‹ Fragmens sur les institutions républicainesChapitre 6 sur 33 · DE LA. SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE LA. SOCIÉTÉ

La société ii’cst point l’ouvrage (le l’homme, elle na rien de commun avec l’institution des peuples. Cette institution fut une seconde association qui donna aux hommes un génie nouveau , de nouveaux intérêts. Obligés de se soutenir par la violence et par les armes, ils attribuèrent à la nature les besoins qui ne leur étaient venus que de l’oubli de la nature. Il fallut donner à ces grands corps politiques des proportions et des lois relatives, afin de les aflérmir L’on s accoutuma a croire

que la vie naturelle était la vie sauvage. Les nations corrompues prirent la vie brutale des nations barbares , pour la nature; tandis que les unes et les autres étaient sauvages à leur manière , et ne différaient que de grossierete.

La société politique n’a point, comme on l’a pretemiu, fait cesser l’état de guerre; mais au contraire elle 1 a tait naître , en établissant entre les hommes des rapports de dépeiiLice qu’ils ne connaissaient pas auparavant.^ Tout ce qui respire sous la loi naturelle est in epen dant de son espèce, et vit eu société dans son espèce.

Tout ce qui respire sous une loi politiciue, ou une loi de force, est en guerre contre ce qui n’esl point sa société, ou ce qui n’est point son espèce.

L'indépendance des êtres de même espèce entre eux, est fondée sur les rapports ou sur les lois qui les unissent. Unis par ces rapports ou ces lois, ils se trouvent eu état de force contre une autre espèce que la leur.

Les animaux de même espèce n’ont point formé de sociétés particulières, armées les unes contre les autres. Les peuples cependant se sont armés contre les peuples.

Tous les êtres sont nés pour l’indépendance -, cette indépendance a ses lois, sans lesquelles ils languiraient isolés, et qui, en les rapprochant, forment la société. Ces lois dérivent des rapports naturels*, ces rapports sont les besoins et les affections. Ces besoins et ces affections ne donnent à aucun le droit de conquête sur les autres; car cette conséquence détruirait son principe. Ils produisent ce qu’on appelle le commerce , ou \ échange libre de la possession.

Selon la mesure de leurs besoins ou de leurs affections , les animaux s’associent plus ou moins. On les voit presque toujours par troupeaux, si ce n’est que l’avarice de l’homme les effraie. Ils se rencontrent, sans se maltraiter ni se fuir. Le plus sensible , le plus intelligent de tous , l’homme , naît pour une société plus parfaite , pour des rapports plus étendus , pour des plaisirs plus vifs, et pour les délices de l’indépendance.

Les hommes forment donc une société naturelle qui repose sur leur indépendance. Mais un peuple en corps (puisqu’il existe des peuples) (i) forme une force poli-

(i) L’homme a des rapports de raison avec lui-même pour diriger sa conduite. Les hommes ont aussi entre eux des rapports, d’autant moins clairement déterminés, qu’ils sont plus nombreux. Deux hommes s’entendent, quatre ne s’entendent plus. Enfin, il n’y a que des rapports de fait, de barbarie, entre un peuple et un peuple j c’est pourquoi la force fait I3 droit entre eux.

Le gouvernement est en conséquence plus fort que le peuple, parce qu’il est moins nombreux.

Üque contre la conquête. L’état social est le rapport des hommes entre eux-, l’état politique est le rapport des peuples.

On voit que les hommes, se traitant eux-mêmes en ennemis , ont tourné contre leur indépendance sociale la force qui n’était propre qu’à leur indépendance extérieure et collective-, que cette force, par le contrat social , est devenue une arme à une portion du peuple pour opprimer le peuple entier, sous prétexte de le défendre contre ses menbres et contre des ennemis étrangers.

Si tel fut l’objet du contrat social de conserver l’association , les hommes dans ce sens sont considérés comme des bêles sauvages qu’il a fallu dompter. En effet, par le contrat, tous vivent armés contre chacun, comme une troupe d’animaux de diverses espèces inconnues l’une à l’autre et tout près de se dévorer. La sûreté ^de tous est dans l’anéantissement de chacun, au lieu qu’on la trouve si simplement dans leur indépendance.

Je crois pouvoir dire que la plupart des erreurs politiques sont venues de ce qu’on a regardé la législation comme une science difficile. De là , rincertitude et la diversité des gouvernemens. De pareilles idées devaient perpétuer les peuples dans l’esclavage -, car , en supposant l’homme farouche et meurtrier dans la nature, on n imaginait plus d’autre ressort que la force pour le

ÎS’éanmoins, comme dans la république 1 intérêt a un • seul est protégé par la force de tous, et que tous et chacun sont, non point unis, mais liés par la pression; la république , par la nature de la convention , a fait un contrat politique , ou de force , entre chacun et tous, et ce contrat politique forme un pacte social. Mais quelle violence, quelle faiblesse dans ce corps dénué de liaisons, dont le mécanisme stérile est comme un arbre dont les racines et les branches supendues ne toucheraient

pris le tron€! Ces sociétés ressemblent à des traités de pirates qui n’ont d’autre garantie que le sabre. Ces brigands ont aussi un pacte social sur leurs navires.

On a mal appliqué le principe politique : il n’appartenait qu’au droit des gens, c’est-à-dire qu’il était de peuple à peuple. Cela même est une loi de nos institutions : ce ne sont point les hommes, mais les Etats qui se font la guerre.

11 ii’y a guère lieu de concevoir maintenant cpie les peuples, renonçant à leur orgueil politique, tant qu’ils seront régis par le pouvoir , se remettent sous la loi de la nature et de la justice 5 que venant à s’envisager comme les membres d’une même famille , ils retranchent de leur cité l’esprit particulier qui les rend ennemis , et l’amour des richesses qui les mine. Les aines bienfaisantes qui se livrent à ces illusions , connaissent peu toute l’étendue du chemin que nous avons fait hors de la vérité. Ce rêve, s’il est possible, n’est que dans un avenir qui n’est point fait pour nous.

Il faut donc, sans chercher inutilement à mettre des rapports de société entre les peuples , se borner à les rétablir entre les hommes. Ces peuples, plus ou moins éclairés , plus ou moins opprimés , ne peuvent en même temps recevoir les mêmes lois. Il en est autrement d’une république où toutes choses ont une progression commune.

Cependant , un peuple qui se réforme et se donne des lois véritablement humaines , entouré de peuples inhumains, doit, pour la durée de sa propre harmonie, ôter de sa politique extérieure tout ce qu’il peut sagement en ôter, sans compromettre l’Etat. Car un peuple qui se gouvernerait naturellement et renoncerait aux armes , 'serait bientôt la proie de ses voisins ^ et , si ce peuple renonçait au luxe et au commerce pour une vie simple, ses voisins s’enrichiraient de ses privations, et devicn-

(Iraient si puissans qu’ils l’accablerai erit bientôt. Les ma'îtres (|ui les dominent auraient d’autant plus d’intérêt à le faire, qu’ils auraient tout a craindre de l’exemple et de la population de cette société indépendante.

L’ordre social , dit très-bien Rousseau , est la première de toutes les lois. Un peuple, cjuelle que soit son administration , doit vivre avec les peuples qui l’entourent , comme ils vivent avec lui. A proprement parler, il n’existe point de rapports entre les nations ^ elles n’ont que des intérêts respectifs, et la force fait le droit entre elles.

Ce n’est pas qu’en prenant en elles-mêmes les idées de justice , on ne trouve entre les peuples des principes de morale et de raison qu’ils doivent respecter \ mais ces idées-Ià n’ont point de sanction. Un peuple ne peut pas déclarer la guerre à ses voisins , s’il n’a quelque sujet de s’en plaindre *, mais, s’il leur fait une guerre inique, qui peut l’en empêcher?

Une considération qui, selon quelques-uns, légitime la guerre et le droit de conquête , c’est de savoir ce f^ue doit devenir l’excès de population d’un peuple , lorsque le sol ne suffit plus à ses besoins. Faut-il qu’un peuple égorge sa jeunesse , pour ne point troubler la paix étrangère? ou faut-il que, par des institutions criminelles, comme à Lacédémone, il prévienne son accroissement? Il suit de là qu’il existe au moins une loi morale entre les peuples : c’est l’inutilité de conquérir, tant que le sol leur suffit.

De cette idée , que la guerre est légitime par la nécessité de conquérir, semble découler le principe de la dissolution des premières sociétés, et la preuve que les hommes sont naturellement dans un état de guerre. Car on en peut induire que, les familles s’étant accrues, l’homme , au sein d’une petite société , s’arma contre l’homme pour étendre son champ, et qu’il fallut une

loi politique pour comprimer cette violence intérieure.

Mais si Ton examine que la férocité de peuple à peuple tient à leur isolement, et que d’homme à homme tout est identité ; si l’on examine que le mouvement qu’occasionerait entre les hommes leur trop grand nombre, se porterait comme uii tourbillon aux extrémités et ne réagirait point contre son centre : on voit que 1 exces de population ne peut troubler que les sociétés voisines. Tout au plus , je dirai donc que la conquête est l’origine i de l’institution des peuples , et que , la terre étant cou-

. verte d’habitans , il se fit des aggrégations pour s atta-

quer et se repousser. Les émigrations du Nord , il y a mille ans , l’attestent : ces hommes, cruels envers les autres peuples , étaient sans doute paisibles dans leur patrie, ou ils l’auraient détruite et s’y seraient fait place. On a découvert dans l’Amérique des îles peuplées : là , il semble que l’émigration étant impossible, la force devait refluer sur elle— meme mais , ou la terre leur suffisait, ou ils formaient divers peuples qui s’exterminaient.

Je me suis fait à moi-même ces difficultés pour les prévenir. Il est clair , d’après cela , que les peuples , à cause de l’accroissement de la population , sont dans 1 éîat de guerre , ce qui nécessite une loi politique entre eux. Mais il est clair aussi que le même état de guerre n’existe plus d’homme à homme , et que conséquemment la force ne doit point entrer dans la cité.

Maintenant, je vais examiner l’excès de la population, s’il est véritablement un excès en lui-mème , ou s il est simplement relatif. Les émigrations du Nord n’arrivèrent point parce que le territoire ne suffisait point à ses habitans, mais à cause de certaines mœurs qui privaient ces peuples d’industrie. L’esprit de conquête n’est point né de la misère, mais de l’avarice et de la paresse. Les colonies de Carthage ne prouvent point un excès de population , mais un dessein particulier d’étendre son corn-

mercc et sa domination. Les colonies grecques avaient un autre principe : la Grèce n’était point trop peuplée, mais elle était guerriere et n’était point commerçante , et, loin que 1 on paisse citer l’exemple d’une seule guerre et d une seule colonie produite par la fécondité d’un

pays, lune et 1 autre ne fut jamais qu’une marque d’altération.

L insuffisance du. territoire ne prouve point un excès de population, mais la stérilité de l’administration.

En vain me dit-on que l’homme naît sauvage ^ on dit aussi qu’il naît pour la société. Si l’homme était né purement sauvage , il ne serait point né pour la société, mais pour se détruire

Je laisserais la question comme je l’ai trouvée, si la nature même de cet ouvrage ne m’obligeait de la résoudre. Car enfin, si je prétends-que les hommes ne sont point faits pour un état de guerre , et que leur fécondité nécessite la guerre, je me trouve en contradiction avec le principe de la société que j’établis.

Je ne connais pas encore un seul exemple d'une guerre entreprise à raison d’une fécondité positive.

Le monde , tel que nous le voyons , est presque dépeuplé ^ il l’a toujours été. La population fait le tour de la terre et ne la couvre jamais tout entière. Je n’ose dire quel nombre prodigieux d’habitans elle pourrait nourrir 5 et ce nombre ne serait pas encore rempli , quand le fer n’aurait pas immolé la moitié du genre humain. Il me semble que la population a ses vicissitudes et ses bornes en tout psys , et que la nature n’eut jamais plus d’enfans quelle n’a de mamelles.

Je dis donc que les hommos sont naturellement en société et naturellement en paix; et que^ la force ne doit jnmais avoir de prétexte pour les unir ou les diviser.

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