LETTRE DU DOCTEUR
« Monsieur,
« En inventoriant des papiers demeures dans Tar- « moire de la chambre qu'occupa pendant plusieurs « années votre parent éloigné, M. Eumolphe Gigon, « récemment décédé à Vassetot, j'ai découvert un ma- « nuscrit (un brouillon) assez volumineux intitulé I-'ORCE « ENNEMIE. — Au manuscrit était jointe une lettre « signée de vous — et dont j'ai pris connaissance. Il y « était question d'un ouvrage portant le titre précité.
« Vous annonciez à M. Eumolphe Gigon l'intention « de faire publier, dès que vous trouveriez un éditeur, « ce travail littéraire (?) (i) — votre œuvre commune.
« Au cas où vous réaliseriez ce projet, vous me pcr- « mettriez de vous présenter quelques observations
(i) Le point d'inicrro^aiion a été mis par le doaeur qui manque visiblement de toute ^ucation.
« nullement comminatoires, croyez-le bien, mais justes « et essentielles :
« i^ La maison de Vassetot n'a point été fondée « par un certain docteur Froin, mais bien par le sous- « signé.
« 2° Ledit docteur Froin, son adjoint Bid'homme et « messieurs Le Lancier et Barrouge n'ont jamais, à aucun « titre, fait partie de son Administration. Par contre, les « internés Froin, Bid'homme, Le Lancier et Barrouge, « ^ous quatre morts aujourd'hui^ mais tous quatre radicalement «guéris au préalable (i), ont reçu mes soins empressés « pendant des périodes variant de cinq à neuf ans.
« 3<^ Les noms des gardiens et gardiennes sont de « pure fantaisie.
« 40 Les prouesses qui leur sont attribuées sont « impossibles avec la sévère discipline qui règne à Vas- « setot. Les gardien//^j- et interné^j* n'ont jamais, au grand « jamais, grâce aux précautions prises par moi, commu- « nique avec les gardie/zj* et intern/j*. Les hideuses scènes « de débauche relatées au cours du récit ont donc pris « naissance dans votre imagination.
« 50 Je n'ai, à aucune époque, reçu chez moi de « pensionnaires portant les noms de Veuly ou de Nigeot. « Votre collaborateur, M. Eumolphe Gigon, s'est parfois « affublé indûment de ces patronymes : Veuly, Nigeot « et M. Eumolphe Gigon sont une seule et même per- « sonne à différents états d'aliénation mentale. — Le « docteur Magne m'est entièrement inconnu. Le seul « médecin que j'aie eu comme patient (je ne compte pas « les officiers de santé Froin et Bid'homme), se nommait
(i) C'est moi qui ai souligne.
« Crapoussinet. — Je n^ai pas eu, davantage, le plaisir de « connaître Aï. Kmôboidn de Tkoukra (i).
« 6° Les malades traités dans mon établissement « n'ont jamais, sous quelque prétexte que ce fût, subi « le « supplice de la lance d'arrosage ». La douche mcmc « n'est employée que dans des cas infiniment rares, (his « appareils consacrés à cet usage sont de premier choix).
« 70 ^L Eumolphe Gigon se vante quand il affirme « s'être enfui de Vassetot. On ne s'évade pas de ma « maison. 11 a, il est vrai, divagué souvent au sujet de « l'Amérique du Sud et des Antilles, régions qu'il avait « visitées dans sa jeunesse et dont il était préoccupé au « point d'en radoter.
« 8^ Je n'ai jamais soudoyé de paysans-chasseurs- « d'hommes.
« 90 Mine Lcteliier était une vieille aliénée fort res- « pectable, à physionomie de sorcière maugrabine, que « M. Gigon n'a pu apercevoir que de fort loin. Le mari « de cette dame, loin de «figurer avec honneur dans nos « assemblées délibérantes », de « présider aux destinées de Pune « de nos plus vieilles colonies » ou de « faire entendre sur des « rives lointaines la parole fièrement pacifique mais sagement «guerrière de sa patrie » (2), cultive depuis de longues « années les bords verdoyants de la Rivière Diahot « (Nouvelle-Calédonie) «en sa qualité» (3) de relégué à vie.
« iqo Mes gardiens, moi vivant, ne se livreront à « aucun moment à des occupations inutiles^ — sunout
(i) C'est moi qui ai souligné.
(2) Le doarur a ccruincmcni assisté ï des séances de réccpuon au Palais Maiarin.
(3) Asscx joli !
« artistiques — {telles que travaux en ficelles ou sur cocos, « éhénisterie ou peinture, — quand même il ne s* agirait que « d^aquarelle). Je viens, de plus, de leur défendre le port « de tout chapeau de couleur bit(arre ou inusitée.
« iio M. Elzéar Rofîieux a été indignement calomnié « par vous . Les quelques détournements de fonds et « faux dont on Ta naguère accusé ont été commis par « lui dans un but hautement humanitaire. Il a épousé, « non pas une Raoula Fromage, mais bien ma fille Gas- « tonie. Il n'a rien de commun avec la famille Gigon et « figure au nombre des commanditaires de la maison de « Vassetot. Ce dernier détail me dispense de plus longs « éloges.
« 12^ Je n'ai jamais abrité d'incendiaires sous mes « toits.
« Je vous somme de faire paraître cette lettre à la « fin de votre volume que je serai heureux de voir précédé « de quelques lignes de préface rédigées par vous et « prévenant les patients lecteurs que ne rebuteront point « les peintures grotesques ou malséantes contenues dans « l'ouvrage, — de la nature non documentaire, mais bien « plutôt fantastique, de votre FORCE ENNEMIE.
« M. Eumolphe Gigon déformait tout ce qu^il voyait, « et sa lucidité, — intermittente, du reste, — portait « généralement des lunettes de couleur. Ce n'était pas un mono- « mane, — oh 1 loin de là ! s'il m'est permis de me servir « encore d'une image, c'était une sorte à^ homme-orchestre « de la folie.
« Je suis fâché. Monsieur, d'avoir à vous reprocher « votre perfidie. Vous avez profité des nombreuses « visites que je vous ai autorisé à faire à votre parent « pour collaborer à un livre puéril et mensonger. — Je
« n'essaierai pas, en entravant sa publication (i), de pro- « curer à cette « histoire de brigands » un succès qu'elle ne « mérite nullement.
« Veuillez, Monsieur, souscrire à mes trop justes « demandes et agréer ce que vous croirez devoir vous « attribuer de ma considération.
(signé) « Docteur Le Joyeulx des Eypaves. »
Je vous ai obéi, Seigneur Docteur.