‹ Fouilles de Delphes (volume 4)Chapitre 59 sur 257 · G.14 PI · texte numérisé non relu

G.14 PI

Fragment de geison, Argile rouge, demeurée grise au centre, avec des reflets verdâtres, couverte brune. L. = 0,14. H. = 0,08. La couleur est proche de celle de G.13. Il reste une rosette fragmentaire. A l'extrême droite, on distingue la trace, faible mais nette, d'une gouttière tubulaire. On a donc affaire à un fragment de geison latéral, où la gouttière ne s'ouvre pas au niveau de la sima, mais s'enfonce dans l'épaisseur de la tuile pour déboucher sous le tore, un peu au-dessus du niveau des rosettes.

14. G.15 Petit fragment de l'extrémité droite d'une sima latérale. Argile rouge, grise à l'intérieur. L. = 0,10. H. = 0,09. La face latérale droite, conservée, n'a pas de feuillure, mais un cadre d'anathyrose (largeur = 0,015) indiquant qu'il s'agit d'une sima latérale. La décoration subsistante présente quelques variantes par rapport aux exemplaires précédents : les languettes, dont seul le bas est conservé, sont séparées, non plus par une rainure entre deux fdets, mais par trois rainures encadrant deux fdets. L'entraxe s'en trouve accru d'autant (0,045) Sur la baguette, les fdets délimitant les losanges sont en creux au lieu d'être en relief.

J'ai attribué tous les fragments de cette série à un même toit, malgré des différences souvent sensibles d'une pièce à l'autre. Ces variations s'expliquent soit par des négligences d'exécution (cf. G.15 : les languettes ne sont pas estampées, mais tracées à main levée), soit par une décoration plus riche en façade qu'à l'arrière. De toute façon, s'agissant d'un type unique, et visiblement importé, il serait déraisonnable de le diviser en plusieurs monuments.

On a depuis longtemps reconnu que ce toit offre avec celui du temple archaïque d'Artémis à Corfou une ressemblance qui ne peut être fortuite1 : l'argile est probablement identique2 ; le profil est, en gros, le même ; le décor est composé des mêmes éléments disposés dans le même ordre et suivant la même technique ; le fond sur lequel se détachent rosettes et spirales est alternativement rouge et noir ; à Corfou, cette même alternance se retrouve au niveau des rosettes seulement3. D'autres analogies, moins visibles, sont tout aussi révélatrices : Rhomaios a montré que les proportions de la sima rampante de Corfou impliquent l'emploi d'un pied de 0,3524. Or, à quelques millimètres près, la sima delphique mesure deux pieds corcyréens de long (0,695 = 0,352x2 — 0,009) ; compte tenu des restaurations au plâtre, qui doivent fausser quelque peu les dimensions totales, la différence peut être tenue pour négligeable. D'autant que, si l'on adopte le pied de 0,352, soit une palme (1/4 de pied) de 0,088 et un pouce (1/16 de pied) de 0,022, on aboutit, pour la sima de Delphes, à une série de coïncidences frappantes :

Hauteur totale : 14 pouces, à 0,002 près (0,31 = 0,022x14+0,002)

Hauteur du listel supérieur : 1 pouce (0,022)

Longueur des rectangles peints sur ce listel : 1 pouce (0,022)

Hauteur des languettes : 2 pouces % (0,022x2,5 = 0,055)

Entraxe des languettes : 1/10 de pied (0,352/10 = 0,035)

Entraxe des rosettes : 2 palmes, à 0,001 près (0,175 = 0,088x2-0,001)

Diamètre des rosettes ) „

„ . , . . 1 palme 0,088

Entraxe des spirales \ * v ' '

(1) Cf. l'analyse exemplaire de K. Rhomaios, Korkyra I, 106 et 122-123, avec bibliographie.

(2) N'ayant pas vu la sima corcyréenne, je ne puis certifier que son argile rouge-jaune, évidemment locale (Rhomaios), est bien la même que celle de G.l ; mais, en tous cas, la description ne s'y oppose pas.

(3) K. Rhomaios, o. c, 111 et 121 fig. 93.

(4) Ibid., 107.

Vie SIÈCLE 69

S'ajoutant aux ressemblances déjà énumérées, ce tableau achève de démontrer que le toit delphique est sans aucun doute l'œuvre d'un artisan de Corfou. Il y a bien entendu aussi des différences1 ; le bec de corbin est moins saillant ; les spirales sont, si l'on peut dire, à sens unique ; la double tresse a été supprimée. Ces changements ou ces lacunes montrent simplement qu'il faut considérer la sima de Delphes comme une copie appauvrie et simplifiée de son modèle : c'est qu'il ne s'agissait pas de la couverture d'un temple, mais de celle d'un bâtiment plus modeste : une réplique exacte de l'original eut été hors de proportion.

Les Corcyréens sont connus à Delphes par d'autres offrandes, plus récentes2. Nous pouvons y ajouter maintenant un monument qui rappelait au pèlerin venu de Corfou le plus beau temple de sa cité, et dont, aux yeux de tous, la décoration proclamait l'origine3, autrement dit un trésor. Sa date se situe entre l'époque où fut érigé son modèle, le temple d'Artémis, et le moment où la couverture en terre cuite de ce dernier fut remplacée par une sima en marbre, soit entre 590 et 530 environ4. Typologiquement, le profil marque une certaine dégénérescence par rapport à l'original ; la technique est également moins bonne. On peut penser, avec Rhomaios, à une date assez proche de 5805.

On a, pour expliquer la ressemblance entre la sima de Delphes et celle de Corfou, proposé d'autres solutions : E. D. Van Buren6 imagine une dérivation commune de Delphes et de Corfou à partir d'un original ionien, et attribue la sima de Delphes au trésor de Clazomènes. Mais c'est prendre le problème à l'envers : la filiation Corfou- Delphes me paraît assurée par la comparaison des deux pièces, et suffit à prouver, en l'absence de tout autre témoignage, l'existence d'un trésor corcyréen. Partant de là, on peut se demander s'il n'existe pas des rapports entre Corfou et l'Ionie. A Sardes, la sima latérale « à frise d'oves et à tresse » réunit, comme à Corfou et à Delphes, la sima proprement dite et le geison en une seule pièce7. On peut aussi penser à l'utilisation extensive, en Ionie, du décor en relief sur les simas. Mais, si l'on adopte la chronologie basse proposée par Â. Àkerstrôm, c'est l'Occident qui a influencé l'Ionie, et non l'inverse.

D'autre part, Corfou a pu, à son tour, influencer les colonies grecques de l'Occident : une sima de Sybaris récemment publiée8 présente une succession de motifs proches de la série corcyréenne : un listel, un fort bec de corbin orné de languettes, et un bandeau orné de rosettes en relief. J'y verrais volontiers un avatar du style corcyréen.

(1) Je ne fais que reprendre ici les analyses de K. Rhomaios, Keramoi, 85 et Korkyra I, 122-123.

(2) Sur le taureau des Corcyréens, à l'entrée de la Voie sacrée, cf. J. Pouilloux et G. Roux, Énigmes à Delphes, 8-16; P. Amandry, BCH 74 (1950), 10-21. Sur la base dite de Corcyre, au Nord-Est du temple, cf. J. Pouilloux, FD II, La région Nord du sanctuaire, 39-48.

(3) Comme à Olympie le trésor de Gela.

(4) K. Rhomaios place la construction du temple d'Artémis vers 600-590 {Korkyra I, 123). La sima de marbre daterait, selon Rhomaios, de la « seconde moitié du vi° siècle (ibid. 124) ; selon H. Schleif, du « 3e quart du vie siècle » (ib., 43-44).

(6) GFR, 31. Cf. dans le même sens C. Weickert, Typen der archaischen Architeklur, 23, mais avec des erreurs de date et d'attribution.

(7) Cf. Àkerstrôm, 78-82 et fig. 24, 1.

(8) Cf. P. Zancani Montuoro, « La campagna archeologica del 1932 nella piana del Crati », Atti e Memorie délia Socielà Magna Grecia, 1961, 27-29.

A l'opposé, E. Gàbrici1 estime que la parenté entre les deux simas implique une certaine communauté d'inspiration entre Delphes et Corfou, et atteste l'existence d'une « école septentrionale » par opposition au Péloponnèse. Il me paraît en effet incontestable qu'il y ait eu, à l'époque archaïque, un « style occidental » (plutôt que septentrional) ; on le voit se manifester à Calydon, Thermos et Corfou. Il est également possible que nous ayons, à Delphes, des pièces isolées relevant de ce style (cf. p. 30 et 88). Mais il n'en reste pas moins vrai que, statistiquement, Delphes est dans la zone d'influence corinthienne, et qu'on ne saurait l'associer aux ateliers occidentaux ; la sima corcyréenne est, à Delphes, insolite et visiblement importée : c'est ce qui fait toute sa valeur et permet de parler d'un trésor corcyréen.

Sur quelle fondation placer ce trésor? Les deux seules pièces dont on connaisse la provenance (G.l et G.29) ont été trouvées entre le trésor des Athéniens et le mur du péribole, c'est-à-dire dans une région extrêmement bouleversée, où se sont accumulés déblais et remplois de toute sorte. Dès lors, en admettant (ce qui est du reste loin d'être sûr) que les débris n'aient pas voyagé d'un bout à l'autre du sanctuaire, on peut hésiter entre les diverses fondations encore anonymes (XXX, XX, XXI, IX), à l'exception du trésor «étrusque» (X), certainement postérieur2. On pourrait aussi penser à la fondation V, avec un argument curieux, encore que peu probant : P. de La Coste-Messelière a noté les proportions tout à fait rares de ce trésor : 8,20 m sur 3,60 m, soit un rapport de 2,27, et les a rapprochées de celles du trésor mégarien d'Olympie3. Mais le raisonnement vaut aussi pour le temple de Corfou, dont les proportions sont voisines : 22,41 m sur 47,89 m, soit un rapport de 2,134. Dans la mesure où, comme on l'a déjà noté, le trésor delphique devait être une sorte de copie simplifiée du temple d'Artémis, il n'est pas impensable que les proportions aient été grosso modo les mêmes dans les deux édifices. Je reconnais du reste volontiers qu'il s'agit là d'un indice extrêmement fragile.

B — La Sicile

Toit 28.

Trésor sicilien.

A — Sima latérale (reconstitution partielle pi. 119).

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