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PREFACE

êtres d'élection et de grâce, ce n'est pas même un conte, c'est un rien. Ou, plutôt, c'est une rêverie faite avec des riens. Mais ces bribes recueillies par un précoce poète s'amalgament en visions précises, en portraits, en paysages, en réflexions d'une amertume indulgente, en lyrisme abondant. Quelques pages, courtes et sinueuses, charrient tout cela dans leurs méandres. On sent avant tout qu'il y a là des réminiscences. Toute l'enfance et toute l'adolescence résonnent dans ce singulier poème comme un écho peu éloigné. On y entend aussi la conversation de la veille et le son d'une voix aimée. Hier, le poète écoutait tour a tour et causait. On se racontait des histoires pour ne pas se dire autre chose, on s'entendait à demi-mot, on était heureux et triste, et la mélancolie qu'inspire la comique humanité se nuançait d'ironie fuyante,.. Oui, sous l'étoffe légère de la fiction, chacun discernera, comme un charme nouveau, l'ineffable réalité des souvenirs personnels.

Inutile donc d'insister sur les attraits mystérieusement raffinés de l'opuscule, comme sur

l'éclat de son style charmeur et déjà richissime. A ces séductions qui résisterait >

Ce que je voudrais seulement, c'est guider l'impression pour la rendre plus vive encore. Ce morceau brillant, auquel sa maîtrise seule assigne une date postérieure à celle de Léa, — le premier conte de Jules Barbey, publié en i8j*, —fut, selon toute vraisemblance, composé par lui l'année suivante. L'auteur était alors tout pénétré d'un sentiment resté chaste, mais qui fut toujours enthousiaste et brûlant, pour cette jeune femme de Caen dont les lecteurs des premiers Memoranda et des Lettres à Trebutien ne peuvent ignorer la durable, l'ineffaçable influence sur le pseudo-dandy. C'est à elle, sans nul doute, que s'adresse la dédicace. C'est elle que décrit le premier « portrait » ; l'une avec de grands yeux noirs... De là ce je né sais quoi de tendre, de douloureux et de discret dont tout le récit ou toute la rêverie s'embaume.

L'autre jeune femme, presque aussi amoureusement dépeinte, n'est pas « inventée » davantage. Un peu avant d'avoir rencontré celle

qu'il lui donne pour compagne, Barbey d'Aurevilly l'avait connue, elle aussi, et regardée avec insistance. Ne la reconnaissez-vous pas, en effet, cette autre, « plus grande, plus « forte, . . . brune aussi par la chevelure », avec des yeux « moins foncés et moins farouches » et une « syrénéenne manière de sourire » > Je l'ai rencontrée dans le Second Mémorandum, lorsque à la date du jp juillet 1838 Barbey d'Aurevilly note sa mort. Elle s'appelait « mademoiselle Clémence de Syrène, ba- « ronne de Vicq par mariage ». — « L'avais « silencieusement adorée a Caen (1830) », ajoute son poète, « et ne V avais pas revue dece puis ce temps... Jolie, non de traits, mais « d'air, — grande, svelte, distinguée, et « forte nonobstant; d'une pâleur de soufre « avec des cheveux noirs et de grands « yeux sans rayons. Bien patricienne au mi- « lieu de tout cela! » — Barbey, qui devait, en 184.3, signer du pseudonyme de Maximilienne de Syrène quelques chroniques sur /'Elégance, n'avait pas su, en 1833, oublier Clémence de Syrène.

Quant à « la rue sèche et grise entre ces « deux files de maisons » ; quant à ce pavé qui rend « un bruit clair » sous le sabot des vieilles ; quant au « granit de la fenêtre » , quel fervent du romancier, après avoir visité Saint-Sauveur, n'aura reconnu, aux termes qu'il emploie, sa maison familiale à l'imposante façade grise et la rue pavée, sonore et morne, qui la longe?

Ainsi, pour nous peindre — avec une subtilité gracieuse — et la facilité des larmes et la fragilité de la douleur et, cependant, la hantise des souvenirs, ce sont les deux enchanteresses de son jeune âge que le conteur a mises en scène, et c'est le rebord de sa propre fenêtre qu'il a élu pour les y montrer, dans une robe rose et une robe blanche, versant leurs premières larmes... « // ne faut qu'un « rêve pour nous faire pleurer, » dit-il. Ne nous étonnons donc pas que la lyrique remembrance de toutes ces choses vues et habilement combinées nous émeuve.

Et maintenant pourquoi la mettre, cette feuille volante de mémoires personnels, en tête

EFACE

d'un Joseph Delorme destiné à l'être cher*? Ceux-là ne s'en étonneront guère qui savent l admiration que Barbey d'Aurevilly professait pour ce livre, pour ces « véritables chefs- « d' œuvre d'étrangeté ,, d'étrangeté sincère pour cette poésie malade de l'isolement, du découragement, de la méfiance enfin qui empoisonne tous les sentiments de la vie Que de fois, d'ailleurs, n est-il pas question de bal dans le Joseph Delorme! La Contredanse, Causerie au Bal, voilà même les titres du poète. Barbey et son amie n'ont-ils pas commenté ensemble quelques-unes de ces pièces? ou ce passage encore?

Elle avait l'air posé, réfléchi, non rêveur • -tUe ne rêvait pas, comme la jeune fille

E?d(, hl?AdTs d,f raits laisse tomber V^smne,

Et du bal de la veille au bal du lendemain

L?-l2 TQaU qUÎ lui PreSSa la ma-- Le .oude a la fenêtre, oubliant son ouvrai

Jamais on ne la vit suivre à travers l'ombrage

Le vol interrompu des nuages du soir,

Puis cacher tout d'un coup son front dans son mouchoir

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paru en mars 1829

Souvenons-nous enfin que, pour Barbey d'Aurevilly, la vraie originalité du Joseph Delorme, la « Muse inouie » de ce recueil inspire en particulier « la magnifique pièce, « souvenir allumé comme un candélabre dans « l'âme de tout ce qui eut vingt ans :

Les flambeaux pâlissaient, le bal allait finir, Et les mères disaient qu'il fallait s'en venir...

« où le néant de la vie se met à sonner tout à « coup, dans ces deux poitrines rapprochées « qui étouffent de la valse et du bonheur de « se toucher, ce glas funèbre :

... Ahl je te le promets, Ces cinq minutes-là ne reviendront jamais 1 »

Certes, le récit composé pour Mme... est, comme dit Barbey d'Aurevilly, d'une poésie aussi intime et plus douce. Mais Sainte-Beuve, après Mme ..., ne peut-il pas en être considéré comme l'inspirateur occasionnel?

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