PREFACE
I Je me sens porté à substituer mon propos à la V réface que l^ucien Descaves écrivit, peu après la mort de John- Antoine Nau, pour la première réédition de Force Ennemie, en 191 8, c^est que je cède à deux amicales pressions : à celle, très précise, de Jean Rojère, ami, confident, dépositaire et « mainteneur » de la pensée d'un prestigieux aîné prématurément disparu ; à celle plus conjuse, mais non moins pressante d'une collectivité. O està-dire que Je me crois autorisé, au nom de ma génération, décimée par deux guerres et par les obscurs combats de la Résistance^ d'attester, par un message, ce que les adolescents du début de ce siècle doivent à John- Antoine Nau en Jeunes décowertes et en éternelle initiation.
Pour justifier mon intervention. Je pourrais encore évoquer une troisième raison qui dépasse d'ailleurs, à mes yeux, en obligation morale, tout autre motif. N'ai-Je pas été, un peu, de la famille de John- Antoine Nau — de sa famille spirituelle — et même temporelle? J'ai dit dans Mes Concourt, en quelle
haute estime, en quelle amitié, 'Lucien Descaves avait tenu r écrivain qu^avec Gustave Geffrqy, il avait « découvert ». Au cours des années où se forme la sensibilité et où s^ inscrivent durablement, dans la mémoire, les images et les idées essentielles^ fai constamment entendu évoquer et magnifier la vie et l* œuvre de John- Antoine Nau ; et fai souvent entrevu la furtive silhouette de celui auquel, mes deux frères et moi, nous avions donné le surnom de « le marin ».
Quand, au hasard d'un bref passage à Paris, il venait visiter iMcien Descaves dans son pavillon de la rue de la Santé, Fun de nous ne manquait jamais de héler les deux autres : « Vene^ vite, voilà le marin ! » Nous dégringolions les escaliers pour accueillir à la porte d'entrée le voyageur, tout entouré de légendes et de mystères, comme si nous avions à l'apprivoiser; car nous connaissions, par tradition orale, ses incroyables timidités et ses dérobades imprévues. Nous lui faisions cortège jusqu'au bureau de mon père, jacassant, accentuant les manifestations de réel plaisir que nous avions à le voir, comme pour lui faciliter sa démarche. Il ne se trompait pas sur nos intentions cachées ; sa forte poigne, malhabile, caressait au hasard, un cheveu, un coUy une nuque, ou flattait une épaule.
Entre les années « heureuses » de 1904 à 19 14, John- Antoine Nau figurait un homme de robuste apparence, aux cheveux drus plantés comme des soies, à la barbe frisée, au //^^ romain, aux yeux de charbon, au masque basané... Avant d'entrer dans le bureau paternel, il nous accordait un mince sourire d'excuse et d'entente. Il ne trouvait visiblement pas les mots qu'il aurait voulu exprimer.
Avec quelle émotion, du moins, n'ai-je pas retrouvé, beaucoup plus tard, dans la nombreuse correspondance qu'il entretint avec Ljicien Descaves, la preuve de son affection ; pas une lettre entre 1904 et 191 7 qui ne se termine par : « Amitiés » ou « Souvenirs aux enfants ». £/ notre « bon marin » devait manifester plus explicitement son attentive pensée et son inquiétude, en 19 14, quand Jean fut mobilisé, en 191 5, quand je fus appelé sous les drapeaux, en 191 7, quand Max rejoignit les Armées.
John-Antoine Nau devait d'ailleurs être inlassablement dans ma vie. Entre 1925 et 1959, au Journal, ne devais-je pas avoir, comme confrère et comme ami, Charles Torquet, son frère, de qui j'ai recueilli maints détails sur l'existence, les conceptions artistiques de celui qu'il qualifiait, avec gentillesse, « d'ours timide, pérégrin et délicieusement sympathique, rêvant et écrivant de belles choses, sans dire du mal de personne, sans une seconde de pose ».
Vuis, Torquet disparu, un autre relai d'amitié autour de la grande figure de John-Antoine Nau s'est aussitôt organisé. Au coin d'un feu, à la fin d'un après-midi pluvieux de l'hiver 1946, deux êtres charmants et exquis — Alarie et Jean Roy ère — m'ont convaincu que le culte de Nau n'était pas un vain mot; et c'est avec eux que nous avons formé le beau projet qui prend forme aujourd'hui : la réédition de Force Ennemie.
Je suis désormais bien certain que, dans l'avenir, se lèvera ainsi une âme disponible, équitable, pour entretenir la flamme de ce foyer du souvenir, de l'admiration et de l'amitié, pour conserver cette haute mémoire. Je m'en voudrais de ne pas citer, au passage ,
parmi ses bons gardiens, un écrivain de la classe de Valéryharbaud, qui n^a pas hésité à proclamer que les deux volumes de poèmes de Nau : Au seuil de l'Espoir et Hiers Bleus « ont enrichi la prosodie française et le fonds poétique de la langue française de valeurs nouvelles », et qui a pu comparer Nau, prosateur, à des écrivains comme : Alphonse Daudet, Dickens et Pierre 'Loti — à des caricaturistes comme Daumier, Gavarni et Poulbot,
Ce que ma génération lui doit en enseignement et en exemple: c'est donc bien un ensemble complexe de dévouement à un art, de réussite accomplie, de doutes métaphysiques et d'inlassables recherches pour trouver des formes neuves et originales d'expression. Immense et scrupuleux fut son labeur : labeur de la prose ; labeur poétique,
Nau eut toujours le travail très difficile. De Force Ennemie, son premier roman, il avait conçu l'idée en 1896; l'œuvre ne fut achevée qu'en 1902, en cinquième version /... Toute sa correspondance atteste les disciplines et les scrupules d'un créateur inimitable.
Car il y a aussi — et on serait tenté de dire surtout — un Nau épis tôlier, et à peu près inconnu que vante Lucien Descaves, et dont Jean Royère possède une volumineuse correspondance, « Les cinquante lettres de Nau qui portent le timbre de Tréboul, a écrit le poète de Denise, sont les plus belles de mon trésor, les plus hautes, les plus douloureuses aussi ; les plus mystiques à coup sûr. Nau commençait son ascension terminale ; il avait des visions, déjà, d'outre-tombe. Il y a du surhumain dans ces lettres ».
On songe irrésistiblement à la correspondance d'un Flaubert, — d'un Flaubert qui aurait été pilotin, aurait bourlingué sa vie durant, et qui ne se découvrirait que dans le sarcasme.
Peut-on attendre de la ferveur de Jean Rojère qu'elle apaise ses scrupules et que la correspondance de J.-A. Nau, en plusieurs volumes, éclaire enfin toutes les obscurités qui subsistent dans son œuvre magistrale, puisque, insouciant de l'orchestration de sa gloire, il travailla de toute son énergie à rendre son obscurité « impénétrable » ? Ses lettres ne sont-elles pas le carnet d'un ff'and peintre et d'un profond psychologue, lui dont la vie ne fut qu'un long voyage et qu'une ardente méditation?
Que de John-Antoine Nau rayonne bientôt... cette force amie et salutaire : le parfait message de celui qui se cacha pour délivrer l'exquise couleur de son âme :
Après — c'est la doucciir des lentes découvertes Dans l'immense jardin broussailleux de rosiers ! . . .
Ce sont ces roses-ci que nous attendons désormais.
Pierre Descaves.
Octobre 1947.