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Fondation de Repulse Bay

Par le courrier d'hiver, Monseigneur avait bien voulu me désigner pour aller à Repulse Bay préparer la fondation d’une nouvelle mission. Le 24 avril, à 7 h. 4% du matin, je quittais donc Chesterfield pour me rendre sur les lieux de ma nouvelle obédience. Les Esquimaux sortent de la messe; tous viennent serrer la main à ceux qui partent ; une bonne accolade au Père Directeur et à son compagnon... et la traîne décolle, dévalant rapidement la pente qui conduit au rivage. Chesterfield, la vieille mission, où l’on a passé de si bonnes journées en famille missionnaire.…., l'hôpital et les Sœurs si bonnes pour nous..., le paysage devenu si familier aux yeux depuis cinq ans, tout s’estompe et se brouille dans la pètite poudrerie de terre... Quand reviendrons-nous ? Les Esquimaux ont regagné leurs huttes de neige, les Pères sont rentrés chez eux et nous nous éloignons rapidement ; bientôt tout le village disparaît derrière la pointe ; nous sommes sur la mer.

Notre attelage se compose de neuf bons chiens; la charge comprend trois gros sacs de vivres à chiens, les provisions et le pétrole nécessaires pour la route, la tente, la chapelle portative et nos effets personnels. Nous marcherions bon train, n’était la température qui est mauvaise et la neige qui est collante, Jean, le compagnon des grandes randonnées, semble bien en forme, et les ehiens semblent avoir compris qu'il leur fallait allonger leurs petites pattes pour plusieurs centaines de milles. Le fouet, attaché sur le côté de la traîne, serpente gentiment le long de nos traces, tandis que tous les deux nous nous laissons aller à nos réflexions personnelles.

Une journée se passe... on croise des chasseurs qui guettent le phoque sur la glace. Deux jours, trois jours se passent.., d’autres voyageurs nous réveillent la nuit ;

ce sont trois traînes de Southampton qui viennent de traverser sur la glace nouvellement prise du détroit ; nous campons un jour ensemble pour nous communiquer les dernières nouvelles de l’année, Cinq jours... Six jours... Jean tue quatre caribous ; nous en emportons une partie et laissons le reste en cache pour le retour de la traîne. Sept jours... et nous avions couvert plus de la moitié de la route ; nous espérions arriver le lendemain au camp des Esquimaux sur Wager Inlet. Mais ici la Providence se réservait de nous faire gagner quelques mérites supplémentaires, par des imprévus comme il en arrive si souvent dans les voyages du Nord.

Jean allumait la lampe pour faire fondre et renouveler la couche de glace sous les patins de la traîne. Je démélais les attelages des chiens. Qui aurait pensé que derrière la petite hauteur au pied de laquelle nous étions arrêtés, trois gros caribous paissaient tranquillement la mousse qu’ils déneigeaient de leurs sabots ? Nos chiens les sentirent aussitôt qu’une petite brise souffla de ce côté, et comme des ressorts qui se déclenchent automatiquement, les voilà tous partis... Jean et moi nous nous précipitons et parvenons à en retenir quatre, mais les autres, rendus fous par l’odeur du caribou, comme le sont du reste tous les chiens esquimaux, n’écoutent plus rien ; ils galopent à travers les roches, dans la neige molle, et bientôt disparaissaient.. Reviendront-ils ?.. Jusqu'où vont-ils courir ? … Resteront-ils accrochés quelque part par leur harnais ? Comment arriveronsnous au but du voyage avec les quatre malheureux qui nous restent ?.…

Telles sont les réflexions qui nous passent mutuellement par la tête, tandis que nous les regardons s’éloigner. Jean part tout de suite sur leurs traces, Il ne réussit à on rattraper qu'un seuil qui, parce que plus gras et plus vieux que les autres, avait abandonné Ja partie. Nous campons là toute la journée, toute la nuit et une partie du lendemain, espérant toujours que quelquesuns des déserteurs reviendraient au logis. Mais nul ne rovient, et quand nous partons, décidés à gagner au

moins le premier camp esquimau, il nous faut, Jean et moi, mettre le harnais sur le dos et remplacer les manquants.. Le pays est très accidenté et avant d'arriver à Wager Inlet, le chemin que l’on suit monte durant plusieurs milles. Ah ! je comprends pourquoi les chiens tirent la langue en même temps qu’ils tirent la traîne... « Allons, Jean, donnons encore un bon coup d’épaule, là, en haut, nous prendrons une tasse de thé! »

A Wager, je renvoyai Jean en compagnie d’une trafne de la police qui y retournait également, et j’engageai un jeune chrétien de f’endroit pour m’accompagner jusqu’à Repulse. La route se fit en cinq jours à cause du mauvais temps et des bancs de neige collante que les récentes tempêtes avaient accumulés.

Enfin le vendredi 10 mai, vers huit heures du matin, le poste de Repulse Bay était en vue. À 9 h. %, nous Y débarquions, alors que tout le monde dormait encore. I y avait dix-sept jours que j'avais quitté Chesterfield.

Repulse Bay.

Le poste est situé au fond d’une baie de 30 milles de profondeur, à un mille au sud du cercle polaire ; deux compagnies de fourrures y ont chacune une maison et un magasin de traite. Leurs bâtisses occupent deux petites baies entre une pointe et quelques flots, dans un excellent petit port naturel. Le pays est très accidenté, plusieurs rivières y creusent des vallées étroites et profondes. Mais, comme partout ailleurs, rien n’y pousse, si ce n’est plusieurs espèces de mousses et de lichens, qui se dépêchent à fleurir aux premiers beaux jours. Dès roches..…., des parties marécageuses..., des lacs et encore des roches..…., c’est le Barren Land, la vraie terre essentiellement stérile. Autour du poste, dans un cercle de plusieurs centaines de milles de rayon, on trouve plusieur: camps esquimaux, un peu plus d’une cinquantaine de familles et, sur ce nombre, il y a 66 chrétiens.

J'ai dressé ma tente sur une petite hauteur, non loin de la mer, entre les deux compagnies ; une porte y donne

accès ; à l’intérieur, la principale richesse est un plancher fait de vieux bois qu’un traiteur a bien voulu me donner. Dans le fond, une caisse surélevée sert d'autel; une autre caisse, recouverte d’un vieux sac, sert de table de travail; un lit boïiteux, arrangé avec les restes du plancher, complète l’ameublement. Les Esquimaux chrétiens qui passent au poste viennent y prier matin et soir. C’est bien peu, une petite tente que la brise agite et que la tempête fait claquer ou menace d’emporter, mais c’est plus que le magasin des traiteurs avec toutes ses richesses. C’est la présence du prêtre et, par lui, de Jésus ; c’est le salut et le ciel, apportés aux âmes de bonne volonté. Plus tard, nous aurons mieux ; la charité des chrétiens nous permettra de bâtir une petite maison-chapelle ; les missionnaires auront leur humble résidence, et Jésus, un tabernacle de plus chez les Esquimaux. C’est la réplique, à travers le monde, de la parole du Maître : « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »

Difficultés et espérances.

Certes l'horizon qui s'ouvre devant nous n'est pas tout rose. Bien des difficultés nous attendent. Ce sont comme les nuages sombres que le vent charrie durant les derniers jours de l'automne, en avant-garde des obscurités de l’hiver, Au point de vue matériel, il n’y a rien ; {li faudrait une chapelle, une maison ; il faudrait aussi de quoi manger et se chaufifer et les temps sont durs..., la dépression sévit partout. Au point de vue du ministère, il y a l'opposition du monde... les manœuvres des faux pasteurs. Il y a l’orgueilleuse insouciance de la plupart des Esquimaux, qu’un livre de prières anglican a chloroformisés dans un paganisme coloré de notions hétérodoxes sur Dieu et Je ciel.

Depuis mon arrivée, j’ai pu visiter sept familles chrétiennes, faire faire seize communions pascales et baptiser huit petits enfants de différents âges. Outre les families

catéchumènes que je suis en train d’instruire, il y en a encore trois ou quatre autres campées à différents endroits ; plusieurs, qui s'étaient montrées fort réservées et froides l’année dernière, sont maintenant un peu mieux disposées : petit à petit, d’autres seront gagnées. Au loin, du côté du Pôle magnétique, à Pelly Bay et Committee Bay, il y a toute une tribu de Netchiliks ; j’en ai vu deux ou trois familles à mon arrivée ; elles ont pris de nos livres de prières et ont promis de suivre les prêtres. Des Esquimaux m'ont raconté qu’un sorcier de là-bas, nommé Saumik, avait reçu de l’esprit qui lut apparaît l’ordre de copier notre livre de prières et de nous suivre. Il paraît que c’est un bon sorcier qui guérit par l'intermédiaire de son démon toutes espèces de maladies, Les sorciers sont toujours des poissons difficiles à avoir : il leur faut du courage pour renoncer à toutes leurs pratiques occultes et spécialement à cet esprit qu’ils ont comme protecteur, qui leur apparaît souvent d'après ce qu'ils disent, et qui somme toute ne peut pas être autre chose que le démon sous une forme ou sous une autre. Que pensez-vous du démon donnant l’ordre à mon homme de copier nos prières et de nous suivre ? Il y a quelque chose qui semble drôle et nécessite une mise au clair. Heureusement vous et moi avons le temps de réfléchir et de prier, car le sorcier Saumik ne viendra nous voir que le printemps prochain. Le fils de ce sorcier a, paraît-il, vu la nuit, en rêve, quelqu'un s'approcher de lui et lui tracer une grande croix sur la poitrine, d’où son intention de suivre également: ceux qui font le signe de la croix.

Les livres de prières, calendriers, bibles protestantes sont très répandus par ici : il en vient de Ponds Inlet, de Chesterfield, de King William’s Island; c’est une plaie et bien des Esquimaux nous font, rien qu'à cause de ces livres-là, une figure rébarbative. Lorsqu'il ÿ a des malades, ils essayent de Jes guérir avec les livres de prières, imposition du livre, récitation de certaines formules tirées du livre ; si notre livre ou nos images ne leur donnent pas de succts, {ls recommencent l’opé-

ration avec le livre rouge des anglicans ; et ils optent pour celui qui donne le meilleur effet. Dernièrement un primitif orgueilleux devait me dire qu’il avait remisé bien précieusement dans une caisse les livres de prières, images, crucifix qu’il avait eus de nous autres, parce que son petit garçon malade s’était senti mieux après avoir « été prié » avec le livre des anglicans.

Il y a quelques semaines, aussi, une femme se mourait au poste. C'était une vieille dont toute la vie n’avait consisté qu’à s’amuser et danser le plus possible avec les Blancs ; suivant le conseil de ces mêmes Blancs, elle avait un livre de prières anglican. Je pus la voir, je lui portai de la médecine, lui parlai du ciel, de Jésus..., elle répondit qu’elle savait tout cela. Une autre fois, je lui proposai une image du Sacré-Cœur, elle la refusa. La veille de sa mort, je lui demandai si elle croyait en Dieu, au ciel, à Notre-Seigneur. Oui, à tout. Je lui dis alors : « Veux-tu que je le prie (expression pour désigner le baptême, etc.) pour que tu ailles au ciel ? » Ce à quoi elle répondit avec toutes les forces qui lui restaient : « Non. » Puis elle se fit tourner de l’autre côté par quelqu'un de sa famille. Pauvre vieille ; les gens du poste l’ont enterrée solennellement dans le drapeau de leur Compagnie : cela lui fait une belle jambe pour le ciel! C’est un exemple typique de l’état d'esprit que crée chez les Esquimaux l'influence des Blancs jouisseurs et danseurs, assaisonnée d’un livre de prières anglican.

Notre confiance dans l’avenir repose en Celle qui nous a été donnée comme patronne de cette Mission, Marie, Notre-Dame des Neiges.

Qu’'Elle vienne ici, sur ce coin désolé du globe, où les âmes gisent dans les ténèbres du paganisme, ou glissent dans la pénombre de l’erreur ! Nouvelle Aurore boréale, qu’Elle vienne dans notre nuit polaire réjouir le cœur des missionnaires et répandre partout sa resplendissante bienfaisance ! Sur la neige, des fleurs apparaîtront. La terre stérile deviendra féconde; elle engendrera des fils et des filles pour le ciel, parce qu’Elle, la Vierge

Mère, est toute-puissante sur le Cœur de Jésus. Alors vraiment les « glaciers et les neiges béniront le Seigneur » par la sainte Eglise Romaine.

Marie, Notre-Dame des Neiges, Notre-Dame de nos neiges el de nos tempéles, Priez pour nous, vos enfants de la terre stérile :

Donnez-leur, avec le pain quotidien Les paroles de vie qui éclairent les âmes, Et font germer les justes.

Mission Notre-Dame des Neiges.

Repulse Bay, le 22 juillet 1933.

Armand CLABAUT, 0. M. 1.

La vie à Abvajak (Iglulik)

22 juin 1932.

Il ÿ a deux mois, en partant de Pond’s Inlet, je vous ai écrit bien brièvement. J’en suis confus. Mais j’espère que vous m'excuserez, Car j'avais dans les 80 lettres à écrire dans une journée. Départ un peu précipité (la valise a été vite faite !). Mais 1 faisait si beau temps à Pond's. Il fallait bfen profiter du beau temps, car dans le Nord... Bref, je suis parti le 23 avril avec Thomas (Mutarareark). Nous avons croisé la traîne mixte Iglulik- Akkouduerk le lendemain. Ils venaient traiter à Pond’s.

Le veyage a duré trente-trois jours; plus chanceux que l'an dernier, nous sommes arrivés avec armes et bagages. Ji faut dire que sur ces trente-trois jours nous en avons eu une trentaine de tempêtes, mais il faut bien payer un peu son tribut et ne pas voyager trop bourgeoisement. Le bon P. GIRARD avait chargé la traîne comme si elle avait été un train de marchandises remorqué par deux locomotives : « Mais si, emportez cela.., mettez encore ça.., n'oubliez pas des haricots…., prenez une boîte de pruneaux... vous en avez pour un

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