‹ Fouilles faites à Carnac. Les alignements de Kermario [ed. by - Luco]Chapitre 2 sur 42 · KER MARIO · texte numérisé non relu

KER MARIO

Pendant Tautomne de 1877, ^^ ^ous promenant, un jour, le long des alignements de Kermario, notre attention fut attirée par la couleur rouge d'un petit objet au fond d'un des nombreux trous pratiqués récemment par les paysans pour se procurer de la tourbe destinée à recouvrir le sommet d'un mur voisin. Pris entre nos mains, cet objet, à peu près de la grosseur d'une noix, nous parut être un fragment de brique romaine fraîchement coupée par la bêche. En cherchant parmi la tourbe placée sur le haut du mur, on trouva l'autre partie. La réunion de ces deux fragments démontra, à notre grande surprise, qu'ils provenaient d'une même brique. Or, une brique romaine parmi les alignements paraissait bien peu à sa place. Comment se trouvait-elle là et enfouie à quelques pouces au-dessous de la surface du sol? L'étonnement attribué à Robinson Crusoë, en voyant l'empreinte d'un pied humain sur le sable, ne pouvait être plus grand que le nôtre. Mais la réflexion nous conduisit bientôt à supposer que les paysans pouvaient bien, après tout, avoir quelques motifs de donner aux alignements le nom de Camp-de- César.

Nous nous mîmes donc à rechercher d'autres indices qui ne tardèrent point à se présenter. Un peu plus loin, en effet, et le long du mur, on trouva de nouveaux fragments de brique, et, en examinant le mur lui-même avec soin, nous remarquâmes que de nombreuses petites pierres cubiques, dont se servaient les Romains, avaient été employées dans sa construction.

Nous parlerons plus tard de ce mur, quand nous décrirons le mur occidental du camp romain en partie situé dans le champ de la Petite- Métairie. Quelques ouvriers envoyés, le lendemain, pour faire une tranchée à travers Tallée entre le quatrième et le cinquième alignement, trouvèrent plusieurs fragments de poterie romaine et celtique. En dessinant cette partie des alignements, publiée depuis dans notre ouvrage sur les -ffo55^««o (Voir p. 20), nous étions loin de penser qu'à environ trente pieds du point où nous nous trouvions alors, nous ferions un jour cette tranchée qui devait nous fournir des traces de Toccupation romaine.

Joints à d'autres fournis par les ondulations du terrain, tous ces indices nous invitaient fortement à entreprendre une série de fouilles parmi ces alignements. Mais, avant de nous décider, nous hésitâmes en considérant que, depuis des siècles, ces alignements avaient attiré l'attention de savants de toutes les parties de l'Europe, qu'ils avaient déjà été décrits par tant d'archéologues, et enfin que, récemment encore, ils étaient l'objet des études d'une commission spéciale nommée par le Gouvernement français. De toutes ces considérations, il semblait résulter, non seulement que nos fouilles ne produiraient aucun résultat, mais encore que toute description faite par nous, après des hommies si distingués, serait inévitablement considérée comme superflue. La tentation l'emportant néanmoins sur nos scrupules, nous demandâmes aux propriétaires l'autorisation de pratiquer des fouilles parmi leurs alignements. On nous l'accorda volontiers ; mais il ne fut pas tout à fait aussi facile de s'arranger avec les fermiers. Ceux-ci nous répondaient : « Nous sommes toujours très contents de vous voir; mais nous n'aimons pas à laisser les étrangers parcourir nos champs, piétiner l'herbe et effrayer nos animaux ; les opérations que vous vous proposez attireront certainement une multitude toujours croissante de visiteurs (car vous découvrez constamment des antiquités partout où vous fouillez), et nous trouvons ces touristes déjà trop nombreux. » Ils eurent la bonté de nous autoriser cependant, mais à la condition que nous comblerions au fur et à mesure toutes les tranchées et toutes les ouvertures faites par nos

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ouvriers. Cette condition fut acceptée avec joie et soigneusement remplie. Plus tard, commençant à s'intéresser à nos explorations, ces fermiers nous permirent de laisser, dans Tétat où les mettraient nos fouilles, les constructions que nous aurions pu découvrir autour de quelques-uns des menhirs et qui font le sujet de certaines illustrations de ce volume. A ceux qui, munis du plan général que nous en donnons, visiteront les alignements, il sera facile de trouver ces constructions et même de tracer l'ensemble de nos opérations tout le long de la route de Kermario jusqu'à Kerloquet.

Pour plus de clarté et de précision, non seulement dans cet ouvrage, mais encore dans ceux qui doivent lui succéder, nous désignerons sous le nom de Monuments celtiques tous les monuments antérieurs à l'ère galloromaine, que d'autres auteurs appellent préceltiques, préhistoriques, drui^ diques, gaulois, mégalithiques, et, pour ces monuments, nous nous servirons des noms bretons suivants employés dans leur sens celtique :

Menhir =. pierre longue.

Dolmen m table de pierre.

Cromlech = cercle de menhirs.

Lech ou Lichaven -=. pierre sacrée ou de justice; pierre funéraire.

Kist'Vœn = coffre de pierre.

L'étude des noms bretons donnés aux champs et aux localités est toujours intéressante et révèle fréquemment à l'archéologue des faits relatifs à l'existence et au caractère spécial des anciennes ruines qui autrement resteraient inaperçues. Pour ce genre de recherches, les formes des noms tels qu'ils se trouvent écrits dans les vieux titres et les parchemins sont des plus utiles; mais, comme il est rarement possible d'avoir ceux-ci à sa disposition, il faut souvent recourir au cadastre où ils se rencontrent toujours. Malheureusement, cette source est très défectueuse en ce qui concerne les formes des noms bretons, parce que trop souvent le travail a été fait par des hommes qui ignoraient la langue bretonne et, par suite, ont estropié et défiguré un grand nombre de noms au point de les rendre méconnais-

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sables, chose d'autant plus regrettable qu'il s'agit presque toujours d'appellations significatives. Nous avons fait un autre usage du cadastre : c'est pour indiquer, dans nos travaux, les sections et les numéros des parcelles de terre sur lesquelles se trouvent situés les monuments. C'est, à notre avis, le meilleur moyen d'en préciser nettement la position, de permettre de les retrouver facilement et de constater leur destruction.

Commencées au mois d'octobre 1877, à l'ouest des alignements de Kermario, nos fouilles se sont terminées en avril 1878, au petit hameau qui, au cadastre de la commune de Camac, porte le nom de Kerloquet^ sans doute pour Kerlosquet^ village de brûlage ou d'incinération. Si elles ne se sont faites que parmi une portion de ces alignements, c'est qu'on nous avait refusé l'autorisation de les continuer au delà de ce village.

On entreprit ensuite l'exploration de chaque champ en particulier. Dans la description de ces opérations, nous suivrons de très près l'ordre des fouilles, et, pour rendre cette description aussi claire que possible, nous donnerons un numéro à chacun des alignements. Or, comme ils sont au nombre de dix, nous appellerons premier alignement celui du nord, et ainsi de suite pour les autres jusqu'à celui du sud qui sera le dixième. Quant aux menhirs qui composent chaque alignement, ils seront euxmêmes numérotés de l'ouest à l'est.

Nous bornerons notre description aux diflférentes constructions découvertes dans le cours de nos fouilles, aux alignements que nous avons étudiés et à l'énumération des objets recueillis dans chacun, réservant, pour le dernier chapitre, quelques observations sur l'âge et la destination de ces constructions et de ces alignements.

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Nous commençons la description de nos fouilles par le champ qui porte le nom de Pen-Mesqueu (tête de sillons courts), au cadastre de la commune de Camac, section M, n° 263 (Voir le côté ouest du plan général ci-contre).

Dans ce champ, on voit, au nord du chemin, un groupe de. menhirs renversés, sous lesquels nos fouilles n'ont produit aucun résultat important, sauf du charbon de tois et des cendres. Cela nous fit supposer que ces menhirs avaient été réunis en ce point par les paysans lors du défrichement des champs voisins ; mais, plus tard, Texamen d'un groupe semblable, situé dans la lande contiguë à ce champ, nous conduisit à une conclusion différente. Au sud du chemin, on remarque deux restes d'anciens talus qui se dirigent, d'un côté, à une petite distance, à l'est, vers un autre talus situé dans la lande voisine, et, d'autre part, vers l'ouest, sur une longueur considérable et non comprise dans le plan général.

En suivant ce chemin et en entrant dans la lande vulgairement appelée le Champ-deS' Menhirs et désignée, au cadastre, sous le nom de Lann- Mané'Kermario (la lande de la montagne de la ville des morts), on a, devant soi, une lande aride, couverte de menhirs et relativement plus élevée que les champs voisins. C'est dans sa portion la plus dominante que commencent dix alignements de menhirs qui se dirigent à deux kilomètres environ vers l'est ; ensuite, après une courte interruption, apparaît

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Textrémité des alignements de Kerlescant. En jetant un coup d'œil d'ensemble sur les menhirs, on remarque immédiatement que la majeure partie est renversée et généralement couchée dans la direction nord et sud. On se demande naturellement ce qui a pu occasionner la chute de ces énormes pierres et si elle ne serait pas due à des tremblements de terre. Cette hypothèse pourrait bien n'être pas tout à fait invraisemblable ; car, pendant une nuit de 1878, nous avons éprouvé, à Camac, un phénomène de ce genre, assez fort pour éveiller et effrayer les habitants, sans avoir néanmoins renversé un seul menhir.

Souvent d'une forme aplatie, les menhirs ont leur largeur dans le sens des alignements, c'est-à-dire est et ouest, et sont naturellement tombés vers le nord ou le sud ; tandis que ceux de la même forme, qui se trouvent couchés dans un autre sens, ont été légèrement déplacés; preuve que leur chute est due à la main de l'homme. Il est constant, d'ailleurs, que les cultivateurs en ont abattu et déplacé quelques-uns, dans ce siècle même, et nous verrons, plus loin, que d'autres ont été utilisés par les Romains dans la construction de leurs ouvrages de défense.

Un dolmen à galerie, récemment ruiné par des fouilles inintelligentes, se

trouve dans la partie sud de ce champ. A l'est et à 36 mètres de ce dolmen,

commence le dixième alignement ou celui du sud, qui se dirige vers

deux grands menhirs situés en face de la Petite- Métairie et dont l'un,

« celui du midi, est dressé en travers des alignements. L'observation de

cette particularité nous a été fréquemment utile dans des fouilles posté-

« rieures.

Les neuvième, huitième et septième alignements convergent vers un même point, c'est-à-dire vers ces deux menhirs; les autres, passant au nord, suivent une direction sensiblement parallèle au septième.

Après cette courte description de Lann-Mané-Kermario, nous passons aux fouilles que nous avons pratiquées dans cette lande.

Dans sa partie occidentale, notre attention fut attirée par une élévation de terrain située à l'ouest et à une trentaine de mètres de la tête des ah-

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gnements. En pratiquant un sondage sur le sommet, nous fûmes très surpris de trouver près d'un mètre de profondeur de terre végétale, ce qui contraste avec le reste du terrain, où la couche de cette terre n'a qu'une épaisseur de o™io environ et où, par endroits, le rocher se montre même à la surface.

Nous fîmes déblayer cette petite butte et séparer la terre pour être tamisée. Une fois l'opération terminée, nous eûmes, sous les yeux, les fon-

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