‹ Fourier et son systèmeChapitre 1 sur 10 · RUE LOUIS-LE-GRÀSD · texte numérisé non relu

RUE LOUIS-LE-GRÀSD

— Paris. —

No peut -on , sans présomption, regarder le moment actuel comme éminemment favorable à la réalisation des idées de Fourier? Les progrès des arts, des sciences et de l'industrie sont arrivés précisément au point de faire comprendre à chacun les difficultés de l'état social, sans que personne connaisse 1 moyen de les' résoudre. Les souffrances dmasses s'aggravent par le sentiment chaqnr jour plus distinct qu'elles en acquièrent ; 1( esprits dans toutes les classes sont livrés a doute, à l'inquiétude, au malaise; chacu examine soi et les autres, et, mécontent de s sphère, aspire à s'élever, repousse la doulem et les privations, et veut sa part des jouissances de ce monde. Toute croyance est affaiblie ,

toute autorité est ébranlée , tous les liens so ciaux se brisent , l'anarchie dos idées passe dans les faits. Par une conséquence nécessaire de cet état de choses , de toutes parts l'horizon politique s'obscurcit ; ni les nations , ni les gouvernements ne savent où ils marchent, on est toujours à la veille de guerres sanglantes, de discordes intestines. Et cependant, qui n'a conscience de la stérilité de tous ces débats , qui n'a crainte de l'anarchie révolutionnaire? Le bon sens des peuples la repousse; mais ils s'y voient entraînés forcément par la confusion de toutes les idées et l'inquiétude de tous les esprits, qui font aujourd'hui d'une fatalité aveugle le seul arbitre de nos destins. Dans ce désordre, les uns prêchent les croyances religieuses qu'eux-mêmes ne possèdent plus y d'autres s'épuisent en efforts d'une vaine philanthropie, dont les premiers ils rcconnaissentl'incfficacité ; d'autres encore s'en prennent aux gouvernements , tandis qu'il serait vrai de dire que ces derniers sont aussi embarrassés que les peuples. Enfin quel-

m ques esprits supérieurs examinent l'organisation même de la société , approfondissent les causes de ses misères, et se demandent si en remontant à la source du mal on ne pourrai! pas remédier à toutes les souffrances, rendre la stabilité aux institutions , faire régner la paix et la concorde sur le monde , et ranimer les croyances au spectacle du bonheur et de Pharmonie , nouveau partage du genre humain.

C'est ce qu'a voulu Fourier. Par le seul fai de substituer l'association au morcellement au moyen d'un essai d'une applicatio) prompte, aisée , et offrant des résultats po sitifs, il assure l'aisance et le bonheur au masses, détruit tout germe de discordes et d bouleversements , prévient les révolutions e les guerres , ouvre une nouvelle ère de par et de prospérité. Ces assertions magnifique.' ne méritent-elles pas d'attirer l'attention des gouvernements. N'ont-ils pas le plus puissant intérêt à vérifier un système qui aura poui but immédiat de porter l'ardeur inquiète de<

esprits vers les arts pacifiques, et de rendre les nations d'autant plus aisées à gouverner, qu'elles posséderont plus de lumières et de richesses.

Du reste, c'est avec joie que les partisans de Fourier voient leur nombre chaque jour s'agrandir, et le bon sens public apprécier plus justement son système. La presse, cet organe puissant de l'opinion, commence à se montrer favorable aux principes essentiels de la doctrine sociétaire ; tout homme éclairé se fait un devoir de l'approfondir ; une foule de disciples répandus dans toute la France et à l'étranger n'attendent qu'une sage initiative de réalisation , pour y coopérer de tous leurs efforts et par tous leurs moyens.

Longtemps la doctrine de Fourier, ignorée et méconnue, a été en butte à des reproches non fondés ; celui que j'ai entendu le plus généralement répéter est celui de matérialisme. Assurément ceux qui s'adressent à Fourier n'ont qu'une connaissance superficielle de son s^tème. L'auteur du traité ^association est

profondément religieux. Sa doctrine entière est basée sur l'interprétation des lois divines -y s'il veut que l'homme jouisse des biens terrestres, c'est parce qu'ils nous viennent de Dieu , que la création est son œuvre, et qu'elle nous convie à faire fructifier ses richesses, et nous les approprier. En même temps, Fourier ne cesse de faire la part aux jouissances morales ; tous les sentiments généreux, l'amour du bien et du beau , l'adoration perpétuelle du créateur sont les puissants leviers qu'il emploie dans le nouvel ordre social ; il a une si haute idée du sentiment inné, instinctif, qui pousse l'homme au dévouement, que c'est la base qu'il pose au monde harmonien , le palladium sans lequel il ne saurait exister. Sa doctrine est l'application la plus large du principe évangélique , amour du prochain , charité universelle ; tandis qu'aujourd'hui ce principe n'est que dans la bouche et l'égoisme dans les faits, Fourier anéantit l'égoïsme et rend la charité une pratique constante. Au lieu de l'incohérence et du déchirement actuel

des choses , il nous met d'accord avec nousmêmes^ avec la création, avec Dieu.

On déplore l'affaiblissement des croyances religieuses, ceux- mêmes qui chancellent dans la foi se font un devoir d'y rappeler, d'y retenir les masses. Mais sont-ce des paroles vaincs et dépourvues de conviction qui ravivent des croyances éteintes ou assoupies? Non, si dans l'état actuel les hommes doutent et désespèrent, s'ils tombent dans un déplorable matérialisme et scepticisme , c'est parce que le monde est entièrement désordonné, parce que le corps et l'esprit souffrent, parce que l'humanité a dévié de ses destins, qu'elle ne sent plus le doigt de Dieu, et qu'il lui semble errer au hasard, sans plus avoir de règle ni d'assistance qui lui vienne d'en haut; — mais qu'éclairée par la parole de Fourier, elle rentre dans les voies providentielles,, que, par l'association , elle fasse converger tc?.s les intérêts vers un foyer unitaire, que le monde moral, mû par Tatlraclien , offre le même spectacle d'ordre el

d'harmonie que les astres dans les cieux et toute la naturo, que chacun, trouvant son bonheur dans le bonheur de tous, sente distinctement qu'il fait partie du grand tout et qu'il concoure aux desseins de la divinité, — qui peut douter que les hommes ne redeviennent ardemment et profondément religieux, et qu'au lieu des sophismes, des blasphèmes, du doute, de l'incrédulité, du discord de toutes les croyances, il ne s'élève dans le monde entier un hymne perpétuel d'amour et d'adoration vers le Dieu éternel, Tout-Puissant, auteur de toutes choses.

D'un autre côté, si les uns accusent Fourier de matérialisme , d'autres prétendent que, dans la théorie des créations successives et des transmigrations des âmes, il a voulu fonder une nouvelle religion. Il n'est point d'accusation dont Fourier se soit garé avec plus de soins. Voici comment il s'exprime à ce sujet :

« Je suis le seul novateur qui, ayant toutes » chances pour fonder une secte religieuse,

vin

» aie évité de le faire. Je me serais bien » gardé de pareille spéculation • je considère » les innovations religieuses comme des )> brandons de discorde, et ma tâche étant )> de concilier tous les partis par le bienfait » du quadruple produit, de l'industrie at- * trayante et de la mécanique des passions, » je répugne à toute méthode qui provoque- » rait du trouble et qui m'assimilerait aux » agitateurs. Je désavoue d'avance quicon- )> que, après moi, voudrait faire pareil abus )> de ma théorie, toute conciliante, servant jj les intérêts de tous (*). »

Les idées émises par Fourier sur la cosmogonie et V immortalité de V âme ne forment nullement un dogme, mais, à proprement dire, appartiennent à la science. En a-t-il démontré rigoureusement les principes? Non, Fourier a l'intuition, la prévision des progrès postérieurs de la science à cet égard, mais il ne donne point de démonstration suffisante.

(*) Fausse industrie . 457.

Il se contente de prendre date pour que son nom se rattache aux découvertes positives de l'avenir. Lui-même il sépare entièrement cette partie delà théorie avec celle qui traite de l'association . Cette dernière est une science exacte dont on peut vérifier aisément les calculs au moyen d'un essai pratique.

« Quant à ce qui touche aux affaires ultra- » mondaines, dit-il, supposons que je ne sois » qu'un philosophe, un faiseur de système ; » je puis user du droit qu'ont eu avant moi » cent mille philosophes qui ont fait des sys- » tèmes sur l'un ou l'autre monde. Si je me » trompe, je répondrai, erràrèhumanumest. » Mais, après avoir la mes erreurs sur le sort )) futur des âmes, on avouera, au moins, que » leur cadre est digne de la puissance de )> Dieu et du génie de l'homme (*). »

Pourquoi , m'a-t-on dit, reproduire dans mon exposition de la théorie de Fourier cette partie qui soulève le plus d'ohjections et cho-

(*) Traité d 'association , 1 vol. 235.

que le plus de susceptibilités ? Je réponds : parce que je me suis imposé la tâche de présenter l'ensemble du système , e( de suppléer en quelque sorte aux ouvrages de l'auteur auprès de ceux qui pourraient s'effrayer de leur volume et de leur forme scientifique. Il ne m'appartenait pas d'écarter aucune partie essentielle -, je ne me fais point juge , j'expose ; ou, du moins 3 si j'embrasse avec la plus entière conviction la doctrine de l'association , je mécontente, pour ce qui est des magnifiques prévisions de Fourier sur l'avenir du globe et les destinées des âmes , de répéter ces paroles qui terminent un article remarquable de l'auteur de riche et pauvre : Si cette doctrine ri est point une révélation providentielle , à coup sûr elle prouve une puissante imagination (1).

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