‹ Fontaine-aux-perlesChapitre 20 sur 20 · LA MÈCHE · texte numérisé non relu

LA MÈCHE

. Réné, le dernier des fils du marquis de Garhoat, n'ignorait plus rien des hontes de sa famille. La conversation qu’il avait eue avec son trère Martel avait confirmé les soupirons conçus par lui la nuit précédente dans le souterrain, line savait point le monde, et ces choses ne le blessaient pas au point de vue du respect humain ; mais il y avait en lui un haut et pur instinct d’honneur. Pendant bien longtemps, il avait respecté son père et chéri ses frères de toute la force de son cœur. Ces révélations l’accablèrent.

11 passa tout le jour à errer dans la forêt, pensif et morne.

Le souvenir de Bleuette tant aimée vint parfois à la traverse de sa peine, mais ce souvenir ne le consolait point, parce que Bleuette était la ûancée de Hervé Gastel.

Il s’agenouilla plus d’une fois aux croix des carrefours, demandant à Dieu le pardon de son père et de ses frères, demandant pitié pour sa sœur Laure qu’il devinait malheureuse encore plus que coupable.

La nuit venue, il ne voulut point entrer à la ferme de Marlet, parce qu’il lui répugnait de refuser à ceux qu’il avait tant chéris les caresses accoutumées.

11 savait désormais le chemin des salles souterraine, il monta sur le roc, poussa la pierre qui bascula autour de son pivot, et descendit l’escalier humide que nous lui avons vu franchir le matin.

Lè, il s’étendit sur sa couche de la veille. Fati- • gué de pleurer et de se désoler, il s’endormit.

Il y avait plusieurs heures déjà que durait son sommeil, lorsqu’il fut éveillé par un bruit soudain. Des voix et des pas se faisaient entendre dans le couloir qui communiquait avec la ferme de Marlet.

Réné se leva en sursaut et n’eut que le temps de se coller à la muraille, derrière un des vêtements suspendus.

I,a vieille Noton Renard entra, tenant à la main une résine. Un liomme était derrière elle, qui lui parlait impérieusement et la poussait en avamt. La pauvre vieille montrait sur son visage ridé de la compassion et de la terreur.

— Puisque je vous dis, murmurait-elle, que notre monsieur ne veut pas qu’on ouvre cette porte !

— Eh bien, elle est ouverte, répondit son interlocuteur, le plus fort est fait. Avancez, avancez ma respectable dame, mon fardeau me fatigue, et il me tarde de m’en débarrasser.

Celui qui prononçait ces paroles se montra en ce moment au bout dti couloir. Petit-Réné le reconnut d’un seul coup-d’œil.

C’était le personnage qu’il avait vu l’avant-veille, attablé dans la salle souterraine avec son père et ses frères.

Cet homme portait entre ses bras une femme évanouie dont Petit-Réné ne put apercevoir le visage.

M. le chevalier de Briant regarda tout autour de lui et avisa l’espèce de couche que venait de quitter le dernier des Carhoat.

— Pardieu 1 s’éeria-t-il, voici qui se trouv^ à merveille I Madame de Kérizat sera là comme dans son lit.

11 déposa Lucienne sur les vêtements amoncelés et se tourna vers Noton Renard.

— Allons, ma bonne dame, allons 1 lui dit-il, occu- ?

pons-nous du souper, s’il vous plaît. Messieurs mes amis vont revenir, et je suis sûr qu’ils ont un appétit d’enfer.

— Mais cette jeune demoiselle a perdu connaissance, objecta Noton Renard, nous ne pouvons l’abandonner ainsi.

— Ne vous inquiétez pas, ma bonne dame, répliqua le chevalier, je suis un peu médecin, et je réponds qu’un petit évanouissement de temps en temps ne fait point de mal aux jeunes filles. Allons, leste 1 à la cuisine !

Il poussa la vieille Noton, qui tourna un œil de regret vers Lucienne évanouie, et sortit avec répugnance.

Le chevalier la suivit.

Réné entendit la lourde porte qui communiquait avec la ferme de Marlet tourner sur ses gonds grinçants, puis retomber.

Presque au même instant un grand bruit se fit à l’intérieur de la ferme. Des voix tumultueuses se croisèrent, comme si plusieurs hommes arrivaient à la fois.

Petit y,éné sortit doucement de sa cachette, et vint s’agenouiller près de la femme évanouie.

Par habitude, la vieille Noton avait mis une résine dans le bois fendu fixé à la muraille, et l’avait allumée. Petit-Réné put reconnaître Lucienne.

De l’autre côté de la porte, Laurent, Prégent et

Philippe blasphémaient àTenvi, harassés de fatigue et tous meurtris de contusions. Bien qu’ils n’eussent reçu dans la lutte aucune blessure grave, ils avaient été fort maltraités, et devaient garder longtemps le souvenir de cette soirée.

Le vieux Garhoat entrait on ce moment, sombre et taciturne. Sur son visage pâle, il y avait une longue trace rouge. Le coutelas d’un des piqueurs de Presmes lui avait fait cette blessur(î.

Il traînait derrière lui le prisonnier qu’il tenait par le collet. V

Derrière encore venait Francin Renard qui perdait son sang par de nombreuses blessures, et qui s’appuya, chancelant, au montant de la porte.

* La vieille Noton ne l’apercevait point. Elle alla vers M. de Garhoat et lui dit :

— Notre monsieur, mademoiselle Laure est arrivée ce soir de Rennes et se repose sur le lit du petit monsieur Réné, dans la cbambrette.

— Ab I fit le vieillard, et Réné ?

— Il n’est pas revenu, répondit Noton qui secoua tristement sa tète grise.

AhI fit encore le vieillard.

Sa figure était morne et ses yeux égarés.

— Sers-nous à boire, dit-il.

M. le chevalier de Briant était déjà assis sur l’un des bancs, et avait ses coudes sur la table. En en-

• ’h vif

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trant, les trois frères lui avaient jeté des regards irrités.

Le marquis de Garhoat avança dans Tintérieur de la chambre d’un pas lent et lourd.

— Marche 1 dit-il à son prisonnier.

Celui-ci passa devant. Il portait comme nous l’avons dit, l’uniforme de soldat du roi, seulement un large chapeau de paysan lui couvrait le visage. 11 vint se mettre debout auprès de la table, et demeura immobile.

Derrière lui entra Francin Renard qui ne pouvait plus se soutenir.

Il avait au-dessus de la tempe une large blessure, et sa chemise rougie à diverses places de sa poitrine, indiquait d’autres plaies que l’on ne voyait pas. Il fit quelques pas chancelants dans la chambre ; le sang ruisselait autour de lui. Puis, il perdit l’équilibre et s’affaissa contre la muraille en poussant un gémisssement sourd .

Sa femme Noton s’élança vers lui, épouvantée, et tâcha de le relever. Mais ses mains rencontraient partout une humidité tiède qui était du sang; elle tomba sur ses genoux, brisée.

— A boire ! à boire ! répéta le vieux Garhoat d’un ton dur et impérieux.

Noton tardait à obéir, parce qu’elle ne pouvait pas. Francin Renard, mourant, fit un effort pour parler.

— Allons, la femme 1 murmura-t-il d’une voix épuisée, laisse-moi tranquille, j’ai mon compte. Va chercher à boire à nos messieurs.

Sa tète, qui s’était redressée à demi, retomba et choqua la pierre de la muraille.

Les Carhoat répétèrent tous ensemble :

— A boire, à boire !

Noton se leva, presque folle, et alluma une résine pour descendre à la cave.

Les trois frères prirent place à table.

Le vieux marquis se tourna vers son captif.

— Qui es-tu? lui dit-il d’une voix rude.

Le prisonnier ne répondit point.

Les trois jeunes gens, alors, se prirent à le considérer curieusement.

— Qui es-tu ? répéta le vieux Carhoat avec colère.

Et comme l’autre ne répondait point encore, le vieillard lui arracha violemment son chapeau de paysan.

Les trois frères poussèrent à la fois un cri de surprise.

Le vieillard porta la main à ses yeux et fît un pas en arrière.

— Ab ! bah 1 grommela Kérizat, c’est mon petit compagnon de voyage. Que diable est-il allé faire dans cette bagarre?

, Les Carhoat, cependant, ne revenaient point de

leur surprise. Philippe retrouva le premier la parole. Il se leva et vint vers le garde française auquel il tendit la main.

— Bonjour, mon frère Martel, dit-il.

Les mains de Martel restèrent croisées sur sa poitrine; son regard baissé se clouait au sol.

Philippe, indécis, tourna les yeux du côté de ses frères, qui avaient le rouge au front et gardaient le silence. Ils se sentaient devant le seul juge qu’ils redoutassent en ce monde. Philippe regagna sa place sans mot dire.

— Diable, diable 1 pensait Kérizat à part lui; voilà un Carhoat que je ne connaissais pasl Et moi qui ai été lui parler de la Topaze l’autre soir I

— Monsieur, dit le vieux marquis en s’adressant à Martel, pourquoi avez-vous quitté votre régiment et qui vous amène parmi nous ?

— J’ai quitté mon régiment, répondit le jeune soldat d’une voix sourde et lente, parce que la honte du nom de Carhoat est venue me chercher jusqu’à Paris, et parce que cet uniforme que je n’ai plus le droit de porter, ne va bien qu’à des hommes d’honneur.

— Et vous venez nous reprocher nos fautes ? demanda le vieillard d’un air sombre.

— Je viens les laver avec vous, répondit Martel, qui se redressa et dont le visage rayonna tout-àcoup de fierté. Mais prenez place, monsieur mon

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père, nous parlerons de cela tout-à-l’heure et en présence de ma soeur, qui, d’après ce que je viens d’entendre, se trouve dans votre maison.

— Qu’on fasse venir Laure, dit le marquis en s’asseyant vis-à-vis de ses trois fils.

Noton rentrait avec des pots couronnés de mousse pétillante et des flacons bouchés. Elle mit le tout sur la table et courut chercher Laure.

Mademoiselle de Carhoat parut bientôt sur le seuil de la chambre qui servait de retraite à Réiié. Elle était pâle comme une statue de marbre, et ses magnifiques cheveux blonds tombaient en boucles éparses le long de ses joues décolorées.

Martel la regarda, et son coeur se serra. Elle était si admirablement belle, et tant de noblesse brillait encore sur son front désolé 1 La compassion l'emporia dans l’àme de Martel sur sou courroux. Il fit pour Laure ce qu’il avait refusé à Philippe, il marcha à sa rencontre et la salua du nom de soeur.

Laure s’assit auprès de lui. Elle se trouvait en face de M. le chevalier de B riant.

La vieille Noton, profitant de ce moment de répit, s’était élancée vers Francin Renard, qui agonisait dans un coin.

Les convives étaient maintenant tous rangés autour de la table. Il régnait entre eux un silence glacé. Le chevalier lui-mème, qui ne tarissait guère

en ces occasions, n’osait prendre la parole. Quel-

que chose de solennel était dans Tair.

La lumière des résines, placées aux deux côtés de la table, éclairait vivement* les visages et projetait des lueurs douteuses jusqu’aux parois noircies de la salle.

Dans un coin on apercevait vaguement le groupe formé par Noton Renard et son mari qui se mourait. Çà et là, sur le chêne noir des vieilles armoires, les serrures et les gonds en cuivre poli jetaient une étincelle à l’œil.

Le feu s’éteignait sous le manteau de l’immense cheminée.

— Buvons! dit le vieux Carhoat.

Les verres, excepté celui de Martel, s’emplirent et se vidèrent, mais il n’y eut point de santé portée.

Quelques secondes de silence suivirent, et Martel se tourna vers le vieux marquis.

— Monsieur mon père, dit-il, ceci est une assemblée de famille. Nous allons traiter la plus grave de toutes les questions. M’est-il permis de demander le nom de cet étranger, et de savoir à quel titre il peut demeurer parmi nous ?

Depuis que Laure était assise, elle fixait sur le chevalier son regard perçant et froid. Le chevalier perdait sous ce regard sa hardiesse ordinaire. Il baissait les yeux et se sentait mal à l’aise.

A la question de Martel, il tressaillit comme s’il

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eût cuteudu une menace de mort à sou oreille.

Les quatre Carhoat ne se pressaient point de répondre.

Ce fut Laure qui prit la parole.

— Cet homme a nom M. le chevalier de Kérizat, répondit-elle avec lenteur.

Les sourcils de Martel se froncèrent violemment. Une force invincible le souleva, et il fut sur le point de s’élancer contre cet ennemi que sa haine appelait depuis si longtemps. Mais il se contint, et un sourire amer vint à sa lèvre.

— Ahl c’est là M. de Kérizat 1 dit-il en saluant. Je reconnais sou droit à rester parmi nous, et ce qui va se passer le regarde autant que personne.

— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit le chevalier qui surmonta son trouble et releva ses yeux sur Martel.

— Vous n’avez pas besoin de me comprendre, répondit celui-ci.

Les trois aînés de Carhoat écoutaient. Le marquis, calme et grave, se recueillait en lui-mème et sentait plus pesant à son front le fardeau de sa honte, au contact de ce jeune honneur.

Laure semblait être changée en statue. La fièvre de sa douleur était passée : il ne lui restait que le désespoir.

Elle avait été frappée au cœur.

Ihi (luKtfUit la maison de M. de Talhoët, un mou-

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vement irréfléchi Tavait poussée vers la demeure de son père, où elle était entrée comme en un dernier asile.

Peut-être du fond de son malheur, eut-elle adressé des paroles de reproche à son père et à ses frères, qui ne Tavaient ni défendue ni vengée. Mais elle se taisait devant le calme sévère de Martel, parce qu’elle sentait que sa voix serait faible auprès de la voix de ce frère resté pur. II. y avait en elle un instinct qui devinait l’heure du châtiment.

Elle n’adressait à Kérizat, qui venait de tuer son hel amour, ni plaintes ni reproclies. Martel était là. C’était l’épée de Carhoat qui sortait enfin du fourreau.

— Mon Dieu ! dit Prégent, qui avait peine à respirer dans cette grave atmosphère, nous avons fait de notre mieux ce soir et nous avons le droit de sou per gaîment. Martel n’est pas si méchant qu’il veut s’en donner l’air. C’est lui, je le reconnais bien à présent, qui m’a ouvert la porte de la prison où m’avait claquemuré le vieux de Presmes. Allons, notre frère le soldat, si nous avions des châteaux, nous ne ferions pas ce diable de métier qui paraît vous mettre en colère I

— D’ailleurs, reste à savoir dit Philippe qui gardait rancune d(î l’accueil reçu, si monsieur notre jeune frère est, à l’exclusion de ses aînés, le gardien unique et naturel de l’honneur de Carhoat,

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— Plût à Dieu que l’honneur de Caihoat fût encore à garder, répliqua Martel. Je vous prie de m’écouter, messieurs, et je demande au besoin à monsieur notre père qu’il vous ordonne de me prêter attention.

Le marquis fit un geste. Les trois frères se turent. Ils se dédommagèrent de ce silence en faisant circuler la bouteille le plus fréquemment possible et en vidant leurs verres sans relâche.

Le vieux marquis lui-même buvait avec une sorte d’emportement. 11 cherchait à s’étourdir, parce que la présence de Martel réveillait en lui ces idées oubliées de fierté, qui étaient son plus cruel supplice.

— Nous étions de bien grands seigneurs autrefois, dit Martel. 11 n’y avait point de nom en Bretagne

qui fût au-dessus du nom de Carhoat. Je vous le

demande, monsieur mon père, si, du temps de votre jeunesse, un Carhoat eût pris du service dans les gardes du roi de France, n’eût-il pas été entouré d’affection et d’estime, avant même d’avoir fait ses preuves de vaillance? Répondez-moi je vous prie.

Le marquis baissa les yeux et murmura : c’est vrai. Puis il vida son verre.

— Aujourd’hui, reprit Martel, Carhoat a été insulté parmi les gardes du roi, bien qu’il eût prouvé qu’il avait du cœur. Carhoat n’a pu trouver un ami entre tous les soldats de France. On lui a jeté tour

à tour au visage les noms de son père, de ses frères, de sa sœur 1

La paupière de Laure battit et une larme glissa sur sa joue.

— Mordieu 1 s’écria Laurent, ce mignon est-il revenu de Paris tout exprès pour nous insulter !

Le chevalier de B riant ne buvait guère et ne parlait point. Il était brave, une rapière à la main, mais en ce moment il avait peur.

La brusque apostrophe de Laurent dérida quelque peu son front et sembla lui rendre quelque liberté d’esprit. Il regarda les trois frères comme s’il se fût attendu à les voir se révolter contre cette austère semonce de leur cadet.

Laurent, Prégent et Philippe avaient en effet de la colère sur leurs visages, mais l’expression calme et grave des beaux traits de Martel leur imposait. Ils mettaient leur rage à boire, et la vieille Noton, délaissant malgré elle le pauvre Francin, n’avait que le temps de remplir les pots et de déboucher de nouvelles bouteilles.

Les trois frères étaient déjà ivres à moitié.

Quant au marquis, il buvait plus qu’eux. C’était quelque chose d’étrauge et d’effrayant que de voir cet homme boire, boire sans cesse avec folie, et garder sur sou visage une pâle impassibilité.

Ses yeux seuls s’animaient lentement; il les tenait presque constamment baissés ; mais lorsqu’il relevait

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sa paupière, on voyait une flamme sombre brûler au fond de son regard.

— Vous parlez bien, mon fils Martel, dit-il. Par- ' lez encore. Vous autres, faites silence, et buvez.

Le jeune garde française jeta sur son père un regard indécis. Il ne savait pas si ses paroles étaient vérité ou raillerie.

— Il me souvient, monsieur mon père, reprit-il, d’une nuit où vous nous avez montré, à ma sœur Laure et moi, tous les immenses domaines que notre famille a perdus. Comme aujourd’hui, vous aviez cherché dans le vin un refuge à votre angoisse. Nous trouvâmes bien des châteaux sur notre route, et des manoirs jadis brillants, et des forêts... et des ruines, mais en ce temps, nous n’avions perdu que des domaines, que des forêts, que des manoirs. Â l’heure où je vous parle, monsieur mon père, il me faut vous rendre les angoisses de cette nuit où, pour la première fois, je vis l’avenir en deuil. Au lieu de ces vastes champs, parcourus au galop phr nos chevaux, revenez avec moi vers le passé. Que de ruines encore, monsieur de Carhoat I que de gloire perdue 1 que d’honneurs enfuis ! et que de hontes amassées sur la route !

Philippe frappa violemment son verre contre la table et tâcha de se lever.

— Restez assis, lui dit le vieux Carhoat d’une voix brève, et buvez,

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11 se tourna vers Martel et reprit :

— Mon fils, vous parlez bien : je vous écoute.

Martel garda un instant le silence. Pais il redressa

son front où brillait une noble beauté.

— Je n’ai plus rien à dire, monsieur mon père, répliqua-t-il d’une voix calme et lente, sinon que Garboat a trop vécu.

— Garhoat mourra, dit le vieillard avec un fier sourire et en rejetant derrière ses épaules les masses blanchies de ses cheveux. Mon fils, vous avez bien parlé.

Laure leva ses beaux yeux au ciel, et eut un sourire. Ges mots de mort descendaient en son âme navrée comme des paroles d’espoir et de joie.

Uue vague terreur se peignait sur les traits du chevalier. 11 ne riait plus ; il ne causait plus. 11 ne gardait rien de ces façons aimables et légères qui faisaient de lui la veille encore un si précieux convive.

Les trois aînés de Garhoat arrivaient au dernier degré de l'ivresse, et ne savaient plus guère ce qui se passait autour d’eux.

Le vieux marquis, lui, avait cessé de boire. 11 jeta son verre loin de lui, et croisa ses bras sur sa poitrine.

— Francin Renard 1 dit-il.

— Francin est mort, répondit Notou en pleurant.

Le vieillard se signa et parcourut des yeux les convives.

— Ils sont trop ivres, murmura-t-il en parlant de ses trois fils ainés, et il faut pourtant qu’il reste ici un homme pour garder Kérizat, car Kérizat doit mourir.

Il tira sou épée et la remit aux mains de Martel étonné :

— Placez-vous auprès de la porte, monsieur mon fils, dit-il, et si M. le chevalier tente de sortir d’ici, tuez-le.

Martel prit l’épée et se plaça debout auprès de la porte.

— Mais, Garhoat mon ami ! murmura le chevalier, quelle mouche vous pique, je vous prie? Est-ce la rage d’avoir manqué votre coup? Nous ne sommes pas si malheureux que vous le croyez, et l’attaque de cette nuit...

— Taisez-vous 1 interrompit le vieillard.

Kérizat voulut parler encore, mais Philippe et

Laurent qui, parmi leur ivresse, gardaient contre lui de vagues élans de haine, répétèrent l'ordre de leur père en fichant leurs couteaux dans le chêne épais de In table.

Kérizat pâlit davantage et se tut.

— Mademoiselle de Garhoat, dit le vieillard, si vous avez failli c’est notre faute. 11 y avait en vous Iq

cœur d’une fille noble. Vous saurez mourir. Suivezmoi.

Laure se leva, calme et si belle qu’une larme vint à la paupière du vieillard.

— Je n’ai point failli, murmura-t-elle, mais je veux bien mourir.

Elle suivit M. de Carboat, qui ouvrit la petite porte située entre les deux lits, et s’engagea dans le couloir menant aux salles souterraines.

Une sueur froide vint aux tempes de Kérizat; bien des foi sil avait joué sa vie la rapière à la main, et c’était un homme intrépide, mais il ne sut point supporter l’angoissé terrible de ce moment.

Ses regards effarés firent le tour de la chambre pour chercher une issue ; il se leva par un irrésistible instinct de terreur.

La main de Laurent s’appesantit, lourde, sur son épaule.

— Ab 1 ah I chevalier, dit-il d’une voix avinée, le vieux Garhoat ne veut pas de cela. Il a son idée, nous allons rire...

Les deux autres frères se prirent à osciller sur leurs bancs et répétèrent avec fatigue :

— Nous allons rire 1

On entendit de l’autre côté de la porte du souterrain un bruit sourd, et dont il eût été mal aisé d’expliquer l’origine. Quelques instants après, le

vieux marquis et mademoiselle de Carhoat reparurent.

La beauté de Laure avait à cette heure un caractère de résignation sublime. Elle avait rejeté en arrière les boucles de ses longs cheveux blonds; ses yeux noirs souriaient doucement, et il y avait à sou front une auréole.

Le sang du vieux marquis était remonté à sa joue; son œil était enOammé, mais ses mouvements restaient calmes.

— Je vous remercie, ma fille, dit- il à Laure qui se rasseyait.

Puis il reprit, en s’adressant à Martel :

— Monsieur mon fils, rendez-moi mon épée.

Martel obéit ; le vieillard poursuivit :

— Vous êtes venu dans ma maison, monsieur sans y être attendu et vous y avez parlé en maître. Je suis le marquis de Carhoat, monsieur! et nul ici excepté moi n’a le droit de lever la tête. Vous m’avez offensé : je vous chasse !

— Mais, mon père... voulut dire Martel.

— Je vous chasse 1 répéta le vieillard d’une voix tonnante.

En même temps il saisit Martel à bras le corps et, usant de sa force supérieure, il le mit ûors d’état de faire un mouvement.

— Ouvre la porte, Prégent, dit-il.

Prégent ouvrit la porte.

Le vieillard franchit le seuil, souleva son fils entre ses bras, et l’étreignit contre sa poitrine.

C’était de la fureur, — ou c’était le dernier adieu d’une délirante tendresse.

Martel perdait le souffie.

Le vieillard lui mit au front un baiser furtif et le jeta brisé au plus épais du taillis.

— Que Dieu garde, dit-il avec une émotion profonde, le dernier des Garhoat I

Il rentra dans la maison et referma la porte derrière lui à double tour.

— Allons, enfants, buvons I s’écria- t-il, rions 1 chantons 1 il n’y a plus ici de trouble-fête.

Revenons sur nos pas pour raconter ce qui s’était passé dans la galerie souterraine. Mademoiselle de Presmes avait repris ses sens, depuis quel»iues minutes, grâce aux soins de Petit-Réné. Quand ses forces furent un peu revenues, l’enfant la releva et guida ses pas chancelants jusqu’à l’issue secrète qui se trouvait au sommet du plateau de Marlet.

Lucienne souffrait. La lassitude et la frayeur arrêtaient sa marche à chaque pas. L’enfant la soutenait, et lui rendait courage.

Ils furent bien longtemps à traverser les taillis et la longue avenue.

Ils arrivèrent enfin à la grille de Presmes, et comme Lucienne remerciait avec effusion son jeune

sauveur, Réné lui baisa la maiu en disant :

— Aimez bien mon frère Martel !

Puis s’approchant de son oreille, il ajouta tout bas :

— Et vous, qui êtes si riche, mademoiselle, donnez une dot à Bleuette, afin qu’elle épouse celui qu’elle aime, et qu’elle soit bien heureuse.

Une larme se balançait aux cils de sa paupière. 11 s’enfuit.

Au moment où il rentrait dans le souterrain, la porte de laferme s’ouvrait, et M. le marquis de Carhoat, suivi de sa fille, s’introduisait dans la salle où étaient les habillements, les armes et les munitions. Réné les vit rouler vers le couloir un des tonneaux remplis de poudre.

— Mon fils Martel a raison, disait le vieillard, il faut mourir.

Laure répondit :

— Je suis prête, mon père.

Puis elle ajouta après un silence ;

— Mais lui, notre noble Martel, pourquoi subiraitil la peine de nos fautes ?

— Martel ne mourra point, répondit le vieillard. Ils resteront deux bons cœurs, si Réné, le pauvre enfant, vit encore, pour relever le nom de Carhoat...

11 s’arrêta et acheva tout bas :

— Que nous avons déshonore !

Laure ne protesta point.

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Le tonneau de poudre était dressé contre la porte de la ferme. Le vieillard y fit un trou, et alla chercher, parmi les objets qui avaient servi trois ans auparavant au siège du château de Presmes, une mèche soufrée qu’il introduisit dans le trou.

Puis il mit le feu à l’extrémité delà mèche.

Laure et lui s’éloignèrent.

Réné sortit de sa cachette et s’approcha lentement.

11 regarda d’un œil morne la mèche qui brûlait, qui brûlait, et qui allait se raccourcissant toujours.

Ses mains se joignirent. 11 rêvait ou il priait.

La mèche brûlait et se raccourcissait.

'Un sourire mélancolique vint à la lèvre de l’enjant qui murmura le nom de Bleuette.

En ce moment des voix rauques s’élevèrent de l’autre côté de la porte : les Carhoat chantaient :

Ils chantaient dans leur langue nationale le gwùi hag wad (vin et sangj, le chant d’orgie celtique. Les voix montaient, confuses et avinées, hurlant les vers sanglants de l’hymne barbare.

Petit-Réné regarda la mèche qui était bien courte maintenant, et qui se raccourcissait toujours.

Il s’assit sur la terre et appuya sa tète blonde contrôle tonneau de poudre.

Et, tandis que l’orgie vociférait de l’autre côté de la porte, petit-Réué rappelait à lui par la pensée les pouces notes du chant de Bleuette.

Et il lui semblait entendre comme en un rêve la belle fille de la forêt moduler bien tristement. •

» En cela les gens du lieu » Connurent le doigt de Dieu. »

— Bleuette ! ma Bleuette 1 murmura-t-il, tout le bonheur pour vous.

Il souriait un sourire d’auge.

La mèche toucha le trou. La poudre s’enflamma. Le rocher de Marlet se fendit de la base au faite...

Il n’y avait plus qu’une excavation noire à la place où s’élevait naguère la ferme de Marlet. Le rocher s’était affaissé dans la Vauvre, qui avait changé son cours. Le choc s’était fait ressentir jusqu’à Presmes et avait jeté bas la ferme de Fontaiueaux- Perles.

Ce ne fut point le vieux Jean Tuai, gruyer de la capitainerie de Liffré, qui la releva, mais bien son gendre, maître Hervé Gastel.

Tout auprès de la ferme relevée, derrière les saules de la fontaine elle-même, on voyait une tombe avec une croix.

Sous la pierre modeste gisaient les seuls corps que ’on eût trouvés après la catastrophe de Marlet. Les autres cadavres avaient été réduits en pièces ou )>rùlés.

Auprès de cette tombe Martel, devenu marquis de Carhoat, venait bien souvent s’agenouiller avec Lucienne, qui lui avait apporté en mariage le beau château de Presmes.

Il y avait sous cette pierre uu cœur d’ange et un noble cœur brisé. La croix portait les noms de Réné et de Laure.

Bleuette pleurait parfois en lavant son linge à la fontaine.

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