LA FRANCE DE
Puisqu'avec moi tu veux fêter l'heure sacrée Où tes rois t'ont donnée à moi, terre dorée, Provence! — j'accours, moi, la France, à ton appel.
Sous ton ciel, — dont la gloire est l'honneur de mon ciel, -
Velum toujours tendu pour d'éternelles fêtes,
Je salue avec joie, au-dessus de nos têtes,
Nos drapeaux palpitants, nos fiers drapeaux vainqueur:
Qui, portant haut nos deuils, battent comme des cœurs;
Je viens, voilant d'orgueil la souffrance commune,
Honorer tes destins liés à ma fortune :
L'çiccord signé depuis quatre cent cinquante ans.
Les siècles sont des flots sur l'océan des temps : Sur l'espace mouvant, sans fond et sans rivages, Montent, roulent sans lin, se succèdent les âges, Apparus, disparus aux infinis lointains.
Où vont-ils? Qui dira le destin des destins? Par-delà toute fin, quelle est la fin dernière? Nul ne sait ; mais je sai« qu'elle est toute lumière ; Je sers l'esprit ; je suis la nation qui croit A l'immortalité de l'amour et du droit :
Je les défends ; je suis le soldat du grand rêve. La paix fait resplendir la lame de mon glaive, Et, quand je le brandis, c'est pour que, haut et clair. Le droit luise au soleil comme l'âme du fer ; C'est afin qu'un reflet de cet éclair sublime Touche le siècle, — et tombe avec lui dans l'abîme. Car même un seul reflet, n'eût-il brillé qu'un jour, Alimente le feu de l'éternel amour.
Il faut que l'esprit pur monte à son apogée.
Je n'étais, hier encor, qu'une France outragée : Deux provinces manquaient à mon sol fédéral; L'esprit germain niait le droit, mon idéal... Or, je dois être, aux yeux des peuples, un exemple. Un miroir où l'espoir du monde se contemple ; Ma force est dans mon sol lentement hérité ; Ce n'est qu'entier qu'il est ma force et ma beauté... Il faut bien que la force à l'esprit pur s'unisse, Pour prosterner la brute aux pieds de la justice. Sur mes voiles traînants, sanglants et déchirés, Piétinaient, hier encor, des bourreaux exécrés ; Hélas! je n'avais plus ma grandeur tout entière, La majesté du sol dontje suis l'héritière. Lorraine, Alsace, il me fallait votre retour, Et, depuis cinquante ans, j'en espérais le jour :
Il est venu!... Flottez, drapeaux, bannières, flammes, Pavillons d'idéal, symboles de nos âmes; Vibrez, couleurs! battez, chantez comme nos cœurs! Immortels sontles morts quand les morts sont vainqueurs.
Et maintenant que ma grandeur s'est retrouvée. Que le droit est vainqueur, la justice sauvée. Je redeviens moi-même ; et je peux, sans remords. Chanter l'orgueil, sur des tombeaux fiers de leurs morts,
Les temps sont bien choisis pour que la France honore Le pacte qui te fit sienne, ô terre sonore Où les pas font chanter l'écho des temps romains, Provence, où les lauriers se tendent vers les mains, Où, sur tous les coteaux, comme chargés d'offrandes, Les pampres en gradins élagent leurs guirlandes. Gradins puissants au flanc des monts, — marches d'autels Qui portent ta beauté jusqu'aux dieux immortels.
Et toi, Solliès, que tant de splendeur environne, Je te dois le plus clair joyau de ma couronne, Solliès! puisque j'ai dû la Provence à ton fils, A Forbin, qui joignit tes lauriers à mes lys.
0 petite cité, charmante en ta ruine, Piédestal mutilé d'une maison divine
Où les durs Templiers ont fléchi les genoux, Parle-nous de tes jours glorieux ; parle-nous De ton fils Arena, qui vêtit la cuirasse Pour défendre l'orgueil de ta haute terrasse Contre les orgueilleux soldats de Charles-Quint,; Nomme surtout — beau nom qui ne s'est pas éteint — Les Forbin, tes seigneurs, et leur grand Palamède, Conseiller du vieux prince à qui Charles succède; Et, puisqu'il inspira leur testament royal, Puisqu'ainsi je te dois le beau sol provençal, Ta colline, ô SoUiès, paraîtra dans l'histoire Portant vers l'avenir, comme un fier promontoire, En des temps sans accord, — un espoir d'unité... C'est pourquoi je t'honore, ô petite cité.
A toi merci, Solliès, née aux temps où les villes Fuyaient, sur les hauteurs, les puissances hostiles; Ville des deux soleils, mère de trois cités, Je te salue, ô toi qui, reine des étés. Mets sur la plaine, à l'heure où le soleil décline. Comme un manteau royal l'ombre de ta colline. La vaste plaine est le royaume de tes yeux ; Il se transforme en lac de névés merveilleux, Quand tous les cerisiers, entremêlant leurs branches, Sont chargés d'espérance et de pureté blanches,
Lac de candeur dont les îlots sont des maisons. Les montagnes n'ont pas borné tes horizons : Elles te laissent voir les sommets d'Italie. Cependant que leur ligne ondulante se plie Doucement, vers le sud, pour te montrer encor, Calmes sur un azur calme, — les Iles d'Or.
Et de même qu'après tant de lutte entre princes Mon domaine s'est fait de toutes leurs provinces, De même se fera — viennent ces temps bénis ! — Le grand conseil de tous les peuples réunis... 0 terre ! fonde enfin cette paix éternelle Que l'aspiration des peuples porte en elle ; Et tu la devras toute à l'idéal latin, La paix des cœurs unis, splendeur de ton destin.
Tomberai-je du faîte où mon désir m'enlève? Vision de mon cœur, resteras-tu le rêve? Moi, dont le sol sacré charme tous les regards Parce que, reliant des royaumes épars.
Il assemble divers climats, forces et grâces, Rapproche des beautés sans confondre les races. Je rêve, à mon exemple, un nouvel univers Ralliant les Etats séparés et divers.
Utilement rivaux, s'aimant dans une idée; Par l'unité des lois je vois la paix fondée,
Beau royaume de Dieu qui lentement s'accroît, Formé des droits unis sous le sceptre du Droit.
L'avenir!... l'avenir!... je le vois qui commence : La terre m'apparait comme une plaine immense Où lèvent des moissons de justice et d'amour... Et j'ai, moi la première, enfoui la semence Qui, des fonds de la terre obscure, — monte au jour.
Et toi, n'étais-tu pas une de mes semeuses, Lorsque, éclairant d'amour les batailles fumeuses, Gardant l'épée au flanc, jamais tu ne frappais. Ma Jeanne d'Arc, afin qu'entre les plus fameuses. Elle fût, notre Epée, un symbole de paix.
Les pleurs de tes pitiés, ô Guerrière céleste, Sous la flamme et le fer, dans un siècle funeste, Ensemençaient d'amour les cœurs et les sillons ; Et tous les cœurs de France éternisent ton geste : Il va semant des grains d'amour et des rayons.
0 toi, notre recours, toi qui fus, corps et âme, Un Christ de France, afin qu'un Christ fût une femme, Toi dont la pitié seule armait l'âme et le bras, Descends sur nous, Esprit de France, en traits de flamme Nous vivrons invaincus tant que tu répondras.
Ame des paysans, guerrière et pacifique, Viens abolir en nous la haine, — ô toi l'Unique Qui s'armant en soldat n'ait servi que l'amour : 0 Semeuse ! avec toi, Force que rien n'explique, Je confie au soleil l'espoir du grand labour!
Médaille commémorant le 1V« Centenaire de la réunion de la Provence à la France ; frappée en 1887.