‹ Fortis EtruriaChapitre 2 sur 15 · UN TEXTE DE DROIT ÉTRUSQUE · texte numérisé non relu

UN TEXTE DE DROIT ÉTRUSQUE

Rechercher quelle est la part qui revient aux Étrusques dans la civilisation romaine et dans la civilisation moderne, particulièrement pour les institutions juridiques, tel est le but poursuivi par l'auteur. C'est par la lecture des inscriptions, par l'analyse des textes et par l'étude des monuments qu'il est arrivé à déterminer les principes du droit romain empruntés aux Etrusques dans les éléments fondamentaux du droit des personnes et du droit des choses, dans la constitution de la famille et dans celle de la propriété. Il est arrivé à reconnaître que non seulement les principes eux-mêmes peuvent êtres attribués aux

DROIT ETRUSQUE

Étrusques, mais que les formes des actes de la vie civile ont la même origine. Presque sans exception tous les auteurs latins reconnaissent que les cérémonies politiques et religieuses de Rome ont leur source en Étrurie : plusieurs d'entre elles même se sont conservées jusqu'à nos jours.

La cérémonie actuelle du mariage religieux par exemple, dans le culte catholique, en toutes ses formes extérieures, Tunion des deux époux sous le poêle, les paroles consacrées prononcées par un prêtre, la communion par le pain sacré^ farre, l'intervention des témoins, le cortège en grande pompe, le repas de famille, tout cela est la reproduction du mariage étrusque par confarreation, tel qu'il est représenté sur plusieurs sarcophages et tel qu'il est décrit par Servius, Ulpien, Gaius, etc.

Quant au droit de propriété, nous avons un document précieux, un texte de droit étrusque qui nous enseigne que la propriété s'est formée et développée en Etrurie avec un caractère sacré sous Tégide des prêtres et des aruspices et sous la protection divine.

Ce texte conservé suivant les traditions dans le temple d'Apollon avec les livres sibyllins,

UN TEXTE DE DROIT ETRUSQUE. m

a été reproduit dans la collection des Gromatici pet ères.

Tout le monde connaît l'origine des livres sibyllins, mais personne ne sait exactement ce qu'ils renfermaient. Denysd'Halicarnasse, dont le récit est confirmé par Varron,Servius,Aulu-Gelle, etc. , raconte qu'une femme étrangère, que Servius appelle Amalthée, vint trouver Tarquin le Superbe pour lui vendre neuf livres des oracles sibyllins. Sur le refus de Tarquin de payer le prix qu'elle demandait, elle se retira et brûla trois de ces livres.

Peu après elle revint et rapporta les six livres qui restaient en demandant toujours le même prix. On trouva ridicule cette prétention d'obtenir pour sixlivres le même prix qu'elle avait demandé pour les neuf et Ton se moqua d'elle; elle se retira de nouveau, brûla trois des livres qui lui restaient et elle rapporta les trois derniers au roi en demandant toujours la même somme qu'auparavant.

Tarquin, surpris de cette conduite étrange, consulta les augures; on lui répondit que c'était un présent que les dieux lui envoyaient, qu'il avait eu tort de ne pas prendre les neuf livres, mais qu'il

DROIT ETRUSQUE

ne devait pas laisser échapper les trois livres qui restaient. Il se rendit à cet avis, fit compter à la femme la somme qu'elle demandait et celle-ci disparut.

Ces oracles furent gardés précieusement, placés sous la surveillance de hauts magistrats, d'abord les duumvirs, puis les décemvirs. On consultait les livres sibyllins par ordre du Sénat dans toutes les circonstances graves de la république. Ils étaient enfermés dans un coffre de pierre au temple de Jupiter Capitolin d'après Denys, au temple d'Apollon d'après Servius.

Ils furent brûlés vers Tan de Rome 669 ou 671 d'après Varron, dans l'incendie du temple.

On s'occupa alors de les remplacer et Ton alla chercher les oracles sibyllins à Erythrée et dans différentes villes d'Orient, de Sicile et d'Italie, et plusieurs de ces oracles sont supposés, dit Denys d'Halicarnasse.

Avec les livres sibyllins était renfermé, suivant les traditions que rapporte Servius, un autre livre sacré : après avoir raconté, dans des termes analogues au récit de Denys d'Halicarnasse, l'acquisition des livres sibyllins parTarquin, qui d'après

UN TEXTE DE DROIT ETRUSQUE. v

lui furent placés dans le temple d'Apollon, qui libri in templo Apollinis servabantur , il ajoute : nec ipsi tantum sed et Martiorum et Bigois nymphœ quœ artem scripserat fulguritarum apud Tuscos (Œneid. VI, 72).

La nymphe Bigois, auteur de ce livre sacré, est appelée d'autres fois Vegoia, autre forme de son nom, non moins répandue; ces deux formes différentes tiennent elles-mêmes simplement à des différences de prononciation locales du nom étrusque.

Mais il n'y a aucun doute, le témoignage de tous les auteurs compétents est unanime sur ce point, les mots Bigois et Vegoia désignent la même personne, la même nymphe auteur des livres sur les foudres célestes (i).

L'auteur a cherché quelle devait être la forme étrusque du mot latin Vegoia et comme le B, le g et Vo n'existent pas en étrusque et correspondent à la prononciation du V du ^ et de Vu étrusque, il est arrivé à déterminer cette forme qui est Veku ou Vekui, i formant la désinence féminine, et il s'est

(1) On sait que le B se prononce V en Grèce et dans la Grande- Grèce.

DROIT ETRUSQUE

rappelé avoir vu ce nom sur un beau miroir étrusque du musée Kircher provenant de la collection Capponi; le nom de Veku est accompagné sur le miroir de sa qualité lasa; les lasas,que les auteurs latins appellent des nymphes, sont de bons génies féminins ; elles tiennent dans la religion étrusque la même place que les anges dans la religion chrétienne, ce sont des êtres intermédiaires entre la divinité et l'humaine espèce. Mais comme la situation des anges dans la religion catholique n'est pas nettement définie au point de vue du dogme, on ne peut avoir la prétention de la mieux définir dans la religion étrusque (i).

Quoi qu'il en soit des attributs et des prérogatives de la lasa Veku, elle est représentée, dans ce miroir, debout à côté de la déesse de la Sagesse, Minerva, assise elle-même sur un nuage; elle est dans l'attitude d'une personne qui écoute et semble attendre les ordres et les instructions de la déesse.

Les Etrusques avaient, suivant le témoignage des auteurs latins, notamment de Cicéron, des livres sacrés comme les juifs et les chrétiens, ayant pour origine, d'après les traditions, la ré-

(i) Voir note 2 de l'Appendice.

UN TEXTE DE DROIT ETRUSQUE. vu

vélation divine. Veterem ab ipsis diis immortalibiis, ut hominum fama est, Etruriœ datam disciplinam, dit Cicéron^et la Lasa nous paraît sur ce miroir représentée recevant la révélation divine de la bouche de Minerve.

Voici l'inscription étrusque des noms à côté des figures de Minerve et de la nymphe Vegoia sur le miroir représenté au frontispice.

Miierva. Lasa. Vekii.

Le fragment de la nymphe Vegoia est un des rares spécimens du droit primitif, du droit sacerdotal et, à ce point de vue, intéressant à étudier; une prescription sommaire d'abord :

Jupiter, faisant sienne la terre d'Etrurie, ordonne que les champs soient mesurés et marqués, connaissant les instincts de cupidité et d'avarice des humains, il a voulu que des bornes fussent posées pour délimiter les terres, puis, comme sanction à cette constitution divine : toutes les objurgations célestes contre ceux qui se rendraient coupables d'une infraction, toutes les menaces terrestres et célestes, tous les éléments

DROIT ETRUSQUE

déchaînés, un cataclysme pour quiconque ne respectera pas le principe de la propriété, tum etiam terra a tempestatibus vel turbinibus movebitiir. Si quelqu'un augmente sa propriété en diminuant celle d'autrui, pour ce crime il sera condamné par les Dieux et voué à la vengeance céleste et à tous les malheurs, ses membres seront affaiblis, il sera atteint de maladies et de blessures très dangereuses! — La propriété foncière devenait sacrée. — Sachez cela, dit la Sibylle en terminant, voilà quelle serait la conséquence de semblables crimes. — Garde ce précepte dans ton cœur : Disciplinant pone in corde tiio.

Le texte de la lasa Veku ou nymphe Vegoia, est bien digne, on le voit, de Tauteur du livre sacré sur les foudres célestes; on peut le considérer comme un texte authentique, (i) très peu altéré par la traduction et très important pour l'origine de la propriété (2).

(i) Nous avons un autre texte de la lasa Veku, mais il n'offre pas le même intérêt parce qu'il a été traduit, commenté et altéré par Magon.

(2) Cette première partie de l'introduction a été lue par l'auteur devant l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, (Institut de France, séance du 3 novembre 1893).

LE DROIT DES PERSONNES

Ce texte de la lasa Veku est le seul texte étrusque que nous possédions, mais nous avons des notions sur le droit des personnes et sur le droit des choses d'après les inscriptions et d'après de nombreux témoignages d'auteurs latins.

L'auteur ne crée pas des systèmes de toutes pièces, d'après son imagination, comme on est tenté de le faire pour une civilisation ignorée; il procède uniquement par analyse et les propositions qu'il émet, il les appuie soit sur des inscriptions, soit sur des témoignages concordants d'auteurs latins dignes de foi, soit sur des monuments.

C'est ainsi qu'il a établi que les noms de famille étaient d'origine étrusque.

Pour le droit des personnes l'auteur s'appuie particulièrement sur les inscriptions étrusques.

DROIT ETRUSQUE

Plus de trois mille inscriptions, qu'on lit et interprète très bien, quoi qu'on en dise, pour la majeure partie, établissent la constitution de la famille. Cette constitution dénote un haut degré de civilisation par la place qu'elle donne à la mère de famille, place supérieure à ce qu'elle a été à l'époque romaine, à ce qu'elle est encore aujourd'hui, tandis que dans les civilisations primitives au contraire le rôle de la femme est très effacé, et chez la plupart des peuples barbares la femme n'est guère considérée que comme un animal domestique, tout étant au plus fort et la force brutale dominant tout. Le nom de la mère chez les Etrusques est inscrit à la seconde place dans les inscriptions funéraires comme dans l'inscription bilingue du tombeau des Volumnius,

JAItA0A>. VA.AnmU3-^.1V1 Pup. Velimna. au. Cafatial

Voici l'inscription latine.

P. Volumnius^ A. F. Violens

Cafatia natus.

Piiblius Volumnius, Aulijîlius

Violens., Cafatia natus.

LE DROIT DES PERSONNES

L'inscription latine est la traduction littérale de l'inscription étrusque, sauf l'addition du surnom Violens.

Nous pouvons aujourd'hui établir par les inscriptions funéraires presque toute la généalogie des grandes familles étrusques, constater toutes les alliances de ces grandes familles entre elles. Le livre d'or de l'aristocratie étrusque est écrit sur la pierre et sur le marbre. C'est la plus ancienne aristocratie qui existe au monde, parce que, ainsi que l'auteur l'a démontré dans d'autres publications, l'institution des noms de famille, inconnue à tous les autres peuples de l'antiquité primitive, a pris naissance en Etrurie, et il est impossible d'établir la descendance directe pendant plusieurs siècles sans le nom de famille. Comme l'auteur l'a démontré, un certain nombre de familles étrusques se sont perpétuées à travers l'époque romaine jusqu'à nos jours et portent aujourd'hui leurs noms étrusques semblables aux monuments de la même époque conservés en si grand nombre sur cette terre sacrée de l'Etrurie, suivant l'expression de la lasa Veku (i).

(i) L'auteur a introduit un élément nouveau dans la science

DROIT ETRUSQUE

L'auteur ne reviendra pas sur cette question, il croit avoir établi également dans une autre publication que la gens romaine est d'origine étrusque.

La gens ne pouvant exister que par le nom de famille qui en est le signe distinctif, a pris naissance en Etrurie et de là a passé à Rome.

La constitution aristocratique de l'Etrurie a donné naissance à la haute et orgueilleuse aristocratie romaine qui a fait la grandeur et la puissance de Rome. La décadence a commencé le jour où l'aristocratie est tombée et où tout le pouvoir a passé entre les mains de la populace et d'un empereur.

L'institution des noms de famille est une supériorité de la civilisation étrusque sur les civilisations orientales et notamment sur celle des peuples sémitiques. On ne comprend guère une grande civilisation dans laquelle les familles humaines seraient assimilées aux familles animales et où les hommes auraient un état civil

héraldique, dans l'histoire généalogique des familles : la noblesse étrusque, ainsi qu'il Ta démontré par l'exemple de la famille Cecina.

LE DROIT DES PERSONNES

inférieur à celui des chevaux de notre époque; car, pour les généalogies équestres, nous avons le stud-book qui n'existait pas pour les hommes dans les civilisations primitives au nombre desquelles on est forcé de comprendre, à ce point de vue seulement, la civilisation juive et la civilisation grecque elle-même!

La civilisation grecque inférieure à un point de vue quelconque à la civilisation étrusque! Ce mot est grave et fait frémir la plupart des savants pour qui l'antiquité se réduit à la Grèce et à Rome; l'Étrurie est à peine indiquée dans le plus grand nombre des ouvrages officiels même les plus autorisés, où l'on peut lire, par exemple, que les Étrusques ignoraient Tart de Torfèvrerie. Dans la plupart des dictionnaires et des ouvrages les plus répandus sur l'antiquité, les bronzes étrusques ne sont pas même mentionnés et cependant dans cet art-là les Etrusques ont dépassé tous les peuples de l'antiquité et même les nations modernes !

LE MARIAGE ETRUSQUE

Si la famille était constituée en Étrurie sur des bases exceptionnelles, le mariage, source de la famille, était célébré avec des cérémonies solennelles que nous avons conservées aujourd'hui.

Le mariage solennel des Romains, le mariage aristocratique dont les formes ressemblent tellement à celles du mariage chrétien actuel, a été emprunté par les Romains aux Étrusques ; tous les auteurs latins le reconnaissent, quand ils font allusion aux origines antiques et sacrées du mariage patricien qui pour eux se perd dans la nuit des temps, dans Tantiquité étrusque, in horrida autiqiiitate^ suivant l'expression de Tacite.

Mos apud veteres fuit^ dit Servius (Œneid. IV, 3j4), Jlamiiîi ac flaminicœ ut per farreationem in nuptias convenirent^ sellas diias jugatas ovili pelle

LE MARIAGE ETRUSQUE

superinjecta poni et ibi mibentes velatis capitibiis in confarreatione résidèrent ; les têtes des deux époux réunis sous le poêle, c'est la forme du mariage chrétien à notre époque.

Pline constate le caractère solennel et sacré de la confarreation : in sacris, dit-il, nihil religiosius, confarreationis vinculo erat ; rien de plus sacré que le lien de la confarreation, novœque nuptœ farreumprœferebant. (H. N. XVIII-3.)

Ulpien nous décrit les formes solennelles du mariage : des paroles consacrées, dix témoins, un sacrifice solennel par le pain sacré, /^rre : — farreo convenitur in nianum, dit-il, certis verbis et testibus decem prœsentibus, et solenni sacrijicio facto, in quo panis farreus adhibetiir. (Ulp. regularum tit. IX).

La confarreatio est encore mieux définie dans le passage bien connu des institutes de Gaius, 1. I, 112. C'est une cérémonie religieuse, genus quoddani sacrifiai farreo fit, in quo farreus panis adhibetur, la communion entre les deux époux a lieu à Taide d'un pain de froment ( i).

(i) Pcr fruges et molam salsam conjiingebantiir unde confarreatio appellabatur. (Servius. Georg. I, 3i.)

DROIT ETRUSQUE

Unde confarreatio dicitur^ sed complura prœterea hujus juris ordinandi gratia ciim certis et solemnibus verbis^ prœsentibus decem testibus agiintiir ^/^w;z/. Ce mariage théocratique, nous dit Gaius, est encore en usage de nos jours pour les flamines majores^ ceux de Jupiter, de Mars, de Quirinus, etc., Diales, Martiales, Quirinalesjle pain sacré était fait dans des conditions particulières, mola salsa farine sacrée, blé torréfié, mêlé de sel. Festus nous dit aussi : farreum genus libi ex farre factiim.

Ce concours de témoins ou d'amis, les paroles solennelles prononcées par le pontife, les deux époux placés sur des sièges rapprochés, la tête voilée, et au-dessus d'eux le poêle représenté à cette époque par une peau de brebis, n'est-ce pas la messe de mariage de notre époque?

— Mais en dehors de ce mariage solennel, aristocratique, il y avait à l'époque étrusque, comme plus tard à l'époque romaine^ des formes de mariage plus simples, démocratiques, et ici encore reparaît le caractère mystique et religieux des Etrusques.

La cérémonie qui est des plus simples et qui

LE MARIAGE ETRUSQUE

se trouve représentée sur un certain nombre de sarcophages étrusques, est Vadductio in domum mariti;Vdi\\\.QUT a présenté notamment à TAcadémie des inscriptions une urne funéraire qu'il avait rapportée de Chiusi et sur laquelle on lit l'inscription étrusque :

Vel. Tutna Spaspu.

que l'on peut interpréter : Velitis, prénom ; Tiitna^ nom; Spaspu ou Spasta^ asêacToç; incription placée au-dessous de la figure d'un vieillard vénérable.

Le bas-relief représente un homme et une femme qui se donnent la main devant une porte en forme d'arcade, à côté de chacun des époux sont placés un génie mâle et un génie féminin portant chacun une torche, ils figurent les anges gardiens de la religion catholique.

C'est Vadductio in domum mariti consacrée et sanctifiée sous l'influence de l'esprit mystique religieux des Étrusques par l'intervention occulte en fait, mais réalisée dans le bas-relief^ de deux êtres surnaturels, de deux génies, le lar et la lasa

DROIT ETRUSQUE

qui accompagnent et protègent les humains au milieu des difficultés de la vie.

Enos lases juvate,

chantaient les frères Arvales conformément à ces anciennes traditions religieuses et mystérieuses du peuple étrusque.

Page 1