands, de ces manouvriers, de ces gens de trafic, de tous ces pôvres gueux, d'une âme si fortement trempée, qu'aucune adversité n'a pu les abattre. Ils faisaient l'admiration de Guillaume de Marnix. Le peintre leur a ouvert son Panthéon populaire.
Rembrandt u rompu avec toute tradition, comme son Église avec toute autorité ; il ne relève que de lui-même et de son inspiration immédiate. 11 lit la nature, comme la Bible, sans commentaires étrangers. Aussi donne*t-iI Timpressioud'un monde nouveau, d'une création spontanée qui vient d'apparaître, sans analogue dans les règnes précédents. Un état surgit tout armé d'une grève déserte ; un art splendide naît de lui-même, sans ébauche, sous le pinceau du peintre. Quand Rembrandt peint les scènes de l'Ancieti et du Nouveau Testament, il peint ce que ses yeux ont vu. Il a vu le sermon de la montagne à Técart, dans les prêches des protestants. Cette foule qui hurle et qui menace dans VEcce Homo, ne sontce pas les hommes qui viennent de demander la mort de Barneveldt? Ne demanderont-ils pas bientôt celle des de Witt? L'Évangile s'accomplit sous les yeux du peintre ; tout est vie, réalité, histoire immédiate dans cette école nationale.
Quant a la magie du coloris sous un ciel de plomb, une pareille contradiction entre la nature et Tart est unique dans le monde. Pourquoi la pâleur ascétique de Lucas de Leyde et tout a coup
3r4 IIEMGION, POLITIQUE
Téclat fulgurant de Rembrandt et de Rubens? Ces contradictions ne peuvent s expliquer aussi que par le principe même de la vie nationale. La Hollandea une double existence, a la fois européenne et orientale. Elle vit surtout par les Indes, par ses colonies égarées a l'extrémité de TAsie. Quand tous les yeux étaient tournés vers les flottes lointaines qui chaque jour découvraient une portion de la terre de la lumière, quand naissait a Amsterdam la compagnie des Indes orientales et occidentales, comment les peintres seuls seraient-ils restés indiflérents a ce qui tenait alors occupé Tesprit de toute une nation? Les colonies conquises dans un autre hémisphère, ce fut la le foyer éloigné et comme le verre ardent où s*alluma Tart flamand et hollandais. Une flamme jaillit d un climat inconnu ; le Midi éblouissant scinlille dans la vapeur et dans 1 esprit du Nord; un coin du ciel des Maldives se reflète dans un taudis des Flandres. De la reflet fantastique et réellement magique de cette lumière composée qu'aucun œil n'a vue et que la nature n'a pas produite. Ce coloris flamboyant parait sans cause, parce que la cause est éloignée : — un monde brumeux qui a' entrevu
ET AHT DES GUKUX iSÔ
sur ses vaisseaux la lumière orientale, et qui y aspire du fond de ses ténèbres natives ; TAsie aperçue et convoitée k travers le nuage; un Orient flamand, une Espagne batave, un Thabor hollandais, où tout objet se transfigure. D'où vient le rayon brûlant qui traverse ces fonds ténébreux? Peut-être, en rasant les mers nouvelles, a-t-il jailli de Sumatra et de Ceylan, où les flottes viennent d'aborder. Java éblouit Amsterdam.
Les peintures des peuples marins gardent ainsi, k travers TOcéan, un reflet du rivage opposé*. Ve nise emprunte quelque chose de son coloris au ciel du Bosphore. A mesure que l'Orient rayonne dans la civilisation moderne par les comptoirs, les émigrations, les voyages, les conquêtes, les découveites des Hollandais, il resplendit dans leur art. Réverbération de l'Asie sur la Zélande, àe la colonie sur la métropole 1
Les peintres bataves n'ont pas vu eux-mêmes la terre de la lumière; peu y ont abordé; mais ils voient chaque jour les vaisseaux, les matelots, les indigènes qui en arrivent; ils voient rentrer a
• Voyez VAri ttalien, par ÂlFred Dumcsiiil; p. 275.
256 RELKilON, TOLlTiOUE
Amsterdam les flottes chargées des dépouilles des colonies portugaises, depuis Ceylan jusqu'au Brésil ; ils touchent les productions, les draperies, les costumes quon en rapporte, et qui tous gardent un rayon d un ciel étranger. La pauvre, froide, triste nature du Nord est amoureuse de ce soleil entrevu. Désir du pays du jour dans le pays de Fombre, tous ces traits sont au fond de la peinture hollandaise. Je voudrais la déBnir : une aspiration vers la lumière du fond de l'ombre éternelle.
Il est impossible de ne pas être frappé de la préoccupation constante de Rembrandt pour tout ce qui vient d'Orient ; il s'entoure d'objets exportés d'Asie, turbans, ceintures, robes flottantes, cimeterres; il fait son portrait armé d'un yatagan ; ses chassés sont des chasses au lion ; il place des personnages orientaux débarqués de la veille sur le seuil des hôtelleries flamandes; ses batailles sont des batailles de mahométans. Il ombrage ses saints du parasol du Tbibet; il ouvre l'immense Bible de saint Jérôme dans des forêts inextricables qui donnent l'idée d'un paquis de Java. Qu'est-ce que ce paysage mystérieux aux trois arbres? Par-
fcT ART DKS GUKUX ^07
delà une ombre opaque s*éten(l au loin un horizot! de flammes, une ville fantastique qui est elle-même la création de la lumière première. Rembrandt a précisé une fois sa pensée avec plus d'ingénuité. Un philosophe, enveloppé d'une robe orientale, vient d'apercevoir des lettres cabalistiques écrites dans les rayons du matin, a travers un vitrail de Flandre. 11 épèle ces lettres flamboyantes qui ont jailli d'un soleil invisible ; a ses pieds un globe terrestre est éclairé d une ceinture de flammes, autour de la zone équatoriale.
Les Pays-Bas espagnols, tombés en servitude, respirent encore librement dans les peintures de Rubens. C'est dans ces peintures qu'éclate un reste de vie nationale après que la Belgique est perdue dans l'empire du Midi. Rubens règne bien mieux que Philippe H et les rois d'Espagne sur leur immense héritage ; lui seul tient encore réunies les extrémités opposées de la monstrueuse monarchie espagnole : Parme et Goa, la Lombardie et le Pérou, Anvers et les Maldives, l'Escaut et le Gange. I/horizon de Rubens, c'est l'empire du soleil, c'est l'extrême Orient visité, fouillé, découvert, révélé h l'Europe. Du mélange des grasses Flandres et
*258 UEIJGION, POLITIQUE
des colonies espagnoles ou portugaises se romie ce génie tout nouveau qui marque une époque et comme une journée nouvelle dans la peinture.
Sous Raphaël, je sens Rome antique et la Grèce; sous Titien, Gonstautinople; sous Rubens, je crois senlirles deux Indes : un.catholicisme hindou, où la nature immense s exalte et s'enivre, un pan-, théisme chrétien où se déchaînent et semblent rugir les forces de la vieille Asie, l'apothéose de la nature aux cent mamelles, le retour de Bacchus indien- et sa marche enivrée vers les pâturages d'Anvers. Cependant les rois mages aux manteaux de pourpre se succèdent et se renouvellent sans intervalle; ils apportent aux pieds de la madone flamande Tor, la myrrhe, Tencens, et surtout la lumière intarissable de leurs lointains royaumes. Ainsi, avec une apparente impartialité, Fart jette son reflet sur les peuples qui s'alTaissent comme sur ceux qui s'élèvent. 11 couronne avec Rubens,chez les Belges, la liberté tombée, comme chez les Hollandais, avec Rembrandt, la liberté naissante : consolation pour les uns, triomphe pour les autres. C'est que Tinspiration de la vie nationale se prolonge encore chez quelques hommes, même après
qu'elle s esl éteinte pour là foule, et comme il y a des héros, il y a aussi des artistes qui survivent d'un jour a la patrie perdue. La réconciliation des deux races, où ont échoué Marnix et Guillaume, s'accomplit dans la peinture nationale des Belges et des Hollandais ; la parenté des artistes marque, en dépit des passions rivales, la parenté des' peuples.