MÂCHOIRES SUPÉRIEURES OÙ LES MOLAIRES N'ONT PAS DE DENTICULES SÉPARÉS
Les animaux dont je vais maintenant parler sont les plus nombreux. Sauf dans Votostylops (fig. 15), où la colline transverse du premier lobe a une indépendance très éphémère, les éléments des dents sont en continuité les uns avec les autres, de sorte que les dents, au lieu d’apparaîitre comme formées de denticules distincts, semblent représenter un croissant primitif qui a envoyé des prolongements et des diverticulum plus ou moins compliqués ; c’est là une genèse de dents extrèmement différente.
La forme la plus simple se voit dans la figure 14 : elle est aussi la plus ancienne, car le genre Zrigonostylops d’'Ameghino !, auquel il faut sans doute l’attribuer, est caractéristique des couches de Casamayor et du Cerro Negro. Il n'y a qu'un seul lobe ;: on dirait un croissant unique qui aurait été comprimé, son milieu étant vers le bord antéro-externe où -sa compression a donné naissance à une petite excroissance analogue au pilier antérieur des dents de nos ZLophiodon. Une des pointes du croissant se dirige sur le bord externe E, l’autre sur le bord interne |. Les dents de 7rigonostylops font penser à nos Adapis éocènes et au Megaladapis de Madagascar.
Dans les couches anciennes de Casamayor et de Cerro Negro, se trouve un autre type curieux, le Votostylops * (fig. 15), qui a des molaires assez semblables, mais où l'apparition d’un second lobe est marqué par une crête transverse qui va du bord externe e. au bord interne 1.: Il y a done un cran de plus dans l’évolution. L’excroissance antéro-externe de Trigonostylops n'existe plus. Quand les dents n’ont aucune usure, la crête transverse antérieure |. n’est pas continue avec la muraille externe E.
1. Dans ses « Mammifères crétacés de l'Argentine » (Deuxième mémoire, 1897), M. Ameghino a donné p. 88, fig. 72, des figures de dents isolées de Trigonostylops.
2. .M Ameghino, dans la note que je viens de citer, a représenté p. 85, fig. 67 ; p. 86, fig. GS ; p. 87, fig. 69 et 0, des pièces de Notostylops.
M. Tournouër a rapporté aussi du Cerro Negro de nombreuses màchoires de différentes tailles qui sont un peu plus avancées dans leur développement. Leurs dents (fig. 16) présentent de jolis contournements émaillés dont le plan n'est pas bien apparent. Si, au lieu de parler d'œuvres divines, je parlais d'œuvres humaines, je dirais que l’artiste, après avoir fait des dents simples, a voulu en faire de plus compliquées, et qu’il semble avoir eu d’abord des tâtonnements, sans arriver à un résultat précis. Le travail est poussé un peu plus loin que dans MNotostylops (fig. 15) et un peu moins loin que dans Colpodon (fig. 17). Les figures des ouvrages de M. Ameghino ne permettent pas de dire d’une manière certaine auquel de ses genres appartient la mâchoire représentée dans ma figure 16. Provisoirement je l’attribue au genre Pleurostylodon qui me paraît très voisin d’/sotemnus ".
Colpodon * (fig. 17), caractéristique des couches du Deseado et de celles du Coli-Huapi est plus récent que les trois genres précédents, et est un peu plus compliqué. Le second lobe à pris plus d'importance, surtout dans la 2e arrière-molaire. Le premier lobe fournit un prolongement qui s’unit à une avance médiane m. du second lobe ; son denticule interne |. égale ou surpasse les deux tiers de la longueur totale de la dent et il s’unit promptement à i, du second lobe, formant sur le bord interne une convexité qui enveloppe une grande fossette centrale : cela offre un aspect particulier.
Homalodontherium * (fig. 18) ne se trouve pas seulement dans le Santacruzien : M. Tournouër l’a rencontré dans le Deseado ‘. Il ressemble beaucoup à son prédécesseur Colpodon : mais son premier lobe est un peu moins développé : l'union des deux lobes ne se produit sur le bord interne que par suite d’une usure prolongée.
1. Dans la Deuxième contribution de 1897, déjà plusieurs fois citée, M. Ameghino a figuré p. 82 fig. 66 les arrière-molaires supérieures de Pleurostylodon et p. 77, fig. 62, celles d’Isotemnus.
2. Colpodon est aussi commun dans le Deseado que Nesodon dans le Santacruzien. Son nom a été proposé par Burmeister (Anales del Museo r'acional de Buenos-Aires, t. IV, p. 15, 1891.) M. Ameghino l’a bien fait connaître sous le nom de Leontinia (Première contribution à la connaissance de la faune à Pyrotherium, p. 43, 1895, et Seconde contribution, p. 65 et suivantes avec figures, 1897). J'avais d’abord pensé que l’on pourrait séparer le Colpodon du Coli-Huapi et le ZLeontinia du Deseado, parce que j'avais cru remarquer que dans les molaires supérieures du Colpodon le second lobe est plus développé, comparativement au premier lobe. Mais nous avons des dents du Deseado semblables à celles du Coli-Huapi. La multitude d'échantillons recueillis par M. Tournouër montre les passages les plus insensibles entre les dents du Coli-Huapi et celles du Deseado. Cela n'empêche pas que le Colpodon décrit par M. Ameghino sous le nom de Leontinia Gaudryi soit une espèce particulière ; car, outre ses dimensions gigantesques et sa dentition complète, sans suppression de canine, ce Colpodon est différent par la forme très élevée de ses inter-maxillaires.
3. L’Homalodontherium a été découvert près du Rio Gallegos par Cunningham, lors de l’expédition au Sud de la Patagonie de 1866 à 1869. Les caractères de sa dentition ont été mis en lumière par Flower « On a newly discovered extinct Ungulate Mammal from Patagonia », Philosophical Transactions, vol. 44, p. 173, avec 1 planche in-#. M. Ameghino a parlé de l'Homalodontherium dans plusieurs de ses publications, notamment dans son « Énumération synoptique des espèces de Mammifères fossiles des formations éocènes de Patagonie, in-8°, Février 1894; il y a donné la figure d’un crâne entier avec toutes ses dents (p. 65, fig. 15). Une très belle portion de tête a aussi été représentée dans le grand ouvrage de M. Lydekker « Paleontologia argentina, Estudios sobra las Ungulados extinguidos de la Argentina » dans les Anales del Museo de la Plata, in-f°, pl. XIX, 1893.
4. La tête trouvée au Deseado par M. Tournouër ne me paraît pas différer de celle qu'il a recueillie dans le Santacruzien du Monte Leone. Dans des mâchoires isolées, les prémolaires ressemblent à celles de Colpodon, quoique les arrière-molaires ressemblent à celles d’Homalodontherium.
Il est à remarquer que le second lobe ne tourne pas en arrière du côté interne ; cela peut annoncer une évolution dentaire incomplète, car c’est ce qui se produit dans les prémolaires de nos Zophiodon et de nos ?’aloplotherium où ces dents ne sont pas encore devenues semblables aux arrière-molaires. Si les arrière-molaires ont leurs lobes plus séparés du côté interne que dans Colpodon, leurs prémolaires semblent les avoir moins distincts ; mais nous avons trop peu d'échantillons pour assurer que ces diflérences sont constantes. Il est entendu que je parle seulement ici des molaires : les incisives de Colpodon sont faciles à distinguer à cause de l'importance que prend la troisième.
Astrapotherium ‘ (fig. 19) est une créature aussi étrange que gigantesque. M. Tournouër a trouvé au Coli-Huapi des restes non moins grands que ceux du ?yrotherium du Deseado et de notre Mastodon angustidens d'Europe. Il à recueilli de nombreux échantillons dans ce gisement, dans les couches à Pyrotherium du Deseado et dans le Santacruzien du Rio Coylet. Ses arrière-molaires se distinguent : 1° parce que le crochet du denticule externe E. du premier lobe s’allonge extrèmement pour s'unir au denticule médian m. du second lobe ; 2 parce que le second lobe est très développé et que son denticule 1. se tourne en arrière, au lieu de se tourner en avant ; 3° parce qu'il y a un fort plissement près du bord antérieur de la muraille externe. Ces différences, sauf la dernière, disparaissent sur la 3m arrière-molaire. Cette dent se ressemble chez Astrapotherium, Homalodontherium, Colpodon ; elle a gardé quelque chose de la simplicité de Trigonostylops et Votostylops. Les prémolaires ? ne peuvent être confondues avec celles d'aucun autre genre, car les deux antérieures manquent, les troisième 3 p. et quatrième 4 p. persistent seules ; elles sont très petites et réduites à une muraille externe qui se relie en avant à un mamelon interne.
Coresodon* du Deseado (fig. 20) se distingue facilement des genres précédents. Au premier lobe, le crochet du denticule externe E. qui est si grand et oblique chez Astrapotherium (fig. 19), devient exigu et droit. Au second lobe, on remarque, outre le denticule interne i., un denticule médian m., qui se prolonge longitudi-
1. En 1853, Richard Owen a signalé un morceau d’Astrapotherium ; il était indéterminable, C'est l’habile directeur du Musée de La Plata, M. Moreno qui le premier en a découvert une pièce bien caractérisée et c’est Burmeister qui lui a donné son nom. M. Ameghino l’a étudié dans plusieurs mémoires, notamment dans ses « Mamiferos fosiles de la Republica argentina », Buenos-Aires, 1889 ; sa planche XX offre de bonnes figures des molaires supérieures. M. Mercerat a publié une note spécialement consacrée aux Astrapotherium (Revista del Museo de La Plata, in-8, La Plata, 1891). M. Lydekker, dans l'ouvrage in-folio déjà cité de 1893, a donné de nombreuses figures de l’Astrapotherium ; il a représenté ses molaires supérieures pl. IX, fig. 6, et pl. XXII, fig. 1.
2 Dans la « Deuxième contribution à la connaissance de la faune mammalogique des couches à Pyrotherium » (Extrait du Boletin del Instituto geographico argentino, t. XVII, Buenos-Aires, in-8°, 1897). M. Ameghino a figuré, page 47, sous le nom de Liarthrus, des dents que je suis porté à regarder, l’une fig. 37 a, comme lavant-dernière prémolaire supérieure d’Astrapotherium et l’autre, fig. 37 b, comme la dernière prémolaire de ce genre. La dent représentée dans le même mémoire page 46, fig. 36 me semble provenir d'un Colpodon plutôt que d’un animal du groupe Astrapotherium.
3. Le genre Coresodon a été établi par M. Ameghino : « Première contribution à la connaissance de la faune des couches à Pyrotherium (Extrait du Boletin del Instituto geografico argentino, p. 30, 1895) et « Deuxième contribution à la connaissance de la faune des couches à Pyrotherium (Extrait du même Bulletin, p. 55, 1892).
1a. ÉD. 33 TD Dr! " NE 1p. X ï 2 ae) NS ) === 2" ç SN : > [ ML PM, Si IN ul LL] . AE se . - Fig. 14. — Alvéole de la 1° prémolaire et les 6 autres molaires supérieures de Trigonostylops Wortmani, Amegh., grandeur naturelle. — Casamayor.
Fig. 15. — Les sept molaires supérieures de Notostylops murinus, Amegh., grandeur naturelle. — Casamayor. La 1re prémolaire a été dessinée avec un échantillon de Cerro Negro.
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