Brantôme, op. cit
diables et qu'il fut accusé. La cognoissance en ' estant venue à M. Je coniiestable, il le voulut faire pendre, mais on ût rapport à M. le Dauphin qui estait lors là, que c'estoit le plus plaisant qu'on vit jamais et qu'il le falloit sauver. M. le Dauphin, despuis nostre roy Henry second, le fit venir à luy le vid et le cognoissant fort plaisant et qu'il luy donneroit bien un jour des plaisirs, ce qu'il afaict, ill'osla d'entre les mains du prévost du camp, et le prit a son service. »
Il parvint à être valet de garde robe du prince, puis valet de chambre, puis bouffon en titre, et finalement, dégoûté du service, il devint maître de la poste à Paris où il fit une très grande fortune, n'y ayant encore ni voiture publique, ni chevaux de relais. De plus, il avait pour augmenter ses revenus des procédés particuliers dont il usait partout : chez les princes, les seigneurs et les gentilshommes, il prenait tout ce qui était à sa convenance et ne quittait la place que quand on lui avait laissé emporter les pièces sur lesquelles il avait jeté son dévolu.
Parfois cependant il sut être bouffon amusant et facétieux. « Je crois, dit Brantôme, que si l'on eût recueilli tous les bons mots, contes, traits et tours du dit Brusquet, on eût fait un gros livre et jamais il ne s'en vist de pareils, n'en déplaise à Pessan, à Arlot, à Yillon, ni à Raget, ni à Morel,
BOUFl-ONS. URUSQUET 203
ni il Chicot, ni ;i (iiiiconque a jamais élé de ces plaisants compagnons. Il faut dire de lui que ça (ilc le premier homme pour la bouQbnnerie qui fut jamais et qui sera, n'en déplaise à Morel de Florence, fut pour le parler, fut pour le geste, fut pour écrire, fut pour les inventions, bref pour tout, sans ofTenser ni déplaire. »
Tout cela suppose que Brusquet était un homme d'un esprit fm et délical, qui sut tirer parti des grands de son temps, mieux qu'homme du monde et que sa folie valait bien la sagesse d'un autre.
Si Brusquet savait à la cour exploiter la vanité des courtisans, il y trouva aussi des rivaux dignes de lui. « M. le maréchal de Strozze, nous apprend Brantôme, aymoit fort à se jouer avec Brusquet et luy faire la guerre et de bons tours : aussy Brusquet luy rendoitbien son change et luy en foisoit de bons » En voici un exemple entre mille :
« M. le Mareschal estoit venu au logis du roy en housse de velours, belle et riche de broderies d'argent sur un beau coursier qu'il n'eust pas donné pour cinq cents écus, car il en avoit toujours de fort beaux : ainsy qu'il fut descendre, et qu'un de ses lacquays se tenoit devant la porte du roy, attendant son maistre, Brusquet sortant du Louvre, vit ce beau cheval, et alla aussy tost dire
204 FOUS ET UOLTFOXS
au lacquays que M. le Mareschal luy mandoit d'aller quérir quelque chose en son logis dont il s'estoit oublié, cependant qu'il lui laissast son cheval, et qu'il le garderoit bien. Ce lacquays ne fit point de difficulté de luy donner, car il le voyoit ordinairement causer avec M. le Mareschal. Cependant le lacquays va en commission, Brusquet monte sur le cheval et le mène en son logis, luy fait couper le crin de devant aussy tost la moitié d'une oreille et le rend ainsy difforme, le desselle, luy oste la belle housse et l'harnois et la selle. Vient un courrier à quatre chevaux prendre la poste avec une grosse malle: il le faict accommoder avec une selle de poste et un coussinet, charge la malle sur luy, faict bravement sa poste jusqu'à Longjumeau. Estant de retour, l'envoie en tel appareil à M. le Mareschal, oii estant leposliilon luy dict par le commandement de son maislre:« Monsieur mon maislre se recommandée à vous. Voylà vostre cheval qu'il vous renvoyé : il est fort bon pour la poste : je le viens d'essayer d'ici y Longjumeau : je n'ai pas demeuré trois quarts d'heures à faire sa poste ; il vous demande si vous luy voulez laisser pour cinquante escus. il vous les envoyera. « M. le Mareschal voyant son cheval ainsy difforme, en eut [)itié, et ne dict autre chose, sinon : « Va, mène le à ton maistre et qu'il le garde jusqu'au rendre. »
nOUFI-ONS. HHUSOl'KT 20o
Au boni do quehiucs jours .M. le Maréschal voulut aller trouver le roy en poste jusqu'en Champagne, envoya quérir vingt chevaux de poste, mandant à JJriisquet qu'il les luy envoyast bons, autrement ils ne seraient pas amys, et surtout trois bons malliers. Il no retient pour luy que sept et un mallier. Les autres, qui estoient des meilleurs les donna à quelques -pauvres soldats des siens, qui estoient à pied pour aller à l'armée, sans que le postillon s'en advisat, luy faisant accroire qu'ils venaient après, et les deux bons malliers il les fit vendre à deux meuniers du Pont aux meuniers pour})(jrter la farine, qui les acheptèrent volontiers à cause du bon marché qu'on leur en fit : et quelques jours après, furent trouvés par les postillons en la rue, qui portoient la farine. On les fit saisir par justice ; mais le procès cousta plus que ne valoient les chevaux. Quant aux autres chevaux que M. le Maréschal avoit, il les mena jusques à Compiègne, tant qu'ils purent aller, et demeurèrent là outrés. Si bien que Brusquet achepta bien le cheval de M. le Maréschal par telle perte; et le tout se foisoit en riant jusqu'au rendre. »
On peut juger par là de ce qu'était le person nage au moral :
Si maintenant nous nous reportons au magnifique portrait que Torbido a tracé de Brusquet,
nous nous trouvons en face d'un véritable type de rachitique : tête grosse, extrémités volumineuses, buste long, jambes courtes et cagneuses, faits sensibles malgré la peine que le peintre a prise de les dissimuler sous de riches vêtements. Les traits du visage sont durs, grossiers, expriment la méchanceté.
Dans son ensemble, Brusquet était petit, car le chien qu'il conduit en laisse, lui arrive au-dessous des bras. Avec une telle conformation, l'esprit de saillie et d'à propos, qui était le propre de ce bouffon, n*a donc plus rien qui doive étonner, car, on l'a vu, il fait en quelque sorte partie intégrante de la nature rachitique.
«Brusquet, ajoute Bratôme, mourut de chagrin vers I060. » Ce n'était pas naturel à un homme qui avait eu l'art de faire rire quatre rois et leur cour (Henri II, François II, Charles IX et le sérieux Philippe II. Il) garda pondant un tiers de siècle, de 1535 à I060 la charge de bouffon en titre d'office et on sait avec quel éclat, au moins sous le règne de Henri II, qui fut la partie la plus heureuse de sa vie. « On peut dire de lui qu'il est véritablement le maître de chœur des bouffons en titre d'office. »
Contemporain et successeur de Brusquet, avait
BOUKl'ONS, TnONY 201
d'abord été en quoique sorte sou adjoint tilacour : Comme lui, il eut l'iionneur et la périlleuse mission de faire rire trois rois ; et sut toujours être un courtisan intelligent :
Par ses fonctions de maître de poste, par des absences qu'il était obligé de faire lorsque, par ordre, il accompagnait en voyage des personnages chargés de mission diplomatique, Brusquct devait avoir un suppléant à la cour.
« Thony, dit Brantôme ', avait esté premièrement à feu M. d'Orléans", qui le demanda à sa mère en Picardie, près de Coussy, laquelle le luy octroya malaysément, d'autant, disait-elle, qu'elle l'avait à voué l'Église, pour prier Dieu pour deux de ses frères qui estoient fols. L'un s'appelait Gazan, et l'autre dont je ne me souviens pas du nom fut à M. le cardinal de Ferrare. Et s'il vous plaist, voyez l'innocence de cette pauvre mère, car le petit fol Thony estoit plus fol que les aultres !
« Au commencement, il estoit un petit idiot, nyais et fat ; mais il fut bien appris, passé, repassé, dressé alambiqué, raffiné et quintessencié par les nattretés (tours de vilain), postiqueries (tours de pages ou de laquais), champisseries
1. Brantôme. — Vie des hommes illustres. Chap. Reprise de la vie d'A. de Montmorency.