Répertoire et dictionnaire en mode composé
Mais si pour un sujet aussi immensément vaste les matériaux étaient immenses dans la tête et dans les manuscrits de Fauteur, ses ressources pour faire face aux frais d'impression étaient loin d'y répondre.
Ce fut alors, en Fannée 1818, que Just Muiron alla passer quelques mois à Beliey, auprès de Fourier. H se faisait fort de pourvoir, avec Faide de ses amis, aux avances nécessaires pour Fimpression de l'ouvrage, et il décida Tantenr à choisir Besançon, leur ville natale à tous deux, pour le lieu où se ferait cette impression.
Fourier se rendit à Besançon sur la fin de décembre i 1830, pour convenir des arrangements relatifs à la publica^on projetée, et pour la vente d'une maison qu'il y pos-
70 PRË^UIËRE PARTIE.
sôdait en commun avec ses sœurs. Lors de ce premier voyage, il logea chez l'une d'elles, madame Clerc, et son séjour à Besançon fut de trois semaines , à peu près.
Pendant ce temps, la liaison entre Muiron et lui devint plus intime. Cesl à dater de cette époque , qu'en écrivant au disciple, le maître emploie dans ses lettres Texpression de mon cher amL
Lors même qu'ils étaient Tun auprès de Fautre, les communications entré eux avaient lieu par écrit, Muiron étant demeuré , à la suite d'une maladie éprouvée dans sa jeunesse, atteint de. surdité. Cette pénible circonstance a eu cependant un avantage : gjdce à elle, les traces de leurs entretiens ont été fixées et subsistent; on a du moins une grande partie des réponses de Fourier aux questions que lui faisait le jeune adepte, empressé de pénétrer plus avant dans la science nouvelle.
Cette partie des communications du maître et du disciple n'en est pas assurément la moins curieuse. On s'étonne, en parcourant ces notes , écrites currente calamo , do voir comment Fourier se trouve toujours en mesure de répondre k la minute, avec une précision extrême, sur tant de points différents, sans que jamais la moindre contradiction apparaisse entre les solutions qu'il donne. Si quelqu'un doutait que Fourier possédât réellement une boussole invariable et sûre, il lui suffirait, pour s'en convaincre, d'examiner ces feuillets volants, ces bouts de papier griffonnés à la h&le, où cependant tout est si bien lié et coordonné, qu'on n'y saurait saisir l'ombre d'une incohérence quelconque, ni trouver une seule ligue ou un seul mot qui en contredise un autre.
Malgré leur rapidité, ces improvisations sont en général assez correctes de style. Fourier dit cependant quelque part, au milieu d'un de ces entretiens à la plume : « U » faut observer qu'en écrivant si promptcment , je n'écris » pas en français; mais ceci n'est pas pour envoyer à Hm-
Vm DE FOURIER. 71
9 pression, et il esl permis d'y faire des solécismès. » Quoiqu'il répondît en général sans hésiter sur tous les problèmes les plus compliqués et les plus ardus, il s*en fîiut pourtant que Fourier parlât jamais au hasard. A l'égard de certaines questions qui lui étaient adressées, il déclarait ne savoir pas, n'avoir pas encore appliqué le calcul ou ne posséder pas les données nécessaires à leur solution, données que pourraient seules fournir des notions d'histoire naturelle, de physique, de chimie, etc., qu'il n'avait pas eu l'occasion d^acquérir.
Loin de se montrer défiant, il était alors ouvert et cominunicatif; loin d'éviter les demandes d^explication , il les provoquait lui-même et se mettait à toute heure à la disposition du disciple pour résoudre les difficultés qui s'offraient à celui-ci. » Je répondrai toujours avec plaisir à vos » observations, » lui écrivait-il; « ne vous gênez pas de » venir me questionner quand il vous plaira. »
Pendant ce séjour de Fourier à Besançon , Muiron s'efforça de lui procurer les distractions qui convenaient à ses goûts. C'était la maison des soirées; Fourier assista à un ou deux bals: il aimait le bal, disait-il, pour jouir du coup d'œil.
C'est pendant les quelques jour« qu'il pûssa alors à Resançon que Fourier conçut l'idée d'un projet d'assainissement et d'embellissement de cette ville, travail qu'il exécuta un peu plus tard. Ce qu'il se proposait surtout par là, c'était d'intéresser ses coffnpatriotes h l'ouvrage qu'il allait publier, et dans lequel serait développée sa Théorie socié-' taire. Les dispositions à prendre pour l'édition de son livre, les chances qu'elle présentait, voilà l'objet de ses préoccupations constantes, et le sujet de presque toutes ses conférences avec Muiion. Celui-ci pressait vivement la publication, comme le prouve un billet par lequel Fourier prenait congé de son ami :
u Je vous pr43Vïcns de moi^ départ, qui aura lieu -^eMX^sâfn à cinq heures, et vous fais, avec mes adieux, mille remerciments des bontés dont vous m'avez comblé pendant mon
séiour.
» Vous avez gagné votre procès hier soir sur mon voyage à Bâle et Genève : il sera supprimé d'après l'explication que j'ai eue hier, et rien ne me détournera de mes transcriptions que celte affaire aurait pu déranger pendant une vingtaine de jours.
» Elles vont commencer dès que je serai réinstallé à Belley. Toutefois, j'y resterai le moins que je pourrai » et je tâcherai de revenir ici dès l'équînoxe, s'il est possible, n'ayant rien qui me retienne à Belley^ dès que j'y aurai réglé les affaires relatives à la vente de la maison. .
» J'ai employé aujourd'hui ma dernière matinée en promenades récréatives , où j'ai réglé tout ce qui se trouvait à examiner, d'après notre colloque avec M. Lapret*. Nous parlerons de cela en temps et lieu; cela ne serait d'aucun intérêt pour lé moment
» Lorsque je serai à Belley, je vous écrirai et recevrai avec plaisir de vos nouvelles. Peut-être que je passerai par Lyon; cela dépendra d'une lettre que je pourrai trouver à Bourg.
» Conservez-moi votre amitié et travaillons de concert à la grande affaire, »
Ce billet n'est pas la seule pièce de la correspondance qui témoigne des sollicitations pressantes de Muiron pour que l'impression de la Théorie n'éprouvât aucun retard.
Après avoir passé environ trois mois à Belley, occupé de la transcription de ses cahiers et de la mise au net des parties de sa doctrine qu'il allait livrer à l'impression, Fourier revint à Besançon vers la mi -avril 1821. L'époque de son retour nous est donnée par un billet adressé à
' M. linprct était architecte de la ville et du département. Ce passage a trait au projet d'embeliisscmeot de Besançon.
llnîrôii^ sous k date de Besançon, 18 avril, et qui.commenée ainsi :
tt Je me réjoats , mon cher ami, de pouvoir un peu converser avec vous, et, selon mon usage, vous écrire quelques lettres à bout portant, de la main à la main. »
Fourler, comme nous lapprend ce même billet, loua une très -modeste chambre garnie dans la rue des Granges, n® 75, et prit pension chez un traiteur de la ville, où il se vit, non sans regret, disait-il, obligé de subir la coutume parisienne, de diner à Theure où nos pères soupaient Par suite de cettB contrariété, ou pour tout autre motif, il ne restai pas longtemps à cette pension, quoiqu'elle n'offrit, sous le rapport du personnel, ni Fun ni l'autre des inconvénients qu'il avait surtout voulu éviter, « une réunion de jouvenceaux ou une table entièrement composée de militaires. »
il peine installé, Fourier se mit à Fœuvre pour laquelle îl était venu à Besançoiv le Traité de r Association dômestique-agricole (2 forts volumes) y fut imprimé chez madame veuve Daclin, et tiré à mille exemplaires*. Suivant la remarque de l'auteur, le vrai titre de l'ouvrage eût été : Théorie de t Unité universelle.
Comment donner eu quelques lignes une idée de ce livre colossal?
C'est là que Fourier, prenant pour archétype de l'univers l'organisation passionnelle de Thommé, suivant celte pensée de Schelling, souvent citée par lui : L'univers est
' I CcUc ^ditioo est épuisée. En 1842. il en a été fait une seconde eu qaatro Tolomes, comprenant les Sûmmaires que Fourier écrivit un an après la publication du Traité. Dans l'édition nouvelle, on a rétabli le titre que l'auteur avait d'abord destiné à son oavra<jc , Théorie de l'Unité univertelle . et qu'il avait remplacé par un antre moins compréiicnsif et moins exact, pour ne pas effaroucher l'opinion prévenue contre les systèmes généraux. liCs quatre volumes de la Théorie de l'Unité universelle forment les 2«, 3«, 4« et 5* lomcs des œuvre» complètes de Fourier, publiées par l'École sociétaire. Le 1«' tome se compos» i9 la Théorie de* quatre wwwtemtMi.
74 PREMIËRË PARTIE.
fait sur le modèle de l'âme humaine, assigne Tordre de distribution des mondes avec la même assurance que s'il assistait aux conseils de Dieu même ; c'est là qu'appliquant partout sa loi de la série, il établit le lien des destinées de tous les êtres, parcourt l'échelle entière d« la création» franchissant quelquefois d'un bond FintervaUe qui sépare les deux extrêmes, l'infiniment grand et Finfininient petit, ne perdant jamais de vue d'ailleurs ni l'un ni l'autre dans ses spéculations, soit les plus grandioses, soit les plus mesquines et les plus triviales en apparence. Au milieu de ces courses audacieuses à travers Tespace, où l'on ne saurait le suivre sans éprouver le vertige, il n'oublie pas le but prochain et immédiat de son œuvre, I'Assogiation. Ne croyez pas que , pour faire sentir les énormes avantages qu'aurait l'état sociétaire sur l'état actuel de morcellement agricole et domestique, il craindra de descendre dans tous les détails des travaux de culture et de ménage. Puis, lorsque, par un parallèle frappant dm résultats de ces deux modes d'exercice de l'industrie, il vous aura bien convaincu de l'incomparable supériorité du mode sociétaire, il vous en révélera tout à coup la propriété la plus merveilleuse, V Attraction industrielle, la propriété de répandre tant de charmes sur les travaux, que chacun y soit entraîné par plaisir, par passion. Et ce n'est pas ici, prenez-y garde, un simple accessoire à la question principale, ou le rêve d'un auteur épris de son système et ne se faisant pas scrupule de lui attribuer une perfection de plus : l'Attraction industrielle ! c'est la condition vitale de l'Association, aussi bien que la condition de la liberté. La liberté ne sera qu'un vain mot pour les masses, tant qne les travaux auxquels elles sont vouées n'exciteront que répugnance et ne seront exercés que par crainte de la faim ou d'un châtiment corporel. Quant aux moyens de donner ce puissant attrait à la plupart des travaux utiles et de le compenser dans le petit nombre de ceux qui n'en sont pas
VIE DE POURIEH 75
susceptibles, îl suffit d'avoir la la partie dn Trailé de tAsiœiation où Fourier les développe en regard des penchants qui leur correspondent et qui se font remarquer chez tous les hommes, pour rester convaincu qu'ils existent réelle-; ment , et que leur mise en œuvre serait le signal du ralliement volontaire et passionné de toutes les populations humaines, et, dans THumanité, de tous les âges, de tous les sexes, de toutes les classes, à l'industrie productive.
Augmenter la production, autrement la richesse, voilà le premier pas vers toute amélioration sociale. Aussi est-ce le premier résultat que Fourier signale de l'application de sa Théorie, x La découverte que je publie, •-- c|it-il dans sa » dédicace aux nations endettées, — est la seule qui satis- » fasse le vœu le plus général , celui de la richesse. Elle » aura pour partisans tous ceux qui préfèrent trois ducats » à un ducat. La théorie d'Association agricole enseigne le » moyen d'obtenir en valeur réeue un revenu de 3,000 fr. 9 de tel domaine qui ne rend que 1,000 fr. dans l'état ac- » tuel ou état de culture morcelée, insociétaire, qu'on voit » régner dans nos campagnes. »
Sur ce simple aperçu, j'entends déjà se récrier tous nos sycophantes spirttualistes, gens qu'on voit cependant si Apres à la curée des places et des honneurs qui rapportent : a Fourier, diront-ils, — s'ils osent enfin nommer cet homme qui a été mille fois plus loin qu'eux et leurs maîtres dans l'investigation de tout ce qui touche aux destinées humaines, — Fourier matérialise la société; il voudrait, comme Gircé, changer les hommes en pourceaux! n
Eh ! non, messieurs les champions du devoir pénible ei des privations (pourvu qu'elles ne vous atteignent pas ) Fourier ne commence par assurer les besoins du corps qu'afin de mieux préparer et garantir le libre essor de toutes les facultés de l'âme ; il enlève de dessus l'âme humaine un poids qui l'étouffé, qui la resserre, qui la fait petite au point de n*y laisser de place qu'à l'égoîsme. On
voit qu^il ne s^agit pas simplement pour lui de cette âmeinlelUct, âme neutre qui se perd volontiers dans les nébuleuses rêveries d^ vm farniente perpétuel, — mais plutôt de cette kmQ-^sir^t âme essentiellement active, foyer de nos affections, mobile de tous nos actes, qui n^a pas été seulement jugée digne d'une analyse méthodique de la part des psychologues et des métaphysiciens, et dont la connaissance était pourtant la clef du système de Funivers,
C'est, en effet, sur Télude des tendances de Fâme humaine ou de l'attraction passionnelle que Fourîer base toutes ses spéculations, celles relatives à un autre ordre social y comme celles qui ont trait aux faits cosmogoniques, ei qui sont moins explicitement admises par beaucoup de ses partisans. Il existe sans doute une grande différence entre les unes et les autres, sinon quant à leur degré de certitude, du moins quant aux preuves qu'il en a données, et lui-même était le premier à établir cette différence. Aussi a-t-il soin d'avertir, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, qu'il n'a mentionné les résultats CQsmogonîques et analogiques auxquels il a été conduit par sa méthode qu afin de prendre date en sa qualité d'inventeur. Du reste, il ne demande à personne d'y croire ; il consent à ce qu*on 'regarde, si l'on veut, toute cette partie de ses écrits comme purement chimérique, pourvu qu'on n'en tire pas d'inductions (car elles seraient tout à fait mal fondées) contre la partie qui est positive et accompagnée de preuves que chacun peut vérifier, soit dans la société, soit sur lui-même. — Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette seconde partie sert seule de base aux calculs sociétaires, et constitue par conséquent tout le côté pratique du système.
Lorsque Fourier pose à la Science sociale , pour premier but la RICHESSE, il est conduit là par l'étude des tendances de l'homme. La première de toutes le porte à désirer. la richesse, ou , pour employer le langage de Fourier, le loxe : luxe interne, qui correspond à la santé ; luxe externe, à
VÏE DE FOmiER. 77
la richesse. Cette tendance elle-niénie est la résultante des cinq passions sensitives, commeia tendance aux groupes, ou à former des liens affectueux, résulte des quatre ^siùns affectives ^ (amitié, ambition, amour, familisme), comme la tendance aux séries de groupes procède des trois passions distributives , ou besoins de variété, d'émulation, d'enthousiasme. Enfin , pour résultante totale de toutes ces tendances partielles , nous aurions Funitéisme ou tendance à lUnité, à Tharmonie. — Mais je m'arrête ; car je ne me suis engagé dans cet aperçu de Fanalyse passionnelle donnée par Fourier qu'afin de montrer comment, lors même qu'il ne paraît s'occuper que de la partie toute matérielle de son sujet, il est toujours guide par des vues générales qui se rattachent par un lien non interrompu à tout ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans l'homme, les affections, le sentiment de l'Unité ou sentiment reli* gieux.
Ce qu'on ne saurait trop admirer dans Fourier, c'est la féconde puissance de synthèse et d'analyse qu'il déploie dans toutes les questions avec une si indomptable logique. Si nous voulions en citer un exemple, nous renverrions à la notice ^ où il démontre « l'excellence de l'Attraction » passionnelle, sa propriété d'interprétation divine perma- » nente, et la nécessité de la prendre pour guide dans tout » mécanisme social où l'on veut suivre les voies' de Dieu, » arriver à la pratique de la justice et de la vérité, et à » l'unité sociale. » C'est là qu'on trouve lé tableau des garanties que l'Attraction établit entre Dieu et l'homme; celui des attributs de Dieu , qui sont :
« Distribution intégrale du mouvement ; » Économie de ressorts ;
. ^ Les qaatre Affectives sont aussi dîtes Passions cardintdgê» parce qu'elles sont les véritables éléments de la sociabilité. (Voyec la 2<' partie de l'ouvrage.) * Ttnité de l'Association ou Théorie de l'Unité universelle, tom. I pag. 183 etsoiv. de la 1*« édition ; tom II , pag. 239 de la 2«.
78 PRRIItBIlE PARTIE.
» Justice distributîve ;
a Universalité de providence ;
9 Unité de système; »
attributs desquels Fourier déduit^ par rapport & Tordre cial, des conséquences si remarquables.
S'agit-il de tracer le cours du mouvement social et d*en caractériser les diverses périodes ? Quoi de plus fra|»pimt que ces quatre phases admises par Fourier, qui embrassent toute la carrière sociale de T Humanité et qui correspondent aux quatre âges successifs de sa vie générale ? La première de ces grandes phases, qui correspond à Tenfanoe du genre humain et dans laquelle nous sommes encore, comprend, outre la société primitive (EdénUme, période 1, que nous laissons hors ligne), les cinq périodes limbiques. Sauvagerie, Patriatchat, Barbarie, Civilisation, Garan* tisme. Ces sociétés ont toutes un caractère commun, le ménage familial, et, pendant leur durée, le mal domine sons les formes suivantes : Indigence, fourberie, oppression, guerre, etc. A la première phase du mouvement social appartiennent encore les deux premiers degrés de VAàscdation ou Ordre sociétaire, périodes 7 et 8. Mais le mal, qui avait déjà beaucoup diminué sous la 6* période ou Garantisme , a presque entièrement disparu , du moment qu*on est entré dans les combinaisons du régime sociétaire, qui rendent le travail attrayant et développent chaque individu suivant sa naturel Dissipant les ténèbres des temps d'infortune, Taube du bonheur a lui désormais pour rhumanité. ( Voir la 2« partie de cet écrit , ExposUùm de la Théorie).
Remarquons , à propos de ces catégories qui n^ont rien d'arbitraire et dont chacune a ses caractères propres et parfaitement distincts , que Fourier est le premier qui se soit avisé de faire un classement régulier des diverses formes sociales. Pourtant ce n'est qu'au moyen d*un tel classement qu'il est possible de les comoarer entre eHes cl
VIE DE FOIIRJER. 79
d'apprécier leurs tendances respectives. Fourier a donné un sens précis et vraiment scientifique à des mois qui, avant ses travaux, avant sa lumineuse analyse, n'avaient qu'one signification vague, équivoque, obscure, cause incessante de confusion, de malentendus et de méprises déplorables, qui ne contribuaient pas peu à perpétuer Taveuglem^nt sur toutes les questions relatives au mouvement social. Tels sont les mots Barbarie, Civilisati^, que Fourier seul a définis rigoureusement.
L'auteur du Traité de C Association n'étonne pas moins par la profondeur et Toriginalité de sa critique, lorsque, scmtant en 'particulier l'organisation de notre société actuelle, il en fait ressortir les vices, les contradictions, les absurdités palpables, sources de tant de misères, d'amertumes et de duperies pour les hommes. Qu'on lise à cet égard l'acte d'accusation qu'il a dressé contre les méfaits et les crimes du commerce, les pages où il a tracé le tableau des disgrâce^ des industrieux, celles où il f^it le dénombrement des improductifs, le curieux passage dans lequel il signale les conflits de l'éducation civilisée et le singulier résultat définitif des quatre genres d'enseignements contradictoires qu'elle présente : ce sont là des peintures que -ni Ju vénal , ni Molière ne désavoueraient
Suivons-nous enfin l'auteur dans la partie organique de son ouvrage^ où il dépeint les institutions et les mceurs des périodes sociales régies par le principe d'Association ou périodes harmoniques? Ici les merveilles de l'ordre sériaire , les pompes de l'Harmonie nous attendent. Fou- , rier, cet autre Colomb, nous entraîne vers les brillants^ -rivages qu*a découverts son génie ; nous marchons sur ses' pas de surprise en surprise dans un monde tout féerique,^ .qui n'^st pourtant, comme il le prouve, que la destinée ^ véritable de l'homme !
, Ces indications sont bien insuffisantes , sans doute , pour iù^ pressentir toute la portée de l'ouvrage capital de Fou-
rier ; je dois m*y borner néanmoins, afin de réprendre ie récit de sa viç, objet spécial de cette première partie de mon travail.
L'impression du Traité de VAssociation domestiqwB" agricole avait pris les six derniers mois de 1 821 et lésinât ou neuf premiers de 1822. En novembre de la secondiorde ces deux an^es^ Fourier se rendit à Paris avec une partie deFédition de son livre, afln d'en activer la vente et de se tenir à la disposition des personnes qui pourraient avoir rintention de faire Tessai de sa théorie d'Association industrielle. Hélas ! à cet égard il devait longtemps encore attendre, et toujours vainement!
L'ouvrage ne se vendait pas ; les journaux n'en voulurent seulement pas faire mention. Pour suppléer à leur silefice, qu'il attribuait à Finfluence de la cabale philosophique, Fourier publia en 1823, mais sans plus de succès, un Sommaire de son grand Traité *.
Dans cet écrit, il s'attachait d'abord à convaincre les différentes classes de l'immense intérêt qu'avait cbacime d^ellcs à l'expérimentation de la Théorie sociétaire, dont il présentait çk et là quelques aperçus saillants, ceux qui lui semblaient les plus propres à faire impression sur les esprits. Il signalait ensuite les aberrations de la critique <irhiiraire, la nécessité de lui donner un contrepoids, d'établir contre elle une institution de garantie dans l'intérêt du public comme dans celui des auteurs. Tels seraient un tribunal d'appel qui entendrait l'auteur jugé concurremment avec ses critiques; un jury d'examen des découvertes, qui aurait pour règle « qu'en matière d'invention touchant
^ Sommaire et annonce du Traité de V Association domesUque-agrievle^''^ Attraction industrielle. Brochure ia-8<*, de très-grande jastificatiôn; I20p<g^ compactes. — Chez Bossange , rac Richelico, 60; 1823. Le Sommaire eii\^i' même précède de huit autres pages intitulées : Arcfument du Sommaire; efToo* rier y ajouta encore un Avertissement aux propriétaires et capUaiietes, comprenant huit nouvelles pages ,
^W^fTfinéb mtérêls de l'état; il faut juger le fond avant la fortfiêf' Car f fftîi observer' Fou rier, un inventeur peut ne s^exprimer qu*en patois , ne savoir pas distribuer an traité, et pourtant avoir fait une précieuse découverte. » Ceci Krait trait aux railleries dont l'avaient criblé quelques beaux esprits de la presse parisienne, à propos de son style et de sa méthode. Il s'en faut, d'ailleurs, que tout ce méchant persiflage ébranlât le moins du nït>nde la confiance de Fourîer ^.
Il était à l'épreuve des contre-temps, dès mécomptes et de la détraction.
, <i Laissez faire, » — écrit Fourier (10 juillet 1823) — a laissez faire les petits esprits qui ne veulent pas compren* V Are.' Soyez moins impatient. N'ekigcz pas qu'on batte » Tenaerni avant d'être entré en campagne... »
. a Vous dites, » répond -il une autre fois à Muiron, — il qae M. de D * * * dit quil y a un peu de fêlure dans n cette tête. C'est le refrain de tous ceux qui ne sont pas de « force à élever une objection recevable. Cinquante millions n 4' Européens prétendaient que Colomb avait la tête fêlée. « Cette rose est vieille comme les rues. Il faut réfuter une » théorie, et non pas ravaler l'auteur. r>
' Paroles à la fois pleines de bon sens et empreintes de tout« l'autorité du génie. A ce langage si ferme et si calme, comme on reconnaît l'homme sûr de lui-même, le grand homme cuirassé contre les sots jugements de la médiocrité aveugle !
1 .Qu'on ,68 juge plolAt p«r (;e commencement de la Note 1 du Sommaire :
1 Uétemfffycost des bouquint. — Dès la fondation de l'état sociétaire , lei oavragci philosophiques les pins notables seront réimprimés à plusieurs millions d'exemplaires : ces écrits , qooi({ue perdas sous le rapport dogmatique , seront doublement en crédit, à titre de classiques littéraires, monuments plaisants de Vesprit faamaia, eacographies êocials. On en signalera, pour l'instruction des eAUnta et de* pères, tous les coulre-seas de détaÛ et d'ensemble, comme je l'ai ffàl for le* 4flvx articles tirés do TélvWaqué (II, 553) , et de V Homme des champs (l^K 6Jl7)f On- (es -réimprimera en y mettant une cmtre-glose ou analyse dea ^otre-sens, qui scr^ an moins égale en étendue k l'ouvrage.... "
82 PREJinÈRE PARUE.
Fourier avait frappé à toutes les portes a^ d*atfifi!r Fattention sur sa découverte. Il avait envoyé le Traité de l'AêSOciation à certaines notabîKlés qn^il croyait susceptf* blés d*y prendre intérêt, telles que les Cbaptal,' Ldrochéfoucault, de Laplace, etc. ; 11 avait distribué un assez grand nombre de Sommaires, Mais la plupart des personnages auxquels il fit remettre sa brochure ne daignèrent même pas en prendre connaissance. Les plus polis s'excusèrent^ comme fît Benjamin Constant, sur leurs occupations multipliées.
En somme, Fauteur de la Théorie sociétaire n'obtint guère de succès de ses démarches. « Vous vous trompe^^ » écrivait-il à ce sujet le 25 août 1824, n en pensant qnll n soit si facile à Paris de se faire des partisans. C*est au » contraire une ville où Ton n*a d'opinion que celle des » journaux. Il faudrait, pour avoir des partisans à Paris , » que je fusse engagé en Angleterre. »
Fourier comptait beaucoup alors sur FAngleteTre pour la réalisation de sa Théorie. Nulle autre puissance ne lui paraissait avoir un intérêt aussi pressant à la transformation sociale. Il eut un moment Tespoir d'avoir trouvé dans un riche Anglais, propriétaire en Touraîne, le Candidat qu'il cherchait pour la fondation du Phalanstère. Cette illusion, car c'en était une, s'évanouit bientôt, comme devaient s'évanouir successivement toutes les illusions du même genre dont l'inventeur se berça jusqu'à son dernier jour.
A cette époque Fourier se trouva en rapport avec quelques gens de lettres, parmi lesquels nous citerons Af. Ch. Nodier, son compatriote, M. Aimé Martin, l'un des rédacteurs du Journal des Débats, M. Julien (de Paris], alors directeur de la Revue Encyclopédiqtie, Mais la bîenveil-* lance de ces messieurs pour l'auteur de la Théorie de FUnité universelle n'alla pas jusqa'à faire admettre des comptes-rendus sérieux de son livre dans les divers jopr* naux où chacun d'eux avait de l'influence, Ses relation^
«96€ M. Julien ne lui évitèrent même pas d*étre assez . maltraité dans la Revue Encyclopédique, par un cerlain M. Ferry, qui n'avait rien compris à la Théorie qu'il prétendait juger. Fourier répondit; mais comme on refusait d'insérer sa réponse , il s'avisa d'un stratagème pour la faire accueillir.
Il allait chez une dame anglaise, madame Whecler , et là il rencontrait quelques autres personnes de la même nation ^ De ce nombre était un olBcier , M. Smith, qui était devenu , ainsi que la maîtresse de la maison elle- .méme, partisan déclaré de la Doctrine phalanstérienne. Fourier, après avoir fait sa réponse aux critiques dont il se plaignait, la fit traduire en anglais par le capitaine Smith, aGn de l'adresser ensuite à la Revue comme article venant d'Angleterre. Il était persuadé que de la sorte elle aurait beaucoup plus de chances d'être accueillie, et que la Revue pourrait bien la donner en lui faisant subir une nou- .veUe traduction de l'anglais en français. Nous ignorons quel fut le succès de cette ruse de guerre bien permise assurément
. Après des tentatives vainement réitérées auprès des distributeurs de la publicité; après avoir sans résultat fait des offres à M. Owen ^, qui tentait alors de réaliser TAsso-
' La dame anglaiso dont il est ici question, et dans la compagnie de laquelle Fourier paraissait se plaire , était venue habiter Paris avec sa fille , jeune personne de seize à dix-huit ans, qu'elle eut la douleur de perdre on 1826. Four cotuefer oetto malheureuse mère , Fourier écrivit , sur l'état des défunts dans l'autre vie, une Note do quelques pages, où il n'hésite pas À déterminer, relativement à cet état, des choses qu'ont laissées jusqu'ici dans un vague À peu prés tomplet toutes les religions et toutes les philosophies.
* An sujet do sa déuiarche vis-à-vis de M. Owen , voici comment Fourier s'exprime dans une lettre à Muirou , à la date du 8 avril 182i :
4 D'après l'annonce du Bulletin (journal de M. Férussac, voir plus loin) , j'ai adressé deux exemplaires à M. Owen , en l'avertissant de la prochaine publication de l'Abrégé , et lui disant que , s'il peut fonder une compagnie pour l'essai 'de l'Assoeiation , je lui offre de servir aux appointements du dernier oommis de son établissement »
Owen ne comprit pos la valeur de la Théorie de Foorirr, et se contenta de \é\ faire écrire une lettre de remerclmenfs élogieox par son secrétaire.
w J'ai reçu, — écrit Fourier le 25 aoikt 1824, — uue longue lettre de
84 PREIffèRE PARTIE.
ciation , mais sans posséder aucune des données (faéoriqiies nécessaires; aprèîs avoir tout au«si .inutilement oheDcké*âi intéresser le gonTemement eh faveur d^un essai à^sm. thode appliquée à Fécoilomie agricole et domestique fJ rier, dont ni le couragef; ni la confiance dans sa-TUnrâ n'étaient ébranlés, mais dont le séjour à Paris, a^ût épuisé les ressources , se vit dans la nécessité de quitter la capitale. Cette nécessité devenait d'autant pkls impérieuse que i par suite' du système d'épurations administratives appliqué par les ultras de cette -époque » son asnà^ M, Jast Muiron, venait de perdre Tetaploi de chef de dbisîan qo^ii occupait à la préfecture du I>f»ubs. Au mois de-mars ISâo^ Fourier retourna h Lyon; eft 'A se plaça comme caissier dans une maison de cèmmeroe de oette ville.
L'homme qui avait- écrit la* Théorie des quatre mauve*ments et le Traité de t Association venait -reprendns an chétif emploi de commis à 1,200 francs d'appoimenietits!
Quelque disproportion qui ait existé pendant teoteisa vie entre la pensée de Fourier et les occupations volgaines auxquelles il resta constamment asservi, on ne voit -pas qu'il ait jamais élevé une plainte à cet égard. Aucune. idée de ce genre ne se mêle aux reproches qu'il n'épargne pas d'ailleurs à la génération contemporaine, pour avoir négligé l'examen et l'épreuve de la découverte qui allait ouvrir enfin à l'humanité les voies du bonheur social. L'apôtre die l'Attraction fut, pour son compte, un modèle de résignation, et de stoïcisme.
M. Skeira, s?crét«ire de M.^OnrcD. Il lono beaucoup mon onvrago, *t nai'*«|K
prend que XI. Gnon xa. fonder un nouvel établissement a Motberwell, en
Kco?se , près Hamilton. Si j'étais engagé là , comme je le lui demanderai , j«
pourrais au printemps prochain faire le coup de partie. » La nonvelte proposition de Fourier n'eut point de résultat Tne ou deux années plus tard, il vit M. Skene à Lyon, et put s'assurer qa'O-
wen et sps partisans avaient les vues les plus erronées sur l'Association.
Il ne faut pas s'étonner si Fourier a vivement protesté, dans ses, derniers oa*
vrac^es, contre toute assimilation do sa Théorie à des doctrines qui prorlnmaîOUt
la nécessité d'abolir la religion , la famille et la propriété.
VIE DE PCftlMOER. 85
fin l'Sâd, maigre la publication du grand Traité qui dtlait déjà de trois anDée», la connaissance de la Théori d^BGciatton était à peine sortie d'un petit cercle de personnes dont iiist Mttiron était le centre; Au nombre de ces personnes acquises dès lors à la Doctrine phalanstérienne, était madame Clarisse Vigoureux, qui devait plus tard sernir, etide sa fortune et de sa plume, la cause qu'une des pvenDëres «Ue . avait embrassée. Dès la même époque , ML Vvt'or Considérant, à. peine sorti du collège, préludait auK» efforts ^qu' il a si briilamoaent et si énergiquemeut soutenus depuis pour la propagatioti de la Théorie sociétaire. Quelques autres hommes, des plus honorables, avaient «QKÎ dès le i^rtocîpe porté iniérél aux travaux de Fourier, et facilité par leur crédit les publications qui furent faites de 1822 à 1824, pour introduire dans le monde la conception pthahtnstérienne S
Dans cette dernière année avait paru un livre de Just Ifuiron ^ Aperçus sur les procédés industriels ^. Le disciple , éotntant .soigneusement tout ce qui effarouchait les esprits dans les ouvrages du maître, présentait sous une forme des plue modestes le fond des vues de celui-ci sur L'état soeial, indiquait les moyens de transition d'une application HQiÉiédiate , et développait, à propos d'une question mise ad concours par la société d'agriculture de Besançon, le fdan d':un Comptoir communal, institution se rapportant à la période sociale désignée sous le nom de Garantisme dans la Théorie de Fourier (3).
L'écrit de Muiron fut l'objet d'un rapport fait à l'Acadé* >uie de Besancon par M. Gcnisset , dans la séance du
* Oa doit encoro citer M Gabet (de Dijon) , M. Godin , juge do paix à Cbampagnolc (Jura) , qai avaient aassi dès lors témoigué de leur adhéflioii aux voei do la Théorie Rociétairo.
Quand l' homme do ]|énie , isolé , voit se dresser contre lui font son siècle, il fant tenir compte de leur discernement et de leur courage à tous ceux qui se nJlient dès le principe à la bannière de vérité qu'il, élève, et qui saluent les prenùers de leur hommage une grande découverte méconnue.
2 Le l» édition étant épuiséo, il en a été fait nue 2« en 1840.
85 PREMiÈtE PARUE.
25 août 1825. Ce rapport est Fun des plu» remarqaableft qui soient sortis de la* plume élégante. de T ancien seerér taire perpétuel de T Académie bisontine. Jetant à cette oçca^ sion un coup d^œil sur Tensemble de la docUine de Fourier^ M. Genisset se bornait à élever quelques doutes du poiirt de vue religieux; pour le reste, « il se rangeait, volontiers* disait-il, dans la classé des expectants, dont M. Foarier lui-même a loué Fimparlialité et la bonne foi. »
M. Genisset rappelait aussi Fopinion exprimée par le baron de Férussac » qui , rendant compte du Traité de ¥A^ sociation dans son Bulletin universel des sciences et 4e rindustrie ( février 1824 ) , prédisait u qu'à moins d*uae n marche rétrograde dans la Civilisation , si le dévdoppe- » ment de Fesprit humain et de la population n^était point » arrêté , la force des choses conduirait à Fappjication de n Fidée de M. Fourier, moyennant de certaines modiGca- » tiens dans les détails. »
Fourier se montra assez satisfait de Fartide du Bulletm universel, duquel sont tirées ces quelques lignes, a U n^y a, » écrivait-il à Muiron le 12 mars, « aucune malveîtlance. L'auteur de F article parle réellement du lond ; mais il ne désigne pas explicitement le procédé., et s'y trompe si bien , qu'il croit FAssociation plus praticable en Aogleterre. C'est une erreur, puisque la France, à Paris et à Tours, a un mois de culture en sus de Londres, deux mois en sus d'Edimbourg. — Mais ces messieurs ne voient pas qu'il y a deux problèmes à résoudre : associer les intérêts et les passions, et qu'il faut faire travailler par Attraction, ce qui est bien plus aisé en pays chaud cultivant sept mois sur douze. »
Cependant, Feffct produit sur Fopinion par le Traité ck r Association domestique -agricole n'étant pas tel à beaucoup près que l'eussent désiré ceux qui avaient à cœur une applicaticn des vues sociétaires de Fourier, on l'engagea à
VIE DE POURIER. - 8T
paiMer de nouveau ses idées dans un résumé dégagé de toute la partie cfii inspirait des préventions et de toutes les fermes qui repoussaient la plupart des lecteurs par leur étnfngeté. Ce projet Toccupaît déjà dès Fépoque (12 mars 1§24) de la lettre dont nous venons de citer un passage. Mais les nécessités de Texistence en retardaient Texécution, coonnè on le voit, par ce que Fourier disait encore dans cette même lettre : « Il (M, Gréa) voudrait un petit volume borné à la Théorie pure et simple. C'est bien ce que je ferai, mais avec le temps, car il faut songer à mon établis* sèment de courtage que je compte commencer avec le printmnps , Tautre sonaine ^. Alors je ne pourrai travailler que deux heures au plus chaque jour à cet Abrégé, n
M. Gréa, dont il est ici parlé, et qui avait donné son appui pour la publication de 1822, était surtout d'avis qu'il en fallait tenter une nouvelle plus appropriée à l'état des esprits et aux habitudes intellectuelles du grand nombre. Il était tout prêt à fournir les avances nécessaires , pourvu que le manuscrit lui fût montré avant l'impression; il insista dans ce but pour que Fourier vint passer auprès de lui, à sa campagne, distante de quelques lieues de Lonsle-Saulnier, le temps nécessaire à la composition de son ouvrage. Fourier s'y rendit en effet ^. Mais la condition
' Gefto entreprise n*eat point de raccès. Fonrier t'en occupa pendant quel- .qnea mois ; mais il avait \u , dès la fln dn premier, qa'À Paris le coarta<je rendrait moins qu'à Lyon , et lui coûterait plas do peine. « On est écrase, ■ mau- ■dait>il , a par les coartiers à portefeuille. » Et puis il ne connaissait personne parmi les capitalistes dont l'appui lui eût été nécessaire.
Aussi Fourier eut*il bientôt renonce k sa tentative , comme nous Tapprend le passage anivant de sa eorrespondance avec Muiron (I*' août 18^4).
« Si je n'ai pas écrit k M. Moargeon (à qui il devait l'impression du Sommaire), c'est qne je n'avais rien de satisfaisant k lui dire. Je comptais que les béuéGces du courtage iraient croissant; mais c'est une industrie qui s'arrête k moitié chemin . et ne peut pas aller an delà , si on n'a pas voiture et portefeuille. Aussi prends-je des mesures pour en changer dès le mois de septembre et faire mieux.
* Ce ne fut ni sans difficultés , ni dès le premier moment que la proposition loi en ont été faite , qn'on amena Fourier k accepter l'hospitalité qui lui étai^ pHerte à Botalier. On eut k vaincre de sa part des scrupules oleins de délice-
demandée par M. .Gré^, relttUvemeot à k coiiiiii«nicafioii préalable du manuscrit, ne fut pj)int remplie. Pur cette exigence, on voulait s* assurer que Fourier, dans la- noa^ velle publication, se bornerait à traiter uniquement de TAssociation et des moyens de la réaliser.' On redouf acit , dans son intérêt même et dans riniérét de la cause soèié* taire, sa tendance à amalgamer aux données positives de sa Théorie d'organisation industrielle des aperças sui^ la cosmogonie et Tanalogie : aperçus magnifiques et ^raii« dioses sans doute, qu'aucune des données de la science moderne ne contredit, loin de là, mais qui, itaiit dénués de preuves positives,. effarouchent certains esprits sévères et sont pour les gens frivoles un sujet fécond de plaîsan ferles. Ajoutons que les hypocrites se font de cette patfîe'
tflsae. IL voulut se bieo «trarer d'ftbord qae to préience ne êenit nttt canae de gêne oa de contrarùétë poor penonne dans h maison. Il éenwt k ce sojet , Iv 13 février 18.25:
' « La proposition que vens me faitea de passer trois mois à Rotalier pour y m-Ilre ffu net cet ouvrage. me conviendrait à merveille, si je d'étais arrêté par divers obstacles et considérations.
r> D'abOrd M. G. a une jeune femme ; il est douteux si cette r^eption d*an étranger conviendrait à madame eomme À monsieur. Je suis, il est vrAî, le pli^ commode des locataires , coulent partout , comme les apôtres , surtout qnand il s'Agit de rënder dans un joli séjour » comme le village de Rotalier.
» D'autre part, j'ai fait compte de partir an l" mars {il s'agirait de qaîtier Paris pour retourner à Lyon ) et M. G. ne serait à Botalier qu'an 1^'' mai , car qui dit bille saison dit P** mai; il aurait donc fallu que je pusse attendre an 1^' mai. Mes comptes pécuniaires ne sont pas rangés de cette manière , et cela me ferait une différence de deux mois, 240 fr.
» Ces considérations m' obligent à renoncer à une partie de campagne qui tu 'aurait convenu à merveille sous fous les rapports. »
Une autre fois Fonrier allègue telle on tdle circonstance de famille « qui ^lourrait rendre un hôte, sinon importun, du moins très^supcrfla. »
Knfin la nécessité de. conserver l'emploi qui le faisait vivre est un motif qn*Sl' op pose également aux instances de ses amis.
Dans une lettre du 7 août 1825, après avoir mentionné une éventualité fixtfir a trois mois , il ajoutait :
0 En attendant , je ne puis pas me rendre à votre invitation d'aller à Rota- ' lier, parce que , si je quittais la place que j'occupe ici , dix auti;es se prélrent«raient pour la remplir, aux conditions de tenir la correspondance anglaise Ài( Mpagnole dont la maison a besoin ». ^'" '
Comme Muiron le pressait toujours, dans 1 intérêt do prompt adièvemetit d^ . l'Abrégé, Fourier réplique le 17 août : . '^'''
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ies éofita àe Fonrier «ne arme' redoutable contre les ef- IqeIs ({ifi ont pour objet la propagation et la réalisation de sa Théorie^
G'e^t icii'occasMHi de le dire, il est à regretter, du moins sous le rapport des facilitée d^tine réalisation prochaine, iatérét prédominant- de la cause, ilest à regretter que les amis et les partisans les plus dévoués de Fourier niaient jamais eu »Br lui d^inflaence, et qu^its n*aiént pu modifier en irien ses déterminations quant aux parties de son système qu'il conireaait d'exposer au public. L'habitude le se voir méconnu et traité injustement, Topinion défavc* rable qu'il s'était systématiquement laite du caractère des Civilisés et qu'il généralisait de la manière la plus absotbie, avaient jeté cet h<Mnme extraordinaire dans une
« Vous croyex que les boréaux de commerce sont comme ceax d'administra- ^^çp , aà Fou proiîd des congés à terme. Ici je icraisjltien libre de m'absenler; mais je vous ai fait observer qu'il faut mettre quelqu'un à ma place, et que c'est la quitter. On me l'a donnée parce que je me sois trouvé i Lyon an momejjlit où \fi caissier quittait pour «établir fabricant. Ainsi la caisse n'a pas chdmé un instant. Vous ne voyez aucun rapport entre la caisse et la correspondance étrang[ère ; il y a on rapport très-palpable : c'est qu'un homme pourra tenir en même temps la caisse et la correspondance étrangère , et leur épargner on comnus.... Bref, si je vais passer trois mois ailleurs, ce sera quitter ma place, et je sais bien en état d'en joger, connaissant le terrain.
» U reste donc lo cas eu je ponrrais m'accommoder pour revenir dans trois mois prendre un autre emploi au magasin. Tout cela dépend de circonstances qu'on ne maîtrise pas à volonté et qn il serait trop long d'expliquer. Au reste, vous êtes dans l'exrcnr si voos eroyes que , dans nne maison de commerce , le chef soit le seul maître. Vous ignores en outre qu'on se décrédite, on se ridiculise dans une maison de commerce, si on a l'air de travailler à faire un livre. »
Quelles réflexions fait naîtra ce dernier passage! Le créateur de la Science soeiale, le révélateur des destinées heureuses de l'Humanité, réduit, pour ne pas compromettre son gagn«>p«iin, à se cacher en quelque sorte do sa grande et su» blime tâche !
Citons encore de cette dernière lettre on alinéa qni est tont à fait caractérisa tique :
* Je ne doute pas de l'agrément qne j'aorais à Rotalier, indépendamment do l'tv^age d'y trouver des hôtes d'une sociélé très-intéressante. D'ailleurs, je suis l'homme le plus accommodant, et loin d'avoir besoin d'un ch&tean comme Rotaliex, je m'habitnerais dans nne bicoque de paysan. Ainsi , il est inutile de me vanter les agréments dont je jouirais là-bas , car ponr nie livrer à mon occupatioq Javorite ,- tout local me deviendrait agréable. An reste , si je puis aller eu iora , je ne sanrai cela qii'aa 1"*' septembre , maif cela n'est point certain. « .
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défiance excessive qu^ii ne dépouillait entièremeut à Véfr, gard de pQrsonne. Dé là certaines lacunes qu'il déclar§4^ lui-même avoir à dessein laissées dans ses ouvrages. De là peut-être aussi son éloignement pour communiquer à ceux mêmes dont le concours lui était indispensable les travaux qull était convenu avec eux de préparer pour Tinapression.
Dans la circonstance dont il s'agit, Fourier ne montra que les têtes de chapitres de son futur ouvrage, et après six semaines environ passées à Rotalier, chez M. Gréa , il en partit malgré les amicales instances de ses hôtes, malgré le charme qu'avait pour lui ce lieu y Tun des plus beaux vignobles du Jura, et il rejoignit dès la Toussaint sa maison de commerce de Lyon , à laquelle il n'avait pas cessé, d'être attaché.
L'habitude des spéculations abstraites n'avait pas plus altéré chez Fourier la bonfé du cœur, la sympathie pour les maux d'autrui, qu'elle n'avait porté atteinte à certaine bonhomie naturelle qu'il conserva toujours.
Pendant qu'il était à Rotalier, une tante de madame Gréa fut victime d'un accident. Un soir que ces dames revenaient de Beaufort , la voiture dans laquelle elles se trouvaient avec deux autres de leurs parents versa par une imprudence du cocher : tout le monde éprouva des contusions plus ou moins fortes; mais la tante de madame Gréa, ma* dame Ponsard , eut en outre Tavant-bras cassé.
Dès qu'il sut ce qui venait d'arriver, Fourier accourut plein d'émotion et de sollicitude, donnant les marques du plus vif intérêt, et offrant ses services avec un empressement sans égal. Comme les domestiques étaient occupés dans la maison à préparer tout ce qui était nécessaire en pareille conjoncture, il voulut aller lui-même chercher le médecin qui demeurait à plus d'une lieue de là. Fourkri alors âgé de 54 ans, partit à pied, entre onze heures et minuit, revint bientôt amenant avec lui le médecin , etre^
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de se mettre au Ht avant qae tous les secours de Tart etusent été donnés à la dame blessée, et qa^on fût rassuré sar les suites de son accident. 0
Les affaires de ses patrons Tayant fait envoyer à Paris en janvier 1826, Fourier prit la résolution d'habiter dé sormais la capitale, de préférence à toute autre ville, parce qu'il se flattait d'y rencontrer plus aisément des hommes en position de faire un essai de sa Théorie. Il fut employé, toujours en qualité de commis chargé do la correspondance ou de la comptabilité, dans une maison de commerce américaine, établie temporairement en France ^
Pendant les années 1826 et 1827, Fourier employa la temps que lui laissaient ses fonctions à écrire l'Abrégé de sa Doctrine , qui parut deux ans plus tard sous le titre de iVottveau Monde indmtrieL
Certaines parties de cet ouvrage lui coûtèrent, à ce qu'il parait, beaucoup de travail.
it J'ai eu du malheur au sujet de ma Préface , » mandait-il à Muiron le 28 janvier 1827; u je l'ai refaite deux » fois sans en être satisfait. Enfin , je n'ai vu d'autre parti » à prendre que de l'écourter, la réduire & peu d'articles et » en conserver les matériaux, pour une 7' section confir- 9 mative de l'abrégé. Ces changements m'ont fait perdre 9 un temps infini, et nous avons eu , depuis deux mois, n assez d'ouvrage au magasin pour faire languir le mien. »
U quitta sa place & l'automne, ainsi que nous l'apprend une lettre du 16 octobre de la même année 1827, où il dit :
tt Comme c'est aujourd'hui que je termine mon travail rdana la maison Curtis, j'espère que dès demain l'autre * ouvrage marchera rapidement, et qu'à la fin du mois n je serai à peu près à la moitié du tout »
' Le comptoir d'entrepôt de MM. Gurtif et Lamb , de New- York , situe rue dbMail, n«29.
Fourier avait aussi, dans cet intervalle de temps, terminé son Mémoire sur Tembellissement de la ville de Besançon, œuvre d'amusette, disait-il, qu'il n*avait entreprise qu'à titre d*utile diversion à ses autres travaux. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une des choses les moins cnrieases qu'on ait à citer de la part de Fonder, que la manière dont il exécuta ce projet, sans avoir de plan exact sons les yeux et presque entièrement de souvenir. 11 avait tellement présentes à l'esprit la disposition des lieux , les distances et les autres données nécessaires pour son travail, qu'il se bornait à prier de temps en temps son ami Muiron de vérifier les indications dont il n'était pas bien sûr.
Vers la fin de 1827, il fut question de tenter par son intermédiaire le placement en détail à Paris de quelqves vins de Franche-Comté. « C'est une spéculation digne d'atten- » tion que ce genre de commerce, » écrivait Fourier en es*ponse aux demandes de renseignements qui lui étûent adressées, « parce que les tri potiers frelatent si horrible- » ment le vin, que celui qui le donnerait naturel ne saurait » manquer de se faire avec le temps un bon débouché. Je » vous aurais bien fait cet entrepôt à Paris, si j'y avais en « un établissement. »
Mais au milieu de ces petites commissiojis dont Fourier s'acquittait toujours avec la même ponctualité, avec la même entente des choses de détail que s'il n'avait eu au* cune grande préoccupation dans l'esprit, l'affaire capitale était la composition de l'Abrégé. Toute la correspondance de cette époque roule là-dessus.
Les amis de Fourier lui conseillaient d'adoucir les formes de son style, et l'engageaient à imiter tels et tels écrivains en crédit. Les réponses qu'il fait à ces observations sont trop caractéristiques pour que nous n'en citions pas quelques-unes.
«...Je. ne sais, n écrit-il, «ce que vous entendez par
Vm DE FOURIER. 93
» ces formes littéraires qui font la chance de vogue. Est-ce > fadoption de leurs idées* ?... Quant à leurs formes adu- « làtrices, je ne pourrais pas les revêtir. »
((Votre avis y sans doute, » dit-il dans une autre occaif>i^ a n'exprimera pas en toutes lettres qu'il faille en écri- 9 vant Hatter tout le monde; mais ce serait la conséquence V, du conseil que vous donnez d'interpréter favorablement n des méthodes reconnues vicieuses. On peut faire Taposjogie de toute erreur, mais cela convient à un avocat, » et non pas à un homme qui veut étahlir avec précision » un corps de doctrines neuf et vraiment différent de celles n du siècle. »
Quand bien même il n^y allait pas de ilntérêt positif de la vérité , le bon sens seul avertissait Fourier qu'il iie d^ va^ imiter personne. Voici encore un passage de sa correspondance fort explicite & cet égard :
'« L'anteur de la Physiologie du Goût traite en plaisan- 9 terie un sujet très-sérieux. Je ne le traite pas de même. y> Vous me conseillez d'adopter ses tours de phrase , ses » badinages agréables ; mais j'aurais mauvaise grâce à » 'prendre un caractère d'emprunt. La nature donne à cha- » eun le sien. Elle partage les talents , dit Botleau : le mien » est celui ê^ inventeur. »
Quelque entier qu'il fût dans sa manière de voir, Fouri^ n'était pas cependant sans faire droit à certaines critiquas de ses amis.
u Vos observations,» écrit-il le 18 novembre 1827, « sur les mots civilisation perfectible, morale douce et pure, » deviennent justes sous le rapport de la trop fréquente ré- » pétition. Je ne manquerai pas de faire disparaître toute Tf redondance, n
La concession , il est vrai, n^était pas grande, et Fourier
I L'adof tioo ÛG» idées de ces écrivains qu'on lui proposait pour modèles eo fait de style.
avait défendu dans une précédente lettre ses locutions ironiques à Tendroit de la morale et de la civilisation.
u L'expression de morale douce et pure ne choque » dî- » sait-*il, que parce que je n*ai pas dénoncé cette science n dès les premières pages, comme antipathique àFAttraco B tion et en interdisant le calcul. Si elle est aussi douce et » pure qu^elle le prétend, pourquoi interdit-elle Fétude de >" celte science et la voue-t-elle au ridicule avant examen ? r> On n'y trouvera sans doute que des absurdités, et cette n étude sera un triomphe de plus pour la morale. Mais si n ladite étude faisait découvrir que la douceur et la pureté » sont du côté de TAltraction , que Fimpureté et la dépra* » vation sont du côté de la morale , on ne s^étonneraît plus » de la voir badinée sur les titres qu'elle s'arroge, et c'est ') ce qu'il faut faire observer dès les premières pages.... »
<c Vous prétendez que j'étaie ma Théorie de ffiits
» morai)x. Jamais je ne cite un fait moral que poar le n critiquer ; je m'étaie de faits libres , dictés par l'Attrac- » tion, l'instinct, la passion, mais non pas de faits forcés )) ou moraux, car le verbe morari, étymologique de «lo- » ralis, indique une entrave, un retard opposé au libre essor >- de la passion et de l'instinct. Si j'admets de pareils faits » pour base àe ma Théorie, elle est donc une théorie delà » société civilisée où tout est réduit à des faits moraux et » entraves, sauf les actes de quelques oppresseurs puisn sants qui se rient en secret du frein moral imposé aux » neuf dixièmes des honunes et à la masse entière des fengn » mes et enfants, tous asservis à la morale.... » ^ Le langage même de Fourier montre assez clairement que ce qu'il poursuit sous le nom de morale, ce n'est que l'art de fausser les hommes, et non point les principes d'équité, de vertu, d'honneur qui enseignent le respect des droits d'autrui et qui resteront éternellement la base de toute société. Ce qui le révoltait, lui, l'homme de la vérité, ce qui le révoltait dans la morale, ou plutôt dans le moralisme, c'est la
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prétention d'imposer au peuple un frein dont les docteurs de morale sont les premiers à s'affranchir. Il en résalte, par rapport à la société, l'équivalent de ce qui arrive dans une partie où certains joueurs violent à leur profit les rè* gles du jeu. C'est une tricherie d'autant plus odieuse que ceux qui se la permettent avec le moins de scrupule sont, comme on dit, à chet^al sur la règle quand il s'agit d'en faire aux autres l'application. L'auteur de la théorie attractîonnelle ne méconnaissait pas, d'aillears, la nécessité de la doctrine chrétienne de la résignation dans notre état actuel de société ; il déclarait hautement que cette doctrine était la seule qui convînt à la civilisation et que c'était un devoir pour chacun d'y conformer sa conduite.
En même temps qu'il travaillait à une publication nouvelle de sa Théorie, Fourîer préparait aussi, autant du moins que cela était compatible avec son caractère, les voies de succès. Mais, comme il le disait, lorsqu'on lui objectait le peu de résultat de ses démarches , « pour in- » triguer àParis, il faut une voiture et des bassesses : tout » cela me manque. »
Il ne négligeait pas, cependant, quand l'occasion s'en présentait, de chercher à disposer en sa faveur les hommes qui avaient dans leurs mains les instruments de la publicité.
S'élevait-il dans le domaine politique une question qui lui parût de nature h faire sentir le prix de son système, Tauteur de la Théorie sociétaire ne manquait pas de saisir Fà-propos pour appeler sur ses vues l'attention du Gouvernement. C'est ainsi que le ministre delà marine ayant, dans la séance de la Chambre des Députés du 21 juin 1828, demandé qu'on laissât le cabinet traiter dans le secret l'affaire de l'amélioration du sort des esclaves coloniaux, Fourier écrivit à ce ministre pour lui signaler un moyen d'émancipation exempt de péril et ne lésant aucun intérêt établi. n avait pareillement écrit, en 1823, à M. de Villèle, en
lui adressant un exemplaire du Traité de tAssodatien.. Tout ce qu'il réclamait du- ministre, c'est que celui-ci vou^ lût bien recommander Touvrage où serait exposé le moyen dont il s'agissait II en fut de cette démarche de Fourier comme de tant d'autres du même genre qu'il fit toujours sans résultat
Si, chez les hommes politiques, ses propositions ne trouvaient que l'indifférence la plus complète, c'était pis auprès d'autres hommes dont le concours lui était plus directe*ment nécessaire encore. Quand il s'agit de trouver un édi* teur pour son livre, Fourier rencontra de tels obstacles de la part des libraires de la capitale, qu'il dût renoncer à se servir de l'intervention d'aucun d'eux.
ttU n'est rien de plus difûciie, » mandait-il à Muîron le 2 mai 1828, a que de trouver ici un libraire, quand » on n'est pas étayéd^un nom en crédit On voit dans leors » réponses que le sujet n'est rien pour eux; c'est l'homme I) qu'ils considèrent Si Chateaubriand imprimait que 2 et » 2 font 5 , tout libraire voudrait être son éditeur. »
Revenant sur le même sujet, dans une antre lettre, «j'ai n différé, dit-il, à vous répondre, parce* que je voulais » sonder encore auprès des libraires. Ce sont des brise^ >K raison. Us font des réponses si stupides que ceux à qui « on les rapporte ne veulent pas y croire. Leur fait e;^ » qu'ils veulent un nom connu. Si vous vous nommez 9 Jacques Delille ou Chateaubriand, quelque sottise que V vous imprimiez , ils se disputeront le rôle d'éditeur : si >; vous êtes inconnu, il en sera comme de Fulton qui, en » proposant sa belle invention du bateau à vapeur, ne put » se faire écouter de personne dans Paris ^. d
Après avoir en vain frappé à toutes les portes de
* Lonqne Fourier s'exprimait ainsi , les droits du marquis de Jouffroy m la priorité de l'invention du bateau à vapeur n'avaient pas été mis en lumière comme ils l'ont été depuis. Cela d'infirme en rien, an surplus, le raisonnemcot qu'il l'ait.
VFE DE FOURIER. Of
liinurires de la capitale, Fourier se décida enfin, sur lu demande de ses amis de Franche - Comté , à revenir à Besançon pour Fimpression du livre qui devait offrir un résomé tout à fait pratique de son système. Quoique son pays natal fût la contrée où il comptait ses plus zélés par* tisans, il était loin de se faire illusion sur les dispositions de la généralité de ses compatriotes envers lui. « Malgré n ce que vous me dites , » écrivait-il peu de jours avant soH départ pour Besançon , « sur un changement de Topi- » nion de quelqaes Bisontins à mon égard, je ne crois pas » du tout à leur bienveillance. Les circonstances m^ont été » défavorables , et le public se livre tout entier aux im« » pressions de circonstance. »
Fourier arriva à Besançon vers le 15 juillet. Madame Ci Vigoureux lui fit accepter un appartement chez elle. Il comptait n'être retenu à Besançon que deux ou trois mois an plus; mais comme son séjour s*y prolongeait au delà de ce temps, par suite des lenteurs qu*éprouve presque tou jours l'impression d'un ouvrage , il voulut plusieurs fois aller loger en garni, craignant d'être importun en usant, pendant. aussi longtemps, de l'hospitalité qui lui avait été otferte. Ce ne fut qu'à force d'instances de la part de madame Vigoureux et de ses enfants qu'on parvint à vaincre les scrupules de Fourier.
An commencement de 1829, le Nouveau Monde indus^ trkl et sociétaire sortit des presses de MM. Gauthier et Compagnie^.
Si l'on a vanté quelque part^ comme un signe même de la supériorité de certains esprits éminents de notre époque, leur facilité à changer de système, à défendre, par exemple, tantôt l'absolutisme pontifical ou royal, tan-
^ Le Kowoeatk Monde industriel et sociétaire » oa Invention du proc($dé d'iu- ' dustrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées; 1829. 1 fort voL CLcs Bouange père , rue Richelieu , 60.
98 PREMIERE PARIffî
iéi ta souverûneté du peuple, on ne saurait trouver ej^es Fourier le sujet d^unsi singulier éloge, fondé sur la molap^ litê et rîDstabilité des opinions. Il est resté le même é^an bout à Fautre de sa carrière. Depuis son premier ouvrag^i en 1808, jusqu'à celui de 1829, jusqu'aux démises lignes quil traçait en- 1837, peu de jours avant sa mort, tout porte le cachet de la plus invariable unité. Toujours mâine préoccupation des véritables souffrances du peuple; tcm* jOTirs même dédain des chimériques tentatives faites, en dehors de F Association, pour y mettre nn terme ; toujours même procédé pour arriver à TAssociatiiHi , les sbbdss fa»» siOMiŒLLES appliquées à l'industrie.
Le Ntmveau Monde est le plus méthodique des livres de Fourier. C'est celui dont il sera le plus facilement tiré-'paiti pour une fondation sociétaire, parce qu'il présente les indications les plus précises à cet égard, et qu'il les présente plus dégagées de la partie en quelque sorte romantique du système. Dans le grand Traité, l'exposition doctrinale est interrompue assez fréquemment par des épisodes qui ^ sans y être absolument étrangers, ainsi qu'un lecteur supei^ fidel pourrait être tenté de le croire, n'ont pourtant qn'wi rapport médiat et quelquefois très-éloigné avec ce qui est à entreprendre aujourd'hui pour organiser un essai du régime de l'Association. Le Nouveau Monde industriel^ an contraire, a été surtout écrit dans un but pratique. La préftfw, où l'auteur a posé les conditions du problème; la section où il traite de l'éducation harmonienne; celle qu^il a consacrée à l'analyse de la Civilisation, sont au plus haut point remarquables, soit comme logique, soit eomiaie observation. Une analyse très -substantielle de cet onvragea été faite dans le journal la Phalange par Amédée i^igef , docteur en médecine, l'un des hommes qui ont le mieux compris Fourier. et qui se sont voués à l'accomplissement de sa conception ^ 'J
* C« travail de notre tant regrettable ami et collaborateur a éti
VmUR POURIER. 99
'">4KiVm[ ne jugapas du raitg que doit oceuper l^Nouf^eau Menée indusiréel parmi les> oQvrages de Fourier» d'après topear d'espace attribué ici à la mention de ee livre. Il; est celai de tous dont nous conseillons le plus vo*^ kititi(?rs ta lecture aux personnes qui désireront être initiées p&r le Maître lni-méme«à la connaissance de la $liéotîe. L'étude des Séries passionnelles, qui constitue es-* sentiellènient le fond de la nouvelle science, s'y trouve eondensée dans un petit nombre de pages d'une précision et d'une clarté sans égides. Les deux chapitres V et VI entre autres, qui traitent des trois ressorts organiques d'une Série passionnelle et de leurs effets, semblaient d'une lèUe* importance à l'auteur que^ dans une n^te écrite de sa «iain et jointe par lui à divers exemj^ires du Nouveau monde y il dit : tt Qui comprend bien ces deux chapitres n com^end toute la Théorie, n C'est une œuvre dont l'ifi* tâbation avait été longue ; on s'en aperçoit au fini de chae&ne de ses parties et à la trame serrée qu'elle présente partout» Fourier avait effectivement, depuis 1824, fait et refait à trois ou quatre reprises ce qu'il appelait l'Abrégé de sa doctrine.
, Fourier revint à Paris en mars 1829. Il y reprit à la fois et ses occupations dans le commerce et la suite de ses démarches pour attirer sur sa Théorie l'attention publique, surtoujt celle des hommes que leur position mettait à même de déterminer un essai et qu'il désignait sous le nom de candidats.
L'un des premiers auxquels il songe à s'adresser est le baron de Férus^c; il lui envoie un exemplaire du Nouveau Monde industriel avec une lettre-notice sur les voies
CD un voladie pnbHit lOos ce titre : Introduction à l*étutU àe la Science tocicâe. L'Mvrtge a eu ane lecondo Mition faite par Paget lui-méiue en 1841 , peu de moii avant sa mort. 11 est précède d'nn aperça jadicieux sur let systèmes d'Owen, de Seint-Simon , et ear les principales mesares d'amélioration proposées par Ici pUhuithropes*
de prompte exècutîoti. II annonce aussi, dans sa' cor* respondance avec Muiron, Tintention de faire des coOiniQ* nications analogues à MM. de Chàteaubnand , Hyde de Neuville, Decazes, etc.
Mais un point essentiel était de se faire annoncer par les journaux. ^ La vente délivres, » écrivait Fourier, » est 9 un monopole que les journalistes ont envahi; il faut
« passer par leurs mains libérales » Or, Tautenr do
Nouveau Monde n'avait pas les fonds nécessaires. Cependant le docteur Amédée Pichot, qui fondait alors la Mtoue de Paris i et avec lequel Fourier avait lié connaissance, lui fit entrevoir la possibilité d^obtenir quelques articles d^ annonce sans dépense trop considérable. Un autre jenne écrivain de la presse périodique, M. Flocon, rédacteur de V Album national et sténographe du Messager des Chambres, se mit aussi à cette époque en relation avec Fourier, dont il avait goûté les idées. Mais lassistance de ces messieurs ne parvint pas à vaincre ce que Fourier appelait la conspiration du silence, qu'il disait avoir été ourdie contre lui par le comité philosophique. Tout ce que put là bienveillance d'Amédéc Picliot, ce fut d'épargner à Fourier une satire de son livre qui allait être insérée dans la Revue de Paris.
o On a été obligé, » écrivait Fourier (3 juillet 1829), « de retirer F annonce de la Bévue de Pam. Elle avait 9 confié r analyse de Touvrage à un économiste qui Tavail » dénigré de son mieux. Heureusement que M. Pichot a clé n à temps pour empêcher Tinsertion de Tarticle. »
Mais Fourier n'avait pas partout un M. Pichot pour le préserver des traits de la détraction.' Il fut attaqué, et il sentit le besoin de riposter en même temps que de chercher lui-même à faire connaître son ouvrage.
Au commencement de 1830, Fauteur du Notweau Monde industriel fit paraître une brochure ayant oour ob^et dW-
VIE DE FOLRIER, ^Oi.
noDcer ce livre, d'indiquer les principales. questions qui y élftient traitées , et de répondre à certaines critiques dont il avait été l'objet*.
,Cet écrit, dans lequel la polémique a revêtu une grande âpreté de forme, contient de bonnes vérités à l'adresse de U société contemporaine. Fourier y prend à partie M. Gui- 2ot, à propos d'un article de la Revue française ^ àoni M. Guizot était le directeur. Dans cet arlicîe, on avait, sous prétexte de rendre compte du Nouveau Monde industrielf donné une idée ridicule de l'ouvrage. L'auteur du livre malmenait à son tour le critique de la Revue, dans lequel il voulait absolument voir M. Guizot lui-même.
Ce critique s'était extasié sur les grands changements que la société avait subis de nos jours. — « La société, repliy> quait Fourier, s'est tourmentée quarante ans comme un » cheval au manégt, pour revenir au point de départ. » Ce n'est toujours qu'une civilisation en troisième phase, » ne sachant pas s'élever en quatrième. Elle a essayé la V rétrogradation en barbarie, sous Robespierre^ l'anarchie » démocratique ou deuxième phase sous le Directoire^ 9 puis le despotisme militaire sous Bonaparte; elle tend 7> aujourd'hui (1829) à la théocratie : ce sont là des anti- 9 quailles , des rétrogradations, et non pas des nouveautés 9 et des progrès. Les philosophes donnent pour progrès la » guerre politique organisée par le système électoral et » représentatif : c'est un progrès dans les voies du dosor- » dre. Ils vantent aussi leur chimère d'industrialisme conn fondue par les résultais... »
Poursuivant toujours son critique, qu'il continue d'appeler M. Guizot, « il nous dit, » ajoutait Fourier : « Le » spectacle de ces grandes nouveautés (grandes antiquailles » démocratiques ) , en détournant les esprits sensés des » systèmes chimériques, a encouragé les esprits hasardeux
' .^ Lf Nouveau Uonde htdu$triel ou Invention du ftocédé d'induâlrie attrauttnte et C9ftihinéf. — Litrrt d'annonce. CUci Uouauge père, rue Richelieu ..00.
» à tnehMr par la spéculation swr la réalité ^à $i ^ veilkute, — -Qu^ cliquetis de verbiage! quel. style
• biqué! Qae troaTe-t*îl de nrarTeilleux dans les'rèaUlé& « actuelles? sont-ce les droits réunis? sont-ce les fabrî- 9 qoes anglaises dirigées à coups de fouet? La bdle mflrn veille que ces fourmilières de pauvres, nées des dii- » mères de T industrialisme, quMl nous diMine pour 4% 9 grandes nouveautés détowmant les esprits des sysiè$mef> n chimériques! On peut répondre à MM. Guixot et oonsofisi A Si vous ne voules pas de systèmes cbiménquesi pooiw n quoi étoulîex * vous la voix de ceux qui essaient, comoM » Malthus, de signaler vos bévues politiques : exubérasoe
• de population , concurrence dépréciative du salaire , lutte » conmierciale de fourberie, morcellement des cultures, » consommation inverse, dont le peuple est exclu?... n .
Relevant ce que la Retmefrançaiu "kvait dit de son stjle qu'elle qualifiait de grotesque, « mon style, » réfiwid Fourrer, u est celui d*un hooune qui n*a pas de prétention » au fauteuil, et qui va droit au but sans patelinage «e&r » démiquc; il a de la concision, de la rondeur; il 8tra 9 très«bieà compris de tout lecteur... »
Tsl prolongé ces citations, parce que, outre leur valeur intrinsèque, elles sont propres à faire connaître Fhomme. £t qui pourrait se flatter de mieux peindre Fourîer que Fourier lui-même? Voici encore un trait, eoK prunté à cette polémique, où son génie respire dans toute son audacieuse et si honnête franchise : « 11 (Técrivala de » la Revue) me reproche que la Civilisatian et la Mo*^ t raie sont des mots toujours pris en mauvaise part dans » mon ouvrage. Sans doute ; parce que Tune est le règae 0 du mensonge, l'autre en est 1 organe. »
Ce qui contribuait cette fois & rendre Fourier moins patient encore que de coutume aux injustices de la critique, c'est, comme il le disait dans une lettre particulière, c'est que «c M. Guizot, par ses fonctions de professeur d'histoîn^
VIE DE Foraien. 103
9~Biiit rbomme qai aurait dû prémanir son siècle contre r lë»'fiiates que flétrit Thistoire, les avanies faites à Colomb )>^ et Galilée, et plus récemment à Papin et Lebon. i>
•Utte seule des publications périodiques de ce temps-là (did cdiès du moinsqut paraissaient à Paris , et qui avaient ave leertaine consistance) , une seule se montra sans pré^ fentîoo contre la Théorie de Fourier, et voulut bien ac* eueitlir des articles sérieux destinés à la faire connaître. Ce fut le Mercure de France du XIX^ sièck qui présenta cette 'totiorable exception. Il fut publié dans ce recueil (livrai- Éon du 9 janvier 1830 ) un article où^Fon disait : « Il y a » dans Touvrage auquel nous faisons allusion (le Nouveau » Mènde industriel) tant d'excellentes critiques, tant de » poésie, tant d'éloquence, tant de génie, osons-le dire, » que là où Tauteur nous parait perdu dans les espaces i^ Imaginaires^ nous doutons de notre raison au moins au* ^ tant qtte de la sienne : nous nous rappelons Christophe » Colomb traité de visionnaire , Galilée condamné comme V hérétique , et cependant FAmérique existait , la terre » tournait autour du soleil. Tout le secret de M. Charles » Fourier consiste & rendre Tindustrie attrayante en utili- 9 sànt les passions. »
Cet article précédait la reproduction d*un long passage de la brochure de Fourier (le Livret d'annonce).
Dans son numéro du 13 mars de la même année, le Mercure admettait encore un remarquable article signé Victor Considérant. Élève sous-lieutenant du génie àFécole d'application de Metz, Considérant travaillait & répandre les idées phalanstériennes parmi ses camarades. Il faisait des conférences suivies par beaucoup d'entre eux et par. quelques habitants de la ville, et groupait autour de lui un> premier noyau de partisans de la Théorie sociétaire.
Dans le courant de 1829, Fourier avait été mis un instant en rapport avec les Sainl-Simoniens, Ce fut M. de
104 PREMIKRE PARTIE.
Gorcelles fils qui le coaduisit à une de leurs séances ^ aju sortir de laquelle Fourier écrivait : a C^est une chose pi- » toyable que leurs dogmes faits à coups de hache, et j) pourtant ils ont un auditoire , des souscripteurs, o L'impression qu il avait reçue était, comme on voit, peu. favorable au saint -simonisme. Néanmoins, trouvant là des moyeifs d'action réunis, il envoya son ouvrage à Fun des prinoîpaux membres de la société, avec une note asseï étendue sur les avantages qu'elle trouverait à faire Fessai de la Théorie sociétaire. Je donne^ h la fin de la Biographie, la réponse que fit M. Enfantin à la communication de Fou« rier. Ce document, jusqu a présent inédit, ne sera pas sans intérêt, surtout pour les hommes qui ont appartenu aux deux écoles socialistes (4).
Les chefs de la société saint-simonienne essayèrent de s'approprier quelques-unes des dispositions de la Théorie de Fourier, en se gardant bien de faire connaître Fauteur, même à leurs adhérents les plus élevés dans la hiérarchie qu'ils avaient instituée. Ils ajoutèrent à leur programme les mots Travail attrayant et quelques autres ; mais ils n'en continuèrent pas moins de jouer au culte et au sacerdoce.
Fourier 'avait tenté vainement de les détourner de cette voie àe perdition, comme il rappelait, pour diriger leurs vues vers Fessai de la Réforme industrielle qui pouvait seule am^//orer effectivement, suivant le principe de Saint- Simon , le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, La conduite qu'ils tinrent à son égard, conduite dont il se croyait en droit . d'accuser la loyauté; 1 absurdité dangereuse d'une partie des doctrines qu'ils prêchaient et qui tendaient, suivant lui, à compromettre Fidée de l'Association; sans doute aussi un peu de rivalité (cabaliste) s'ajoutant à ses griefs, tout cela lui fit par la suite attaquer sans ménagement et sans mesure les apôtres du nouveau culte.
Partout où. il croyait entrevoir l'ombre d'une chance
VIE DE FOURIER.. lOô
pour TappUcation de sa Théorie; partout où il pouvait espérer rencontrer quelque puissant mobile d'ambition ou de générosité philanthropique conjointement avec le relief de fortune, de position ou de renommée nécessaire pour former une compagnie fondatrice de TEssai , — Fourier ehvoyait aussitôt son livre, avec un précis spécial des rai* sons qui lui semblaient les plus propres à stimuler cfiacun des personnages dont il provoquait rinitiative. Des notes de vingt, trente et quarante pages s'ajoutaient ainsi à la lettre d'envoi. Parmi les personnes en assez grand nombre auxquelles s adressa, en 1829, Tautenr du N(Mveau Monde industriel, je citerai lady Ryron , qui lui avait été signalée comme susceptible de se passionner pour une œuvre de charité grande et glorieuse. « Skene , » écrivait-il k Muiron le 12 septembre, « est parti pour l'Angle- » ferre , emportant un exemplaire et ma lettre pour lady » Byron*. » Cette dame ne répondit point à la communication dé Fourier.
Celui-ci fit encore, vers la même époque, une tentative sans résultat auprès des ministres de l'intérieur et de l'instruction publique.
La correspondance avec Muiron, dans laquelle sont puisés presque tous ces renseignements, ne roulait pas exclusivement sur ce qui avait un rapport direct & la Théorie sociétaire. On y trouve, comme j'en ai déjà donné plus d'un exemple, des observations pleines de piquant et de sel, et toujours profondément judicieuses, sur une foule de sujets. *
Ainsi, Muiron ayant rédigé, au nom des vignerons et propriétaires de vignes de Besançon, une pétition contre les impôts sur les vins, Fourier, après diverses remarques sar le fond et la forme de cette pièce, ajoutait :
«Mais il%st bon de les prévenir (les pétitionnaires) que, fl s'ils envoient aux ministres, aux directeurs cl autres oer-
inc PREMIÈRE PARTIR
» sonnagcs cmincntSi une pétition contre les Droits réunis, )' ils seront (pour m*exprimer en langage conotms) refn^ » comme des chiens dans un jeu de quilles.,. Quand Us vien- » dront dite à des vautours, comme les financiers de France • » Renoncez à cent millions de revenu y la réponse des finan* » cier^ sera facile à prévoir.... Tant que les vignerons ne » sauront pas proposer un nouvel impôt plus facile et pfals n copieux que celui des Droits réunis, le Gouverneoieiii » rira de leurs pétitions, comme un cuisiniw rit des cris a d'une volaiUe qui ne veut pas qii*on la saigne. Il faut, » en finance, indiquer un meilleur impôt si Ton vent en n supprimer un mauvais, n
Une feuille de Topposition libérale modérée (Vlmpariiatj avait été fondée à Besançon en '1829, et M. Jnst Muiron, qui en était le gérant, proposa à Fourier d'écrire de temps en temps des articles pour cette feuille.
«Je ne vous ai rien envoyai pour le journal, » mandait Fourier, u parce que je ne suis pas bien informé sur leca- » ractëre que vous voulez tenir, et je ne sais pas si la par» » tie que je pourrais le mieux traiter, celle des relations » extérieures, vous conviendra... »
« Ma manière, » ajouUit-il plus loin, « n'est pas d'être » en d'autres termes l'écho de tout le monde. Il est vingt » petites circonstances qui prêtent à dire quelque , chose de » neuf. Rien de fade^ rien d'adulatoire; des articles bien n étayésde faits et forts de raisonnement, où je ne flatterai » ni le parti libéral, ni l'absolutiste : voilà ma manière. » S'il faut écrire autrement, je suis le dernier des hommes, n je ne sais pas faire une page. »
Fidèle à son programme, Fourier envoya des articles dont la rude franchise n'était pas toujours bien accueillie du comité de rédaction de VlmpartiaL
(c Vous me dites, » écrivait-il le 30 août 1829, en réponse à une lettre de Muiron, « vous me dites que l'article sur les » boissons Sera beaucoup amendé, parce que les comman«
r «BuÂrei Bont des négociants; puis tous demandez de fa- «vdies mesures pour se créer un autre produit. Je vous ai it-eipii^é tfèft-positivement que le moyen sera la reprise 0 S9mie tammerce. Si vos commanditaires sont marchands n de vin, il peut se faire que le moyen leur déplaise; mais » on ne pent prendre que sur les vendeurs d'eau les 50 milvHotïÈéifni ils s'emparent : sur qui donc les prendrait-on? «•mrcevx qui payent Teau pour du vin? dans ce cas les V battas payeraient Tamende. »
Les motifs qui faisaient écarter certains articles de Fourier étaient loin de prouver le peu de valeur de ces articles. « Je ne conçois pas, » faisait-il observer dans une lettre à la date du 13 septembre 1829, «que votre bureau puisse 0 t^piner que mon article Piège d'Orient était une note à « remettre an ministre des affaires étrangères. Il faudrait n donc lui remettre tout c^qui présente des considérations n neuves. » *
'Dans cette même -lettre il fait, relativement au système représentatif, une professmu de foi si peu respectueuse, qti^elle scandalisera peut-être encore aujourd'hui bien des personnes, quoique, en général, on ait beaucoup rabattu de la confiance qu'on avait alors dans l'efficacité de ce régime pour faire le bonheur du peuple :
« Je me garderai bien de m'occuper du sujet que vous
^mlndiquez sur les sociétés constitutionnelles. Je me bats
h l'œil de tontes les constitutions. Je ne les lis pas. Je sais
y. qu^i n'y a que la force et l'astuce qui dominent. Je vois
)( que votre constitution sera flanibée sous peu. Déjà se for-
» ment les clubs d'amis de la religion , qui vous mèneront
'» comme les Jacobins ont mené les Feuillantins en 1 792.
"À Ils assommeront comme les compagnies de Jésus ou Jéhu.
» Voilà tout leur plan , sauf à se radoucir sur les formes ;
'^'ël si votre journal prétend les contre-carrer, il sera mort
>ét- enterré sous six mois. »
"^^IM événements prouvèrent que Fourier avait bien jugé
108 PRIERE PAilTIlS.
des intentions où Ton était dans certains rangs.par rappft < & la Charte inviolable; et s* il se trompait en un fakai^em • n^ était que sar le résultat que devait avoir, par le faii éa hasard beaucoup plus que du calcul, Fatteinte* qui âerai portée au pacte fondamental. . «
Les sujets qui suscitaient les observations de Fourier A*é* taient pas toujours pris dans un ordre de faits aussi grave.
tt 11 y aurait, » écrivait-il le 9 février 1830, « un plaisant » article à faire ces jours-cL Les deux journaux , Débats et » Gazette, ont fulminé contre un livre intitulé Physâdogie . )) <lu Mariage y et ils ont dans leur colère opéré si gauche n ment, qu'ils excitent à la lecture du livre et ravalent le. » sexe qu'ils croient soutenir. Si j'avais pensé que cet arti n de fût du goût de vos censeurs, je l'aurais fait .en sens » moral. » •
Malgré l'intention qu'il annonçait dans «es deux derniers m&iS, la réponse qu'on dut lui faire est facile à imaginer pour qui connaît Besançon. Il fut engagé à faire part de son article sur un sujet si scabreux à quelques feuilles de la capitale. Muiron lui renouvelait à cette occasion le cou-* seil de se rapprocher des hommes de la Presse parisienne, dans l'intérêt de la Théorie et en vue de la publicité qui . manquait i celle*ci.
I Fourier répondait : a Relativement aux rédacteurs du n Temps et du Messager ^ je suis toujours dans l'intention » d'aller leur faire visite selon votre conseil. Mais pour w mon compte j'y répugne, parce que je connais le carac- » tère de tous ces gens*là *. Quant à l'article sur la Pkysio^
* Cette répugoance de Fourier était asiiez motivée par ce qui advenait de U plupart de ses démarches vis-à-vis des hommes de la presse.
, « Je n'ai pas pn réussir, » écrivait-il le 11 juillet 1830, « vers la Ga-zttlê lit*rraire. Ils ont, comme d'antres, notification de l'index qui pèse sur mon livre (index du comité philosophique, et non pas de l'autorité). Ils avaient pro« mis; je leur avais envoyé un article adapté au ton et au (jcnre de leur joaron?. Hais quand ils ont vu le sujet, ils ont tenu le même langage que le Globe, di«
• hfégdu Mariage, ils ne Tadmettroiit pas, parce qu^il ne > Aatlerak pas les hypocrisies morales. »
Des questions d'intérêt local étaient aussi traitées par FoBrier pour le journal de Besançon. Il y en eut deux surtout qu'il prit particulièrement à cœur. L'une était relative aux travaux exécutés par le génie militaire dans le lit du Doubs et au travers de la promenade de Ghamars, qui resta par suite dépouillée de ses principaux agréments. L*a«tr8 affaire fut celle de l'école et de l'arsenal d'artillerie, que la ville d'Auxonne disputait alors à Besançon. Poarier fit sur ces deux points une vigoureuse polémique, et il était fort mécontent que l'on adoucit le style de ses articles €>a qu'on refusât de les insérer.
Il s'élevait parfois contre cette exclusion de ses articles oemme trop virulents ou comme ne traitant pas de questions opportunes.
«11 conviendrait à vos entrepreneurs, » écrit Fourier, aéé revenir sur leur ton méprisant pour tout ce qui n'é- V mane pas de leur crû , pour tout ce qui ne traite pas de » fadaises et controverses sur la Charte. Cette branche est » celle pour laquelle on trouve le plus d'écrivains....
i> Qu'est-ce qui fait la fortune d'un journal? c'est le ton 9 véhément^ audacieux. Geoffroy attaquait Dieu et Diable a (excepté l'Empereur et ses favoris, Fontanes, etc.), et » son ton indépendant, sa manière large et pittoresque, «firent la fortune du Journal des Débats y qui serait resté " dans le bas étage s'il eût eu un feuilleton écrit à l'eau » rose, farci de pateiinage académique.... »
u J'ai mangé quatre ans, » écrivait une autre fois Fou-
aint : « Ce sont des choses ! ! ! mais des cboses ! ! ! nous ue pouvons pas auiion cer CCS choses-là. «Il m'en a coûté quelques frais do déjeuners. »
Le Globe j dont il est parlé dans cette lettre , est le journal fondé et diri|]é par M. Dubois (de la Loire-lnférienro ) , lequel refusa obstinément, en 1824, puis en 1829 , de faire connaître à ses lecteurs l'existence de la Théorie sociétaire et des ouvrages de Fourier , qui lui étaient signalés par MM Muiron cl Considérant.
110 PREMIÈRE PAATGE.
rier, «avec le rédacteur du journal de L|on oùJen^eU^îf^ » des articles en vers et en prose» et je savais bien, .de l«Li . » quelles sont les règles du métier. »
Quoique le sort habituel de ses communications dégoûtAt quelque peu Fourier d^écrire pour le journal hisoniîni.il
, lui envoya, soit avant la révolution de 1830, sqii p^iid«iii', les deux premières années qui la suivirent, un asses gi^aild. nombre d^ articles, restés inédits pour. la plupart Diverses. questions politiques et sociales y étaient traitées. 11^ y en a . entre autres, sur la question d'Alger, qui datent des pre* miers jours de la conquête, et qui prédisent à peu prè^ tous les mécomptes que nous avons éprouvés depuis ^lan^i celte contrée. Fourier y insistait aussi sur la nécessité de. créei des corps de tirailleurs dont il traçait rorgaaisatioD. Cette idée n*a été mise à exécution que beaucoup plu& iaifd •
'par la création des bataillons de chasseurs d'Afrique.
Toutes ces questions de politique courante n'ont jamius pu , conime on pense bien , détourner un seul instant Fott* rier de sa pensée doniinante et lui faire perdre de vue son grand but. Avec une persévérance que rien ne découra*^ geait, il poursuivait sans cesse la recherche des moyens de réalisation de sa Théorie.
Lorsque fut créé, en mai 1830, le ministère des travaux publics, Fourier adressa au baron Capelle, qui venait delre chargé du portefeuille de ce département, un Méfnoira exposant les avantages qu on pouvait retirer de rindustrie,. combinée, et les motifs puissants qui devaient porter le nouveau ministre à prendre Tinitiative à cet égard. Au mo». ment où éclata la révolution de 1830, il avait, s'il faut Ten croire (car il se faisait aisément illusion à ce sujet ^ ,€;t il s'exagérait volontiers la valeur des espérances qu'on pouvait lui donner), il avait, prétendait-il, amené M. le baron Ciapeile à la pensée sérieuse d'un essai ^. Mais les ordon-
* Gonraltë sur cette circonstaace , peu do temps avant sa mort , arriTee en
VÎE m FOimiER. lit
ntiVee^ dé^ jàillét et les conséqirences qu*elles eurent pour le^ti^eriiement duquel elles émanaient vinrent détruire IVspoir que Tinvenleur avait cônca de ce côté.
Malgré la triste expérience de Finefficacité des révolutions péulr remédier «ax maux de FEtat civilisé ou régime de mor« càl^meni et de concurrence insolidaire, Fourer partagea QÂ'iïi^atit l'ivresse commune, à F occasion du triomphe du pdtaple iBi de la liberté sur le parti absolutiste. Sitôt le dénoûi^nt ^onnu, le 30 juillet au matin, il accourut tout joyeux chez un de ses anciens amis de Lyon, le docteur Aniërd, homme occlipé comme lui, mais à un point de vue afférent, de donner une solution rationnelle au prohlhae des destinées sociales de rhumanité. Les deux amis s& faisaient part avec effusion des espérances que chacun d^eux fondait sur Fissue des derniers événements. « Voici, «disait Fun, Foccasion d'établir la République, le gouveri> nëmént impersonnel dans ses conditions vraies; saura- » t=wa la mettre à profit? — Le bonheur du peuple, disait » à«oiïtburFourier, ne peut se rencontrer que dans Fasso- » cmtlON. Les hommes que la victoire du peuple a portés » an pouvoir vont donc être forcés de s'enquérir des moyens « de réaliser Fassociation ! » Bientôt après, Fespoir du vieux ré[(6blicâin était déçu; on proclamait un roi sous le titre dérisoire de la meilleure des républiques. Et pour ce qui est des plans' du socialiste, ils ne trouvèrent aucun accès auprès dés hommes du gouvernement nouveau, occupés de tout autre chose que d'assurer le bien-être et Findépendance àef classes populaires.
Ao surplus, Fopinion de Fourier sur les deux partis qui se disputaient alors le pouvoir n'était guère plus flatteuse pour l'un que pour l'autre, u Vous pensez, » écrivait -il
1843 , l'cncien miniatre de Charles X nia que l'accueil do pure politesse qu'il avait fait à Fourier annonçât l'intention que lui prétait l'inventeur du système phalaïutërieo. {ifoU de la Z^ édUUm,)
le 23 août 1830 , << qae j*aurai bien plas de chances avec les libéràax qu'avec les ultras pour me faire écouter. Je n*ai jamais compté sur les ultras, vrais incorrigibles, mois sur quelques bonnes intentions qui pouvaient se trouver dans leurs rangs. J'aurai dans deux moi9 chance auprès des libéraux, quand les partis seront formés et aux prises.... »
Gomme pendant du jugement porté ici sur les ultras de la Restauration , voici deux traits de la correspondance 4e Fourier relatives à certains coryphées du libéralisme :
u Nos perfectibiliseurs promettent la nouveauté et ne U donnent jamais; car ils ne donnent que la Civilisation, toujours péjorative malgré les illusions de perfectionnement. Sous ce rapport, les Eteignoirs^ sont à moitié excusables de se méfier de prétendus libéraux qui n'enseignent rien de neuf et ne veulent que vendre des livres et accrocher des places. »
En 1821, dans une de ces conversations écrites qn*il avait avec Muiron , Fourier disait des mêmes docteurs :
u Leur Civilisation perfectible n'est qu'un hameçon qulls présentent, qu'un instrument pour bouleverser et s'élever aux places; quand ils auront 20,000 fr. de rente et une pairie, ils trouveront que la perfectibilité est arrivée, n
Ces dernières paroles ont, plus d'une fois déjà, reçu des événements un commentaire qui dispense de tout autre.
Les agitations politiques qui suivent une révolution étifîent peu propices à l'accomplissement des vues de Fonrier. Néanmoins, il saisit les premières occasions qui se présentèrent de les proposer à l'examen des hommes qui poQvaient quelque chose pour leur application.
u Vous voyez, » écrivait-il à Muiron le 26 a«ût 1930,
*. Nom d'ane société d'ultras qui exbtttt vcn l'aimée 1820.
limite ropîmon s'émeut fortement sur Pobjet principal du »>syslèi]iej le bien-être du peuple. Les discours de M. Cor «ideBia et autres ont stimulé sur ce point les provinces.... >k«t la Chambre a formé un comité de trente députés pour Qcet objet — Je vais envoyer une notice à ce comité, s'il ir.re6te ea permanence, n
i Nmis ignorons ce qu'il en fut de Tintenlion ici annoncée; «lais Tannée suivante, la nouvelle Chambre ayant ajisai formé un comité industriel, Fourier fit remettre à ce comité un mémoire de 70 pages, par Tintermédiaire de M. Duj|as-Montbel qui en faisait partie.
Dans le courant des mois de mai et juin 1831, il s'était adressé à Casimir Périer,.à Laffitte, et, ne recevant point de réponse satisfaisante , il annonçait rintcntion de faire de semblables tentatives auprès de MM. Montalivet, d'Argûut, etc.
M. LaflQtte, qui venait de se voir enlever le pouvoir, fut le seul, à ce qu'il paraît; qui accusa réception des communications de Fourier. Celui-ci mandait à Muiron , le 15 juin 1831 :
«M. Laffitte m'a écrit une lettre fort polie, de l'eau bé* »i nite de cour, pour me dire que les circonstances l'empét çhaient d'intervenir pour aucune entreprise. 11 a été flatté » de ce que je lui ai dit sur la confiance que son nom in- «!spirerait à la France pour déterminer promptement la » formation d'une compagnie d'actionnaires. »
. .iSur la fin de 1830,. il s'était flatté à demi de la rencontre dtt Candidat toujours cherché. 11 s'agissait d'un riche oa{Htali«te dont on lui laissa ignorer le nom jusqu'à ce que, par le départ de celui-ci^ l'affaire eût manqué. Il sut alors que le capitaliste en question était un des MM. Hope.
Fourier avait rédigé un mémoire que l'actionnaire fondateur se proposait de présenter au Roi. A ce sujet on fai-
114 PRRMIBRË PARTIE.
sait demander à Finveoieur a'ii viendrait parler an Roi dans le cas où il serait besoin. «J'ai répondu, » écrivait Fourier, u que je donnerai en toute circonstance H k tontes tt personnes les éclaircTssement» quon pourra sonhailer, » et que je désire qu'on me fasse appeler» parce que je a puis, mieux que tout autre, réfuter les objections el lewer » les doutes. »
Dans cette même année, Fourier avait îàîi la comttissance de M. d'Ëpagny, dont il parle en termes favorables dans sa correspondance. 11 avait eu aussi, un peu plus tard, de bons rapports avec M. Féburier^, Tun des rédacteurs du Temps, qui fut nommé sous-préfet par le ministère Périer.
A cette époque, le saintrsimonisme, plus rapproché par ses théories économiques des théories politiques domiaantes; le sainl-simonisme qu'on pouvait regarder sous certains rapports comme la dernière déduction des principes de Técole libérale, par exemple en tant qu'il proclamait l'abolition de tous les privilèges de naissance sans exception; le saint-simonisme, disons-nous, remuait les esprits et promenait par toute la France ses prédications. Cet enseignement eut le mérite de faire sentir à beaucoup de cœurs droits et généreux les vices de notre organisation sociale et Tinsufiisance des doctrines politiques pour y remédier. 11 embrasa d'une vive ardeur pour l'amélioration du sort des classes souffrantes une foule de jeunes hommes qui sont depuis restés ûdèles, pour la plupart, à la cause en faveur de laquelle les avaient émus les discours de la salle Taitbout , les soirées de la rue Monsigny, les hymnes du parc de MéQilmontant,*premières prodnetiotis du génie musical de Félicien David. Mais, par les alarmes
* On sait la trii(« fin de IL Féburier, ^ai se suicida, en 1843, par anito. dit-on , des embarras qu'il s'était créés comme fondateur et <jéraut du journal la
VIE DE POURIfiR. - 115
'^d^il a îiMpîrées à la propriété, par là prétention de fôiv* dêi* «tfie religion nouvelle et d'établir la théocratie la plus -absorliante qui fût jamais, le saînt-simonisme a mis la société en défiance des novateurs, quels qu'ils soient, et a créé «entre -eux des préventions qui seront longtemps à se dis^per. Par la manière enfin dont, en dernier lieu, sous la direction d'Enfantin, il parla de Témancipation des ierames, le saint- simonisme a rendu ridicule un des aspects de la question sociale, et ce n'est pas le moindre de ses torts.
Vainement Fourier avait offert aux chefs de TËcole sainteimonienne le secours de sa Théorie pour opérer TAssociation, si tel était réellement le but quils poursuivaient. Attribuant à mauvaise volonté l'indifférence qu'il rencontra chez eux sur ce point capital, convaincu d'ailleurs de la -fausseté et du danger de leurs doctrines prétendues religieuses, il lança contre eux un véritable pamphlet intitulé: Pièges et charlatanisme des sectes Saint-Simon et Owen, qui promettent l'association et le progrès; Paris, 1831.
A part les attaques qui portaient sur les intentions et qui en cela s'égaraient complètement, cette brochure était une excellente critique. Fourier y exposait, en regard des errearset de l'absence de théorie signalées chez ses rivaux, les conditions et les moyens de l'Association véritable que lui seul connaissait La forme était dure, il est vrai; l'écrivûn n'épargnait ni les imputations ni le sarcasme, et il eut sous ce rapport à se défendre contre le juste blâme de ses propres amis.
Mais avant d'en venir à cette agression, l'auteur de la Théorie sociétaire, malgré ses préventions contre les Saint- SiniMnens, avait fait ce qui dépendait de lui pour les éclaiter et pour donner une direction utile aux sentiments philanthropiques dont ils faisaient étalage. Seulement il s'abuistît beaucoup en leur suppoisant un degré d*influence et de crédit qu'ils étaient loin d'avoir.
116 PREMIÈRE PAfttlE.
A Muîron, qui cherchait à le persuader du bon voiïïèir des Saint-Simon iens, Fourier répondait 1q 30 aoôt 1830:
« Quand ils voudront, ils formeront une compagnie
» actionnaire. Mais il faut qu'ils renoncent à leur mdrale n cosaque de s*emparer des successioi^. Au reste, pour » confondre leur pathos évasif, leur pkin sentiment de » Vhuniamté, je suis toujours prêt à entendre toute pro- » position d'opérer, mais non pas d'adopter leur tartu- » ferie... »
« Vous Voulez, » disait-il une autre fois, « que j'imite » leur ton , leurs capucinades sentimentales que vous nom- » mez effusion du cœur. C'est le ton des charlatans : jamais ï) je ne pourrai donner dans cette jonglerie.; je ne m'attaii che qu'aux raisonnements péremptoires... v
Voilà bien l'homme ; voilà Fourier. N etait-il pas fondé à prendre pour devise ces mots d'Horace, qu'il s'était fait graver sur un cachet : Justtim et tenacem ?
Un peu plus tard, en janvier 1831 (le 19), Fourier mandait, à propos d'une tentative qu il venait de faire pour fonder une société de propagation :
« J'ai eu, il y a trois jours, une conférence avec quel«- » ques individus sur lesquels je compte pour forniep ua^ » société. Ils goûtent assez l'idée; mais la plupart ont tiré » de l'aile sur la proposition de donner une petite subvçor » tion de 15 fr. pour les séances. »
u Dans le cas où j'aurais eu mille francs devant moi, » ajoutait Fourier, i* j'aurais pu former à l'instant même » une société aussi bien établie que celle des Saint-Simo- » niens qui ont aujourd'hui une vogue énorme, et qui 0 pourtant n'ont ni moyens ni doctrine.
» Ils m'ont pillé quelques idées. Le Mercure en a parlé. » Je lai su par M, Monnier fils , et M. Pichot me l'a répété » en me disant que c'était lui qui avait dénoncé ce plagiat
9 âwBA h Mercure. Cela est bon à connaiire avant d'aUer »ià leurs séances ascétiques. 9
Après avoir été à une de ces séances, Fourier écrivait le 28 janvier:
tt J*ai assisté au prône des Simoniens dimanche passé. ».Qn ne conçoit pas comment ces histrions sacerdotaux a peuvent se former une si nombreuse clientèle. Leurs n dogmes,ne sont pas recevabies ; ce sont des monstruosilés » à faire hausser les épaules : prêcher, au dix -neuvième » siècle, r aboli lion de la propriété et de Thérédité! »
Ce qui Taigrissait surtout conti'e les Saint- Simoniens, c'est Fidée dans laquelle il était que les chefs de la secte voulaient piller sa théorie et en donner les principales vues comme émanant d'eux-mêmes ou de Saint-Simon. Il disait H ce propos dans une lettre du 13 février :
tf ... LesSainUSimoniens, dans le Globe d*hier, s'émancipaient déjà à parler de Séries. On voit qu'ils voudraient s'habituer à prendre le mot, s'en emparer pour ensuite s^emparer de la chose. C'est dommage pour eux que j'en aie imprimé la théorie en 1822, avant, qu'il existât des Saint-Simoniens. Au reste, dans les Séries qui doivent s'étendre à toutes les passions, que feront-ils de cette paternité qui ne peut pas s'établir sans la libre disposition de l'héritage? Et pourtant ils veulent favoriser les femmes! Mais où trouveront-ils une mère qui veuille dépouiller sa fille et lui dire : Je croyais te laisser cent mille francs; mais je les donne aux prêtres. Si tu veux du travail, tu iras vers les prêtres faire vérifier tes capacités.
» li faudra un peu les badiner là-dessus dans le prospcctap d'une feuille, ainsi que sur leurs déclamations contre les oisifs. S'ils connaissaient le calcul'des Séries industrielles ou du travail attrayant, ils sauraient que les prétendus oisifs ne le seront plus dans letat sociétaire, tout en con-
fçrvani la pleine licence d'oisiveté, n
ItH PRRMIKRE PARTIE.
Nonobstant ce qa*il y a de juste dans cette critique, on pourra trouver qu'ici l'inventeur du phalanstère prend v»à-vis des Saint-Simonîens le même ton , emploie contre eux les mêmes armes dont lat-même et ses disciples eurent lieu pluà d'une fois de se plaindre qu'on fît ùsa^ à lem* égard. Hélas! maîtres et disciples des diverses écoles, en dépit de la sublimité des doctrines, nous restons hommes, c'est-à-dire plus enclins à railler nos frères et A les reprendre avec aigreur qu'à leur signaler avec une indulgence affectueuse les erreurs auxquelles ils peuvent se laisser entraîner.
Quelque inadmissible que fût leur incohérent système économico-tbéocratique, les Saint-Simoniens, qui jetaient alors un certain éclat,* qui possédaient un journal quotidien , ne paraissaient pas avoir grand'chose à redouter de la Théorie phalanstérienne, encore à peu près complètement ignorée : bientôt cependant les deux doctrines étant venues à se rencontrer, dès le premier choc entre elles la supériorité évidente de celle de Fourier fut constatée.
Des hommes de talent quittèrent le saint -si monisme pour se rallier à la doctrine phalanstérienne et en devenir les propagateurs. Ainsi firent MM. Jules Lechevalier et A bel Transon. Le premier avait eu à Besançon, des rapports avec Muiron, qui lui avait remis les ouvrages de Fourier et les siens. L'effet de cette lecture ne se fit pas longtemps attendre. Le 21 janvier 1832, Fourier écrivait :
u J'ai reçu une lettre fort honnête de M. J. Lechevalier. » 11 paraît bien désabusé du saint-simonîsme. J'ai remis )' ma réponse à son portier ce matin , et je lui dis en ter- » minant que je lui ferai ma visite demain pour donner, 9 ainsi qu'il le désire, les éclaircissements un peu étendus » qu'exige sa lettre. »
On voit par ce seul fait combien Fourier était éloigné de toute prétention, combien il mettait de bonhomie dans
VIE D£ POURIER. ii9
im ooadmt$. L'idée ae lui vient pas, à l«ii Fauteur de la Jiècmiwf^. et déjà viieillard» d attendre la première visite, tt iUsâi sensible cependant aux mauvais procédés, et sawùt, à Toccasion, relever dignement une impertinenee , de .^elque part qu'elle vînt
. Dë9 le mais, suivant, Jules Lèche valier se mit à faire des Jetons publiques sur là doctrine de Fourîer, qui prit luijuéme la parole dans les premières séances. D'une forme incisive, d'une dialectique fine et puissante, ces leçons .étaient uoe réfutatioii du saint-simonisme par les principes de la Théorie sociétaire : imprimées par livraison, puis ^réunies en ui^ volume, elles contribuèrent beaucoup à dis- .^per les illusions saint-sipEioniennes. De son côté, Abei Jrwsav^ publia dans la Revue encyclopédique, alors dirige .pair MM. Pierre Leroux et Jean Reynaud, un résumé de J4 Théorie sociétaire , qui est resté l'un des meilleurs :^u'Qa ait laits.
: Tcms deux ensuite, de concert avec Fonder etlesdisci' pies de la première heure, Just Muiron, Victor Considérant, madame Clarisse Vigoureux, entreprirent (juin 1832) la publication d^un journal paraissant toutes les semaines, et intitulé le Phalanstère ou la Réforme industrielle. Le but de ce journal était de propager la connaissance des principes et des moyens d'Association découverts par Fourîer, et surtout d'appeler des fondateurs pour un essai de l'organisation industrielle décrite dans ses livres. Le premier organe périodique de l'Ecole sociétaire eut*aussi pour collaborateurs assidus Amédée Paget, docteur en médecine, M. Lemoyne, ingénieur des ponts et chaussées, et l'auteur du présent ouvrage. Des articles lui furent également envoyés, par MM. Allyre Bureau, Alph. Tainisier, Hipp. Renaud, Devay aîné, qui tous coopèrent encore activement aujourd'hui aux travaux de l'Ecole.
Un homme d'un rare dévouement, M. Baudet-Dulary, à
celte époque député de Seine-et-Oise, prit à coèur la fondation proposée d^une phalange agricole et manufactnrîere. Il sut qD*ua élève de Mathieu de Dombasle, M, Deray jeune," défrichait avec succès des terres depuis longtemps incultes, dans les communes d'Adinville et de Gondé-sur^Vesgre, sur la lisière de la- forêt de Rambouillet. 11 acheta environ 500 hectares de ces terres, et se mit h, la tête d*une société par actions pour rétablissement d'une colonie sociétaire suivant la méthode de Fourier. On commença h Condé les labours et les constructions ; mais les fonds apportés par le^. actionnaires ne suffisant pas pour qu'on réunît les éléments essentiels d'une expérience de la Théorie phalanstérieane,^cette expérience n'eut pas lieu. On se vit forcé de s'arrêter dans le cours même des premiers préparatifs , et Fessai fut ajourné à un autre temps , où , Fidée étant plus généralement comprise et mieux appréciée, les capitaux ne lui manqueraient pas.
Faisant preuve alors, non-seulement d'une loyauté devenue elle-même assez rare dans les entreprises industrielles de notre temps , mais encore d'une générosité à peu près sans exemple, M. Baudet-Dulary prit à sa charge tous les frais, et remboursa intégralement les actionnaires. Il est si peu vrai, du reste, que la Théorie ait, comme on Fa dit, échoué à l'application, que M. Dulary, qui n'a pas cessé d'en être un des plus zélés et des plus éclairés partisans, est tout disposé encore à tenter cette application, dès qu'il aura en main les moyens qu'elle exige, comme à porter son concours là où elle serait tentée par d'autres, dans de bonnes conditions et partant avec des chances raisonnables de succès.
Aucun des phalanstériens, d'ailleurs, qui ont pris une part active à l'entreprise de Condé n'a vu et n'a pu voir dans le résultat la condamnation des dispositions sociétaires; elles ne furent nullement en cause; Forganisation des groupes et des séries ne fut pas même tentée avec le
VIE DE FOURIEIU Iti
personnel «i peu nombreux de travaiileurs que Texiguilé d^s ressources avait permis d'admettre. Parmi les hommes acq-uis dès lors à la cause phalanstérienne, était M. Gengembre, qui fut d'abord chargé, comme architecte, de tracer les plans et de commencer Texécution des constructions à. établir. Quelques dissidences qui éclatèrent sous ce rapport eptre lui et Tinventeur l'avaient fait prendre en grippe par Fourier, qui le maltraite fort dans 'sa correspondance. Geagembre n'a point gardé rancune au grand homme; il est resté, après comme avant, le disciple respectueux de Fourier, l'admirateur de son génie et le partisan toujours dévoué de sa Théorie d'association. Autant on en peut dire de M. Delageaière, jeune architecte, qui prêta aussi son concours à l'entreprise.
La tentative de Condé, arrêtée dans son début même faute de capitaux , lit cependant sentir la nécessité de n'arriver sur le terrain d'essai qu'avec des projets mûrement étudiés à tous les points de vue. Depuis cette époque, le tffivail préalable des ingénieurs et des architectes a été exécuté avec le plus grand soin par MM. Maurize et Daly. On possède aujourd'hui les plans et devis détaillés d'une fondation sociétaire, soit du degré -supérieur, soit du degré praticable avec 400 enfants et 100 grandes personnes.
C'était une des choses qui ont répandu le plus d'amertume sur les dernières années de l'existence de Fourier, que d'entendre répéter qu'il y avait eu une épreuve de sa Théorie et qu'elle avait été condamnée par l'expérience. Lui qui, pendant toute sa vie, n'a cessé de réclamer cette épreuve sans pouvoir l'obtenir; lui qui n'attachait de prix qu'à celte démonstration pratique, et qui, bien persuadé de son infaillible succès, mettait en elle seule topte sa gloire, qu'on juge à quel point il dut être affecté de ces bruits mensongers qui proclamaient sa défaite, alors qu'il n*avait pas même pu entrer en lice !
122 PREIOERE PARTIE.
Pendant les années 1832 et 1833, la propagation im idées phalanstériennes se Gt trës«*aeiivemeat, soit parafe journal là Réforme indus trklle, soit par des cours qiû 6% rent lieu à Paris et daus différentes autres villes. Ub dai hommes qui se firent le plus avantageusement remarquer dans Tœuvre de la propagation orale, fut M. Adriea Ber* brugger, aujourd'hui bibliothécaire de la ville d'Alger et membre de la eon&mission scientifique d'Aûîque.
Fourîer assistait volontiers aux séances où Ton dévdap*^ paît sa Théorie, et il prenait souvent la parole dans les conférences qui suivaient Texposition faite par un de ses disciples. Lui-même fit quelques leçons, dans Thiver de 1833-34, à la Société de Civilisation, où il en fut aussi fait successivement, vers la même époque, par M\L Considérant, Berbrugger, Transon et -Philippe Hauger.
Fourier écrivait à Muiron, le 4 janvier 1834, au sujçt de ces séances :
tt Ici (à Paris) on ne voit surgir dans toutes les assemyt blées que lespritsaint-simonien, La manie d'abolition de » la propriété, la prétention de prouver que je suis d'aç.- » cord avec les sophistes, ennemis de la propriété. J'ai vu » cette prétention reproduite sous toutes les formes dans » les quatre séances que j'ai faites à la Société de Civile lisation.
«Malgré cette prédominance du saint -simonisme, les 4 auditeurs reviennent en grand nombre à moi. Je m'en » suis convaincu dans ma leçon dliier. Déjà les deux zoïles » principaux D.... et L... n'ergotent plus contre moi; et » pour les intimider, j'ai Jiicr fait une dénonciation régui> lière de l'Economie politique, et prouvé que, sur neuf » conditions dont se composait sa tâche, elle n'a satisfait ii à aucune. »
Pendant que l'inventeur du mécanisme sociétaire rompait ainsi publiquement des lances en faveur de la propriété, d'ignares écrivains prétendus conserv^foiirs, et
VIE DE FOURtEH 123
même quelqaei hauts personnages officiels, le confondaiefnt, lai et ses disciples, non-seulement avec les Baboumtes,' led Communistes, etc., mais encore avec les auteurs de tous les désordres politiques qui éclataient dans la' Société !
Pottrier nWait pas une élocution brillante; mais ses e^pfeâsions étaient constamment justes, précises, énergie ques. Rien d'apprêté, de solennel, ni dWatoire dans son débit; mais la simplicité de sa parole, ce ton de bonhomie qui contrastait chez lui avec le grandiose de Vidée, Taccent de conviction avec lequel il énonçait tous les résultats de son système, faisaient toujours impression, même sur les esprits les plus sceptiques.
La contradiction, ou plutôt la fausse interprétation de ses idées, 'l'animait outre mesure. 11 était rare que ses inlerlbcttteurs persistassent alors & le combattre :) tant de foi et d'assurance, au milieu d'une époque de doute et de découragement comme la nôtre, étaient une chose qu'ils le pouvaient s'empêcher de respecter, lors même qu'ils n^en saisissaient pas bien tous les motifs et qu'ils n'en admettaient pas encore tout le fondement.
€e qui frappait d'abord lorsqu'on voyait Fourier, l'homme du monde le plus simple dans sa tenue et dans ses manières, c'était son regard perçant, — ce regard d'aigle, propre aux hommes de génie, — que surmontait un front large, élevé et remarquablement beau. Chez lui les parties antérieures du crâne, siège des facultés intellectuelles, suivant les phrénoiogistes , offraient en général un développement extraordinaire comparativement au reste de la tête, qui était plutôt petite que grosse. Son nez aquilin était fortement déjeté & gauche par suite d'une chute faite dans la jeunesse ; mais cela ne nuisait point à l'ensemble harmonieux du visage. Ses lèvres minces , habituellement serrées l'une contre l'autre et s'abaissant fortement vers les
124 PROUKRE PARTIR.
angles de la bouche, dénotaient la persévérance, la tèiia* cité, et donnaient à la physionomie de Fourier une cerr« taine expression de gravité et d'amertume. Ses yeux bleus» qui semblaient lancer des éclairs dans les moments de dis^ cussion animée, par exemple quand il faisait justice de quelque sophisme allégué contre la vérité sociale et qu'il confondait un ergoteur civilisé^ brillaient dans d'autres instants d'un éclat doux, mélancolique et triste (5).
Quoique né avec des dispositions {iffectueuses, Fourier a toujours beaucoup vécu solitaire. Quand son nom eut commencé à être connu , pendant les cinq ou six dernières années de sa vie, on se mit à le rechercher comme on recherche à Paris toute célébrité. Désireux de l'entendre luimême parler de sa Théorie , bien des gens essayaient de l'attirer chez eux en l'engageant à diner ou à passer la soirée. Mais , jaloux de sa dignité conune de son indèpesdance, Fourier n'acceptait qu'avec une extrême réserve les invitations qui lui étaient faites, et seulement lorsqu'il connaissait assez intimement les personnes. Du moment qu'il croyait s'apercevoir qu'on avait voulu le faire poser, le donner en spectacle à des curieux, ou qu'on cherchait à lui arracher le secret de quelques-unes de ses combinaisons théoriques, Fourier se retranchait dans un silence obstiné que rien ne pouvait vaincre, ou bien il répondait par des défaites à toutes les questions que l'on continuait de lui adresser. Se sentait-il au contraire avec de bonnes gens dont il pensait n'avoir aucun sujet de se méiiéf, il se montrait ouvert, communicatif, il causait volontiers sur tous les sujets et résolvait les difficultés qui lui étaient 'p osées.
Dans ces moments de causerie familière et d'abandon naïf, Fourier était charmant à voir et à entendre. Lui demandait-on , par exemple, l'analogie * de tel ou tel animal
^ I4' Analogie e»t an« branche d'étade dont Fourier a sealemeiit doaaé ^dt
VIE DÉ FOIRIÉR. 125
qèi représente quelqu'un de nos travers et de nos ridicules fociaui:? il T expliquait de la façon la p\\xi pittoresque et la plus comique k la fois, imitant le port, Tallure, le cri, les habitudes des animaux dont il parlait, en tant que ces expressions diverses répondaient aux rapports établis entre eux et les personnages de Tespëce humaine dont ils sont les emblèmes. Il y avait alors chez Fourier du La Fontaine
qaes aperças dans ses ouvrages. Suivant lui << les différents règnes de la nature sont , dans tons leurs détails , autant de miroirs de quelque effet de nos psisiiHiB ; ils forment un immense musée de tableaux allégoriques où se peignent Us crimes et les vertus de L'Humaiiité. » ( Théorie de l'Unité univenellej t. 111, p. 212, nouv. édit.)
t> L'Analogie, dit encore an mémo endroit Fourier, est une des branches du calcul de l'i^itractiou. » Néanmoins , parce qu'elle n'était pas la branche essentielle, celle d'où dépendait le boudeur social, il ne s'en occupait que d'une façott aco«8s<nre , comme d'une chose qui , piquant la curiosité, pouvait servir de paftc*port à la Théorie de l'Association domestique et agricole.
« Pour chercher pn protecteur par quelque voie neuve , t écrivait-il le 3 atiril 1830, « je veux tenter une chose qu'on m'a souvent conseillée; c'est de psé^pas^r qp premier début en traité d'Analogie sous ce titre : La Nature indiicrête ou l'Analogie. Je vois que ce genre plaît décidément. »
Ce projet n'eut pas de suite.
A propos d'Analogie , citons quelque;;! animaux qui inspiraient à Fourier une répulaioa insurmontable. Telle était la chenille , emMcmc de la civilisation , la chenille immonde , vorace , dévastatrice , qui se métamorphose en brillant papillon, comme' l'impure et odieuse société qu'elle représente doit se transformer ea llafmoùie ; telle étaitanssi l'araignée, emblème du marchand civilisé. (Consulter pour l'explication de cette dernière analogie l'ouvrage du capitaine Renaud, Solidarité j p. 261). Fourier ne pouvait voir ces hideux symboles de subversion sans éprouver un dégoût mêlé d'horreur. On n'aurait jamais pu le décider à s'asseoir sur une pelouse du moment qu'il avait cru y entrevoir une chenille on quelque reptile.
Un jonr qu'il était couché À Besançon , ches un de ses amis , Fourier tout i coup s'échappe de sa chambre presque nu , appelant à grands cris la domestique de la nniison. Il avait aperçu sur le ciel do son lit une grosse araignée , et il demandait qu'on vint en toute hâte le délivrer de cet odieux voisinage ; sa répugnance était trop grande pour qu'il put lo faire lui-même.
Le chat était , au contraire , un animal pour lequel Fourier se sentit toujours beaucoup de prédilection, non pas, croyons-nous, par considération analogique, car le chat est un type d'égoisme ; mais il est , de toute la famille des félins, si remarquable par la beauté de ses formes et par la souplesse de ses mouvements, le seul animal que l'homme ait su apprivoiser et qui soit en unité avec lui. Lorsqu'il résidait à Lyon, Fourier avait eu un superbe chat, qu'il avait pris en grande affection. Ce minet favori mourut pendant un voyage de son maître, qui en éprouva pn vif chagrin. — Apetcevait-il quelque part, un de ces gracieux quadrupèdes à la robe bien fourrée et bien lustrée , Fourier ne pouvait se retenir de l'aller etaresser.
126 PREUIERE PARTIE.
et da Molière, de même qaW retrouve dans ses éeiite éê nombreuses traces de la pareiité de son géirie avee C8| deux génies si amis du vrai, qui, eux aussi, ont peiutsans les farder, et ont flagellé à leur manière les vices et les iniquités de la civilisation.
Arrivait-il parfois, qu'entraîné par son sujet ou soUicîté par les auditeurs, Fourier abordât quelqu'une de ces qnes« tions qui soût mises en interdit par la pudibonderie hypocrite de nos mœurs de parade, si peu conformes aux mœlirs secrètes et ré'dles de la plupart des Civilisés; venait-^il, par exemple, & traiter des essors de la passion proscrite et damnée (Amour, cardinale hypermineure), son langage avait un tel caractère de naïveté scientifique , que Tesparit le plus corrompu n'aurait pas trouvé dans ses paroles ma-^ tière à une pensée désbonnéte. Et il en est à cet égard des écrits de Fourier comme de sa conversatiou : à force de candeur, il y rend pudiques des, choses qu'un autre n^ae^ rait J€unais osé imprimer. On se sent partout avec lui en compagnie de la science , qui a le privilège de tout cpiH rer. C'est ainsi qu'un professeur d'anatomie et de physio^ logie décrit tous les organes du corps humain et toutes les fonctions de chacun d'eux , sans qu'il vienne à l'idée de personne de s'en formaliser et de l'accuser d'indécence. Eh bien ! Fourier, lui aussi , est toujours un savant qui fait de l'anatomîe et de la physiologie sociales. Et si ce sont les lois de Dieu même et de la nature que Fourier a déeoi»» vertes, qu'il s'est borné à traduire fidèlement , il nous sied bien de faire les dédaigneux et de nous montrer scandalisés ! Avant de créer des passions et des sexes , et de leur assigner des emplois , Dieu aurait dû sans doute prendre conseil de nos susceptibilités, qui ne sont presque toutes^ à vrai dire, qu'hypocrisie et grimace! ^
Chaque jour encore on s'empare de cette partie des ô«h vrages de Fourier à laquelle nous venons de faire allusion,' pour jeter de la boue à sa mémoire. Tel l'accuse dîiveir
VIE DE FOIJRIER. 127
Imasmlé le Code, de la hmte; tel le condamne. à demander pardoo à la morale publique offensée : c'est à qui fera édalef le plus d'indignation contre les témérités du penseur, et de récrifain ! Mais avant de crier à l'abomination et de traîner aux gémonies le grand homme, que ne s'impiose*i-QB d'abord le devoir d'examiner s'il dit vrai ou fftux, si en réalité il a tort ou raison?
' Fourier soutient qu*en douant notre espèce d'un certain cttsemble d'impulsions ou tendances qui se trouvent^ <à des degrés divers et diversement combinées entre elles, chez tous tant <|ue nous sommes, Dieu a témoigné clairement quelle était sa volonté par rapport à la destinée humaine. Son respect pour la Suprême Intelligence ne lui permet pas de supposer qu'elle ait distribué les passions , instincts et caractères, sans prévoir un mode de relations sociales, ott toutes ces forces auraient un emploi utile, harmonique, et contribueraient au bien de la masse en même temps qu'elles feraient le bonheur de l'individu. Partant de celte idée éminemment religieuse, Fourier s'est imposé la tâche de découvrir, — non pas d'imaginer, non pas de formuler arbitrairement, suivant le caprice de ses fantaisies, de ses prédilections particulières, — mais de découvrir, je le répète, de calculer, d'après les données fournies par Dieu lui-même dans l'organisme passionnel de l'homme, lé mode de relations sociales voulu de Dieu, la forme de liociété naturelle.
Qu'on ne vienne donc pas dire que Fourier défend , prescrit, impose de son autorité privée quoi que ce soit. Fourier n'est ni un législateur, ni un fondateur de religion. Faire des lois , ce serait , suivant lui , usurper les attributions divines. Il n'y a, d'après Fourier, qu'un législateur, Ç3LUI qui distribue aux êtres les Attractions, Pour lui, il est itut simplement un savant qui se pose devant la nature
homaine en observateur impartial, et qui lit dans^etfe œuvre admirable de Dieu, œuvre méconnue, diffamée» dans laquelle c*est Dieu lui-même, son auteur, que Ton méconnaît et diffame.
Au lieu de s'indigner très-peu philosophiquement contre Fourier, que ses adversaires prouvent dont, ou qu'il a mal observé, ou qu il a tiré de ses observations de fausses conséquences : toute la question est là. Mais aucun d^eox ne Ta jamais fait; aucun n'a démontré que Fourier soit en défaut sur l'un ou l'autre de ces points. Quant à nous, nous attendons qu'on y ait riussi pour renoncer à nos convictions phalanstérienoes*.
Est-il vrai, au surplus, que Fourier soit arrivé par sa méthode de l'observation impartiale, par l'analyse et la synthèse qu'il a faites des Attractions' de l'Homme, à des résultats tellement monstrueux qu'ils doivent révolter tous les nobles instincts de notre Ame? Loin de là : c'est la su* prématie de ces nobles instincts, en même temps qoela justification intégrale de notre être passionnel, qui est établie , démontrée , proclamée par la Théorie sociétaire. Prééminence aux penchants et aux facultés , en raison de leur concours à la sociabilité, à l'ordre général, à l'Unité: voilà ce qu'assure partout le mécanisme social découvert par Fourier
La perspective de Tessor intégral, mais toujours équilibré, des passions de notre nature, n'est pas la seule chose qui excite la colère des censeurs moralistes. Un autre point les offusque davantage encore dans les écrits de Fourier :
I Un homme qu'on n'accosera certes pu d'utopie et de témérité philosophique, M. Thirrs dit lui-même. « L'exacte observation de la nature humaine est a la méthode à suivre pour, découvrir les droits de l'homme. » Da la Paoraiirt, L. l"", cb. 2. 11 est vrai que le livre de M. Thiers est d'ua> bout à l'autre sa démenti donné an principe.
[Xotedela 3« édith»)
VIE DE POURIGR. 139
c'est la franchise implacable de sa critique qui, lorsqu'elle s'attaque à Tun des caractères vicieux de la Civilisation, en signale méthodiquement toutes les formes et toutes les nuances classées par séries d*ordre, de genre et d'espèce. « Rien, » — dit à cet égard Fourier, — ne constate mieux la dépra- » vation et la charlatanerie morales , que ce refus d'en- » tendre les tableau^^d'un vice, de ses degrés et ramifican tions. n Théorie de r Unité universelle, t. III, p. 128 de la nouvelle édition.
Puisque nous nous sommes laissé aller à cette sortie apologétique, citons encore, avant de reprendre notre rôle d'historien , la réponse pleine de bon sens que faisait Fourier à Fun des reproches qui lui sont le plus fréquemment adressés. « Les détracteurs, » dit-il, prétendent que « ma Théorie descend aux triviaUlés; v mais elle doit tout embrasser et surtout les fonctions triviales qu'il faut utiliser et soutenir par des amorces indirectes. Ils raisonnent comme un bel esprit qui dirait à son fermier : « Le cochon » est un animal immonde, le fumier est une immondice; 9 n'ayez ni cochons ni fumier dans votre ferme , si vous 71 voulez vous élever à la hauteur de la philosophie, n Le fermier répondrait en se moquant de la phllosopine. n Faitâse industrie, 1. 1, p. 392.
L'insuccès de tant de démarches qu'il avait déjà faites auprès du Gouvernement n'avait point lassé Tinfatigable constance de Fourier.
Son idée fixe était de trouver un patron puissant, un homme liaut phcé, qui prit parti pour lui comme le con- -fésseur d'Isabelle de Cas|ille pour Christophe Colomb. » Je veux, disait-il, faire de nouvelles tentatives pour trouver un protecteur à notre affaire. Tous les petits clients, les xnenus partisans, ne sei:vent à rien et sont difficiles à diriger. Il faudrait en trouver un grand qui ferait plus à lui seul que cent mille pygmécs. »
130 PREXllftRE PARTIR.
S'étant chargé tout seul de faire paraître les derniers numéros du journal la Réforme industrielle, il écrivait & Muîron, le 4 février 1834 :
tt Le journal a été bien relardé celte fois » parce que j*aî 9 jugé à propos d'en changer tout le sujet à Tépoque du » 20 janvier, et d'y placer deux articles qui pussent être » envoyés à M. Thiers. L'un est pour lui faire valoir les t avantages fiscaux, Tautre pour le désahuser sur ma Cos- » mogonie , dont AL Guizot ne manquerait pas de gloser » si on venait à parler de placer ma théorie c(an$ Tun des » trois genres d'établissements dont je veux proposjBr Fos-
» saî *.
Mon pauvre homme de génie, ils avaient, ces grands politiques » bien autre chose à faire que d'entendre à tes propositions !
N'importe, il était, lui, toujours prêt à les renouveler.
Après les déplorables événcmenls d'avril (insurreclious, lottes armées à Lyon et à Paris), Fou rier mandait à Muiron : t Jamais il ne s*est présenté de cireonstanee[plii$ favorable
• pour une demande au ministre. Il faut laisser pas^r la
• bourrasque et présenter la pétition en mai. •
Le 10 j«ia suivant» revenant encore ssr la même idée: ic II est bien sur , dit«-il , que les circonstanees sont très^ 9 favorables pour faire une tentative auprès du mimstre, 9 lorsqu'il sera débarrassé du galimatias électoral... »
Lu pou plus tard , c'est un autre incident qui réveiUe de nouveau chez lui l'espoir de se faire enfin écouler. i
Il écrit le 16 août de la même année 1834 :
K Je crois pour cette fois que la chance est belle pour 9 solliciter l'intervention du ministce. Les députés ont formé
' Il s'agissait d« colonies agricoles à fonder snr des bases dilTêreales doal rexpérience fixerait la valeur comparative. Fourier demandait qu'il fât crée par iOascriptioDS nne colonie d'après le sfatèmo pénitentiaire pratiqnë en HoUaadt; une seconde d'après nn système philosophique quelconque au choix de Tlnstilat; nnc troisième enfin d'après sa méthode à loi : û méthode naturelle et attrayante qu'il proposait d'essayer snr des enfanta.
VIE DE FOIJRIER. 131
» un comité (Tracy, Sai verte, Laborde, Isambert, Gaétan » de Larocbefoucault et autres) pour Vàbolilion de Vescîa^ » vage.
» Bonnes geusî quel moycfn neuf ont -ils à mettre en jeu n sans moi?... Déjà le congrès de Vienne et la Société de B morale cbrétienne ont échoué sur une branche de Tes* n clavage, la traite...
» Je vais engager le ministre à s^emparer de l'affaire , » se Tapproprier et donner un camouflet au comité.
» Jf'ai déjà envoyé le Mémoire à Timpression : il formera n un petit in-I2 de 72 pages, avec le titre de Lettre aux ri Députés y parce que je ne suis pas assez connu pour 9 adresser un imprimé aux ministres ; mais la lettre ad* n jointe' leur dira ce que je n'aurais pas imprimé , car en » complimentant le comité sur ses intentions, je lui ferai » observer qu'avec les intentions il faut des moyens... »
n y a ici le sujet d'une réflexion qui fait honneur vrai-> ment aut dispensateurs de la publicité parmi nous! Ainsi, grâce à la manière dont ils remplissent ce devx>ir, grâce è ce qu'on peut appeler avec Fourier Tobscurantisme du dix* neuvième siècle, i' homme qui avait publié depuis douze ans le TnUté de V Association, et depuis six ans le ATouveau Monde industriel, n'était pas encore en droit de se croire assez connu pour être fondé à adresser un Mémoire aux ministres !
De ces ministres combien en est-il dont le nom pèse déjà beaucoup moins aujourd'hui dans la balance de l'opinion que le nom de Fourier, de cet iticonnu de 1834 pour • le monde ofliciel ?
Cependant l'auteur de la Théorie sociétaire vieillissait, ne se lassant point d'espérer, malgré une trop longue attente, que d'un jour à l'autre viendrait pour lui l'occasion de mettre une Phalange en campagne, et de justifier ainsi par un fait éclatant ses assertions théoriques. C'est surtout
132 PRKIfiÈRE PAMIR
.dans le but de stimuler à entreprendre un éssat le» diven personnages susceptibles d'un tel rôle, qu^il publia, en 1835, le volume intitulé La Fausse ùidustrie*^^ auquel il ajouta un second volume Tannée suivante. S^il B^f a ni dans Tun ni dans Fautre , en fait de notions doctrinales d^ensemble, presque rien qui ne se trouve dans les préeédonts ouvrages de Tinventenr duPbalanstère, en rev»icbe .les observations de détail y abondent, et elles sont la pbi» part pleines d^intérêt et d*origiualité. Foorier doiuie une idée fort juste de son livre dans un sous^^titre ainsi euncu : Mesmque desfanx progris, des ridiaUes el cereks wekmm de la CmUsation. — ParaUèh des deux tmmdeSf Vwdn nunreU ei tordre combiné.
Le plan àeLaFausseindustrie est tiès-irrégulier; lauteur en explique ainsi la raison : « Le sujet devait fonuer une feuille additionnelle et finale du journal la Ré/èrmeimdus^ MeUe. LVspace fut insuffisant pour la matière. Je' ne^'oulais faire qu'une brochure ; mais, lorsque j'étais an diapitre VI , une nouvelle insulte de journaliste me d^^cida à riposter sévèrement, et joindre à la brochure le calcul de Greffe de la presse. — Tout ministi*e ou chef de poliw aimera à prendre connaissance du rôgime qui contient la presse dans de justes limites, et qui en prévient fanardiie, sans recourir à la contnùnte, sans bâillon ni censure, s
Fourier nous apprend encore qu'il a suivi systématiquement, dans ce livre, la méthode hachée, le procédé des redites spéculatives. « En publiant, dit-il, une science neuve qui heurte tous les préjugés, si on se bornait à exposer la vérité une seule fois, elle serait au bout de quel- . ques minutes effacée, oubliée, tant les esprits civilisés sont faussés» gangrenés de préventions contre la nature, contre
^ La FâisSB ImcsTMc, monUét, réfmfiumte, tMnsomfèrt* et Tantidolr. Tlx» DOSTMB XATr-iiii.u, coMiw^. oUrmfiuae» téridiqtu, dounant quadruple proJûl. Paris, 1835. — Bossante père, roe de Richelieu, 60. L'auteur, rue SaisK l*ioiT«-XIott(mar(re, 9.
Bit kapdBioBS d^attrait et répugnance. — J'ai reconnu, en dMnaitt des leçons qu'on m'avait demandées, que dès la IfoîûèBie tous les princ^N» donnés et admis étaient éclipsés par les préjugés philosophiques , par le mépris pour Dieu et Ift nature.... »
Aussi Foorier ne se fait*il pas faute , dans ce depûer de ses ottTrages , de revenir à la charge contre les sciences fausses dont /suivant lui, la funeste influence perpétue le règne tlu mai sur la terre. Il y riposte aussi aux attaquesdent sa doctrine et ses écrits avaient été l'objet, ce qui l'amène à jeter à son tour un coup d'œil sur quelques-^mes des productions qui jouissaient alors d'une grande vogue, telles que les Paroles d'un croyant y par Lamennais.
A ce propos, Fourier disait dans sa correspondance, en parlant dn- célèbre écrivain : k Je lui adresserai un petit 9 parallèle de méthode entre le demi-croyant Lamennais » et le plein-croyant Fourier, »
Impatient de faire ses preuves dans le champ de la pra-> tique , Fourier commentait les événements dont l'opinion publique était préoccupée, et il en déduisait les plus puissants motifs de procéder sans délai à un essai de sa Théorie d'Association. Dans ce but, l'auteur de la Fausse industrie s'adresse à tout ce qui a puissance dans le monde, aux chefs des États , aux princes de la finance , aux directeurs de l'opinion, et il s'efforce de mille manières de les intéresser à l'œuvre qui ouvrirait enfin à l'Humanité la voie des destinées heureuses. Pour décider en faveur de l'entreprise d'une fondation sociétaire quelqu'un des personnages qu'il a en vue, Fourier met tout en usage, a recours à toutes les amorces : il leur présente l'alternative des chances les plus brillantes, ou des perspectives les plus sombres ; il supplie , il flatte et menace tour à tour. C'est surtout le roi Louis-Philippe que Fourier cherchait à déterminer, par la considération de ses intérêts les plus chers» à entreprendre, à patroner un essai de sa Théorie. Le
iU PRnfflKRE PARTIS.
8 juillel 1896 , après TatleoUt dWiband ooiilre les y d« moDarque, Fourie^ écrivait : a J^ai placé en tète de a livre on article de dix pages, qui, j'espère, sera ootoune*
* nique ou commenté au roL Je lui prouve que , s'il ve«t » en finir des conspirations, il n a que mon entremise ponr
9 ressource. »
Nulle part encore Tinventeur n'avait tant et si vivement insisté que dans son dernier ouvrage pour obtenir Tépreave de sa découverte. Hélas! il sentait sa fin approcher: il voyait que Finstrument de salut serait resté jusqu^an bout inutile dans ses «Miins, et qu'en quittant la terre il allait la laisser sioos le joug de l'antique malheur, en proie anxdés^ ordres et aux maux dont son génie avait en vain , depuis quarante ans» trouvé le remède.
Les instances que fait Fourier pour prévenir un Uà. dé* noftment ont parfois un caractère qui touche jusqu'aux larmes. Pent-on, par exemple, lire sans émotion les dermères lignes de ce passage : « La rdtgion en révérant IMeUi la philosophie en le reniant, s'accordent à le ravaler; car toutes deux nous persuadent qu'il veut régir rhnmanité parTennui, l'indigence, la terreur: nia Théorie démontre qnll veut nous conduire par le plaisir, la richesse et la liberté. Consentêi à l'épreuve de cette Théorie sur une troupe d'enfants ; et en les voyant faire leurs délices da travail utile, vous vous écrierei avec Siméon : « Voilà le
* mécanisme voulu par Dieu et inspiré par la nature, par » l'Attraction : Seigneur, j'ai assex vécu, puisque j'ai vu n l'œuvre de votre sagesse, le code social et industriel que » vous avex composé pour le bonheur de tous les peuples.
* — Xtmc dmùtHs^ etc. n
Prenant ailleurs le ton de la philippique, Fourier interpelle ainsi les docteurs de l'optimisnie, les chantres de h perfectibilité :
<K Seltimbanques du progrès, tant qu'on verra dans vas sociétés un infirme manquer de secours, on un hoinine
VIE DE POUinEB. iS5
ralfiie manquer de travail et de pain , votre système ne- SGPU qlDe caricature sociale, absence de raison , de liunières H d'esprit religieux; vos progrès en matériel ne seront pour lesprît humain qu'un affront de plus , et vous mériterez la flétrissure que Goudiilac imprime sur votre science en disant : Il faut refaire l'entendement humain et ot«<hlkr tout ce que nous avons appris.
n Oui, il faut s'émanciper de la philosophie; un seul athlète suffira à briser le joug : Exoriare aliquist »
€et athlète que demandait Fourier, où esMl? Se lèver«t*il bi^itôt des cendres de rinventeur, ex ossibus ultor, pour venger sa mémoire qu'on outrage encore chaque jour, pour proclamer son triomphe et sa gloire liés si intimée ment au bonheur de Ttiumanité ?
C'est un rôle qui serait aUé au génie de Bfron , ce caractère si peu fait pour les entraves de la Civilisation. Pourquoi, dans ses courses sans repos, à travers un monde où rien ne s'offrait à lui qui sufTit aux changeants désirs ^e son ftme ardente et inquiète, pourquoi Child-Harold ne rencontra-t-il pas sons sa main quelque part un exemplaire de la Théorie des quatre mouvements? Le génie de rinven<tion scientifique qui découvre le but et la voie, celui de la poésie artistique qui passionne et entraîne^ faisaient ensemble union ! la grande pensée sociale revêtait les formes brillantes propres à la populariser! Et la planète en eût tressailli jusque dans ses fondements , car le règne de Dieu et de l'Attraction allait, grâce à cet heureux concours» s'in* augurer sur la terre aux accents d'un nouvel Orphée !
Qu'on nous pardonne d'avoir un instant arrêté notre imagination sur cette hypothèse qui lui sourit, et d'avoir rêvé un rapprochement qui eût pu être si fécond pour le bonheur du monde, entre ces deux esprits audacieux, entre
136 PREMIfÏRE PARTIE.
ces deux aigles de la ^pUre intellectiielle, Gharies Pomier «t lord Byron !
Ce rôle que nous nous plaisons à supposer que Byron aurait pris, Fauteur àeLaFausse industrie le signalait àGeorge Sand, à propos d'un article de la Revue des Deux-Mondes*, oik cette dame parlait du système de Fourier en termes bienveillants, sinon avec connaissance de cause. Mais Fil*» lustre écrivain n^aura peut-être pas même lu ces quelques pages, où le créateur de la Science sociale faisait appel à la plume éloquente et hardie qui nous a donné Vakntine eiLélia, Combien cependant George Sand pourra regretter un jour de ne s*é(re pas emparée de la grande conception de Fourier, pour la revêtir de sa magnifique prose, tandis que son talent était encore à Fapogée!
Est-ce donc à dire que le génie poétique et littéraire ait renoncé désormais à exercer aucune haute et salutaire influence sur le mouvement social, et que tous ceux qui en ont reçu de Dieu le don privilégié adopteront, en pratique du moins , Finepte principe de Vart pour l'art?
Les deux volumes de la Fausse mdustrie, qui contiennent, sur la cosmogonie et sur la vie future, des aperças qu*il serait prématuré d'offrir au public^ n'ont guère été répandus; peu de personnes les connaissent Un intérêt particulier s'y rattache, en ce qu ils présentent comme la dernière phase de la lutte engagée par Fourier contre les préjugés de la Civilisation, lutte qu'il a soutenue jusqu'au bout avec un si indomptable courage. C'est ce qui nous a fait nous arrêter sur cet ouvrage, peu propre à donner la notion de la Théorie sociétaire, et dont nous ne conseillons la lecture qu'aux personnes qui déjà connaissent à fond cette Théorie. Les passages que nous en avons cités nous ont paru de nature à entrer dans ce travail biographique, surtout comme expression du caractère de leur auteur. C'est
* LivnîiQo da 15 novembre 1836. UUns iTim V^fapmr,
VIE m FOURIEB. 137
«moare.au. même ^re que nous reprodtiiroDs Tapostroplie qui termine le deuxième tome de La Faune inehutrk; ces lignes sont à peu près les dernières que Fourier ait écrites pour rimpression :
« Contempteurs de votre pays, phénomènes de servilité, vous raillez une découverte si elle n'est pas Fouvrage d'un étranger! Vous devriez être fiers de ce qu'un des vôtres enlève à FAngleterre la plus belle des palmes, le calcul qu^elle a manqué après Newton qui lui en donnait Fini* tiatîve.
n Sortez de votre léthargie : sortez du labyrinthe où vous retiennent ces obscurants, ennemis de toute lumière qui ne provient pas de leur coterie; elle ne sait fonder son ndjécanisme social que sur les privations, les bagnes et les bourreaux : Dieu fonde le sien sur les richesses et les plaisirs.
» Faites le parallèle par un essai sur d^s enfants : vous reconnaîtrez aussitôt que la philosophie, en voulant comprimer les passions, a bâti sur le sable, et que j'ai bâti sur le roc en déterminant le régime sociétaire qui s'identifie aux passions, aux ressorts implantés par Dieu dans nos âmes.
» Ce ne sera donc pas le système d'un homme, d'un facteur de constitutions arbitraires , que vous verrez dans répreuve de l'industrie attrayante : ce sera Fœuvre de Dieu, son code immuable, comme les passions et attractions qui en sont les interprètes; son code identifiant Fintérêt collectif et l'intérêt individuel, toujours en collision dans Fétat civilisé; son code conduisant à la fortune par la pratique de la vérité et de la justice.
«I A cet aspect vous direz : voilà vraiment Fœuvre de ce Gt^9jCeur, qui sait çooduife en harmonie )es mondes et les univers : l'inventeur sublime a seul enlevé le voile d'airain;
138 PRfilH^E MRHE.
celui-là, mieux que liée savajits de trente sièdes^ peut dir<e avec le lyrique romain :
« Exegx monumentutn œre perennius, •
Les matières contenues dans les 2 volumes deLaFati$se industrie n'étaient pas celles que les disciples de Fourier auraient le plus désiré qu^il traitât. Jaloux de lui voir éla • borer et publier les parties de la science qu^il n* levait pas encore. données, ils insistaient pour obtenir de luile tonae III et les suivants de la Théorie de V Unité universetle, conformément au plan de I82I (p. 56 de la Biom'aphie), On lui rappelait les quasi-promesses qu'il avait îh^f^s à cet égard à une époque récente. Mais Fourier répondait :
« Lorsque j'ai dit qu'il était plus avantageux que j^écrin visse pour mes disciples, c'est ^ans doute que je comp- » tais sur l'établissement de Condé; mais cet espoir n^exis* » tant plus, il faut à présent que je spécule sur le public » et sur la recherche d'un candidat. Sur ce point je diffère » d'opinion avec mes disciples, et je les crois tout à fait en » fausse voie : je suis d'avis qu'il faut faire du mixte ou » mélange de Théorie et de critique. La Théorie pure n'au- » rait pas d'empire sur la classe d'hommes à gagner. »
Dans cette même lettre qui est du l^' octobre 1835, répondant à d'autres observations de Muiron, Fourier lui écrivait :
«Leli^e, dites-vous, atteindra son but si on parvient » à le faire lire par ceux à qui il s'adresse. — Je n'ai pas » cette prétention : rien n'épouvante un homme de haut A parage comme l'invitation à lire un volume d'un écrivain «) sans crédit. Il faut, au contraire, déclarer à ceux à qui » on s'adresse qu'on les invite à lire telle et telle pages >i ada{.iées à leurs intérêts personnels.
» Je suis loin de méconnaître les services que m'ont ren- 1 dus les disciples, car dans le volume de Mosaïque je dé*
K élflfe qaik ont ammié raffaire aa point de me garantir » contre le plagiat; et c'est d*après cette garantie que je me a résous à livrer Féchelle des agios en ralliement et gradua-* » tion , méthode que j'avais laissée en suspens pour écueil » à ceux qui auraient voulu entreprendre en contradiction » avec ma Théorie.
» «Tai donné aussi la formule générale des Garanties, n que je n'ai jamais voulu donner, pas même dans le jour^ » nal la Réforme indiutrielle, parce que je craignais que » les esprits ne se cramponnassent à cette méthode plus » accommodée aux manies civilisées de controverse en ba» » lance, contre-poids, garantie, équilibre.
» Mais, en donnant aujourd'hui la formule générale du i> Garantisme, j'ai une garantie contre les lenteurs d'un » essai de sixième période; c'est la preuve matérielle four^ » nie par Fraucia (les renseignemenis de Fourier à cet égard » étaient erronés), sur les facilités du régime sociétaire B dont ce casse-cou a4Aeviné deux puissants ressorts, la 0 bonne chère et les divertissements gratuits... »
On voit par ces derniers passages de Fourier que la crainte du plagiat, dont il se préoccupait outre mesure, n'était pas cependant le seul motif des réticences qu'on 'pour* rait se croire en droit de lui reprocher d'après ses aveux mêmes. Sur ce point nous ne chercherons pas à justifier la conduite de l'inventeur.
S'il était vrai, relativement à Fourier, que l'appréhension de se voir enlever la gloire de sa découverte lui en eût fait celer une partie plus ou moins essentielle, la responsabilité d'une telle conduite ne saurait atteindre ses disciples; ils se sont mis à Tahri de toute solidarité de ce genre par l'austère franchise du langage qu'ils lui tenaient, et que lui-même savait entendre. Alors , il est vrai , Fourier ne répondait pas toujours d'une manière nette et directe h la question.
140 PREMIÈRE MRTIE.
a Voas erres» » mandaîWil à Muiron le 15 jui» 1831; « en croyant que le manque de fortune et de succès m^ n aîgri au point de vouloir refuser, au monde mes décou- » vertes; mais il m'ôte la faculté de les lui donner, parce » quemon travail est fortement gêné par défaut de fbi^ n tune »
<c Vous me dites, » écrit une autre fois Fourier» « d^imiler n les philanthropes et de crier la vérité sur les toits! mais u il faudrait avoir des toits où je pusse la crier. Ces toits 9 sont les journaux qu'il faudrait acheter en lignes à 120 fr. » le cent. Quand on peut payer, il est hien aisé de crier la * fausseté sur les toits »
Combattant enfin Tidée qu'on lui exprimait qu'il se laissait dominer par la crainte exagérée du plagiat, Fourier répondait ce qui suit (7 avril 1831) :
(I Vous me supposez une terreur panique des plagiaire& i> Il serait insensé de ne pas les craindre, puisqu'ils exisn tent. Que diries-vous d'un homme qui n'aurait aucune n crainte des voleurs, ne renfermerait ni linge, ni argent, }) ni diamants? Vous le traiteriez de sot et de dupe. On » doit craindre tout mal qui existe et se précautionner sans » avoir des craintes à en perdre la tête, comme vous nu» » les supposez. On spécule de grand sang-froid sur le ri»n que , et on n'oublie pas de se prémunir, comme on n'ou- » blie pas de fermer ce qui peut être volé, n
Dans ces limites, les précautions' de Fourier, comme de (out autre inventeur, étaient sans doute parfaitement lévilimes.
Indépendamment des ouvrages que nous avons mention* nés, et à la liste ' desquels nous devons ajcuter une bro-, chure intitulée Mnémonique géographique (Paris, 1824)^ Fourier a publié un grand nombre d'articles dans le jourr nal le Phalanstère ou la Jiéfornre indusirielU , et>0ueiciaes^
VIE DE FOIMEA; 141
oaH^as le nouveau, journal de FÊcole sociétaire, fondé pef'Coosiderant en.l836'. . . • . ^
• La première 4e ces publications subsista pendant dixbuitinois^ Entre autres questions que Pourier y a traitées avec des développements qui ne se retrouvent dans aucun de ses ouvrages, nous citerons le Problème de la Réparti^ tim^ celui des Garanties de la Propriété, le Plan cTtin essai de la Théorie sur cinq cents ^nfantis,
Fourier en outre a laissé des manuscrits considérables, dont la majeure partie est encore inédite. Ces manuscrits se composent de près de cent cahiers distribués en séries , et que Fauteur désigne , dans ses renvois , par les nuances diverses de couvertures qu'il y avait affectées *.
Un tel ensemble de productions montre & quel point la vie de Pourier fut laborieuse et combien il sut tirer parti du temps , lui qui n'eut que d'assez courts intervalles d'entière liberté pour ses travaux scientifiques et littéraires.
C'é^t ici le cas de dire un mot de ses habitudes de travail.
Commençons par les lectures. — Fourier avait beaucoup la da»s sa jeunesse, comme le prouvent les citations assez fréquentes, qu'on rencontre dans ses écrits, des auteurs tant anciens que modernes, citations qu'il faisait de mé-
* La Phalakgb , Jowmal dû la Science sociale.
* Ces manuscrits ont été légués, par testament, an premier disciple, M. Jast Mairoa ; et celui-ci, pour éviter qu'ils pussent tomber jamais en dit mains hostiles ou indiffércutes , a fait participer an legs précieux qui lui avait été dévolu par la conflance du Maître madame Vigoureux et M. Considérant.
L'intention de disposer do ses manuscrits ainsi qu'il l'a fait, avait été annoncée par Fourier depuis longtemps. 11 écrivait à Mniron le 31 décembre 1829 :
H Pour répondre à votre information , je vous ^irai que mon intention est , qu'en cas où je n'en aurais pas disposé autrement par suite de dernière volonté, vous recueilliez tous les manuscrits que je laisserai à mon décès. Je compte les mettre en ordre quand je le pourrai, tant pour ma convenance que pour la convenanCiB de celui qui pourrait les consulter. C'est un long travail , parce qu'il y à beaucoup de superflu à supprimer. »
Vï\B revne, fondée en 1845 par l'École sociétaire, la Phalange, a commencé la pnbiieatiim dee maavicriti de Ifoorier. Not« d$ la Z* idit.
142 PREMIKRE PARTIE.
moire la plupart du temps , car il n^avait tnet Un qn*an très-petit nombre de livres. Encore ne s* avisait-il guère d*j recourir depuis qu'il s'était mis à formuler sa Théorie. Les poètes paraissent lui avoir été plus sympathiques que les prosateurs , et parmi les poètes il préférait les peintres de mœurs, ceux qui ont frondé les préjugés et les travers de la Civilisation, Horace chez les anciens, Molière et La Fontaine chez nous. Il faisait aussi beaucoup de cas de Voltaire, auquel il reprochait seulement de n'avoir pas appliqué les puissantes facultés de son esprit et sa grande bar> dicsse de pensée à rechercher le mode naturel des relations sociales. Voltaire, disait Fourier, avait sur l'Attraction des idées avancées : la découverte pouvait lui échoir, mais il a manqué de persévérance et s'est laissé éblouir par les triomphes du bel esprit.
Du moment que Fourier, par la seule force et par l'andace de son génie, eut trouve le mot de la grande énigme de l'univers, chose pour laquelle les livres lui avaient été de bien peu de secours , il prit les livres en dégoût , et ne songea plus qu'à étudier la nature elle-même, pour achever le calcul des destinées dont il avait la clef.
Pendant les dix ou douze dernières années de sa Tie , il se bornait à aller passer une ou deux heures chaque jour dans le cabinet de lecture de la Rotonde au Palais-Royal, pour se tenir au courant des événements du jour et des sujets de discussion soulevés dans la presse ; encore restaitil une grande partie de ce temps Fœil fixé sur l'atlas de Lebrun. Quant à entreprendre des lectures de longue haleine, il s'en gardait bien; il y avait longtemps déjà qu'U avait renoncé à l'idée de chercher dans les bibliothèques des témoignages à l'appui de sa Théorie ou des matériaux .pour la compléter. En 1818, il répondait à Muiron, qui l'engageait à prendre connaissance de certains écrits des théosophes et des sages de l'antiquité. « Je ne m'arrêterai » pas à consulter les livres que yous m'indiquez; j'ai
• «ayé ces vérifications sur quelques ouvrages dont je n'ai » tiré aucun secours. »
Fôurier donnait d'ailleurs dans cette lettre, ainsi que dans quelques autres , les motifs de sa répugnance à s'appuyer sur les autorités religieuses et philosophiques; puis, comme pierre de touche à appliquer aux auteurs pour ju« gerdé leur coïncidence avec sa Théorie, il conseillait de les examiner sur Taccord avec les propriétés ou attributs de Dieu : Universalité de providence; Economie de res^ sorts; Unité de système.
Or tous, suivant lui, avaient méconnu ces propriétés essentielles de Dieu, en ne cherchant pas le Gode social divin et en négligeant d'étudier l'Attraction passionnelle appliquée à rin(|^strie (6).
Quant à son mode de lecture , Fourier en fait aussi mention dans une de ses lettres; il fallait qu'il commençât à la Ibis et qu'il menât de front la lecture de plusieurs ouvrages différents, qu'il prenait et quittait alternativement.
Pour la composition de ses écrits, c'était encore de fldême; Fourier avait toujours sur le chantier plusieurs travaux en même temps* Suivant les dispositions du moment, il mettait la main à tel ou tel d'entre eux. 11 n'y a que pour les recherches de solution des problèmes qu'il était infidèle à sa méthode favorite de l'alternat. Pour s'ex-, cuser du retard d'une de ses réponses à Muiron, il lui écrivait le 20 février 1818 : « Quand j'ai un problème en » tête, j'ai rhabitudc délaisser toutes les lettres en arrière, fcje renvoie toute autre affaire jusqu'à ce qu'il soit résolu. » Dans ce sublime travail d'enfantement, l'enthousiasme, la passion que Fourier nomme Composite, suppléait chez lui à toBt le reste et suffisait à soutenir l'effort prolongé de la pensée.
Cette préoccupation pour ainsi dire constante de Tinventeur en quête de quelque solution explique les distrac-tions auxquelles Fourier était sujet. Aussi quand il sortait (c'est lui qui le raconte) était-il souvent obligé de remonter du fois pour un mouchoir, pour un papier oubliés, etc.
Dès qu^une question s'était emparée de son esprit, elle ne lui laissait plus ni repos ni trêve jusqu'à ce qu'il en fût venu à bout. Parfois, en se promenant avec quelqu'un, Fourier s'arrêtait tout à coup, tirait de sa poche son crayon et un petit feuillet de papier sur lequel il traçait un ou deux mots ou de simples signes pour fixer une pensée qui lui était venue relativement au sujet dont il était alors préoccupé; puis il reprenait la conversation au point où elle était restée. Ainsi le travail intérieur ^e sa tête sur le problème cherché continuait; sa pensée s'était dédoublée en quelque sorte, et il n'y ea .avait jamais dans ces mo* ments-là qu'une moitié qui prît part à l'entretien et à c« qui se passait autour de lui.
Un effet des mêmes préoccupations était encore que Fourier, en marchant dans les rues, se parlait habituellement à lui-même à voix presque haute; ce qui le fusait remarquer et considérer par la foule irréfléchie-comme un individu d'une originalité extrême, et presque comme un fou. Mais les personnes qui avaient été en rapport un pea intime avec lui et qui avaient pu apprécier la justesse de son coup d'œil eu toute chose étaient loin d'avoir de lui une semblable opinion : elles n'admiraient pas moins la sûreté de son jugement que l'universalité de ses connaissances.
Fourier racontait avoir passé sans sommeil jusqu'à six et sept nuits consécutives , lorsqu'il se trouvait dans Féréthisme intellectuel qui accompagnait ses grandes découvertes ou dans l'ivresse de joie et de fierté sublime, qui
VIK DE FOUilIl^il. i«f
iifîfait le sii€4^(fs^ Mais c^étoit ea général peo4aiil|ef h^uvtf de (a jfiiroée q$i'il composait s^ ouvrages*
Du mail», à Tépoque où je Fai coonu, Foutîer n'écris fiiit guiQp6 «le ottU. Il se melUit à ton bureau vers m oa sepi Nares du matio* Après une séanca ordioaîremeiil de 4ao]|;.keiires, qnelquefoi» do moindre durée, et de trois au fb^,^ il «ortoili ulUit &ûre uu tour, puis rentrait au bout d'une demi-heure ou d'une beOro pour se remettre de no»>> veau à écrire pendant Tespace de deux heures encore, après l^aqiMfUes tiçuv^^le promoaade, piiia reprise du travail, et aî^l de suite.
Lorsquç nous publiions la Réforme industrielle, s*il ar<rivait que Ton fàt à court de matières pour lu fe^iUe ^u iendemain , Fourier ètai( toujours prô^ 4 fburnjr ^e quoi eembler la lacune ^ 11 avait Uni réfléchi ^^r jioate^ lef dioses f|ui tienitf nt au méçanisiuis die la Soici^lii que jao^i^ le sujel-ià traiter n^ lui {aisiut imiJ^ - il ayait jii bonne fnémoire que les résult^te de $e9 ré^j^xions et ob^rvaii^nf ancicmes lui étiiicot Jkofijoury préaeuts.
Çoi^imont le préateuf 4e h Science social? a?^I-î1 acquis taii|.4e «ptions div/9fyie# ^ )fifk u^ep is^ cpDluq^^.de efaaque contrée^ sur les pratiques tant b(onnaii que mau*!' vaises de chaque métier? — A force d'observer et de quesjtionii^r. jKa qpcjfue Meu et avec quelle «orte i^ a^ns qu'il se trouvât «j^MrtpW ii c'étaient lies g^nsdu p^upliç> fçw^ ftv/iit ^4y/>ury uxie (dm le 4e q^tidps i^ £s^*e ; il voulait savoir tout ce qui concernait le gewcf dç vieejt la SçkM^ pr^j6|siQ;i^Ue:«dç sc^ jnt(if|fltQut^rs^ £l<MiU-il, par ,ei;^in|)ilc , jch^ m de ^fi$ aj^s, k U c^pf^^ie ? ofi^fi^
* Voici an moi de Ponrior qui prouvo qu'en efTot ce genre de treve^ lui ^te^ iétiuMé :' • tCMqae je «w Se fne M. Salira (doN dinele^r SoUteM tt^ lyrffytfifiir) jn't deuMn^^ «o artiôle »r le G»r«n|i»nie, il^!bi«ii mto^dii ^«f ^ w ûi envoie. Je ne refoseni jemmîfl dei articles eui yesetien ; cela ne me ««ill foèM. » (Lettre de II mti ll|n.)
tkt PREHIKHE PARUE.
trmiTiitt sans cesse auprès 4o janKnîer, du vigneron^ delà ménage, à conférer sor les occopatMHis de ehacvit d*eu& il Savait d'ailleurs éviter de se rendre importun, eu d*é« veîUer la susceptibilité, assez ombrageuse parfois» de la classe de personnes vers laquelle il allait chercher des rea« seignements, et dont il gagnait la confiance et f afieetion par sa bienveillante bonhomie, par la simplicité judicieuse et piquante de sa conversation.
Quelque précieux que f àt son temps , Fourier ne refusa jamais sa porte; il se tint constamment & la disposition de tous ceux qui venaient lui demander des éclaircissements sur sa Théorie. Pendant les dix dernières années de sa vie, qui se passèrent presque entièrement à Paris, il se fit une règle de toujours rentrer chez lui à midi : c'était Theure de rendez-vous qu*il avait indiquée aux Candidats, c'est-à dire aux gens qui, possédant les moyens de fortune on d'influence nécessaires pour opérer un essai de la méthode d'Association industrielle, voudraient s'entendre avec lui dans ce but L'homme de la science fut tous les jours sans faute exact au tvndez-visus ; mais l'homme à l'argent^ Je favori de la fortune ne s'y présenta point. — - €e trait de mœurs, qui peint admirablement Foufier, a été signalé parBéranger (7).
Je n*ai point assez dit combien Fourier se niontrait, en toute circonstance, bon, obligeant, délicat
Aucune démarche ne lui coûtait quand il s'agissait de rendre service.
Lorsque, en 1823, Muiron perdit sa place de chef de division à la préfecture du Doubs, Fourier alla un très* grand nombre de fois dans les bureaux du ministère de rintéffîeur pour presser une décision relativement à la liquidation de retenues qui avaient été faites aux employa de cette préfecture, et sa correspondance à ce sujet pré*
sep te plus d*une observation caustique à Tiandroit des personnages auxquels il avait affaire.
ti Votre lettre, » êçrit-il à Muiron le l2 mars 1824, « a été remise à M. Hogguer, parce qu*il est plus juste que » M. P***, qui est un ministériel dévergondé, un de ces » êtres qui dépouilleraient père et mère pour fiàire leur 9 cour au ministre. »
u Au reste, » ajoute-t-il plus loin, « les ministériels du » genre Ëscobar ne sont point stupides comme vous le n croyez. Ce sont des gens qui veulent voler, et qui, à n défaut de raisons sensées , en donnent de ridicules ; et , y> par cette raison même, on ne peut les contenir que par » entremise d'un personnage marquant, comme M. Chifflel, » qu'ils u'osent pas traiter du haut de leur grandeur. Mais » à un inconnu comme moi ils répondent par leurs ver- » kiages d'empiétement sur la prérogative royale ou ' de » sommes à précompter sur les retenues des employés de » préfecture, o
Lorsqu'il était déjà d'un âge où les courses dans une ville comme Paris sont bien pénibles pour qui ne peut prendre de voiture, en 1833 et 34, Fourier se rendait sept ou huit fois de suite au ministère de la guerre et à la chancellerie de la Légion d'honneur, pour les réclamations de vieux militaires qui ne lui étaient pas même connus personnellement. Il n'aurait pas été homme à faire le quart de ces démarches s'il s'était agi de son propre intérêt ; personne n'était moins fait que lui pour le métier de solliciteur.
D'autres traits plus touchants de la bonté de Fourier ont été révélés depuis sa mort par une personne qui l'a beau* coup connu, madame Louise Courvoisier, veuve Lacombc, sœur de l'ancien garde des sceaux de Charles X (8). Fourier se plaisait beaucoup dans la société de cette femme aimable et spirituelle avec laquelle il fut lié d'amitié pendant les six dernières années de sa vie.
148 PRKMIKKË PARTIK.
Sa délicatesse était extrême dans les petites choses comme dans les grandes. Après quatre ou cinq années de correspondance assidue avec Muiroh , ayant eu à lui écrire pour faire venir par son intermédiaire une procuration dont il avait besoin, Foùrier lui disait : « Cette lettre-ci » étant pour affaire particulière , vous ne trouverez pas » mauvais que j^affranchisse. »
Les avances qui lui avaient été faites, même pour la propagation de sa Théorie et par ses amis et ses partisans les plus intimes, étaient considérées par lui comme des obligations personnelles.
a Vous vous étonnez, » écrit-il à Muiron le 17 février 1832, u que je parle de mes dettes. Je ne les oublie pas, » et je me hâterai d'y satisfaire si la fortune me favorise. » Quoi que vous en disiez, je considère comme dette tout » ce qui doit être envisagé comme tel. »
La correspondance de Fourier est tout entière d^one écriture fort belle et fort nette, et surtout très-harcKe. Les indications de dates, de renvois, etc., y sont données avec une exactitude et une clarté qui ne laissent rien à désirer. S^ il écrit le jour d'une solennité religieuse, Fourier a soin ordinairement de la désigner; par exemple, il datera ainsi : « Lyon, Y^ avril 1825, vendredi saint. » Il dira une autre fois : « J'avance toujours un peu dans mon tran vail. J'ai dépassé la moitié le jour de la Pentecôte; j'en » suis à 20/36*. » (Lettre du 26 mai 1825. ) « Ma Préface » devait être finie le jour de la Chandeleur; mais quand 1) un travail est fini, on y trouve des défauts, » etc. (Lettre du 12 février 1828. )
On a vu combien le cœur de Fourier enfant était naturellement enclin et ouvert à Famitié. L'observation, Texpérience des effets d'une société comme la nôtre sur !e caractère de la plupart des honunes l'avaient mis en garde contre la facilité à former des liaisons amicales. Mais le
VIE m KOURIER. 149
germe eC le besoin de cette affection ne s'étaient pas éteints chez lui« Poor s*y livrer, il ne lui fallait qu'une chose, être avec des gens à sa convenance, droits d'intention y simples de manières, un peu moins civilisés, en an mot, que le commun des martyrs. C'est ainsi que, dans les dernières années de sa vie , il allait volontiers s'asseoir à la table de l'ouvrier Fugère ou du fabricant Harel, l'inventeur des fourneaux économiques, homme dévoué à toutes les idées de progrès et d'avenir dans un âge où l'on ne s'attache, en général, qu'à la routine et au passé. Ce que Fourier recherchait et prisait dans ces sortes de réunions, c'était bien moins la bonne chère et les hommages que le sans-façon et la cordialité. Il avait l'orgueil de sa haute découverte; il portait ce sentiment plus loin que ne le fit jamais peut-être aucun autre inventeur, et il en avait le droit; mais personne moins que lui n'aimait à trôner et à ^e prêter aux coups d'encensoir en plein visage. C'était mfil.s^y prendre pour lui être agréable que de se répandre à ^a égard en compliments et en éloges.
11 y a une des faces de la vie de Fourier que nous avons dû laisser dans une obscurité complète, faute de renseignements : c'est celle qui a trait aux relations d'amour*. II
' Il ne noas échappo pas que le regret que noua exprimons ici pourra faire sourire' plaa d'un lecteur. On n'est guère habitua aujourd'hui, daus la biographie des grtvet personnages jugét dignes de l'histoire , à tenir compte des liaisons d'nnoar qu'ils ont pu former, quand elles n'ont pas été consacrées et scellées par le nœud légal. Pour nous qui , sans vouloir fronder les usages établis AioB meenrs etuthentiques . attachons de l'importance s tout ce qui manifeste l'homme , nous regrettons sincèrement et sérieusement cette lacune eu ce qui concerne Fourier. Nous la regrettons d'autaut plus que la conduite d'un homme envers les femmes est , à notre avis , ce qui peut le mieux donner la mesure de sa uMH'alité réelle : cette conduite fournit un moyen d'appréciation qui n est pas h dédaigner pour savoir au juste ce que vaut l'homme.
Dans l'état actael de la Société , sous l'empire des conditions industrielles et ctYiles fort diiisemblables qu'elle présente pour chacun des deux sexes par l'influence même de l'opinion, si indulgente pour l'un , si sévère pour l'autre, la pttsitioii de l'homme et celle de la femme sont encore tellement inégales; tant de torts, d'injustices, de lâchetés froides et cruelles, tant de vérilahlcs crimes enfin peuvent être impunément commis par le proinior à l'égard de la s 'conde
150 PREMIKRË PARTIE.
est aisé de voir, d* ailleurs, à la touchante sollicitude, à H tendre et profonde sympathie avec lesquelles Taiitear ëè la théorie sociétaire s^occupe du sort des femmes et de toutes leurs convenances, que Vamour avait peusé par là; et nous avons lieu de penser que , dans cet ordre de rela"^ tions plus encore que dans aucun autre, Fourier apporta toute la délicate et ingénue bonté de son âme , si pleine de bienveillante indulgence, de droiture et d* équité.
« Il y a loin, » faisait- il observer, « de la galanterie à » Féquité; » et cVst de ce dernier sentiment surtout quMl voulait qu'on s'inspirât envers les femmes. N'est-ce pas ce même sentunent de justice qui animait Jésus, lorsque, prenant sous sa protection la femme adultère, il disait aux Juifs» furieux de morale, qui voulaient lapider cette malheureuse : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui » jette la première pierre (9) ! »
Toujours compatissant à tout ce que les femmes, dans les situations diverses de leur vie, ont à souffrir du fait de nos dispositions sociales, de nos lois et de nos usages, Fourier dirait encore : « Il n'est rien de plus révoltant que de voir ces malheureuses filles délaissées parce qu'elles n'ont pas le poids de l'or en leur faveur; et ce sont souvent les plus belles, les plus distinguées, les plus capables de conduire un ménage. » {Théor, des quatre mouv,^ p. 198.)
Quant à lui, il ne se sentait pas fait pour la vie conjugiUe. Dans les maisons de commerce où il avait été employé pendant sa jeunesse comme teneur de livres ou comme caissier,
en relations d'amour, qae celai qai, ayant joui du commerce des femmes, n'aurait jamais en de reproche à se faire envers elles , mériterait k bon droit i^i^M cité comme nn exemple fort rare de haute et h.Qnorable courtoisie. Kh bien .' nous avons la conviction que Fourier n'aurait eu rien à redouter de l'application de la règle suivante , qu'il annonçait devoir être en usage dans les équitables sociétés do l'avenir : x La conduite d'un homme est scrutée lorsqu'il postale comme » poursuivant d'amour. On ne lui fait pas un crime de l'inconstance, car elle a
• son utilité en Harmonie ; mais on examine si , dans ses différentef firisoM
• amoureusef, il a constamment fait preuve de déférence pour les femmes •! ^
• loyauté avec elles. » {Traité de l'AssoâatUms t. IV, p. 224.)
VIE DE FOVRIER. 151
ptiis d!uiie Ms Foiirier s'était trouvé à même de se marier .«^antageosement En diverses occasions on lai fit entendre ^e^ s'il demandait la main de la fille de son patron, la famille était disposée à la lui accorder. Mais il ne voulut jamais donner suite à ces sortes d'ouvertures. Il alléguait les bizarreries de son caractère, la mobilité de ses goûts, ^uine lui permettraient pas, disait-il, de rendre une femme heureuse.
Etait 'il en société avec des damés, personne ne le surpassait en courtoises prévenances, toujours exemptes cependant de fadeur et de flatterie. De quelque rang que fussent les personnes du sexe avec lesquelles il se rencontrait, Fourier, par nature autant que par principes, montrait pour elles une affabilité, une complaisance particulières, une respectueuse et aimable déférence, de même que dans ses .écrits il témoigne partout de son vif intérêt pour la cause et pour les droits des femmes. Il n'y laisse échapper aucune occasion de faire voir qu'elles ont été souvent supérieures aux hommes par les qualités mêmes qu*on leur dénie le plus communément. Jamais l'auteur de la Théorie des quatre mouvements et de VUnité universelle ne déploie plus de verve, ne fait éclater plus de généreuse indignation , que lorsqu'il s'élève contre l'état de dépendance et d'avilissement où la Civilisation, c'est-àdire le ménage morcelé, retient les femmes; jamais il ne se montre plus ironique et plus méprisant pour les philosophes que lorsqu'il leur reproche l'injustice de leursjugements sur le sexe féminin , toujours ou déprécié ou totalement oublié par eux dans leurs spéculations sociales.
a L'Harmonie , » fait remarquer Fourier, « ne commettra
» pas comme nous la sottise d'exclure les femmes de la
» médecine et de l'enseignement, pour les réduire à la
4» couture et au pot. Elle saura que la nature distribue aux
''il deux sexes, par égale portion, l'aptitude aux sciences et
15S PREXIIHIRE PARTIE.
n aux arts, sauf répartition des genres; le goûi des sciences » étant plus spécialement affecté aux hommes, et cehii dei » arts plus spécialement-affeclé aux femmes, en propor- » tion approximative de
n Hommes, 2/3 aux sciences, 1/3 aux arts; n Femmes, 2/3 aux arts, 1/3 aux sciences.
0 Ainsi les philosophes qui veulent tyranniqi^ement ex- » dure un sexe de quelque emploi sont comparables à ces n méchants colons des Antilles qui, après avoir abruti par n les supplices leurs nègres déjà abrutis par Téducation )) barbare, prétendent que ces nègres ne sont pas au niveau » de Tespèce humaine. L'opinion des philosophes sur les n femmes est aussi juste que celle des colons sur les ne- » grès *. » {Nouveau Monde ind.^ p. 235, 236;)
Les préventions de Fourier en faveur des femmes ne se fondaient pas sur cette niaise ou plutôt encore égoïste illusion du moralisme, qui consiste à voir dans chacune d'elles un type des vertus exigées par F état civilisé, c'est-à-dire une tendre mère (alliant à la tendresse la fermeté, la prudence et les lumières), une chaste et fidèle épouse, une ménagère parfaite, ennemie de la toilette, des plaisirs et de Vintrigue. Nul mieux que lui Va pénétré tout ce qu'il résulte de faussement pour la femme du milieu faux dans lequel elle est placée. Plus une nature est délicate et riche , plus elle doit ressentir Tinfluence délétère des causes qui s'opposent à son développement normal. Sous ce rapport la contrainte que subit la femme dans nos Sociétés est triple
* Ici comme dans les autres passages des ouvrages do Fourier qà il est question des philosophes, il ne faut pas oublier qu'il y a des exceptions auxquelles ses critiques ne s'appliquent pas. Voltaire par oxcMnplc, io patriarche de la philosophie du dix-huitième siècle , était loin d'avoir uue opinion défavorable des facultés artistiques et autres des femmes. Il écrivait, le 18 octobre 1736, à Rerger, on de ses correspondants , à propos du succès d'un Opéra qu'on attribuait a une femme : • Si un opéra d'une femme réussit, j'en suis enchanté ; c'est • une prouve de mon petit système que les femmes sont capables de tout ce que •> nous faisons, et que la seule différence qui est entre elles et nous, c'est qu'elles •• sont plus aimables, t
au moifis de celle qai pèse sur rhomme : faiit-li s^étonner q\^e ses précieuses qualités naturelles tournent souvent en astucieuse adresse, en moyens plus subtils de ruser et de tromper, et que tant de trésors d^ amour mis au cœur de la jEéi^me par la main de Dieu, trésors qui ne demandaient qu'à s^épancher librement pour le bonheur de tout ce qui Ijçi^ure» se changent par suite en scories impures ou en poi son^t .perfides ?. . .
Mais Fourier se gardait bien de se faire de cette perversion des plus brillantes qualités de la femme un argum^t intre la bonté native de celle-ci.
''A II est évideat, » dit-il^ u que les femmes, comprimées 'n en toot sens , n'ont de ressource que la fausseté. Le tort A en retombe sur le sexe persécuteur et sur la Civilisation n qui, en amour comme en politique, asservit le faible au >» fort. »» {Traité de fAssoc,, t. IV, p. il 9.)
Pat rapport à la femme , Fourier raisonnait comme il le fait par rapport à Fenfant dans les lignes qui suivent :
u Un enfant vous semble pétri de vices parce qu'il est n goiirmand, querelleur, fantasque, mutin, insolent, eu- » fieux et indomptable; cet enfant est le plus parfait de » tous ; c'est celui qui sera le plus ardent au travail dans » l'ordre .combiné.... Quant à présent, j'avouerai que cet » enfant est bien insupportable, et j'en dis autant de tous » les enfants; mais je n'avouerai pas qu'il y en ait aucun nde vicieux : leurs prétendus vices sont l'ouvrage de la » nature.... » {Théorie des quatre mouvements,)
La tâche que s'était imposée Fourier, c'est précisément d'utiliser, au profit du bien social, cet ouvrage de la nature, et d'employer l'homme tel qu'il a plu à Dieu de le créer.
Si, comme l'a dit un ancien, il appartient à V âme seule
de pénétrer dans d'autres âmes, qui pourrait-on citer à
.ce. compte qui fût supérieur ou égal à Fourier? Qui est-ce
qui a jamais eu aussi bien que fui conscience de tous les
besoins, de tous les sentiments de l'Hiimanité?
Trois classtes d^individus excitaient surtout lu soUicittnIè du Socialiste.: les femmes, les enfants, les esclaves, ef nous pourrions ajouter les vieillards, autour desquels il rénnît, dans le Phalanstère, tant de dédommagements des avan* tages que la main du temps leur enlève. Les logemeîits les plus commodes sont réservés aux doyens d'âge de la phalange désignés sous le nom de patriarches. La place d* honneur leur appartient dans la plupart des cérémonies.
Rien de plus prudent et de plus sage d'ailleurs que la marche indiquée par Fourier pour l'émancipation graduelle des classes tenues encore aujourd'hui dans une dépendance plus ou moins étroite, sous un joug plust)u moins lourd, et il remontrait vivement les réformateurs qui veulent brusquer les choses à cet égard.
« Tous ces nouveaux régénérateurs, » disait-il, « Owen, Saint-Simon et autres, inclinent fort à spéculer sur Féniancipation des femmes : ils ignorent qu'avant de rien changer au système établi en relations d'amour, il faudra bien des années pour créer plusieurs garanties qui n'existent pas, etd^abord l'extirpation des maladies syphilitique et psorique par tout le Globe D'autre part les modifications en régime d'amour ne seront applicables qu'à une génération polie , élevée tout entière dans le nouvel ordre> et fidèle à certaines lois d'honneur et de délicatesse que les Civilisés se font un jeu de violer. On applaudit en France à celui qui trompe femmes et maris ; les mœurs des Civilisés en amour sont un cloaque de vices et de duplicité : une géné« ration façonnée à de telles habitudes ne pourrait qu'abuser d'une extension de liberté en amour.
» Et lorsque l'admission de ces libertés pourra convenir sous les rapports de la fortune et des mœurs , on ne les introduira que par degrés. Chacune des libertés ne sera admise qu'autant qu'elle aura été votée, sur tout le Globe, par les pères et les maris; alors on pourra la croire afîle. L'effet de ces libertés sera de concourir puissamment ^
c^me des travaux^ à raccroissement du produit et au règjiç des mœurs loyales; mais en Civilisation Ton n'en verrait naître que les trois effets opposés. . » On aura au début de THarmonie sociétaire des amorces bien plus flatteuses pour le sexe que cette licence promise parOwen et Saint-Simon. D'abord la facilité des mariages, favorisés en tout sens par Tindustrie attrayante. Un père ne craindra plus que le gendre soit dissipateur, ni que le ménage manque du nécessaire : les frais du ménage combiné et gradué coûtent fort peu de chose; les enfants à aucun âge ne coûtent rien aux pères....
» Loin de supprimer le mariage, on y attachera deux charmes nouveaux, en le dégageant des fatigues du ménage, de la vie monotone qui affadit le lien, et en y établissant Féchelle des liens , la distinction en degré septénaire; il est certain que le lien est plus fort entre les époux
qui ont des enfants qu'entre ceux qui n'en ont pas n
{Pièges et charlatanisme des deux sectes Saint-Simon et Oiven, p. 53 et suiv. )
On trouve dans les écrite de Fourter vingt autres passages où il insiste d'une manière non moins formelle sur les délais et sur toutes les conditions préalables qu'exige , dans l'état économique et moral de la Société , l'admission des libertés amoureuses. Est-on après cela fondé i\ lui imputer, sur ce point pas plus que sur aucun autre, le procédé révolutionnaire, le rôle de démolisseur aveugle et imprévoyant ?
L'émancipation de la femme ne peut résulter que d'une organisation de l'industrie où il y ait, aussi bien que pour l'homme, place pour elle, et place pour l'cufant, auquel son sort est si intimement lié. Indépendance matérielle par des fonctions lucratives, voilà le préliminaire indispensable de tout progrès de la femme vers la liberté civile et affective.
156 PRËinËRE PARTIE.
Quant aux enfants, le système d^éducation traeé-par Fourier est, d'un commun aireu, la partie la plus tuàmi^ rable de son œuvre, et la moins susceptible de contesta* tion. Rien ne le flattait plus h cet égard que le suffrage des mères de famille 'qui avaient êlcrc elles-mêmes lenrs enfants. Une dame qui se trouvait dans ce cas, et qui rendait pour la première fois visite à Tinventenr du phalanstère, étant venue i\ le féliciter sur rexaclitudc de ses observations en ce qui concerne les enfants : « Ha! ba!» s*écrîa Fourier avec une satisfaction manifeste, «vous aussi, vous trouvez que j'ai vu juste, que c'est bien cela! » Et lâ^dessus la conversation s'engagea sur le*ton dé l'intimité entre Fourier et la visiteuse, qu'il avait d'abord accueillie très-froidement.
Pour ce qui est des esclaves, leur sort a occupé Founer dès ses premiers travaux, et l'un des résultats de sa Théorie qu'il ne manquait jamais de signaler était l'abolition de l'esclavage sur toute la terre, du plein gré et dans l'intérêt des maîtres eux-mêmes.
Une vie toute consacrée au service de l'Humanité a été abrégée par l'ardeur même avec laquelle elle se dévouait i cette grande et sainte cause.
Fourier n'était pas d'une constitution, robuste; des dérangements de santé assez fréquents venaient entraver, sinon suspendre tout à fait ses travaux. . A propos d'un de ces dérangements plus prolongé que les autres, qu'il éprouva en 1829, Fourier écrivait à la date du 30 août de cette année :
« Je n'ai guère travaillé depuis quelque temps ; mon n esprit est comme l'été en vacance absolue. Je ne me suis » remis que lentement de ma fièvre. Ce n'est que depuis ^ deux jours que je commence à manger des pommes de
VIE DE FOURIËR. 157
«*tem. Je les avais prises en aversion, ce qai est uii » grand signe de dérangement dans les fonctions anî« » œaies, car. en santé je préfère les pommes de terre aux » meilleurs met»^ Enfin j'espère c}ae septembre sera » moins stérile c^u'août, et je veux dès demain reprendre n mes occupations et doses habituelles de travail que le » mal m'avait forcé de réduire. »
L'espoir du convalescent fut en partie déçu , car, le 31 octobre suivant , il disait de nouveau :
* certains goAts , certaines répognances gastronomiqaes de Foorier sont trop oonnat de ceux qai ont la ses ouvrages pour qu'il soit permis de n'en pas dire ici quelques mots. Qui ne se rappelle , par exemple , combien il avait pris en grippe ce malheureux vermicelle, qu'il appelait une vieille colle rance, ou la Cuisine anglaise avec ses flots de beurre fondu , ses viandes presque crues , ses légumes échaudés , vraie cuisine de sauvages! disait-il.
L'aversion de Fourier pour le pain mal cuit et pour les vins frelatés qu'on serf dans les restaurants de Paris était poussée à un tel point , qu'il avait coutome d'apporter son pain et son vin quand il y allait diner. « Depuis 1826 (dit-il , Nouv. Monde, page 299) , les boalangérs et les pâtissiers de Paris ne
font cuire qu*à demi toutes leurs pâtes Faut-il dire le secret de cette mon-
stHMMÎté ? C'est que les pâtes à demi cuites conservent plus d'eau , sont plus lourdes et se maintiennent mieux en cas de mévente. Cette demi-cuisson sert l'inlérét des marchands , mais non pas celui des consommateurs. •
Fourier savait apprécier les bons mets , et ne se montrait pas indigne sous oe rapport d'avoir eu pour compagnon de son premier voyage le célèbre Brillât- Savarin. Ce n'étaient pas les aliments recherchés qui lui plaisaient ; il leur préférait uno nourriture simple , commune même , pourvu qu'elle fût parfaitement préparée : à cet égard il était assez difCcile. Du reste, il mangeait sobrement et n'aimait pas plus à table qu'ailleurs les longues séances.
Kn fait de vins , Fourier était aussi un excellent dégustateur. Dans un repas , volontiers il faisait honneur à un bon et généreux vin du Jura ou de Bourgogne , et il ne dédaignait pas d'y puiser une petite pointe de gaieté. Il ne prenait jamais ni café, ni liqueurs, si ce n'est un peu d'eau-de-vie quand elle était pure et de bonne qualité. Quoique , par raison hygiénique , et , comme on dirait en langage roédi<al, en vertu d'une certaine idiosyucrasie, Fourier s'abstint de faire usage du café , ce produit était pourtant un de ceux qu'il louait volontiers; en fait de découvertes ducs a un heureux hasard, il aimait k rappeler comment les propriétéH agréablement stimulantes de ce végétal nous ont été (ardivcment révélées par l'état qu'il produisait sur les chèvres qui en avaient brouté dans les plaines de l'Arabie. Le thé , au contraire , ne pouvait trouver grâce devant Fourier. ■ C'est encore l'anglomanie, » dit-il eu parlant des Parisiens , « -qui les a habitués k proscrire au déjeuner les bons mets de leur pays et à les remplacer par une vilenie qu'on appelle thé , drogue dont les Anglais s'accommodent forcément, parce qu'ils n'ont ni bons vins, ni bons fruits , à moins d'énorme dépense. Ils sont réduits au thé comme les malades , •t an beurre comme les enfants. » (.Vour. Monde, page 300.) .
« Depuis le 18 j'ai encore été si nuJade que kmdi :i6k 9 jour de la revue da Roi, je n'ai pas pu songer à y aifer, « qaoiqa*on pût prendre Tomnibus devant ma porte el 9 que j*easse grande envie de voir les manœuvres de Fciw n tiUerie, organisée selon le nouveau mode. »
Ce trait nous amène à parler du goût de Fourier pour les parades et les manœuvres militaires. 11 était si amateur de ces spectacles , qui lui présentaient une image de Fordrey de rUnité, premier besoin de sa nature, quil accompa* gnait , comme les enfants , un régiment qui marchait musique en tête, et que chaque matin, pendant qu^il habita Paris, il venait assister à la garde montante aux Tuileries. 11 jouissait avec un plaisir extrême de Texécution musicale : non pas toutefois qu'il ne trouvât beaucoup à redire à la composition actuelle des orchestres militaires. 11 y regrettait entre autres choses Tabsence de la timbale et do hautbois^ Il aurait voulu aussi qu on établît pour Tarmée un Conservatoire de musique, institution nécessitée, disait-il, parle désordre qui règne dans la partie musicale de la plupart de nos régiments.
Revenant à ce qui concerne la santé de Fourier, nous dirons qu'elle essuya encore une assez forte atteinte en 1831. u J'ai été très-malade, » mandait-il à la date du 7 juin, tt et je ne suis pas bien remis; j'ai eu cette ma- » ladie nouvelle dite cholérine, grippe, courbature, etc.; n j'ai passé cinq nuits sans pouvoir dormir un instant »
Pendant que j'étais auprès de lui en 1833, Fourier eut quelques enrouements, quelques troubles des fonctions intestinales. Lorsque , en ma qualité de médecin , je m*aventurais à lui donner des conseils sur ce quMl devrait faire, sur le régime qu'il lui conviendrait de suivre, Fourier me laissait dire, m'écoutait même avec une disposition apparente à tenir compte de mes avis; mais c'était uniquement, je présume, pour ue pas me désobliger, car il était
twa M»ptici8me absola à FégArd de la médecine : aussi n*en faisait-il pas moins à sa guise ensuite.
Le chagrin amer qu'il ressentait de ne pouvoir essayer IVipplication de sa Théorie, Tévanouissement de quelques* unes des chances sur lesquelles il avait compté pour cela, eurent une influence fâcheuse sur sa manière d'être, et avancèrent sans aucun doute la fin du grand homme.
La sauté de Fourier avait commencé à décliner assez sensiblement depuis Tannée 1835. Son éiat s'aggrava beaucoup dans Thiver de 1836 à 1837. La belle saison n'amena qu'un mieux passager, suivi bientôt de nouvelles rechutes qui épuisaient de plus en plus les forces du ma? lade. Néanmoins ce ne fut que vers le commencement de fautopme de cette dernière année qu'il fut réduit à garder la chambre et le lit.
Vainement alors des personnes qui éprouvaient pour lui une vénération et une tendresse filiales essayèrent-elles d*entourer l'illustre vieillard de tous les soins que sa position exigeait. Il se montra obstinément rebelle à toutes leurs tentatives, à toutes leurs offres. On ne put jamais le décider à quitter le petit appartement qu'il occupait rue Saint-Pierre-Montmartre, pour un logement plus convenable qui lui était ofTert chez madame Vigoureux ou chez madame Bazaine. C'est à grand'peine, et par surprise en quelque sorte, qu'on lui faisait accepter les soins les plus ordinaires. Il ne montrait pas plus de docilité envers les médecins qui le voyaient. L'un était M. le docteur Léon Simon , qui essaya quelques remèdes homœopathiques, l'autre M. le docteur Ghaplain, l'ami de Fourier depuis plusieurs années.
Jamais le malade, lors même qu'il était à tonte extrémité, ne voulut consentir à ce qu'on demeurât auprès de lui pour le veiller. Il s'y opposait de toute la force de sa volonté, qu'il conserva, ainsi que son intelligence, en pleine intégrité jusqu'au dernier moment. « Je n'ai pas
» besoin d'être veillé, » répondait-il, a j'aime à être seul; 9 je ne veux pas donner de la peine pour moi. n
On nWait obtenu quavec de grandes difficultés qull permit à la concierge de la maison de monter fréquemment auprès de lui. Cette femme, que nous devons nommer ici, parce qu'elle se conduisit avec zèle et dévouement, madame Delahaye, allait d'bcure en heure, depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit, s'informer de l'état et des besoins du malade.
Le 8 et le 9 octobre, il présenta une légère apparence de mieux. Madame Delahaye l'avait quitté ce dernier jour à minuit : il lui avait parlé comme ù l'ordinaire et dit bonsoir. Lorsqu'elle monta le lendemain, à cinq heures du matin, Fourier avait cessé d'exister. 11 fut trouvé velu de sa redingote, agenouillé et appuyé au bord de son lit. 11 s'était éteint en faisant un effort pour y rentrer.
Avertis que M. Fourier allait très-mal^ madame Vigoureux et Considérant accoururent. Ce ne fut qu'à leur arri^ vée dans la cour qu'ils apprirent qu'il était mort.
Tous deux montèrent.... Considérant replaça le corps dans le lit; ensuite madame Vigoureux, qui, la première parmi les femmes, avait compris la parole phalanslérienne, vint fermer les yeux du mort. Un moment elle voulut croire qu'il n'était pas mort, car la figure qu'elle touchait n'était pas encore refroidie *,
, Ainsi a fini, sans avoir pu obtenir l'essai de sa Théorie; ainsi a fini, pauvre, méconnu de la foule et comme inaperçu de ce monde officiel qui pourtant se dit toujoui*s en quête et en travail d'améliorations, l'homme de la grande découverte sociale , le révélateur de la destinée humaine sur la terre!
* Ces circonstances sont rapportées dans nne lettre adressée aux sœurs de Fourier par madame Vigoureux et M. Considérant, lettre /jui a été insérée dans \fi PiuUange, 2fi aornéro d'octobre 1837
VIE DE FQURiER. 16i
Les disciples de Foarier présents à Paris lui rendirent les derniers devoirs avec un pieux respect Us apportèrent un soin religieux à conserver tout ce (fui pouvait être con^ serve de la dôponille mortelle du Maître, et à fixer par les procédés de la science et de Tart les traits , le buste , la conformation cérébrale du grand homme»
Les obsèques eurent lieu le 11 octobre, à Téglise des Petits-Pères. Une foule d'élite y assistait dans un profond recueillement, et accompagna ensuite le corps jusqu'au cimetière Montmartre. Là Considérant prononça un discours qui résumait d'une manière saisissante toute la vie de Fourier, et qui produisit une vive impression sur l'assemblée, composée en majeure partie d'artistes et d'hommes de lettres. Après lui, M. Philippe Hauger prit la parole et termina son allocution par la lecture d'une pièce de vers de M. Auguste Demesmay , qui caractérise heureusement la grande œuvre de Fourier. Enfin M. Rienzi prononça quelques paroles sur l'ingratitude de la France envers ses grands hommes (10).
Le corps fut ensuite déposé en terre, renfermé dans un cercueil de plomb, recouvert d'un cercueil de chêne. Une simple pierre marque le lieu de la sépulture; on y lit l'inscription suivante :