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LA TECHNIQUE DE FABRICATION DES TERRES CUITES ARCHITECTURALES

A — Étude en laboratoire d'un échantillon

A l'initiative de Mr Pierre Devambez, à qui va toute ma gratitude, Mr J. M. Petit a procédé, au laboratoire du Musée du Louvre, à l'analyse d'un fragment de tuile appartenant au Département des Antiquités grecques et romaines. Il s'agissait d'un morceau de tuile plate commune, en argile jaune à grains, comme on en rencontre à Delphes couramment du vie au ive siècle av. J.-C. Voici les résultats de l'expertise de Mr Petit, que je remercie très vivement de sa contribution :

« 1 — Nature du matériau.

a) L'argile: C'est une argile très calcaire, faisant fortement effervescence à l'acide chlorydrique.

La courbe obtenue au dilatomètre Chevenard accuse en effet une grande dilatation qui est la conséquence d'une teneur en chaux élevée.

En revanche, il n'y a que très peu de silice ; vers 500°C, la bosse quartz est inexistante sur la courbe et on ne remarque de ralentissement dans la dilatation que vers 700°C, ce qui s'explique par la combinaison de la chaux avec le peu de silice en présence, sous forme de silicate de chaux.

D'autre part, la courbe de thermogravimétrie établie pour un échantillon de cette tuile confirme ce qui précède en indiquant une importante décarbonatation vers 700°C.

A l'observation en lames minces, cette argile apparaît peu ferrugineuse, et sa coloration ocre jaune (Munsell YR 8/6 10,0) est homogène par imprégnation générale de la masse. Les zones de coloration distinctes que l'on peut observer dans l'épaisseur de la tuile sont dues à un changement d'atmosphère en cours de cuisson et non à une hétérogénéité du matériau.

Un examen spectrographique a fait apparaître, outre la présence attendue de fer, de silice et d'alumine, des traces d'arsenic.

b) Le dégraissant : L'aspect anguleux de ses grains semble indiquer un matériau préparé à l'avance et sciemment incorporé à l'argile pour l'aérer et lui donner plus de corps.

En effet, ce dégraissant paraît être composé principalement d'une chamotte très ferrugineuse. La chamotte est une argile préalablement cuite et broyée plus ou moins finement que l'on incorpore à une pâte céramique pour la dégraisser. Elle a aussi pour ofïoL de supprimer en partie le retrait au séchage et à la cuisson puisqu'il s'agit d'un matériau déjà cuit. De tous les dégraissants, la chamotte est celui qui diminue le retrait au maximum (la proportion peut atteindre 50 %). De plus, elle présente l'avantage d'alléger la pâte, tandis qu'un dégraissant comme le sable la rend au contraire fort lourde. Ici, la chamotte est broyée assez grossièrement, en grains de calibre moyen. Elle est aussi très riche en fer et l'on peut observer au microscope un début de vitrification des grains due à la grande quantité de fer agissant comme fondant. Il s'agit donc d'une argile différente de celle employée pour la masse de la pâte.

2 — Température de cuisson.

L'examen au dilatomètre aussi bien que les essais pyrométriques tendent à prouver que cette tuile a été cuite aux environs de 1000°C, et ce en atmosphère successivement oxydante et réductrice, comme en témoignent les différentes zones roses et jaunes que nous avons déjà mentionnées. Il n'est du reste pas du tout certain que la réduction ait été ici intentionnelle et régularisée. L'usage de combustible résineux (comme par exemple le bois de pin, fréquent en Grèce) peut, dans certaines conditions, amener par lui-même un effet réducteur.

3 — Densité. Porosité.

Les résultats obtenus, d'après une étude conduite dans les laboratoires de l'Institut National de Céramique de Sèvres, sont les suivants :

la densité absolue est de 2,79. Elle s'exprime numériquement par le rapport de la masse du produit sec mesurée en grammes, à son volume absolu (pores ouverts et fermés exclus) mesuré en millimètres ;

la densité apparente est de 1,61. Elle s'exprime numériquement par le rapport de la masse du produit sec à son volume apparent ;

la porosité totale est de 42,3 %. Elle s'exprime par le rapport du volume des pores ouverts au volume apparent du corps ;

la porosité fermée est de 0,5 %. Elle s'exprime par le rapport du volume apparent du produit ;

le poids d'eau absorbée est de 25,9 %. Il s'exprime par le rapport du poids d'eau absorbée jusqu'à saturation au poids du produit sec.

En regard de ces caractéristiques et d'une façon générale, on peut remarquer qu'une tuile de fabrication actuelle possède une densité de l'ordre de 1,8 à 1,9, et que sa porosité en poids d'eau absorbée varie de 10 à 15 %. »

B — Remarques générales sur les argiles

1) Origine. La majorité des terres cuites architecturales découvertes à Delphes est façonnée dans une argile du type analysé ci-dessus. Selon les séries, la couleur oscille du jaune franc au vert clair. En coupe, les couches profondes, le noyau de la pièce, sont souvent roses ou gris. Par son aspect comme par sa texture, cette argile peut être considérée comme corinthienne.

La règle qui vient d'être énoncée souffre cependant un certain nombre d'exceptions :

a — Les quelques exemples de terres cuites architecturales laconiennes (série 35 à 37) ont été soit importés, soit fabriqués sur place avec une argile non corinthienne.

b — Dans plusieurs cas, le style des terres cuites et de leur décor est incontestablement corinthien, mais l'argile en revanche n'est pas corinthienne (série 18, toit 45, du temple en tuf de Marmaria). Il s'agit alors de produits locaux, exécutés par des artisans corinthiens ou à l'imitation du style corinthien.

c — Il arrive qu'une cité, ayant à édifier un trésor ou un monument votif, préfère fournir des tuiles de ses propres ateliers plutôt que de recourir aux fournisseurs habituels du sanctuaire. C'est le cas de Corfou (toit 27, Trésor des Corcyréens), d'Athènes (série 66, Portique des Athéniens) d'une ville de Sicile (toit 28), et, pour une partie du toit tout au moins, de deux villes d'Italie du Sud (toits 29 et 30). En revanche, il existe aussi des produits de style occidental fabriqués en argile corinthienne (toits 31 et 32).

d — A partir du me siècle av. J.-C, l'argile jaune cède progressivement la place à différentes sortes d'argile rouge, utilisée le plus souvent pure, sans dégraissant. J'ignore quelle en est la provenance. De nombreuses pièces semblables ont été trouvées à Corinthe (cf. Corinlh, fig. 12). Cela ne prouve pas qu'elles y aient été fabriquées.

C — Préparation de l'argile

Le trait essentiel est ici l'incorporation d'un dégraissant, dont le rôle et la nature ont été définis ci-dessus à propos de l'échantillon analysé1. On peut ajouter les remarques suivantes :

1) L'utilisation comme dégraissant d'une chamotte représente un stade évolué de la technique. Dans les tuiles protocorinthiennes, le dégraissant semble formé de grains de sable et de quartz. Or il s'agit là de dégraissants à la fois moins efficaces et beaucoup

(1) Sur les dégraissants, et sur les éléments qui donnent à l'argile sa couleur, cf. S. Delbourgo et J. M. Petit, i Méthodes de la technologie céramique », Bulletin du laboratoire du Musée du Louvre 6 (1961), 44.

plus lourds. Le séchage homogène et en profondeur, évitant à la fois les crevasses et atténuant le retrait, est mieux assuré par une chamotte que par le sable. D'autre part un matériau cuit est plus léger. L'habileté technique des artisans corinthiens a donc progressé, comme il était prévisible, entre le vne et le ve siècle.

2) En favorisant la circulation de l'air, et par là le séchage, le dégraissant a pour effet de diminuer les inconvénients résultant des bulles d'air que l'ouvrier peut avoir laissé subsister au sein de la pâte en la façonnant. De fait, de telles bulles apparaissent fréquemment en coupe ou aux cassures, mais sans avoir été la cause de ces cassures et sans qu'elles aient nui à la solidité de la tuile.

3) On voit donc que, en l'espèce, le degré le plus évolué de la technique ne se trouve pas, comme on aurait tendance à le croire, dans l'utilisation d'une argile très épurée, bien au contraire : c'est le matériau en apparence grossier et hétérogène qui témoigne des recherches les plus poussées et en est l'aboutissement1.

Pour rendre plus unie la surface de la tuile destinée à recevoir la décoration peinte (et même, parfois, lorsqu'elle n'en reçoit pas), les tuiles corinthiennes sont recouvertes d'une pellicule d'argile de même couleur, mais très fine et très pure. L'épaisseur varie de quelques dixièmes à un ou deux millimètres, parfois plus sur les éléments plastiques (têtes de lions, etc.). Pendant la période hellénistique, l'abandon de la chamotte et du décor peint entraîne la disparition de la couverte. On a aussi essayé, mais apparemment sans beaucoup de succès, d'emprunter aux statuettes en terre cuite le procédé de la couverte blanche.

D — Façonnage et décoration

1) Situas et tuiles plates. A l'époque archaïque et classique, les simas sont fabriquées d'une seule pièce. Contrairement à mon attente, je n'ai, sur les exemplaires bien conservés, trouvé aucune trace de soudure entre le chéneau proprement dit et la tuile plate qui le prolonge vers l'arrière2.

La dimension des objets ainsi façonnés exclut qu'ils aient pu être moulés : il y faudrait des moules de plus de 70 centimètres de côté. De plus, on observe, à l'intérieur d'une même série, des différences très sensibles d'une tuile à l'autre, par exemple dans la largeur de la face supérieure du chéneau (cf. les toits 81 et 84). En revanche, la surface de la tuile plate et le profil de la sima sont à peu près invariables à l'intérieur d'une même série. Partant de là, on peut tenter de reconstituer ainsi le processus de fabrication : l'artisan commençait par étendre l'argile, encore très souple3, sur une table de travail

(1) Cf. dans ce sens Laphrion, 138.

(2) Le fait est d'autant plus notable que des traces de soudure ont été relevées par E. Dyggve à Calydon (Laphrion, 138), et par À. Àkerstrôm en Asie Mineure (Âkerstrôm, 199).

(3) Pour la fabrication des tuiles, il est nécessaire d'utiliser une argile plus souple que pour les pots. Cf. R. Hampe et A. Winter, Bei Tôpfern und Zieglern in Sùditalien, Sizilien und Griechenland, 28.

préalablement saupoudrée de sable pour éviter que l'argile n'adhère à ce support1. La dimension de la tuile devait être donnée par un cadre en bois2. Pour exécuter le profil de la sima, il est probable que l'artisan, après avoir fait une première ébauche à la main, se servait, pour la finition, d'un gabarit en bois ou en métal reproduisant en négatif le profil à réaliser. Il devait passer comme un racloir cet instrument sur la surface dégrossie de la sima. Si le travail préalable avait été bien fait, la quantité d'argile entraînée par le racloir devait être faible, et l'artisan ne devait pas avoir un trop grand effort à accomplir pour arriver jusqu'au bout de la sima. Ce procédé explique les faibles changements de profil que l'on observe d'une plaque à l'autre sur les simas d'un même toit : en effet, si le gabarit profilé n'est pas maintenu absolument perpendiculaire à la surface de l'argile, le profil change selon que l'angle est plus ou moins aigu. Pour creuser la surface intérieure des recouvrements, il était nécessaire de retourner la tuile. Cette opération ne peut être exécutée qu'après un premier séchage, lorsque l'argile a acquis une certaine rigidité permettant de manipuler la tuile sans danger de la voir se déformer ou se briser. La chamotte avait ici son rôle à jouer : en effet, une argile chargée en particules sèche plus vite qu'une argile pure. Les traces de travail au couteau que l'on observe fréquemment sur la surface inférieure des tuiles plates et des couvre-joints proviennent précisément du fait que l'argile ne pouvait plus être travaillée à la main ou à la spatule : il y fallait un instrument plus fort. L'opération de retournement permet également d'expliquer le fait que, sur les bords latéraux des simas et des tuiles plates, l'arête supérieure de l'arrêt destiné à recevoir le couvre-joint soit biseautée. Laissée vive, l'arête aurait couru le risque d'être endommagée au moment où elle supportait tout le poids de la tuile.

Les simas à décor de rinceaux en relief, d'époque hellénistique, ne sont pas, à Delphes tout au moins, moulées, mais exécutées à la main, ce qui explique les différences sensibles que l'on observe d'une pièce à l'autre.

2) Antéfixes et couvre-joints. Le décor en relief des antéfixes corinthiennes était obtenu au moyen d'une matrice pressée sur la plaque d'argile. Pour toutes les pièces d'une même série, l'identité de moule se vérifie dans les plus petits détails. L'intérieur des couvre-joints est très fréquemment recreusé au couteau : là encore, la pièce devait être retournée et retravaillée après un premier séchage. Le même procédé devait être employé dans le cas d'un couvre-joint soudé à la tuile plate.

3) Décoration. Dans le style en sombre sur clair, comme dans la céramique à figure noire, le décor est peint directement sur la couverte utilisée comme fond. Les couleurs les plus employées sont le noir, le brun et le rouge. J'entends par là les couleurs telles qu'elles se présentent actuellement : je n'ignore pas que tel noir peut être un ancien bleu, tel brun un ancien rouge. Mais, comme rien ne peut nous rendre le ton exact des couleurs originales, il est vain d'essayer de les restituer.

(1) On observe, au revers de certaines tuiles, des grains de sable adhérant à la glaise, et le procédé se pratique encore de nos jours en Italie du Sud (Hampe et Winter, o. c, 28 et 49).

(2) Cf. Hampe et Winter, o. c, 28, 49, 107, 133, 206-208. Le procédé est encore employé en Italie du Sud, en Sicile et en Eubée. Mais les tuiles qu'on y fabrique sont toutes de type laconien (« tuiles romaines » de la terminologie moderne).

Dans le style en clair sur sombre, comme dans la céramique à figure rouge, le décor est réservé, le fond peint en noir, les détails indiqués en noir et rouge.

A l'époque archaïque, les contours des motifs sont très souvent incisés avant d'être peints. Le compas à pointe sèche est en particulier largement employé pour les tresses et le haut des languettes. Parfois, le trait incisé, tracé à la règle, sert de repère pour l'orientation ou les limites d'un motif. Il arrive du reste souvent que le peintre n'en tienne pas compte.

4) Cuisson. Il est particulièrement intéressant de noter que, selon l'analyse de Mr J. M. Petit, les tuiles tout comme les vases étaient cuites en atmosphère successivement oxydante et réductrice. Les fours de tuiliers eux-mêmes sont maintenant mieux connus grâce aux découvertes de Corinthe, d'Olympie et de Pella1.

E — Assemblage et montage

L'assemblage des tuiles plates se fait, en haut et en bas par recouvrement, et sur les longs côtés par contact. A l'époque archaïque, et classique, les longs côtés ne sont pas en contact sur toute leur longueur, mais seulement dans leur partie antérieure (cf. pi. 132), ou même seulement à leur extrémité (cf. R.2, pi. 1 1 et R.28, pi. 47). Les surfaces de contact, dont la longueur varie ainsi d'une dizaine à une trentaine de centimètres, sont munies d'un cadre d'anathyrose plus ou moins bien exécuté.

L'assemblage des simas rampantes se fait par recouvrement, celui des simas latérales par contact et anathyrose, comme pour les tuiles plates. Exceptionnellement, les simas de profil corinthien ont pu parfois être assujetties les unes aux autres au moyen de chevilles horizontales enfilées dans les canaux longitudinaux qui traversaient de part en part le tore supérieur (cf. ci-dessus p. 108).

L'assemblage des couvre-joints se faisait aussi par recouvrement. Dans le cas où le couvre-joint faisait corps avec la tuile plate, sa mise en place ne posait que des problèmes d'ajustage. Dans le cas contraire, on l'avait parfois muni, au revers, pour éviter qu'il ne glisse, d'une butée saillante qui venait s'accrocher aux tuiles plates, ou plus exactement s'appuyer sur le bord inférieur de celles-ci (cf. pi. 84 : l'arrachement de la butée est très visible).

Les antéfixes venaient normalement se placer à l'endroit qui leur était réservé en bout de la tuile de rive : l'ergot destiné à supporter le couvre-joint s'interrompait en effet à quelques centimètres du bord, laissant libre une petite plate-forme de la même épaisseur que l'antéfixe.

A partir de l'époque hellénistique, on emploie également d'autres méthodes : c'est

(1) Cf. Martin, 78-81. La fabrique de tuiles découverte à Corinthe dans le quartier des potiers doit être publiée par Mrs. Weinberg. Cf. Hesperia 23 (1954), 129-133. De nouvelles découvertes sont signalées BCH 89 (1965), 689-691.

ainsi que l'on possède des chéneaux indépendants de la tuile plate, sur laquelle ils étaient maintenus par des chevilles et par un système d'ergots au revers, formant contrepoids (S.132, toit 102, pi. 79)1.

Les tuiles corinthiennes devaient, la plupart du temps être fixées directement sur les lattes ou voliges. En de nombreux cas, l'existence de clous ou de chevilles est attestée par la présence de trous ou de mortaises ménagés pour les recevoir (cf. par exemple R.30. pi. 6 ; S.104, pi. 62-63 ; A.69 et A.70, pi. 66)2.

Quelle qu'ait été l'habileté des artisans tuiliers, et si loin que soit allée la prévoyance du maître d'œuvre, le montage d'un toit n'allait pas sans incidents : de nombreuses retouches, des entailles au ciseau pratiquées après cuisson (bien distinctes du travail au couteau exécuté après séchage) prouvent qu'il fallait souvent rattraper ou compenser un certain jeu des différents éléments par des ajustements de fortune (cf. AR.6, AR.8 et AR.10, pi. 3 ; F.17+CJ.7, pi. 71).

La plupart des toits delphiques sont à deux frontons et deux versants. Au vne siècle, on a quelques exemples de toits à croupe (cf. p. 27). Je n'ai retrouvé aucune tuile à opè3, aucun élément de toit à noues ou de toit circulaire. J'ai indiqué plus haut (cf. p. 29) pourquoi l'existence de toits « cassés » ou « chinois » ne me paraissait pas prouvée.

F — Solidité et étanchéité du toit corinthien

La chamotte mêlée à l'argile rend celle-ci à la fois plus poreuse (cf. ci-dessus, p. 200 ; la porosité totale est de 42,3 %) et plus friable : même lorsqu'elles sont à la fois homogènes et bien cuites, les tuiles sont relativement cassantes. Pour leur assurer une étanchéité et une solidité suffisantes, on leur a donné une forte épaisseur : 0,04 à 0,05 en moyenne. Mais cette épaisseur elle-même entraîne en contrepartie un sérieux accroissement de poids : le mètre carré de couverture, compte non tenu des couvre-joints et des recouvrements, pèse au minimum : 1,61 (densité apparente) x 0,04 = 64,4 kgs ; le poids réel doit être en fait supérieur à 1,61 x0,05 = 80,5 kgs. De telles charges (inférieures cependant à celles des toitures en marbre) expliquent en partie les charpentes massives qui encombrent le faîte des bâtiments antiques.

(1) C'est peut-être grâce à un dispositif semblable qu'était maintenue en place l'antéflxe récemment découverte à Aï Khanoum (Afghanistan) et publiée par P. Bernard, BCH 89 (1965), 645-654. Sur le système de montage, cf. p. 645. C'est à la suite d'un lapsus dont je suis responsable qu'il est question, p. 645 n. 1, d'antéflxes delphiques. Les pièces auxquelles il est fait allusion sont en fait les simas du toit 102.

(2) Sur les différents modes de fixation des tuiles, cf. Martin, 111-112 ; A. Trevor Hodge, The Woodwork of Greek Roofs, 60-75. Les chevilles étaient appelées ô(3eX[axoi. Cf. Orlandos, 80

(3) Sur cette espèce de tuiles, cf. Martin, 78-79.

L'expression « mouvement latent » (Xav6àvouaa xivyjctiç) a été créée par K. Rhomaios1 pour désigner l'ensemble des asymétries qu'il a observées sur les terres cuites architecturales, et principalement sur celles de Calydon.

Les principales remarques de Rhomaios portent sur les points suivants :

a) Les têtes de femme qui ornent la sima la plus ancienne ne sont pas frontales, mais regardent vers la droite.

b) L'axe des antéfixes et des palmettes faîtières archaïques n'est pas vertical, mais légèrement incliné tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche. Les antéfixes étaient réparties, en fonction de cette inclinaison, de part et d'autre de l'axe transversal du toit.

c) Les têtes de lion de la sima aux inscriptions « corinthiennes » ont un léger mouvement vers la droite ou la gauche ; elles étaient également réparties de part et d'autre de l'axe transversal des longs côtés.

d) L'axe des antéfixes de la fin du vie siècle est aussi légèrement oblique.

e) De telles déviations se retrouvent en dehors de Calydon, à Thermos, Corinthe, Athènes, Eleusis, Corfou, Trézène, etc.; elles persistent même à l'époque hellénistique.

En conclusion, Rhomaios soutient qu'il s'agit là d'un trait permanent de l'architecture grecque. Le but de ce « mouvement latent » serait de renforcer l'unité de l'ensemble monumental : les longs côtés ne sont plus indépendants des frontons, mais semblent tendre vers ceux-ci ; les rampants des frontons eux-mêmes paraissent converger vers le centre du bâtiment. Tout concourt donc à l'unité du temple.

Reprenant, complétant et parfois corrigeant les observations de Rhomaios, S. Stucchi en a donné une interprétation légèrement différente : pour lui, il s'agit avant tout, non d'un jeu de lignes ou d'une géométrie dans l'espace, mais d'une correction optique destinée à donner à un spectateur placé dans l'un des axes du temple une vue privilégiée, et l'impression que le bâtiment est orienté par rapport à lui, et, pour ainsi dire, le regarde2.

(1) Keramoi, passim.

(2) S. Stucchi, « Nota introduttiva sulle correzioni ottiche nell'arte greca », Annuario 30-32 (1952-54), 24-36

L'étude de la collection delphique confirme pleinement l'existence de ces dissymétries et de ces déviations. En l'absence de protomés ou d'acrotères suffisamment bien conservés, il faut laisser de côté la plastique architecturale. D'autre part, plusieurs cas de « mouvement latent » allégués par S. Stucchi se révèlent, à l'examen, douteux ou illusoires1. Cependant, on peut relever sur les simas et les antéfixes plusieurs exemples extrêmement nets.

a) Simas à languettes :

Eî ît !«' t » ! ^S languettes dévient vers la gauehe. S.15, toit 16, pi. 12. ) & b

b) Simas à lotus et palmeltes :

S. 33, série 52, pi. 44. Lotus et palmettes dévient vers la gauche. S.39, 40, 41, toit 56, pi. 46. Lotus et palmettes dévient vers la droite.

c) Sima de Grande-Grèce.

S.182, toit 29, pi. 24 et fig. 4. Les vagues basculent vers la gauche.

d) Antéfixes:

A.12, 13, toit 45, pi. 39 et 40. Le motif bascule vers la gauche. A.39, 42, série 50, pi. 43-44, et fig. 10. Déviation vers la droite. A. 95, 109, toit 81, pi. 53, et fig. 10. Déviation vers la droite. A. 65, 67, toit 81, pi. 65, et fig. 11. Déviation vers la gauche. A.73. 74, toit 82, pi. 69, et fig. 11. Déviation vers la droite. A.76, série 85, pi. 72, et fig. 12. Déviation vers la gauche. A.86, série 86, pi. 73, et fig. 12. Déviation vers la droite.

La réalité du phénomène est donc indiscutable. Mais une première remarque doit être faite : il ne s'agit pas, tant s'en faut, d'un trait général commun à toutes les terres cuites architecturales. Sans parler des simas peintes après 450, dont la technique est trop négligée pour qu'elles puissent entrer en ligne de compte, on trouve, dès la fin de l'archaïsme, des frises de lotus et palmettes dessinées sans aucun souci de régularité (toits 42 et 45). Inversement, il arrive aussi que le décor soit rigoureusement perpendiculaire au lit de pose, sans aucune déviation. C'est le cas de S.5 (toit 9), de S. 12 (toit 12) (avec quelques déviations accidentelles, mais rien de systématique), de S.6 (toit 18), de S.31-32 (toit 50), de S.45 (toit 55), de S.43 (toit 59). Plus rarement, on a aussi des antéfixes parfaitement symétriques : A.23 (toit 12) (l'axe est vertical à 0,001 près), A.186 (toit 56). On peut donc considérer qu'il y a presque autant de cas où le « mouvement latent » est sûrement absent que de cas où il est sûrement attesté.

Dans ces derniers cas, pour que l'interprétation de Rhomaios ou celle de Stucchi puisse être tenue pour assurée, il faudrait, théoriquement, que le toit soit suffisamment préservé pour qu'on puisse juger, sur toute la longueur d'une sima, de la verticalité ou de

(1) Cf. ci-dessus p. 45 : S.14, toit 12 ; p. 96-97 : S.23, toit 42.

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l'obliquité des motifs, ainsi que de la frontalité des gargouilles. Bien entendu, cela n'est possible nulle part, pas même à Calydon. A défaut de cette vérification totale, on pourrait tenir la théorie pour très vraisemblable si elle n'était contredite par aucune des pièces conservées. Or tel n'est pas le cas.

En principe, lorsque, sur une sima rampante, le décor est oblique par rapport au lit de pose, ce devrait être pour le redresser par rapport à la pente du fronton, pour rétablir donc sa verticalité et non pour accentuer son obliquité. Par conséquent, sur une tuile de rampant droit, le motif devrait être incliné à gauche et vice-versa. Mais, sur S.15 (toit 16), c'est l'inverse qui se produit : c'est une tuile de rampant gauche et les languettes penchent vers la gauche, ce qui est au contraire à la fois à la logique et à l'esthétique. L'incohérence est encore plus nette pour le toit, mieux conservé, de la Lesché de Cnide (toit 56) : qu'il s'agisse du rampant droit (S.41) ou du rampant gauche (S. 39 et S.40), le motif de lotus et palmettes bascule uniformément vers la droite. Autre exemple révélateur : dans le toit 29 (dont l'origine peut être placée en Grande Grèce), sur le fragment S. 182, on observe aisément une nette déviation vers la gauche du motif sinusoïdal (cf. pi. 29 et fig. 4). En revanche, sur S. 149, l'axe de la sinusoïde est rigoureusement vertical. Il me paraît exclu qu'on puisse voir là quoi que ce soit de voulu et de délibéré : il ne peut s'agir que d'anomalies fortuites.

Ainsi, en ce qui concerne les simas, les séries delphiques ne confirment pas les théories de Rhomaios et de Stucchi. Les effets d'asymétrie et les entorses à la frontalité existent, mais ils sont l'effet du hasard, et non le fruit d'un système. En fait, il pourrait bien s'agir d'un phénomène purement graphique : que l'on tente de tracer, vite et mécaniquement, une série de motifs identiques, et l'on observera rapidement que, la hâte et la négligence aidant, les lignes qui devaient être verticales sont devenues obliques. Une observation corrobore cette hypothèse : sur S.15 (toit 16), on a tracé par incision, près du bord gauche de la tuile, une ligne verticale tout à fait indépendante du motif peint, et un axe horizontal, à peu près au niveau du centre des noyaux de la tresse supérieure. Ces deux traits étaient vraisemblablement destinés à servir de guide au peintre. Donc, les languettes auraient dû, en principe, être verticales ; en fait, l'artisan n'a pas tenu compte de cette directive, et les languettes ont dévié vers la gauche.

Pour ce qui est des antéfixes, le problème est un peu différent : la dissymétrie existe, au départ, dans les matrices servant à les mouler. Pour que soit vérifiée la théorie de Rhomaios, il faudrait que l'on eût retrouvé, pour un même toit, deux types de moule, portant le même motif orienté tantôt à droite, tantôt à gauche ; ce n'est pas le cas à Delphes. Au contraire, l'utilisation d'une matrice unique pour toutes les antéfixes d'un même toit montre que l'on n'accorde guère d'importance aux dissymétries.

En définitive, je ne suis donc pas convaincu de l'existence, au niveau des simas et des antéfixes, d'un « mouvement latent » et de corrections optiques. En ce qui concerne les têtes de lion, la pauvreté de la collection delphique ne permet pas de porter un jugement. Sur la mieux préservée des gargouilles de Calydon (Keramoi, 60, fig. 36), malgré les restitutions de Gilliéron fils, la dissymétrie est manifeste : la tête bascule vers la gauche de l'observateur. Mais les autres gargouilles sont très mal conservées, et je crois imprudent

de décider qu'elles sont orientées de telle ou telle manière, en se fondant seulement sur les restes de crinière. En effet, si le mufle du lion est moulé, les mèches de la crinière sont librement modelées, et par conséquent susceptibles de varier d'une pièce à l'autre. D'une façon générale, il ne faudrait peut-être pas prêter aux artisans qui façonnaient et décoraient les terres cuites architecturales une acribie qu'ils n'avaient certainement pas. Eux-mêmes auraient été surpris d'une telle exigence qui, sans être forcément hors de leur portée, était bien étrangère à leurs préoccupations.

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