AR. 4 PI. 4 et
Fragment de la partie arrière d'un couvre-joint. Trouvé près du mur d'enceinte Est, en contrebas de la Lesché de Cnide. Argile rose pâle à grains, couverte jaune-vert. L. = 0,238. Profondeur = 0,17. Épaisseur maximum = 0,068. A gauche, l'angle est biseauté ; à droite, il est taillé en encoignure ; la tuile plate se détachait à droite.
3. AR.18 Fragment de l'avant d'un couvre-joint. Argile rose à grains, couverte jaune-
vert. L. = 0,11. H. = 0,105. Profondeur = 0,185. Au revers, le bord antérieur est muni d'un ergot destiné à recouvrir le couvre-joint précédent. Derrière, amorce de la tuile plate.
Ces quatre séries ne se distinguent les unes des autres que par la qualité des argiles et des couvertes ; de ce point de vue, la plus grossière est la série 1, la plus achevée la série 3, les séries 2 et 4 étant de qualité moyenne. Mais il est possible que ces différences de couleur et de texture soient accidentelles, et que ces quatre ensembles ne correspondent qu'à deux ou trois toits. En effet, tous les fragments présentent les mêmes caractères morphologiques : la tuile plate et le couvre-joint font corps ; la première a un profil légèrement concave ; le second présente une surface convexe appuyée sur deux plates-bandes verticales ; à l'arrière, l'angle droit est taillé en biseau, l'angle gauche en encoignure ; à l'avant, le revers du couvre-joint présente une découpure plus simple, mais où l'on retrouve, en négatif, l'encoignure (pi. 3). Des exemplaires complets de tuiles du même type trouvés par S. Weinberg et M. C. Roebuck à Corinthe (pi. 4)1 et par O. Broneer à Isthmia (pi. 4)2, permettent de compléter la description : l'angle avant gauche de la tuile plate est biseauté, tout comme l'angle arrière droit du couvre-joint ; les longs côtés du couvre-joint et de la tuile plate ne sont pas exactement parallèles, mais convergent vers le haut. Ces tuiles existent en trois variétés : tuiles de versant simples, tuiles d'arêtier et couvre-joint d'arête. Il est possible de reconstituer le schéma de montage des tuiles de versant (fig. 2) ; mais, pour les tuiles d'arêtier, faute de connaître la forme exacte de la tuile plate oblique, je ne puis donner qu'un croquis très partiel (fig. 3). En tout état de cause il s'agit d'un système complexe et perfectionné qui devait être efficace, puisqu'il a été, avec de légères modifications, adopté sur les plus anciennes séries de tuiles corinthiennes trouvées à Corfou3 et à Calydon4.
La manière dont les tuiles sont façonnées révèle également une technique qui n'a rien de primitif : l'artisan sait modeler une grande plaque d'argile mêlée de chamotte, et la recouvrir d'une couverte d'argile fine. Si l'utilisation de la chamotte remonte proba-
(1) AJA 43 (1939), 592 et fig. 3. Hesperia 24 (1955), 147 et 156 et pi. 62. D'autres fragments de même type, inédits, ont été trouvés à Pérachora. J'exprime tous mes remerciements à Mrs. M. C. Roebuck, qui m'a adressé et autorisé à publier les photographies des spécimens trouvés à Corinthe.
(2) O. Broneer, « Excavations at Isthmia », Hesperia 24 (1955), 112 et 31 (1962), 21-22 et pi. 9, d. Il m'est également très agréable de remercier Mr le professeur Broneer, à qui je dois la photographie de cette tuile d'Isthmia.
(3) K. Rhomaios, Korkyra I, 135 fig. 107.
(4) Cf. Keramoi, 15 fig. 4.
blement à l'époque mycénienne1, il faut en revanche porter au crédit des artisans corinthiens l'invention de la couverte en argile pure, qui restera de règle dans leur fabrication jusqu'à l'époque hellénistique.
Rien ne permet, à Delphes même, de fixer la date de ces tuiles : plusieurs ont été trouvées tout récemment en surface, dans les déblais de la grande fouille, ou dans des remblais très mêlés (Trésor des Athéniens, Lesché de Cnide) ; les autres ont été stockées au Musée sans la moindre indication. Mais les fouilles américaines ont fourni des données précises : à Corinthe, en effet, plusieurs exemplaires de ce type ont été trouvés dans le remblai du temple d'Apollon, associés à des tessons dont les plus anciens sont de style protocorinthien récent2. J'ai déjà dit pourquoi, dans le cas particulier des tuiles, il est permis de se régler sur les témoignages les plus anciens3. On peut donc faire remonter les spécimens en question jusqu'à 650-6304. A Isthmia, la tuile illustrée pi. 4 appartient à la couverture du temple archaïque de Poséidon, daté par 0. Broneer de la première moitié du vne siècle av. J.-C.5. Il est naturellement impossible d'établir pour les séries delphiques une séquence rigoureuse. Les séries 1 et 2, où l'argile, dépourvue de couverte, rappelle celle des tuiles mycéniennes6, et où la technique semble plus fruste, pourraient être les premières en date (second tiers du vne siècle?). Les séries 3 et 4, plus raffinées, seraient alors contemporaines des premières tuiles corinthiennes « régulières » (dernier tiers du vne siècle?). Mais tout cela reste d'autant plus hypothétique que nous ne savons pas au juste à combien de toits nous avons affaire.
Nous sommes donc en présence des plus anciennes tuiles fabriquées à Corinthe. Il m'a paru commode et justifié de les nommer « protocorinthiennes ». Elles participent à la fois du type « laconien » et du type « corinthien » normal. Du premier, elles ont la silhouette générale, avec l'alternance du couvre-joint convexe et de la tuile plate concave ; mais elles annoncent le second par les plates-bandes verticales qui limitent les longs côtés du couvre-joint. Étant donné que la forme « laconienne » semble bien dériver de modèles mycéniens7, on peut penser que nous avons ici un type intermédiaire entre le « laconien » et le « corinthien » normal8.
Cette forme semble être utilisée de préférence, sinon exclusivement, sur les toits à croupe9 : c'est assuré pour la série 2 et probable pour les autres, et les tuiles de Corinthe
(1) Cf. À. Àkerstrôm, « Zur Frage der mykenischen Dacheindeckung », Opuscula Archeologica 2 (1941), 164- 173. Il ne semble pas y avoir, à Delphes, de tuiles mycéniennes, mais étant donné l'importance de l'habitat préhellénique, il ne faut pas exclure la possibilité de découvertes futures. Sur les tuiles mycéniennes, cf. Martin, 68 n. 2, 70 n. 2, 87 n. 3. A la bibliographie, ajouter : I. Threpsiadis, Praklika 1961, 38 ; W. Taylour, The Mycenaeans, 105. Sur les toits du Bronze ancien et moyen, cf. O. Frôdin et A. Persson, Asine, 233; K. Millier, Tiryns III, 85-86 ; H. Goldman, Excavations al Eulresis, 62-63 ; J. Caskey, Hesperia 23 (1954), 23-27.
(2) M. C. Roebuck, Hesperia 24 (1955), 156.
(3) Cf. plus haut p. 6-7.
(4) Sur la chronologie du style protocorinthien, cf. en dernier lieu J. Ducat, BCH 86 (1962), 165-183.
(5) Cf. Hesperia 28 (1959), 300 ; ibid. 31 (1962), 21-22.
(6) Cf. A. Akerstrôm, o. c, 164-165.
(7) Cf. Martin, 68 n. 2. La découverte, à Gla, de tuiles mycéniennes de type déjà « laconien », a confirmé cette hypothèse (cf. I. Threpsiadis, Praklika 1961, 38).
(8) Cf. dans le même sens Akerstrôm, 196.
(9) J'appelle « toit à croupe » un toit présentant un fronton en façade, deux versants latéraux et un versant à l'arrière.
VIP SIÈCLE 27
le confirment. On savait déjà, par l'exemple du temple de Thermos1, que ce type de toit était connu dès le vne siècle. On peut maintenant affirmer qu'il était régulièrement employé pour la couverture des grands temples, comme celui d'Apollon à Corinthe et celui de Poséidon à l'Isthme2. A ces deux bâtiments, je suis très tenté d'ajouter le temple pré-alcméonidien de Delphes. La taille des couvre-joints conservés indique un édifice de grandes dimensions, et je ne vois guère que le temple d'Apollon à pouvoir y prétendre3. D'autre part, il n'y a aucune raison spéciale de penser que la toiture du temple de Delphes ait été différente de celle de ses contemporains.
Ces conclusions complètent celles de l'étude qu'A. Mallwitz a consacrée au problème du toit à quatre versants4. Les toits des premiers temples archaïques devaient être asymétriques, avec un fronton en façade et une croupe à l'arrière. L'origine de cette disposition doit sans doute être recherchée dans les édifices à abside hérités de l'âge du bronze, et dont on a des restes, entre autres, à Delphes même, à Thermos, à Gonnoi de Thessalie et à Athènes5.
Bien entendu, cette reconstruction reste, pour une large part, hypothétique. Mais, ce qui me paraît établi, c'est que, au milieu du vne siècle, les temples construits à Corinthe ou dans la zone d'influence corinthienne ne possédaient qu'un seul fronton, en façade. Or un passage célèbre de Pindare attribue précisément aux Corinthiens l'invention du fronton double6. Si l'on accepte ce témoignage, il faut admettre, pour éviter une contradiction entre le texte littéraire et le document archéologique, que cette découverte a eu lieu pendant la seconde moitié du viie siècle. Il est impossible de préciser davantage, car le type à croupe n'a pas disparu pour autant7. La généralisation du fronton double pourrait être liée à celle du péristyle, sans qu'on puisse dire laquelle a entraîné l'autre : le même esprit de symétrie impose ses règles dans toutes les parties du temple. On peut même se demander si l'invention du double fronton ne va pas de pair, à Corinthe, avec celle du couvre-joint à deux versants, qui a donné son nom aux tuiles « corin-
(1) Cf. K. Rhomaios, Jdl 28 (1913), AA, 98, et Praktika 1931, 62; C. Weickert, Typen der archaischen Architektur, 50-52 ; W. B. Dinsmoor, Architecture of Ancienl Greece", 51-52 ; A. W. Lawrence, Greek Architecture, 97.
(2) Cf. M. C. Roebuck, Arch. Dell. 16 (1960), Chroniques, 83.
(3) Sur le temple du vne siècle à Delphes, cf. F. Courby, FD II, Terrasse du temple, 190-199, corrigé par G. Daux, BCH 61 (1937), 60, et par P. de La Coste-Messelière, BCH 87 (1963), 648-652.
(4) A. Mallwitz, « Walmdach und Tempel », Bonner Jahrbucher 161 (1961), 125-140.
(5) Cf. C. Weickert, o. c, 9 (Thermos), 18-19 (Gonnoi), 125 (Athènes). Sur l'édifice à abside de la terrasse du mur polygonal à Delphes, cf. F. Courby, o. c, 186-187.
(6) Olympiques, XIII, 29 : Tiç yàp (s. e. 7r6Xî.ç) 6ewv vaoïaiv oîwvwv (3acr(.Xéa 8Ê8u(jt.ov è7ré0Y)xe. Les scholies (cf. A. Drachmann, Scholia vêlera in Pindarum I, 363-364) entendent que le (BocatXeùç ôpvtôoov est l'aigle (dceTÔ,), et par extension ràéTtofxa qualifié de double ôtl 8(.7tXôc Ta àexw^axa, omaOev xal ë(i.7rpoa6ev, Sià to èEexaxépcov tûv u,£pwv xaTaaxeuâÇec6oa aùxâ. Partant de là, tous les ouvrages traitant d'architecture grecque ont abordé le problème de l'origine du fronton et de son décor. Outre l'étude récente d'A. Mallwitz citée ci-dessus, n. 4, je me borne à signaler que la question est traitée par É. Lapalus, Le fronton sculpté en Grèce, 41-70 ; on trouvera un résumé clair dans Ë. Will, Korinthiaka, 574-582. Pour l'origine des frontons ornés de décors en terre cuite, cf. NC, 250 n. 3 ; S. Weinberg, « On Corinthian Terracotta Sculpture », AJA 53 (1949) ; id., « Terracotta Sculpture at Corinth », Hesperia 26 (1957), 289.
(7) Les documents et références ont été réunis et discutés par A. Mallwitz dans l'article rappelé ci-dessus note 4. La persistance des toits à croupe, comme celle des toits à quatre versants, s'explique aisément, puisqu'il s'agit d'un parti pris fonctionnel, lié pu plan d'ensemble du bâtiment à couvrir.
thiennes »l : ce couvre-joint offre en effet l'image réduite d'un bâtiment à double fronton, et je verrais là volontiers plus qu'une coïncidence.
Quant au problème controversé de l'invention du décor architectural en terre cuite, l'étude des tuiles « protocorinthiennes » ne permet pas de lui donner une solution définitive. On peut cependant affirmer que les artisans corinthiens avaient acquis, dès le milieu du vne siècle, une telle maîtrise dans la fabrication des tuiles que l'invention du chéneau et des antéfixes ne paraît nullement hors de leur portée. Si l'on admet les dates basses proposées par Âkerstrôm pour les terres cuites architecturales d'Ionie, une influence de la Grèce de l'Est est exclue2. On a vu d'autre part (ci-dessus p. 24) que les ateliers occidentaux (Corfou, Calydon) s'inspiraient au vne siècle de modèles corinthiens. En l'état actuel de nos connaissances, on peut donc admettre que c'est à Corinthe qu'ont été fabriquées les premières terres cuites architecturales3.