CHAPITRE VIII
LA VILLE ET LA FORET
On ignore tout du bourg de Fontainebleau avant le règne de François Ier ; mais il est certain qu'il existait alors. Les documents de la reconstruction du château font mention de rues et de maisons, qui n'étaient pas uniquement des dépendances de la maison royale.
Toutefois l'importance de ce bourg ne l'élevait pas jusqu'au rang de paroisse, et pendant tout le XVIe siècle il n'y eut d'autre paroisse qu'Avon. Cet état se prolongea d'autant plus aisément, que les religieux Mathurins, qui faisaient à Fontainebleau les fonctions d'un clergé, et qui bientôt prirent la cure d'Avon, ont dû s'opposer quelque temps à l'érection d'une paroisse nouvelle.
Le village d'Avon est situé à l'extrémité du grand canal. Il n'est remarquable que par les circonstances qui rattachent son histoire à celle •de Fontainebleau. C'est là que, pendant plus d'un siècle furent enregis-
très, entre autres, les actes de famille des artistes de Fontainebleau. Un des plus célèbres d'entre eux, Ambroise Dubois, y a sa sépulture : son épitaphe est au troisième pilier de la nef à droite, et ainsi rédigée : Ci gist feu honorable homme Ambroise Dubois, natif d'Anvers en Brabant. vivant valet de chambre et peintre ordinaire du roy, lequel est décédé le 2 71,ie décembre 1615.
Photo Xeurdein.
L'église d'Avon.
Auprès est la tombe d'un des Jamin, Robert, frère de l'architecte François Jamin, et plus loin, au mur du bas côté, celle de Gracieux Jamin, leur père. Près du bénitier vers l'entrée, une inscription moderne dans le pavé marque la place où fut enterré Monaldeschi. Sous le porche sont les inscriptions funéraires de Lacépède d'une part, de l'autre du célèbre mathématicien Bezout, celle-ci fort longue et en vers.
D'autres artistes de Fontainebleau, comme D'Hoey et Fréminet avaient été enterrés à Barbeau, de l'autre côté de la Seine, dans une abbaye détruite aujourd'hui, où reposait aussi le corps du roi Louis VII.
LA VILLE ET LA FORÊT
En face de leglise d'Avon sur la droite, se voit encore un antique portail décoré d'ornements dans le style Louis XIII. C'était l'entrée de l'hôpital de la Charité d'Avon. où la reine Anne d'Autriche installa en 1660 les frères Saint-Jean-de-Dieu.
Bien avant que la paroisse d'Avon n'eût vu détacher d'elle le bourg de Fontainebleau, celui-ci s'était agrandi, et avait pris tout le genre d'im-
Le pavillon de Sully.
Photo Neurdeio,
portance et de splendeur qu'on vit depuis régner à Versailles, et qui appartient aux villes dont la présence du roi fait toute l'importance.
La résidence s'était tout d'abord entourée de ses dépendances naturelles, dont quelques-unes étaient situées vers les jardins et la forêt.
Parmi les édifices construits pour le logement des grands officiers de ce côté, il faut compter les quatre pavillons qui faisaient les quatre coins du Parterre, et dont deux seulement ont subsisté. Nous nommons l'un pavillon de Sully : c'était celui du Grand Chambellan. L'autre est la porte Dorée. Les deux autres étaient, vers la chaussée, l'hôtel du Colonel général : vers le canal, celui du Grand Maître. Tous ces bâtiments remontaient au règne de François Ier.
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Le Vieux Chenil, qui devint depuis la Petite Ecurie du Roi, avait été bâti pour le même roi, avant la reconstruction du château même, de l'autre côté de l'Etang, à gauche de l'entrée de la chaussée. A l'autre bout de l'Étang, vers la pointe, près de ce qui fut le Chenil sous Louis XIV et qu'on appela depuis Chenil Neuf, était un petit bâtiment élevé très anciennement aussi par François Ier. et dont la destination n'est pas connue. Continuant d'avancer de ce côté, et passant en deçà de la fontaine Bleau, on trouvait les Écuries de la Reine, contiguës à ce qui fait aujourd'hui la rue, et qu'on croyait élevées sur l'emplacement de la plus vieille maison du bourg.
Les Héronnières.
.Mais la plus ancienne de toutes ces dépendances, dont le nom demeure aux bâtiments auxquels elle a fait place depuis, ce sont les fameuses Héronnières, ainsi nommées des hérons qu'on y élevait. Au temps de Louis XV, on voyait encore en cet endroit les cages de pierre en forme d'arcades, où François Ier les avait renfermées. Les Héronnières, rebâties en arrière de leur place ancienne, servent aujourd'hui à l'École d'Application. De tous les bâtiments qu'on vient d'énumérer, ce sont les seuls, avec le pavillon de Sully, dont le souvenir au moins n'ait pas péri.
Du côté de la ville s'élevèrent, outre plusieurs autres dépendances, un grand nombre d'hôtels particuliers, que les courtisans aménageaient pour eux. Parmi ces derniers deux méritent une mention, à cause des restes admirables qu'on en voit encore aujourd'hui.
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L'un est l'hôtel de Ferrare, de bonne heure nommé Grand Ferrare, où logea le cardinal de ce nom, frère du duc, lequel, par son mariage avec Renée, fille de Louis XII, était beau-frère de François Ier. Il reste de cet hôtel un portail en vue de la cour du Cheval Blanc. Serlio l'avait bâti,
Porte du Grand Ferrare.
de 1544 à 1546, et le portail dont il s'agit est le seul ouvrage authentique de cet architecte à Fontainebleau. 11 est d'ordre toscan à deux colonnes, avec un bossage rustique, qui de tout temps ont fait l'admiration des connaisseurs.
Il paraît par les correspondances, que le cardinal trouvait que «cette maison était pour la beauté au-dessous de son renom». Il s'opposa à ce que Serlio en publiât le dessin dans le cinquième livre de son Architecture.
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qui paraissait alors. Aussi ce livre ne contient-il que le portail. Mais cela n'empêcha pas la réputation de cet hôtel d'être immense, à Ferrare même autant qu'à Fontainebleau.
La maison avait une grande salle, trois chambres pour le cardinal et deux pour les étrangers, toutes parées de tapisseries à figures, faites, selon toute probabilité, sur les dessins de Jules Romain. Sous ces chambres étaient des Bains magnifiques, qu'on admirait encore au temps de Louis XV, et dont les peintures d'arabesques étaient attribuées au Primatrice.
Dans cette demeure superbe, le cardinal traitait la duchesse d'Etampes. Il y reçut un jour toute la cour. La salle, ornée de tapisseries, était couverte de feuillages et de fleurs, les dames étaient assises à table, habillées de drap brodé d'or et si brillantes de pierreries, que l'ambassadeur de Ferrare, de qui nous en tenons le récit, appelle dans son admiration cette assemblée une « cour céleste. » Le roi voulut qu'on lui montrât la maison, et assura n'en avoir jamais vu en France qui fût plus belle ni mieux entendue. Ensuite il s'en fut avec le cardinal voir un carrousel que donnaient douze cavaliers dans la cour de l'hôtel. Quand le carrousel fut fini, il fallut qu'on lui fit revoir tout le logis à la lueur des flambeaux, et, venant à la chambre du cardinal, il ne put s'empêcher de s'écrier : « Notre bon père, voilà qui est fort bien fait. » Après cela, il s'entretint avec les dames au son de la musique et des chants, jusqu'à minuit, dans la grande salle inondée de lumière : « un spectacle, écrit l'ambassadeur, qui semblait l'incendie dont nous lisons la description au siège de Troie. »
L'autre hôtel dont on trouve les restes à Fontainebleau, est sur la rue de Nemours (maintenant boulevard Magenta), un peu plus loin que la grille d'honneur. Il a porté le nom de Montpensier, et fut habité par la grande Mademoiselle, mais on ignore qui Ta bâti et l'habitait au temps de François Ier.
Le grand portail est le seul reste ancien de cette maison. Il est accompagné de deux colonnes doriques flanquées de deux demi-pilastres, qui portent un entablement d'une majestueuse élégance. Les colonnes, les pilastres, le cintre et les pieds-droits de l'arcade sont ornés de bossages, d'un dessin et d'une exécution admirable. Le fronton est coupé et à enroulements ; entre ces enroulements est un tambour enveloppant une couronne de fruits dans le genre des La Robbia, avec la Salamandre assise. Un dessin de cette sorte à cette époque ne peut être attribué qu'à un Italien, Vignole, Serlio ou le Primatice. Un peu plus loin, dans la rue de Nemours, est l'hôtel de Pompadour. autrefois habité par cette maîtresse royale. Il a un beau portail du XVIIIe siècle, et un gracieux pavil-
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Ion, qu'on aperçoit du saut-de-loup par derrière, mais qu'on ne peut obtenir
de visiter.
L'église de Fontainebleau fut élevée en 163g par Louis XIII, comme
une dépendance des Mathurins. qui tenaient, comme j'ai dit, lacured Avon.
Ce ne fut que vingt-deux ans plus tard qu'Anne d'Autriche l'érigea en
paroisse, et la remit aux
pères de Saint-Lazare.
Nous ignorons quel fut
l'architecte de cette église.
Claude D'Hoey peignit la
menuiserie de l'autel . et
Coubichon des grisailles à la
voûte. Un peintre dont les
ouvrages sont devenus fort
rares, et qui tenait un certain
rang alors, Quentin Varin.
connu de nos jours pour avoir
été le maître de Poussin,
peignit le tableau d'autel. Il
représentait Jésus et le Paralytique à la piscine.
Au milieu des changements qu'a subis cette église, ce tableau seul a subsisté.
On l'a rebâtie de fond en comble en 1868, sous la forme d'un édifice parfaitement insignifiant. Mais le tableau d'autel, recueilli en débris dans les greniers du presbytère, se revoit aujourd'hui
dans la nouvelle église, grâce au soin qu'a prit récemment le curé de la paroisse de le faire réparer.
Une autre précieuse relique y attire l'attention : c'est tout le milieu du tabernacle, autrefois dessiné par Girardon pour la chapelle de la Trinité au château. C'est un baldaquin en demi-coquille, de marbre blanc, soutenue de huit colonnes à chapiteaux de bronze doré. Sur la porte du tabernacle, qui s'ouvre dans le socle de ces colonnes, est un bas-relief de bronze ciselé, représentant la Trinité; à droite et à gauche sont des saints agenouillés.
Photo Neurdein.
Porte de l'hôtel de Montpensier.
Quant à l'ancienne maison des Mathurins, berceau des pouvoirs spirituels remis aujourd'hui à cette paroisse, on en voitquelques restes sur la gauche de la cour qui donne accès de côté à celle du Cheval Blanc, et porte encore le nom de cour des Mathurins. Ils y furent logés depuis Louis XIV, qui le premier tint l'engagement de la couronne, de leur rebâtir une demeure après qu'ils eurent cédé leur terrain au roi. La chapelle du château faisait, comme j'ai dit, leur chapelle.
On ne saurait parler davantage de la ville sans considérer la forêt.
Depuis qu'il n'y a plus de cour à Fontainebleau, le voisinage de la forêt s'y est fait plus sentir que jamais. De tout temps ce voisinage fut de grande conséquence dans les destinées de cet endroit. 11 a été cause qu'on y bâtit le château, et la réputation des chasses qu'on y donnait a toujours compté pour quelque chose dans le prestige de Fontainebleau. Sous le nom de forêt de Bière, on en vantait l'étendue, les grands arbres, les fourrés impénétrables, les routes tracées à propos pour suivre le gibier dans les bois. Toutefois il y avait loin de cette réputation à celle dont elle jouit aujourd'hui, exceptionnelle parmi les environs de Paris.
L'origine de cette fortune nouvelle compose un chapitre des plus intéressants de l'histoire des mœurs parisiennes. Elle est due à deux causes : aux efforts d'un curieux, et au prestige de quelques artistes qui la choisirent pour résidence.
Chacun connaît le nom de Denecourt, surnommé le Sylvain de la forêt. Cette appellation mythologique lui vint du soin qu'il prit de la parcourir et d'en faire connaître les chemins. C'est en 1841 qu'il commença ses courses originales, non seulement à travers les bois, mais sur les grés et sur les bruyères, d'où l'on découvre comme d'un belvédère l'immense étendue de ceux-ci. Il y avait dans sa sollicitude un certain terre-à-terre, qui plut à l'opinion moyenne. Il prenait cette forêt comme une curiosité, cataloguait tout ce qui s'y rencontrait d'aspects imprévus et bizarres, que des noms inventés par lui rendaient plus attirants encore. Des roches de la forêt furent nommées roche éponge, et des cavernes, caverne du Parjure et caverne du Sycophante. Puis il établit sur la place des repérages propres à guider les visiteurs.
Les visiteurs accoururent en foule, et depuis ce moment il n'y a pas de promenade à Fontainebleau qui ne comprenne quelque excursion au Fort l'Empereur, au Long Rocher, aux Gorges d'Apremont ou à Franchard. Ces noms sont devenus presque aussi familiers aux Parisiens que ceux
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de la rue de la Paix et des Champs-Elysées. Tout en se félicitant que des paysages si beaux aient vu croître leur renommée, il es'- permis de regretter la bizarrerie et le peu de culture de leur inventeur, qui fait que tant de couleurs médiocres et fausses se mêlent à leur réputation. Il est parfaitement ridicule d'avoir creusé dans la forêt tant de grottes, et plus absurde encore d'avoir imaginé de faire prendre la caverne des Brigands, récemment pratiquée, pour ancienne.
Photo Neunlein.
Monument de Rousseau et de Millet, à Barbizon.
Les Promenades dans la Foret de Fontainebleau, parues en 1845, contiennent ceci : « Nous descendîmes un vallon, pour gagner le sentier qui conduit à la caverne des voleurs, caverne qui est pratiquée tout à tait dans le haut du rocher, et qui sous le règne de Louis XV a servi de repaire à une bande d'assassins, dont le chef étaitun nommé Thissier. » Cependant l'ancien cabaretier de cette caverne a avoué que c'était lui qui l'avait creusée, sur les indications de Denecourt.
Aujourd'hui le pli est si bien pris, qu'il ne se nomme plus rien de nouveau dans la forêt, que suivant ce style d'opéra comique. Avec la mare aux Fées, le chêne des Fées, la forêt de Fontainebleau a
maintenant une caverne des Sorcières, une route des Sorciers, vingt autres noms qui détonnent parmis les anciens, tout empreints de la tradition forestière.
Pendant que se donnait cours cette invention bourgeoise, le séjour des peintres à Barbizon ouvrait pour la forêt de Fontainebleau une autre source de renommée. Théodore Rousseau habita ce village, qui n'était alors qu'un hameau, depuis 1836. On y logeait chez le père Ganne, dont l'auberge transformée expose une quantité de tableaux laissés par tous les peintres qui s'y sont arrêtés depuis. C'est une erreur assez répandue de croire que les maîtres du paysage ont été seuls à faire la fortune de ce pays. Hamon, Boulanger, Célestin Xanteuil, y avaient pris aussi leurs habitudes. Sans y chercher de sujets de peinture, ils y goûtaient le plaisir des champs. Diaz, le paysagiste, y était aussi. En 1849, Millet et Jacque y arrivèrent. Depuis on y vit, mais de passage seulement, Corot, Dupré et Daubigny. On sait l'histoire de ces peintres, d'abord en butte à d'aveugles critiques, puis célébrés avec l'exagération que notre époque apporte à ces sortes de réparations.
On nomma cette école l'école de Barbizon. En juste souvenir de la gloire que le nom de ce village en retire, on a placé en 1884, à l'entrée du village, un médaillon de Millet et de Rousseau en bronze, parChapu. Le souci de célébrer d'une façon toute rustique des peintres de la nature agreste, a fait imaginer de fixer dans un rocher cette image qui se présente ainsi sans grâce, et perd la moitié des éloges que son exécution mérite.
A l'autre bout de la forêt, le village de Marlotte s'est vu aussi rechercher, et donne asile à quelques peintres, qui font leur étude des parties environnantes. Ainsi devenu l'objet de l'attention des artistes, l'antique forêt de Bière a vu en cinquante ans multiplier au delà de toute expression, les sujets peints empruntés à ses sites. «Autrefois, dit M. Herbert dans la préface de son Dictionnaire delà foret de Fontainebleau, on rencontrait des tableaux intitulés paysages d'Italie; depuis le mouvement romantique, les paysages s'appellent Foret de Fontainebleau. » Par une fortune singulière et unique en un temps demeuré célèbre par la lutte de ces deux classes, artistes et bourgeois firent ensemble la réputation de cette forêt. Au mouvement de visiteurs attirés par Denecourt, répondit celui des habitants fixés par le prestige des souvenirs de Rousseau.
La ville de Fontainebleau a peu à peu changé sous l'influence de ce double voisinage. Le nom de plusieurs grands peintres y estdevenu populaire, on y a pris l'habitude des tableaux, des marchands de curiosités y
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tiennent étalage. Ainsi par un détour imprévu, elle retourne à ses origines. Dans les rues sont les monuments de deux peintres : l'un de Decamps, tué d'une chute de cheval en 1S60 sur la route de la forêt qui porte son nom : c'est un simple buste, œuvre de Carrier-Belleuse; l'autre de Rosa Bonheur, morte à Thomery en 1902 : c'est un taureau, modelé en petit par elle, érigé sur un piédestal où se voit son médaillon sculpté. A ces souvenirs il faut joindre celui de Galand, lié de plus près qu'aucun autre à l'éloge du château, à cause du secours que ce maître éminent
Monument de Rosa Bonheur.
de la décoration, vraiment unique dans notre temps, ne cessa d'en tirer pour le perfectionnement de son art. Ayant fait de Fontainebleau sa villégiature, il étudiait avec persévérance l'ornement de la Renaissance, chez le Rosso et le Primatice. Quelques parties de son œuvre en sont comme un vivant souvenir.
Le détail des routes de la forêt et de ces principales curiosités ne rentre pas dans le plan de cet ouvrage ; mais on ne peut omettre d'en rapporter ce qui a trait à l'art et à l'histoire.
Deux tables y occupent deux carrefours, celledu Grand maître etcelle
du Roi : la première conservant cette inscription ancienne : Table du Grand maître, et sur chaque pied, sculpté dans le style du temps, la date de 1723. Celle du Roi, élevée en 1854, servait aux grands maîtres
Photo Neurdein.
Vue de la Table du Roi. dans la forêt de Fontainebleau.
des Eaux et Forêts à recevoir tous les ans en pompe les droits acquittés par les usagers de la forêt.
De toutes les routes et carrefours du bois, l'endroit le plus célèbre est la Croix de Saint-Hérem ou Saint-Hérant), au midi sur la route de Nemours. C'était le rendez-vous marqué des cortèges et des visites princières. La dernière eut lieu à l'occasion de l'arrivée à la cour de France de
LA VILLE ET LA FORÊT
la princesse des Deux-Siciles, lors de son mariage avec le duc de Berry. Le roi Louis XVIII alla lui-même à sa rencontre jusqu'à cet endroit.
Une croix de pierre y est plantée, laquelle occupe la place d'une ancienne croix de grès, sculptée par Issac Testu en 1660, et que la Révolution abattit. Son nom lui venait du grand forestier Saint-Hérant, qui fit marché pour son érection. Sur la route d'Orléans était la croix de Souvrav, et sur celle du Chàtelet-en-Brie la croix de Toulouse, toutes
Photo Xeurilein.
Vue de la Croix de Saint-Hérem, dans la forêt de Fontainebleau.
deux abattues à la même époque et diversement remplacées. La seconde était remarquable en ce qu'on l'avait placée sur une colonne prise à la Belle Cheminée du château. Cette colonne a été détruite avec la croix. Une pyramide élevée par l'architecte Domet au temps de Napoléon, en tient maintenant la place.
La croix de Montmorin est sur la route de Moret. C'est dans ses environs que se place l'épisode de ce spectre du Grand Veneur, qui faisait un sujet d'horreur pour les anciens habitants de Fontainebleau. Ils racontaient qu'en 1599, Henri IV rentrant par cette route au château, après une chasse inutile de deux jours, entendit soudain donner du cor, comme si le cerf eût été pris. Le comte de Soissons, envoyé pour savoir d'où pro-
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venait ce bruit incompréhensible, ne vit rien d'abord, quoiqu'il ne cessât d'entendre des jappements de chiens et des cris de chasseurs autour de lui. Enfin il découvrit au milieu des broussailles un homme de haute taille, noir et hideux, qui lui dit ces mots : « Amendez-vous. » Les bûcherons, charbonniers, bergers, qui hantaient la forêt, ne manquèrent pas d'assurer que ce spectre leur était connu, qu'on l'avait vu souvent traverser le bois, dans l'équipage d'un chasseur, et qu'on l'appelait le Grand Veneur. L'historiographe Mathieu ne craignait pas de raconter que Sully, se trouvant un soir dans le pavillon qui porte son nom, entendit donner du cor comme pour le retour du roi. Étant allé pour recevoir son maître, il trouva qu'il n'était pas de retour ; le cor qu'il avait entendu n'était que le cor du Grand Veneur.
Dans la forêt, en divers temps, ont habité quelques ermites, dont le plus célèbre fut celui de Franchard.
« Les peintures affreuses que les historiens ont faites de la Thébaïde, dit Guilbert, les antres obscurs qu'ils ont décrits, et les profondes cavernes qu'ils ont représentées, ne paraîtront jamais que des crayons imaginaires, à qui n'aura pas visité le surprenant désert de Franchard. » L'ermite Guillaume, retiré en cet endroit sous le règne de Philippe Auguste, y attira bientôt des disciples, dont la communauté le reçut pour prieur. Le prieuré fut ruiné dans la guerre contre l'Anglais, et depuis lors ce qui en restait fut abandonné à des ermites, religieux ou laïcs, qui consentaient à vivre là, et n'avaient d'autres ressources que les aumônes des pèlerins. Un des Mathurins de Fontainebleau, qui en était alors le prieur, continuait d'en gérer le revenu, et l'on voit que le roi avait commandé en 1667 une Nativité au peintre Claude Lefebvre, pour l'ermitage de Franchard.
On ne sait quelles causes particulières mirent enfin cet ermitage dans le cas d'être abattu par ordre du roi en 1 7 1 7 , afin d'en écarter les vagabonds qui y cherchaient asile. En même temps fut détruit un pavillon carré, que ce prince avait d'abord fait construire pour donner à la reine le plaisir d'un beau point de vue sur la forêt. La dernière curiosité de Franchard a été les ruches que les marchands de miel du Gatinais y disposaient dans la saison. On les a fait ôter de peur que les abeilles ne piquassent les visiteurs qui, depuis les publications de Denecourt, viennent en cet endroit en foule.
Un autre ermite, celui de la Madeleine, avait laissé de curieux souvenirs, et une réputation d'extravagance qui allait iusqu'à la folie. C'était un nommé Chaperonnaye, qui, s'étant constitué grand maître d'un certain
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ordre de la Madeleine, qu'il disait lui être apparue, faisait le projet de loger sur une colline entre Valvins et Samois, cinq cents chevaliers de cet ordre. Ce projet n'ayant pas réussi, il se contenta de vivre en cet endroit, dans un petit logement qu'il avait bâti, en même temps qu'une chapelle pour son usage.
Depuis, cet ermitage tomba aux mains d'un ermite de Saint-Augustin, d'un jardinier du Luxembourg, et de plusieurs autres, jusqu'au jour où
Pyramide de la Croix de Toulouse, dans la forêt de Fontainebleau.
le contrôleur des Bâtiments du Roi, Thouron de Mouranzel, l'abattit pour en faire un pavillon.
L'ermitage de Saint-Louis avait été élevé en souvenir d'une chasse de ce prince, durant laquelle, s'étant égaré, il se fit entendre de cet endroit, et y rallia sa suite. Deux des ermites qui s'y sont succédés, y furent trouvés assassinés sous Louis XIII et sous Louis XIV. Le second de ces crimes fut cause qu'on le démolit, en même temps que le village de Hautes-Loges.
La destinée de toutes ces retraites, que la forêt recelait alors en grand nombre, fut la même. La transformation des mœurs rendait de moins en moins possible la vie érémitique dans de pareilles conditions. Ce qui restait de moines à la pratiquer ne l'empêcha pas de se corrom-
pre. En plusieurs endroits, de simples fripons en revêtirent les apparences : de sorte qu'il fallut en supprimer les restes.
On regrette aujourd'hui d'autant plus ces ruines, que les sites qui causaient autrefois tant d'horreur, sont devenus l'objet de la prédilection des modernes. La forêt, transformée en promenade parisienne, aurait eu dans les restes de tous ces ermitages un ornement fort apprécié. Il n'en reste plus qu'un souvenir, pour le divertissement des imaginations, matière anecdotique infinie, il est vrai, et qui fournirait un volume des plus divertissants.
Cette chronique des déserts près de la chronique des chasses, fait un accompagnement unique à la chronique de l'art que le château réclame. Elle explique en partie le charme que Fontainebleau a toujours exercé sur ses historiens. L'attrait des arts et de la nature s'y redouble du prestige de l'anecdote et de la légende. On ne peut ici que l'indiquer, le dessein de ce livre étant différent.
Peinture, sculpture, architecture en font avant tout la matière. Elle y suit, dans le cours de trois siècles, tantôt de fort près, tantôt de loin, les transformations et le progrès de l'art français. Pendant un temps, elle se confond avec l'histoire même de cet art. C'est le temps de François Ier, c'est aussi celui de Henri IV ; et cette importance prise par le château dans un si grand renouvellement, oblige d'y retourner pour finir ; elle oblige de rappeler l'éloge de ces rois, et des artistes dont les ouvrages surnagent, au milieu du naufrage des ans, dans ce musée de dix règnes et de vingt stvles.
Photo Neurdein.
Chambre de Napoléon.