Livre III, ch. XXXVII
2. Livre III, cli. XV. Comment Pantagruel se conseille à Triboullet.
grand coup de poing entre les deux espaules, luy rendit en main la bouteille, le nazardoit auec la vessie de porc, et pour toute response luy dist branslant bien fort la leste: Par Dieu, Dieu, fol enragé, huare moyne, cornemuse de Buzançay. Ces parolles acheuées, s'escarta de la compagnie, et jouait de la vessie, se délectant au mélodieux son des pois. Depuys ne fust possible tirer de luy mot quelconque. Et le voulant Panurge daduantaige interroger, Triboullet lira son espée de boys et l'en voulut férir. Nous, dist Panurge, en sommes bien vrayment. Voila belle résolution. Bien fol est-il, cela ne se peult nier; mais plus fol est celluy qui me l'amena, cl ie trésfol qui luy ay communicqué mes pensées. C'est respondit, Carpalim, droictvisé à ma viscère. Sans, dist Pautaguel, nous esmouroir, considérons ses gestes et ses dictz. . . »
Cependant, si les plaisanteries, les bons mots, ] les réponses qu'on prêle à ce bouffon étaient de lui, si Triboulet était ce railleur prompt à la riposte, le conseiller politique des plus sages et et des mieux inspirés que Dreux du Radier nous fait connaître, ce serait certes là un élève qui ferait le plus grand honneur à son professeur Le Yernoy, chargé de le dresser à jouer son rôle, à lui développer l'esprit.
Cependant il ne faut pas nier qu'il réussit à lui
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apprendre à tenir son emploi avec assez d'éclat.
Les moyens employés par Le Yernoy pour oblenir ce rcsullaL n'étaient pas seulement la persuasion et les arguments moraux. Il allait jusqu'aux étrivières et aux coups, s'il faut en croire Bonaventure des Périers. Mais parmi ces documents, ceux qui nous prouvent le plus la nature de Triboulet, ceux qui démontrent le mieux son état d'imbécillité, sont lires surtout de Tétude d'une monnaie italienne de 1561 (collection des estampes) et d'un portrait tracé par un contemporain.
Triboulet était de petite taille, contrefait, et François P'' s'étonnait que « si gentil esprit se fut logé dans si vilain corps. » En étudiant le premier document, on voit tout d'abord que Ton a affaire à un véritable microcéphale : le front est bas, et fuyant, les traits du visage sont grossiers, les oreilles démesurément longues sont détachées de la tête, une bouche largement fendue, un grand nez, de gros yeux saillants. Sa poitrine plate et creuse, son dos taillé en voûte, ses jambes courtes et torses, ses bras longs et pendants, les mains longues et effilées, amusaient les regards des courtisans, comme s'il se fut agi d'un perroquet ou d'un singe.
Jugeant par comparaison avec ce que nous avons journellement sous les yeux, la forme seule de la
tête nous autorise à affirmer que l'intelligence chez Triboulet devait être aussi restreinte que possible.
La deuxième source à laquelle nous nous arrêterons consiste en un portrait que Jean Marot, le père de Clément Marot, valet de chambre et historiographe de Louis XII, fait de ce bouffon :
Triboulet fut un fol de la teste écorné, Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né . Pelit front et gros yeux, nez taillé à voste, Estomac plat et long, hault dos ?i porter hoste ! Chacun contrefoisoit, chanta, dansa, prescha Et du tout si plaisant qu'onc homme ne f-ischa.
Mais pourquoi Victor Hugo a-t-il été choisir ce type de fou pour en faire son héros? N'y en avait-il pas assez d'autres qui auraient pu à plus juste litre mériter ce choix? Et aujourd'hui, le Triboulet du poète est si bien devenu légendaire qu'il est très difficile de faire passer dans l'esprit du public l'idée que le vrai Triboulet n'était qu'un vulgaire imbécile, un véritable incomplet tant au physique qu'au moral, un être enfin qui ferait le plus bel ornement d'un asile !
La mère du roi eut aussi son fou, ainsi qu'il résulte de Tépitaphe qu'avait fait pour lui le poète de la cour ' :
Je fus Jouan, sans avoir femme.
Et fol jusqu'à la haute gamme.