DE FORMULER
L’art de formuler a pour objet de réunir et de combiner •ensemble plusieurs substances médicamenteuses, soit pour développer ou augmenter leur vertu, soit pour la diminuer ou la tempérer, soit enfin pour faciliter leur administration.
C’est une partie importante de la thérapeutique, beaucoup trop négligée d’une foule de jeunes médecins et sans laquelle cependant il est impossible de retirer de l’emploi des agents médicamenteux tous les avantages que leurs propriétés semblent promettre.
Pour bien formuler, il faut d’abord connaître parfaitement les formes sous lesquelles les médicaments en général peuvent être administrés, leur nature, leur composition chimique, et l’action que ces médicaments peuvent exercer lcshins sur les autres lorsqu’ils sont mélangés. Il est par conséquent indispensable d’avoir étudié soigneusement la pharmacie, la matière médicale et la chimie. En effet, sans des connaissances au moins générales, mais précises, sur ces trois branches des sciences médicales, il est impossible de composer des formules conformes aux règles de l’art.
Lorsque l’on veut prescrire des médicaments, il faut, 1° avoir bieu reconnu la maladie que l’on doit combattre-
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2° faire un choix éclairé des substances que l’on veut employer; 3° déterminer leur dose; 4° indiquer la forme sous laquelle on veut les prescr ire.
L’étude de la pathologie et de la matière médicale nous fait remplir les deux premières indications ; l’art de formuler nous apprend par quels moyens on peut se conformer aux deux autres .
La connaissance de la dose à laquelle chaque substance peut être donnée ou la Posologie, constitue une des branches les plus importantes de l’art de formuler. C’est une connaissance qui est du ressort à la fois du raisonnement et de la mémoire et à laquelle il faut s’adonner de bonne heure. On comprend facilement quelle est l’importance de la posologie pour certains médicaments très actifs qui ne s’administrant qu’à des doses minimes, pourraient déterminer les accidents les plus graves, si, par erreur, leur dose était élevée au delà de ce qu’elle doit être réellement. Nous ne saurions donc trop insister sur ce point : bien connaître la dose des médicaments actifs et des préparations dont elles font partie. Comme nous l’avons déjà dit dans la préface, on trouvera ces doses rigoureusement indiquées dans les parties de cet ouvrage où nous faisons connaître les médicaments simples et leurs préparations rapportés à chaque classe principale de médicaments.
Mais il ne faut pas perdre de vue que la dose des médicaments peut varier sous l’influence de causes très diverses, comme le sexe, l’âge, la constitution individuelle, et même l’influence de la maladie qu’on veut combattre. Ainsi évidemment toutes choses d’ailleurs égales, la dose d’un médicament devra être un peu moins forte pour une femme que pour un homme ; cette différence devra être graduée aussi selon l’âge. 11 faut dans cette appréciation se rappeler qu’en général les enfants sont d’autant plus vivement impressionnés parles médicaments, qu’ils sont plus jeunes. Ainsi on fait bien souvent vomir un enfant d’un à deux ans en lui donnant une ou tout au plus deux pastilles d’ipécacuanha, qui ne contiennent chacune que deux centigrammes et demi (1/2 grain) d’ipécacuanha : tandis qu’il en faut une dose vingt fois plus considérable pour un adulte. Voici au reste la table qui a été dressée par Gaubius de la
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proportion à établir entre la dose et l’âge. On comprend qu’un semblable travail est simplement approximatif et que par conséquent il est sujet à présenter de très grandes va-
riations.
Pour un adulte dose entière 1
De 15 à 20 ans 2/3
De 8 à U ans ' 1/2
De 4 à 7 ans 1/3
De 2 à 3 ans 1/6
De 1 à 2 ans 1/8
Enfin pour un enfant à la mamelle 1/16
Ce n’est pas ici le lieu de nous étendre sur l’influence exercée par la constitution individuelle ou l’idiosyncrasie de chaque individu sur l’action des médicaments. Ce sont des considérations qui sont beaucoup plus du domaine de la thérapeutique générale que de l’art de formuler.
Les préparations pharmaceutiques sont de deux ordres. Les unes, laites à l’avance, peu susceptibles de s’altérer par le temps, sont conservées dans les officines des pharmaciens; on leur a donné le nom de préparations officinales : tels sont les eaux distillées, les teintures, les vins, les sirops, les éthers, les poudres, les conserves, les pastilles, les extraits, les sels, les emplâtres, les onguents et pommades, etc. Les autres, au contraire, se préparant exlemporanément au fur et à mesure qu’elles sont ordonnées, s’appellent préparations magistrales ; par exemple , les tisanes, les apozèmes, les émulsions, les potions, les juleps; les mixtures, les pilules, les bols, les liniments, les cataplasmes, etc., etc.
Lorsque le médecin veut prescrire un médicament officinal quelconque, la formule se borne à écrire sur le papier le nom du médicament , la dose que l’on en veut employer, et la manière d’en faire usage. S’il veut au contraire prescrire un médicament magistral , voici alors quelques unes des règles générales qu’il doit suivre :
Toute préparation magistrale, quand elle est complète, doit offrir, 1° une base, 2° un excipient, 3° un adjuvant, 4° un correctif.
V La base est la substance active de la préparation ; c’est
elle qui doit essentiellement produire la médication que le médecin veut déterminer, en prescrivant le médicament. Quand la formule est très composée, il peut exister plusieurs bases dans une même préparation.
2° L'excipient est la substance qui donne à la préparation sa consistance particulière : c’est l’eau dans une tisane, un apozème ; l’eau encore ou les eaux distillées des végétaux dans une potion; le miel ou le sucre dans unélectuaire ou une conserve, etc.
3° L'adjuvant peut ne point exister dans une préparation : c’est, d’ordinaire, une substance que l’on ajoute à la base, soit pour augmenter son action, soit même, dans quelques cas, pour la développer.
4° Enfin , le correctif , qui manque aussi quelquefois, est lin corps destiné soit à corriger et à masquer le goût désagréable du médicament principal , soit à diminuer sa trop grande activité.
La base et l’excipient sont les deux parties essentielles d’une formule magistrale quelconque : elles doivent donc toujours y exister. L’adjuvant et le correctif, au contraire, peuvent manquer quelquefois, sans que, pour cela, la formule soit moins bien faite et moins complète. Ainsi, dans la potion avec le tartre stibié, l’émétique est la base, l’eau distillée est Y excipient, le sirop de guimauve, qu’on y ajoute, est le correctif. Dans la potion antiémétique de Rivière, le carbonate de potasse est la base , le suc de citron Yadjuvant, qui dégage le gaz acide carbonique; l’eau commune est l 'excipient ; le sirop de limon est le correctif, et pourrait être également considéré comme un second adjuvant.
Quand le médecin voudra prescrire une formule quelconque, il doit d’abord 1° commencer par écrire en tête du papier la forme pharmaceutique qu’il veut faire prendre au médicament, et spécifier autant que possible son espèce. Ainsi il écrira tisane, poudre, ou potion, etc., <onigweou émolliente, ou vermifuge , etc.; 2° Avant d’indiquer les substances qui doivent former le médicament, il mettra un p, qui signifie prenez, ou un R, ou enfin ce signe %, qui veulent dire recipe ; 3° Il écrira sur autant de lignes distinctes les différais corps qu’il veut employer, en indiquant
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d’abord la base, puis l’adjuvant, ensuite l’excipient ou le dissolvant, et finissant par le correctif. Il en indiquera scrupuleusement la dose, soit en employant les signes abrégés qui représentent les poids décimaux, soit en les écrivant en toutes lettres ; ce qui est encore de beaucoup préférable et ce qui évite souvent de bien graves erreurs ; 4° Il indiquera ensuite le mode particulier de préparation, si les substances qu’il emploie en exigent un, on se contentera de mettre simplement ces mois : Faites selon l'art une potion, un julep, des pilules, etc., que l’on peut abréger de la manière suivante: F. S. A. potio [fiat secundum ar tem), si l’exécution de sa formule ne présente rien de remarquable. Cependant il est des cas où il devra indiquer exactement l’ordre et la manière dont les diverses substances constituant une formule devront être combinées; carde cette bonne et exacte combinaison résultera l’action du médicament.
Il devra ensuite écrire la manière dont le médicament doit être pris, sa dose, s’il doit être administré en une ou plusieurs fois, par verrées, par cuillerées, gouttes, etc. Celte indication , qui regarde spécialement le malade ou ceux qui l’entourent, doit être précédée d’un T, qui signifie transcrivez , c’est à dire que le pharmacien doit transcrire sur l’étiquette du médicament son mode d’administration. Enfin, en terminant la formule, le médecin la datera et signera, puis mettra le nom de la personne pour laquelle elle est destinée, afin d’éviter toute espèce de méprise de la part du pharmacien. Cette dernière précaution ne devrait point être prise, si les médicaments pouvaient faire connaître la nature d’une maladie que le malade croirait avoir intérêt de cacher.
Telle est la marche à suivre dans la prescription d’une formule magistrale. Mais, dans la composition même de cette formule, il est un grand nombre de précautions à prendre, d’erreurs à éviter, sur lesquelles la chimie seule peut nous éclairer. En effet, quand, dans une formule composée, on mélange ensemble plusieurs substances, il faut connaître l’action qu’elles peuvent exercer les unes sur les autres, les décompositions qu’elles peuvent opérer, et les produits nouveaux qui en résultent. Celte remarque
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s’applique surtout aux médicaments ou préparations dites chimiques, dont les éléments peuvent facilement réagir les uns sur les autres, et former ainsi des combinaisons nouvelles, dont les propriétés médicales peuvent être souvent entièrement différentes de ce qu’elles étaient avant le mélange. Par exemple, si on mêle ensemble un sel quelconque et un acide, il y aura presque toujours décomposition. Ainsi, on doit soigneusement éviter de mettre ensemble l’émétique et une substance quelconque qui contiendrait de l’acide gallique ou du tannin, comme une décoction d’une plante astringente oulmême amère, sans quoi l’émétique serait décomposé, et perdrait ses propriétés. En effet, l’acide tannique précipite l’oxide d’antimoine, en formant avec lui un sel tout à fait insoluble. Cette action du tannin ou des corps qui en contiennent sur l’émétique a été mise à profit contre l’empoisonnement par cette substance.
Ce que nous venons de dire de l’action du tannin sur l’émétique, doit s’appliquer aussi à la plupart des autres sels métalliques, sur lesquels celte action est la même. Il faut dans la rédaction de toute espèce de formule, dans laquelle entrent deux ou plusieurs sels, ne jamais perdre de vue les principes généraux relatifs à l’action que ces substances peuvent exercer les unes sur les autres. Ainsi toutes les fois que l’on mélange ensemble deux sels solubles, et que de leur action réciproque et par l’échange de leur base peuvent naître soit deux sels insolubles , soit un sel soluble et un sel insoluble, la décomposition est forcée. On conçoit que ce principe, pour être bien connu et apprécié exige que l’on ait en chimie des connaissances suffisantes. Car les deux nouveaux sels qui se forment par suite de cette action réciproque peuvent avoir des propriétés médicales toutes différentes de celles qu’ils possédaient primitivement.
C’est principalement à Berlhollet que l’on est redevable de cette connaissance importante de l’action que les différents sels exercent les uns sur les autres.
11 est donc indispensable, quand on fait une prescription, de ne mélanger que des substances dont les molécules ne peuvent réagir les unes sur les autres, de manière à produire une décomposition , à moins cependant que l’on ait eu l'intention de déterminer celte décomposition , afin de
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mettre à profit quelques uns des nouveaux principes aux-* quels elle donne naissance. C’est ce qui a lieu, par exemple, dans la potion antiémétique de Rivière : l’acide citrique que l’on verse sur le carbonate de potasse a pour objet de décomposer ce sel , afin de mettre à nu l’acide carbonique, qui constitue en quelque sorte la base de cette potion.
Cette application des connaissances chimiques à l’art de formuler éclairera encore sur le choix et la nature des vases dans lesquels les médicaments doivent être préparés ou conservés : c’est ainsi, par exemple, que toutes les substances acides ne doivent point être mises en contact avec des vases de cuivre, de fer, de plomb ou de marbre, sur les parois desquels elles exerceraient une action plus ou moins intense, mais au contraire dans des capsules ou vases de porcelaine, ou de verre, qui résistent à toute espèce d’action -de décomposition. Il en est de même encore des sels métalliques , tels que l’émétique , le sublimé , etc. On doit de plus , comme nous l’avons déjà dit, éviter soigneusement de les administrer avec des substances astringentes qui renferment une certaine quantité d’acide gallique ou de tannin, lesquels pourraient en déterminer la décomposition.
Mais nous ne saurions trop le répéter ici, le médecin devra, autant que possible, simplifier les formules dont il croira devoir faire l’application au traitement de telle ou telle maladie. S’il est souvent fort difficile de bien apprécier l’effet d’un médicament même administré seul, combien d’obstacles ne se présenteront-ils pas quand il faudra déterminer dans les phénomènes si complexes qui suivent l’administration des médicaments, la part qui reviendrait à chacun d’eux dans un mélange composé de plusieurs agents différents. Une seule substance , mais bien choisie, et dont on aura spécialement déterminé la préparation pharmaceutique, devra autant que possible, faire la base de chaque prescription. Aussi recommandons-nous particulièrement au jeune praticien, de donner la préférence dans les exemples nombreux de formules que nous rapportons à chacune des classes de médicaments, à celles qui se rapprochent le plus de la simplicité.
Il nous serait facile d’étendre encore beaucoup ces considérations générales sur l’art de formuler ; mais nous rcu-
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voyons, pour de plus amples détails , aux auteurs de matière medicale qui ont traité ex professo de cette partie- Notre intention a été seulement de faire connaître les règles les plus importantes à suivre dans cette partie de la thérapeutique , afin d’éviter les erreurs qu’un grand nombre de médecins y commettent chaque jour.