RÉOUVERTURE DU THÉÂTRE DE LA PORTE- SAINT-MARTIN
Soirée d'inauguration (le Dimanche 28 Septembre 1878).
Nous empruntons au Monsieur de l'Orchestre du Figaro le compte rendu de la soirée d'inauguration de la Porte-Sainl- Martin, qui ouvrit ses portes le :1*> Septembre 1873 par Marie Tudor.
Cette réouverture si attendue de la Porte" Saint-Martin, eette réouverture qui, dès hie matin, avait mis tout Paris en mouvement, a bien failli ne pas avoir lieu faute d'une répétition générale.
D'une répétition de la pièce? Non. Vous pensez bien qu'avant de laisser imprimer sur les affich s - ilennel: "Aujourd'hui, »
on était certain d'être bien prêt.
Seulement, MM. Ritt et Laroclielle . tout entiers aux préoccupations multiples d'une ion qui commence, avaient négligé un détail.
Quand une salle va ouvrir pour la première fois au public, il y a à remplir une formalité commandée par les rèidr-
ments de police et qui ne manque pas d'originalité :
On répète généralement l'incendie.
En termes techniques cela s'appelle « l'alarme du feu » .
C'est bien simple : à un moment donné une voix effrayée crie : Au feu ! Aussitôt les pompiers surgissent de tous côtés , la lance en main. Ils ouvrent les bouches à eau, vont, viennent, se démènent en exécutant toutes les manœuvres de sauvetage , comme s'ils avaient affaire à un incendie véritable.
Pendant ce temps, figurants, comparses, machinistes, gaziers, amis des auteurs, toutes les personnes de bonne volonté, tout ce qui peut faire nombre, se précipitent avec une terreur folle vers les issues. Le tout afin de s'assurer que les dégagements sont suffisants et que le matériel de sauvetage est en bon état.
C'est cette formalité qui avait été négligée. Aussi, dans la journée, un officier de paix s'est présenté au théâtre, déclarant s'opposer à l'ouverture.
Les directeurs étaient dans la désolation. Enfin, à force de parlementer, ils ont réussi à fléchir les rigueurs de l'administration.
Mais, c'est, égal, pendant toute la représentation, je n'étais pas tranquille. Je me disais :
— Si pourtant le feu prenait réellement, comment ferions-nous ? Personne ne sait son pôle :
Ils ont beau être deux directeurs à la Porte Saint-Martin. MM. Larochelle et Ritt, doublés d'un secrétaire général. M. Emile
Abraham, ces messieurs ont été impuissants
à répondre à toutes les demandes de places qui leur sont parvenues depuis quinze jours.
Sans compter Les journalistes, les hommes de lettres, les administrateurs et secrétaires
généraux des th ;âtres, la direction a dû tenir tête aux architectes, aux entrepreneurs, aux tapissiers du théâtre, au gazier, au décorateur, au doreur, au peintre, au fournisseur des petits bancs, à l'industriel qui a installé les water-closets selon la dernière mode anglaise, au serrurier, aux abonnés du Rappel, aux électeurs de M. Lockroy. à tous les :::irmîdons de la démocratie qui se figurent avoir des droits sur Victor Hugo.
Tous ces gens-là ont poursuivi les directeurs de la Porte-Saint-Martin, ils ont accaparé Ritt, ils se sont rués sur Abraham, ils ont fait le siège de Larochelle.
Plus d'un, ayant plus de persévérance que de droits, est parvenu, à force de démarches, de supplications et de courbettes, à avoir sa place à cette première où tant de « gens à premières » n'ont pu avoir la leur.
La foule est aussi grande au dehors qu'au dedans. On n'arrive au théâtre qu'à travers une double haie de curieux.
Au contrôle, on distribue un joli programme rouge et vert aux arrivants. C'est une attention d'ouverture.
Les corridors sentent encore un peu la peinture ; les indications ordinaires : fa :teuils d'orchestre, baignoires, etc., sont inscrites à la craie sur les portes ; les loges manquent de patères ; mais à part cela la salle est finie et bien finie.
21, Uni M VAKl. ' K. 2!
L'bksse, éditeur.
di
On y voit bien el on se voit bien. Le coup d'oeil est agréable. Il y a des dames en toilette et des célébrités littéraires jusqu'aux secondes galeries.
En dehors des critiques ordinaires et de quelques actrices, j'ai remarqué :
MM. Jules Grévy, Scherer, Àlphand, Cernuschi, Louis Blanc, Noël Parfait, Hector Pessard, Halanzier, de Leuven, Hostein, Cantin, Duquesnel, Comte, les docteurs Mandl et Fauvel, Manet, les éditeurs Lévy, Charpentier, Heugel ; Verteuil, de la Comédie-Française ; Delahaye, de l'opéra ; Belot, Cogniard, Meilhac, Halévy, Crémieux, Siraudin, Gondinet, Péragallo , Ambroise Thomas , Camille Doucet.
Un voisin du théâtre me raconte que, pendant les répétitions de Marie Tudor, il s'est joué une comédie bien intéressante.
L'administration de la Porte-Saint-Martin, qui ne recule devant aucune dépense, avait tous les jours, à poste fixe, une cinquantaine de jeunes voyous tantôt dans la rue de Bondy et tantôt sur le boulevard Saint-Martin. Aussitôt que le maître sortait, les jeunes voyous se mettaient à crier :
— Vive Victor Hugo !
Et Hugo saluait.
Mais le poète, maigre son orgueil immense, n'est pas de ceux qu'on trompe facilement. Il sait distinguer les fausses ovations des vraies. La persistance des cris de ces voyous qui toujours se trouvaient sur son chemin lui inspira des doutes. Un jour, il sortit de la répétition avec les directeurs . Les voyous étaient là qui se mirent à crier :
— Vive Victor IIu
Hugo se tourna vefs M. Larocheile, et
avec un fin sourire :
— Vous soignez très-b.'ën voire figuration ! lui dit-il.
Le lendemain, il n'y eut plus de voyous.
La sérénade célèbre du premier acte a causé un certain embarras à la dircelion. Il n'y a pas de poésie qui ait inspire plus de compositeurs que celle-là. Chacun connaît la délicieuse musique de Gounod :
Chantez, ma belle, Chantez toujours !
El, ma foi, dans la salle, on ne doutait pas un instant que c'était . celie-la. qu'on aurait choisie. Il est vrai que M. Larocheile n'eût pas demandé mieux et que M. Ritt partageait l'avis de M. Larocheile, mais ces messieurs étaient les humbles valets de Victor Hugo, et le maître voulait la musique de 1883, la musique de Piccini, fils du grand Piccini, le rival de Gluck. J'ai vu le moment où Ton allait réclamer la composition do Gounod.
Il y aurait un moyen pour mettre tout le monde d'accord : Victor Hugo et le public. On pourrait chanter un soir la sérénade arec la musique de Piccini et un autre soir avec li musique de Gounod. Nous aurions ainsi, au lieu des gliickistes, les gounodisles et les piccinistes. A moins qu'on veuille se décider à faire chanter la sérénade de Piccini avec l'accompagnement de Gounod.
Deux mots qui résument assez bien la physionomie de la soirée .
Un titi, en regagnant sa place aux paieries '.crie avec un désespoir comique :
Etre du peuple ! 0 rage !
Plus loin, M. Billion, le prodigue directeur de l'Ambigu, exalte les beauté- de la pièce.
— Ce Victor Hugo! quel génie ! quel! tente de la scène! Tout un premier acte qui se passe dans Tobscuritc. Une heure sans gaz.