‹ Fragments d'un journal intime. Précédés d'une étudeChapitre 2 sur 2 · G. FISCHBACHER H. GEORG · texte numérisé non relu

G. FISCHBACHER H. GEORG

33, rue de Seine. | Lyon, même maison.

Genève Imprimerie W. Kùndig & Fils.

11 janvier 1867 (Genève).

Eheu fugaces, Postume, Postume, Labuiitur anni

J'entends distinctement tomber les gouttes de ma vie dans le gouifre dévorant de Féternité. Je sens fuir mes jours au-devant de la mort. Tout ce qui me reste de semaines, de mois ou d'années à boire la lumière du soleil ne me paraît guère qu'une nuit, une nuit d'été qui ne compte pas, car elle va finir.

La mort! le silence! l'abîme! — Effrayants mystères pour l'être qui aspire à l'immortalité, au bonheur, à la perfection! Où serai-je demain, dans peu de temps, quand je ne respirerai plus? où seront ceux que j'aime? où allons-nous? que sommesnous? Les éternels problèmes se dressent toujours devant nous, dans leur implacable solennité. Mystères de toutes parts I La foi pour toute étoile dans ces ténèbres de l'incertitude

N'importe! pourvu que le monde soit l'œuvre

du Bien et que la conscience du devoir ne nous ait pas trompés. — Donner du bonheur et faire du bien, voilà notre loi, notre ancre de salut, notre phare, notre raison d'être. Toutes les religions peuvent s'écrouler ; tant que celle-là subsiste, nous avons encore un idéal et il vaut la peine de vivre. La religion de l'amour, du désintéressement, du dévouement dignifiera l'homme tant que ses autels ne seront pas désertés, et nul ne peut les détruire pour toi tant que tu te sens capable d'aimer.

lo avril 1867 (sept heures du matin). — Bourrasque pluvieuse cette nuit. Caprices d'avril! Il fait gris et morne à la fenêtre et les toits sont lustrés d'eau. Le printemps fait son œuvre, oui, et l'âge implacable nous pousse vers notre fosse.

Enfin, chacun son tour !

Allez, allez, ô jeunes filles.

Cueillir des bleuets dans les blésl

Mélancolie. Langueur. Lassitude! Le goût du grand sommeil m'envahit, combattu pourtant par le besoin d'un sacrifice soutenu, héroïque. Ne sontce pas les deux manières d'échapper à soi-même? Dormir ou se donner pour mourir à son moi : c'est le vœu du cœur. — Pauvre cœur !

17 avril 1867. ~ .... Réveille-toi, toi qui dors et relève- toi d'entre les morts !

Ce qu'il te faut continuellement rafraîchir et renouveler c'est ta provision de courage. Par ta pente naturelle tu arrives au dégoiit de la vie, à la désespérance, au pessimisme.

« L'homme heureux, l'heureux du siècle » selon Madame '■="'''* est un Weltmilde^, qui fait bonne figure devant le monde, et qui se distrait comme il peut de sa pensée secrète, pensée triste jusqu'à la mort, la pensée de l'irréparable. Sa paix n'est qu'une désolation bien portée ; sa gaieté n'est que l'insouciance d'un cœur désabusé, l'ajournement indéfini et désillusionné du bonheur. Sa sagesse est l'acclimatation dans le renoncement, sa douceur la privation patiente plutôt que résignée. En un mot, il subit son existence sans joie, et ne peut se dissimuler que tous les avantages dont elle est semée ne remplissent pas son âme jusqu'au fond. La soif d'infini n'est pas étanchée. Dieu est absent.

Pour éprouver la vraie paix, il faut se sentir dirigé, pardonné, soutenu par la puissance suprême, il faut se sentir dans sa voie, au point où

' « Fatigué du monde. »

Dieu nous veut, dans l'ordre. Cette foi donne de la force et du calme. Tu ne l'as pas. Ce qui est te paraît arbitraire, fortuit, pouvant être ou ne pas être. Rien dans tes circonstances ne te paraît providentiel, tout te semble laissé à ta responsabilité, et c'est cette idée même qui te dégoûte du gouvernement de ta vie. Tu avais besoin de te donner à quelque grand amour, à quelque noble but; tu aurais voulu vivre et mourir pour l'idéal, c'està-dire pour une sainte cause. Une fois cette impossibilité démontrée, tu n'as repris cœur sérieusement à rien et tu n'as plus fait que badiner avec une destinée dont tu n'étais plus dupe, Nada\f

Allons, sybarite, rêveur, iras-tu donc ainsi jusqu'à la fin, ballotté entre le devoir et le bonheur, sans prendre résolument parti? La vie n'est-elle pas une épreuve de notre force morale, et toutes ces vacillations intérieures ne sont-elles pas les tentations de l'âme?

6 septembre 1867 (Weissenstein^, dix heures dit matin). — Vue merveilleuse, aveuglante de beauté! Au-dessus d'une mer de lait, inondée de lumière matinale, et dont les vagues houleuses

* « Rien » en espagnol.

' Sommité du Jura, au-dessus de Soleure.

viennent battre au pied des escarpements boisés du Weissenstein, plane à des hauteurs sublimes la ronde infinie des Alpes. Le côté oriental de l'horizon est noyé dans les splendeurs des brumes remontantes, mais à partir du Tôdi toute la chaîne flotte, pure et claire, entre la plaine laiteuse et le ciel d'un bleu pâle. L'assemblée des géants tient son concile au-dessus des vallées et des lacs que submergent les vapeurs. Les Clarides, les Spannôrter, le Titlis, puis les colosses bernois, du Wetterhorn aux Diablerets, puis les sommités vaudoises, valaisannes, fribourgeoises, et au delà de ces hautes chaînes les deux rois des Alpes : le Mont-Blanc d'un rose suave et la pointe bleuâtre du Mont-Rose germant dans une entaille du Doldenhorn : telle est la composition de l'assemblée assise en amphithéâtre. Le profil de l'horizon affecte toutes les formes : aiguilles, faîtes, créneaux, pyramides, obélisques, dents, crocs, pinces, cornes, coupoles; la dentelure s'infléchit, se redresse, se tord, s'aiguise de mille façons, mais dans le style angulaire des sierras. Les massifs inférieurs et secondaires présentent seuls des croupes arrondies, des lignes fuyantes et courbes. Les Alpes sont plus qu'un soulèvement, elles sont un déchirement de la surface terrestre. Le granit mord le ciel et ne le caresse pas. Le Jura au

contraire fait comme le gros dos sous le dôme bleu.

(Onze heures.) — L'océan de vapeur est monté à l'assaut des montagnes qui le dominaient comme des écueils hautains. Il a écume longtemps en vain sur le flanc des Alpes, mais, revenant sur lui-même, il a mieux réussi avec le Jura. Nous voilà enveloppés par ses ondes voyageuses. La mer de lait est devenue un vaste nuage, qui engloutit la plaine et les monts, l'observatoire et le spectateur. Dans ce nuage, tintent les clochettes des troupeaux et circulent les rayons du soleil. Le coup d'œil est fantastique!

Départ du pianiste hanovrien; départ d'une famille de Colmar; arrivée d'une jeune fille et de son frère. La jeune personne, très jolie, est d'une piquante élégance, mais ne touchant à rien que du bout des doigts et du bout des dents : une gazelle, une hermine; incurieuse, ne sachant pas admirer, et pensant à soi plus qu'à toute autre chose. C'est un peu l'inconvénient d'une beauté et d'une stature qui attirent les regards. D'ailleurs citadine jusqu'aux moelles et dépaysée dans cette grande nature qu'elle trouverait volontiers mal élevée. Aussi ne se dérange-t-elle pas pour elle, et paradc-t-elle sur la montagne avec sa petite toque et son imper-

ceptible ombrelle, comme sur le boulevard. C'est un des genres de touristes si comiquement croqués par Tôpffer. Caractère : Tinfatuation naïve. Patrie : la France. Point d'appui : la mode. De l'esprit, mais il manque l'esprit des choses, l'intelligence de la nature, le sentiment des diversités extérieures du monde et des droits de la vie à être ce qu'elle est, à sa manière et non à la nôtre.

Ce ridicule tient au même préjugé national qui fait de la France l'empire du Milieu et fait négliger aux Français la géographie et les langues. Le vulgaire citadin français est d'une badauderie délicieuse, malgré tout son esprit naturel, parce qu'il ne comprend que lui-même. Son pôle, son axe, son centre, son tout, c'est Paris; moins que cela, le ton parisien, le goût du jour, la mode. Grâce à ce fétichisme organisé, on a des millions de copies d'un seul patron original, tout un peuple manœuvrant comme les bobines d'une même manufacture, ou comme les jambes d'un même corps d'armée. C'est admirable et fastidieux, admirable comme puissance matérielle, fastidieux pour le psychologue. Cent mille moutons ne sont pas plus instructifs qu'un mouton, mais ils fournissent cent mille fois plus de laine, de viande et d'engrais. C'est tout ce qu'il faut au berger, c'est-à-dire au maître. Oui, mais on ne fait avec cela que des métairies et des

monarchies. La république demande des hommes et réclame des individualités.

(Midi.) — Ravissant coup d'œil. Un grand troupeau de vaches traverse en courant l'alpage, sous ma fenêtre qu'éclaire furtivement un rayon de soleil. Le tableau est frais comme une apparition; il fait une trouée dans la vapeur qui se referme sur lui, comme la planchette d'une lanterne magique. Quel dommage de m'en aller d'ici quand tout est si riant!

La mer unie dit plus à l'âme qui pense que le tumulte des flots, mais il faut avoir l'intelligence des choses éternelles et le sentiment de l'infini pour l'éprouver et le reconnaître. L'état divin c'est le silence et le repos, parce que toute parole et tout geste sont bornés et passagers. Napoléon, les bras croisés, est plus expressif que l'Hercule furieux battant l'air de ses poings d'athlète. Jamais les gens passionnés ne sentiront cela. Ils ne connaissent que l'énergie successive et non l'énergie condensée; il leur faut toujours des effets, des actes, du bruit, de l'efïbrt; ils ne savent pas contempler la cause pure, mère immobile de tous les mouvements, principe de tous les effets, foyer de tous les

rayons, qui n'a pas besoin de se dépenser pour être sûre de sa richesse ni de s'agiter pour connaître sa puissance. L'art de passion est sûr de plaire, mais ce n'est pas l'art souverain; il est vrai que l'époque démocratique rend peu à peu impossible l'art de sérénité : le troupeau turbulent ne connaît plus les dieux.

Les esprits qui savent analyser n'accueillent jamais les objections qu'à moitié, parce qu'ils mesurent ce qu'elles ont de variable et de relatif.

Avec le temps, il n'y a plus que le vrai et le juste qui plaisent à une âme bien réglée.

10 janvier 1868 (onze heures du soir). — Réunion philosophique chez Edouard Claparède *. La question à l'ordre du jour était la nature de la sensation. Claparède conclut au subjectivisme absolu de toute empirie, en d'autres termes à l'idéalisme pur. C'est joli chez un naturaliste. Le moi seul existe, et l'univers n'est qu'une projection du moi, une fantasmagorie que nous créons sans nous en douter, en nous croyant contemplateurs. C'est notre noumène qui s'objective en phénomène. Le moi serait une force irradiante qui, modifiée sans connaître le modifiant, l'imagine en vertu du principe de causalité, c'est-à-dire enfante la grande illusion du monde objectif pour s'expliquer luimême. La veille ne serait qu'un rêve mieux lié. Le moi serait ainsi une inconnue qui enfante une infinité d'inconnues par une fatalité de sa nature. La science se résume dans la conscience que rien n'est hormis la conscience. En d'autres termes l'intelligent sort de l'inintelligible pour y rentrer, ou bien le moi s'explique à lui-même par l'hypothèse du non-moi; mais il n'est au fond

* Zoologue genevois, né en 1832, mort en 1871.

qu'un rêve qui se rêve. On pourrait, avec Scarron.

dire de lui :

Et je vis l'ombre d'un esprit Qui traçait l'ombre d'un système Avec l'ombre de l'ombre même.

Cette abolition de la nature par le naturalisme est conséquente et c'est le point de départ de Sclielling. Au point de vue de la physiologie, la nature n'est qu'une illusion forcée, une hallucination constitutionnelle. On n'échappe à cet ensorcellement que par l'activité morale du moi, qui se sent cause, cause libre, et qui par la responsabilité rompt le prestige et sort du cercle enchanté de Maïa'.

Maïa! serait-ce la vraie déesse V La sagesse hindoue a déjà fait du monde le rêve de Brahma. Faut-il avec Fichte en faire le rêve solitaire de chaque moi? Le moindre imbécile serait donc un poète cosmogonique, projetant le feu d'artifice de l'univers sous la coupole de l'infini. Mais pourquoi nous donnons-nous gratuitement tant de peine pour apprendre quelque chose ? Au moins dans nos rêves, sauf dans le cauchemar, nous accordonsnous l'ubiquité, l'omniscience et la liberté complète,

^ « Maïa, » dans le brahmanisme, est la diversité par opposition à l'unité, l'apparence et l'illusion par opposition à la réalité, à l'être.

Eveillés, serions-nous donc moins ingénieux qu'endormis?

26 janvier 1668. — Quand l'homme extérieur se détruit, c'est alors qu'il est capital de croire à l'immortalité de son être et de penser avec l'apôtre que l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour. — Et pour ceux qui en doutent et qui ne l'espèrent pas? Le reste de leur carrière n'est alors que le démembrement forcé de leur petit empire, le démantèlement successif de leur être par l'inexorable destin. 11 est dur d'assister à cette longue mort, dont les étapes sont lugubres et le terme inévitable. On comprend que le stoïcisme ait maintenu le droit du suicide. — Quelle est ta foi actuelle? Le doute universel, ou du moins assez général de la science, ne t'a-t-il pas envahi à ton tour? Tu as défendu la cause de l'immortalité de l'âme devant les sceptiques, et néanmoins, après les avoir réduits au silence, tu ne sais pas bien si tu n'es pas au fond de leur avis. Tu voudrais te passer d'espérance, et il est possible que tu n'en aies guère plus la force, et qu'il te faille, comme un autre, être soutenu et consolé par une croyance, et par la croyance au pardon et à l'immortalité, c'est-à-dire par la croyance religieuse de forme chrétienne. La raison et la pensée se lassent comme les muscles et

comme les nerfs. Il leur faut du sommeil. Et ce sommeil, c'est la rechute dans la tradition enfantine, dans l'espérance commune. Il est si fatigant de se maintenir dans un point de vue exceptionnel qu'on retombe dans le préjugé par pur afïaissement, ainsi que l'homme debout finit toujours par se laisser couler sur le sol et par reprendre l'horizontale

Que devenir, quand tout nous quitte, santé, joie, affections, fraîcheur des sens, mémoire, capacité de travail; quand le soleil nous semble se refroidir et la vie se dépouiller de tous ses charmes? Que devenir, si Ton n'a aucune espérance? Faut-il s'étourdir ou se pétrifier? — La réponse est toujours la même : s'attacher au devoir. N'importe l'avenir, si l'on possède la paix de la conscience, si l'on se sent réconcilié et dans l'ordre. Sois ce que tu dois être, le reste regarde Dieu. C'est à lui à savoir ce qui vaut le mieux, à soigner sa gloire, à faire le bonheur de ce qui dépend de lui, que ce soit par la survivance ou par l'anéantissement. Et n'y eûtil même point de Dieu saint et bon, n'y eût-il que le grand être universel, loi du tout, idéal sans hypostase ni réalité, le Devoir serait encore le mot de l'énigme et l'étoile polaire de l'humanité en marche.

Fais ce que dois, advienne que pourra.

26 janvier 1868. — Bénie soit l'enfance qui met un peu de ciel entre les rudesses terrestres. Ces quatre-vingt mille naissances quotidiennes dont parle la statistique sont une sorte d'effusion d'innocence et de fraîcheur qui lutte non seulement contre la mort de l'espèce, mais contre la corruption humaine et la gangrène universelle du péché. Ce qu'il se fait de bons sentiments autour des berceaux et de l'enfance est un des secrets de la Providence générale: supprimez cette rosée rafraîchissante, et la mêlée des passions égoïstes desséchera comme le feu la société humaine. A supposer que l'humanité se fût composée diin milliard de sujets immortels dont le nombre n'eût pu ni s'augmenter, ni diminuer, où en serions-nous et que serionsnous, grand Dieu! Mille fois plus savants sans doute, mais mille fois plus mauvais. La science se fût accumulée, mais toutes les vertus qu'engendrent la souffrance et le dévouement, c'est-à-dire la famille et la société seraient mortes. Il n'y aurait pas compensation.

Bénie soit l'enfance pour le bien qu'elle fait et pour le bien qu'elle occasionne, sans le savoir et sans le vouloir, en se faisant aimer, en se laissant aimer. Le peu de paradis que nous apercevons encore sur la terre est dû à sa présence. Sans la

paternité, sans la maternité, je crois que l'amour lui-même ne suffirait pas à empêcher des hommes immortels de s'entre-dévorer, des hommes, entendons-nous, tels que les ont faits nos passions. Les anges n'ont pas besoin de la naissance et de la mort pour supporter la vie, parce que leur vie est céleste.

16 février 1868. — J'achève Mainfroi d'About (Les mariages de province). Que d'esprit, de verve, d'aplomb et de finesse ! About a le trait, la malice et les ailes, l'aisance cavalière sur un fond de subtile ironie, et une liberté intérieure qui lui permet de se jouer de tout, de se moquer des autres et de lui-même, tout en s'amusant de ses idées et même de ses fictions. C'est bien là la marque authentique, la signature de l'esprit.

Malignité incoercible, élasticité infatigable, moquerie lumineuse, joie dans le décochement perpétuel de flèches sans nombre et qui n'épuisent jamais le carquois, le rire inextinguible d'un petit démon élémentaire, l'intarissable gaieté, l'épigramme rayonnante : il y a de tout cela dans les vrais hommes d'esprit. Stulti sunt innumerabiles, disait Érasme, le patron de ces fins railleurs. Les sots, les vaniteux, les fats, les niais, les gourmés, les cuistres, les grimauds, les pédants de tout pelage.

de tout rang et de toute forme; tout ce qui pose, perche, piaffe, se rengorge, se grime, se farde, se pavane, s'écoute, s'impose, tout cela, c'est le gibier du satirique; autant de cibles fournies à ses dards, autant de proies offertes à ses coups. Et Ton sait si le monde en est avare! Un festin de cocagne est servi à perpétuité à l'esprit sarcastique; le spectacle de la société lui fait une noce de Gamaclie sans fin. Aussi comme il fourrage à cœur joie dans ses domaines! quels abatis et quelles jonchées tout autour du grand chasseur! La meurtrissure universelle fait sa santé à lui. Ses balles sont enchantées et il est invulnérable. Sa main est infaillible comme son regard, et il brave riposte et représailles, parce qu'il est l'éclair et le vide, parce qu'il est sans corps, parce qu'il est fée.

Les hommes d'esprit ne reconnaissent et ne souffrent que l'esprit; toute autorité les fait rire, toute superstition les amuse, tout le convenu les excite à la contradiction. Ils ne font grâce qu'à la force et ne tolèrent que le parfait naturel. Pourtant dix hommes d'esprit ne valent pas un homme de talent, ni dix hommes de talent un homme de génie. Et dans l'individu le cœur est plus que l'esprit, la raison vaut le cœur et la conscience l'emporte sur la raison. Si donc l'homme d'esprit n'est pas moquaUe, il peut du moins n'être ni aimé, ni consi-

déré, ni estimé. Il peut se faire craindre, il est vrai, et faire respecter son indépendance ; mais cet avantage négatif, résultat d'une supériorité négative, ne donne pas le bonheur. L'esprit sert bien à tout, mais il ne suffit à rien.

8 mars 1868. — Madame ^^'* me retient à prendre le thé avec trois jeunes personnes de ses amies, trois soeurs, je crois. Les deux cadettes sont extrêmement jolies : la brune autant que la blonde. Je me suis caressé les yeux à ces frais visages, où riait la jeunesse en fleur. Que cette électrisation esthétique est bienfaisante pour l'homme de lettres; elle le restaure positivement. Sensitif, impressionnable, absorbant comme je le suis, le voisinage de la santé, de la beauté, de l'esprit, de la vertu, exerce une puissante influence sur tout mon être, et réciproquement je m'afl"ecte et m'infecte aussi aisément en présence des vies troublées et des âmes malades. Madame*"^* disait que je devais être « superlativement féminin » dans mes perceptions. Cette sensitivité sympathique en est la cause. Pour peu que je l'eusse voulu, j'aurais eu la clairvoyance magique d'une somnambule et pu répéter sur moi une quantité de phénomènes étranges. Je le sais, mais je m'en suis gardé, soit par

insouciance, soit par raison. Quand je pense aux intuitions de toute sorte que j'ai eues depuis mon adolescence, il me semble que j'ai vécu bien des douzaines et presque des centaines de vies. Toute individualité caractérisée se moule idéalement en moi ou plutôt me forme momentanément à son image, et je n'ai qu'à me regarder vivre à ce moment pour comprendre cette nouvelle manière d'être de la nature humaine. C'est ainsi que j'ai été mathématicien, musicien, érudit, moine, enfant, mère, etc. Dans ces états de sympathie universelle, j'ai même été animal et plante, tel animal donné, tel arbre présent. Cette faculté de métamorphose ascendante et descendante, de dé'plica' tion et de réimiilication a stupéfié parfois mes amis, même les plus subtils. Elle tient sans doute à mon extrême facilité d'objectivation impersonnelle, qui produit à son tour la difficulté que j'éprouve à m'individualiser pour mon compte, à n'être qu'un homme particulier, ayant son numéro et son étiquette. E entrer dans ma peau m'a toujours paru curieux, chose arbitraire et de convention. Je me suis apparu comme boîte à phénomènes, comme lieu de vision et de perception, comme personne impersonnelle, comme sujet sans individualité déterminée, comme déterminahilité et formalité pures, et par conséquent ne me résignant qu'avec effort à jouer

le rôle tout arbitraire d'un particulier inscrit dans l'état civil d'une certaine ville, d'un certain pays. C'est dans l'action que je me sens entreposé; mon vrai milieu c'est la contemplation. La virtualité pure, l'équilibre parfait est mon refuge de prédilection. Là je me sens libre, désintéressé, souverain. Est-ce un appel, est-ce une tentation?

C'est l'oscillation entre les deux génies, grec et romain, oriental et occidental, antique et chrétien. C'est la lutte entre deux idéaux, celui de la liberté 'et celui de la sainteté. La liberté nous divinise, la sainteté nous prosterne. L'action nous limite, la contemplation nous dilate. La volonté nous localise, la pensée nous universalise. Mon âme balance entre deux, quatre, six conceptions générales et antinomiques, parce qu'elle obéit à tous les grands instincts de la nature humaine, et qu'elle aspire à l'absolu, irréalisable autrement que par la succession des contraires. Il m'a fallu du temps pour me comprendre, et parfois il m'arrive de recommencer l'étude de ce problème résolu, tant il nous est difficile de maintenir en nous un point immobile. J'aime tout, et je ne déteste qu'une chose : l'emprisonnement irrémédiable de mon être dans une forme arbitraire, même choisie par moi. La liberté intérieure serait donc la plus tenace de mes passions et peut-être ma seule passion. Cette passion est-elle

j)eTmise? Je Tai cru, mais avec intermittence, et je n'en suis pas parfaitetfient sûr.

17 mars 1868, — La femme veut être aimée sans raison, sans pourquoi; non parce qu'elle est jolie, ou bonne, ou bien élevée, ou gracieuse, ou spirituelle, mais parce qu'elle est. Toute analyse lui paraît un amoindrissement et une subordination de sa personnalité à quelque chose qui la domine et la mesure. Elle s'y refuse donc, et son instinct est juste. Dès qu'on peut dire un jftarce que, on n'est plus sous le prestige, on apprécie, on pèse, on est libre au moins en principe. Or l'amour doit rester une fascination, un ensorcellement, pour que l'empire de la femme subsiste. Mystère disparu, puissance évanouie! Il faut que l'amour paraisse indivisible, irrésoluble, supérieur à toute analyse, pour conserver cette apparence d'infini, de surnaturel, de miraculeux, qui en fait la beauté. La majorité des êtres méprisent ce qu'ils comprennent et ne s'inclinent que devant l'inexplicable. Le triomphe féminin est de prendre en flagrant délit d'obscurité l'intelligence virile qui prétend à la lumière. Et quand les femmes inspirent l'amour, elles ont précisément la joie orgueilleuse de ce triomphe. — J'avoue que cette vanité est fondée.

Toutefois Famour profond me paraît une lumière et un calme, une religion et une révélation, qui méprise h son tour ees victoires inférieures de la vanité. Les grandes âmes ne veulent rien que de grand. Tous les artifices paraissent honteusement puérils à qui flotte dans l'infini.

19 mars 1868. — Ce qu'on nomme les petites choses, c'est la cause des grandes, car c'en est le commencement, l'embryon; et le point de départ des existences décide ordinairement dé tout leur avenir. Un point noir est le début d'une gangrène, d'un ouragan, d'une révolution, un point sans plus. D'une mésintelligence imperceptible peut sortir finalement une haine et un divorce. Une avalanche énorme commence par le détachement d'un atome; l'embrasement d'une ville, par la chute d'une allumette. Presque tout provient de presque rien, semble-t-il. Seule la première cristallisation est aff'aire de génie; l'agrégation ultérieure est affaire de masse, d'attraction, de vitesse acquise, d'accélération mécanique. L'histoire, comme la Nature, nous montre l'application de la loi d'inertie et d'agglomération, qui se formule facétieusement ainsi : Rien ne réussit comme le succès. Trouvez le joint, frappez juste, commencez bien : tout est là. Ou

plus simplement : Ayez de la chance, car le hasard joue un rôle immense dans les affaires humaines. Ceux qui ont le plus réussi en ce monde (Napoléon^ Bismarck) l'avouent : le calcul n'est pas inutile, mais le hasard se moque effrontément du calcul, et le résultat d'une combinaison n'est nullement proportionnel à son mérite. Du point de vue supranaturel on dit : Ce hasard prétendu, c'est la part de la Providence; l'homme s'agite, mais Dieu le mène. Le malheur, c'est que l'intervention présumée fait échouer le zèle, la vertu, le dévouement et réussir le crime, la bêtise, l'égoïsme, aussi souvent que le contraire. Rude épreuve pour la foi, qui s'en tire avec ce mot : Mystère ! — C'est dans les origines qu'est le principal secret du Destin. Ce qui n'empêche pas la suite soubresautée des événements de nous réserver aussi des surprises. Ainsi à première vue l'histoire n'est que désordre et hasard; à seconde vue elle paraît logique et nécessaire; à troisième vue, elle paraît un mélange de nécessité et de liberté; au quatrième examen, on ne sait plus ce qu'il en faut penser, car, si la force est l'origine du droit et le hasard l'origine de la force, nous revenons à la première explication, mais avec la gaieté de moins.

Démocrite aurait-il raison? Le fond de tout serait-il le hasard, toutes les lois n'étant que des

imaginations de notre raison, laquelle, née d'un hasard, aurait cette propriété de se faire illusion sur elle-même et de proclamer des lois qu'elle croit réelles et objectives, à peu près comme un homme qui rêve un repas croit manger tandis qu'il n'y a en vérité ni table, ni aliments, ni convive, ni nutrition V Tout se passe comme s'il y avait de l'ordre, de la raison, de la logique dans le monde, tandis que tout est fortuit, accidentel, apparent. L'univers n'est que le caléidoscope qui tourne dans l'esprit de Têtre dit pensant, lequel est lui-même une curiosité sans cause, un hasard qui a conscience de tout le gi'and hasard et qui s'en amuse pendant que le phénomène de sa vision dure encore. La science est une folie lucide, qui se rend compte de ces hallucinations forcées. Le philosophe rit, parce qu'il n'est dupe de rien et que l'illusion des autres persiste. Il est pareil au malin spectateur d'un bal qui aurait adroitement enlevé aux violons toutes leurs cordes et qui verrait néanmoins se démener musiciens et danseurs, comme s'il y avait musique. L'expérience le réjouirait en démontrant que l'universelle danse de Saint-Guy est pourtant une aberration du sens intérieur, et qu'un sage a raison contre l'universelle crédulité. Ne suffit-il pas déjà de se boucher les oreilles dans une salle de danse, pour se croire dans une maison de fous?

Pour celui qui a détruit en lui-même l'idée religieuse, l'ensemble des cultes sur la terre doit produire un effet tout semblable. Mais il est dangereux de se mettre hors la loi du genre humain et de prétendre avoir raison contre tout le monde.

Rarement les rieurs se dévouent. Pourquoi le feraient-ils? Le dévouement est sérieux et c'est sortir de son rôle que de cesser de rire. Pour se dévouer, il faut aimer ; pour aimer, il faut croire à la réalité de ce qu'on aime; il faut savoir souffrir, s'oublier, se donner, en un mot devenir sérieux. Le rire éternel c'est l'isolement absolu, c'est la proclamation de l'égoïsme parfait. Pour faire du bien aux hommes, il faut les plaindre et non les mépriser; et dire d'eux, non pas : les imbéciles ! mais : les malheureux! Le sceptique pessimiste et nihiliste paraît moins glacial que Tathée goguenard. Or que dit le sombre Ahasvérus?

Vous qui manquez de charité, Tremblez à mon supplice étrange :

Ce n'est point sa divinité, C'est riiumauité que Dieu venge!

Mieux vaut se perdre que de se sauver tout seul et c'est faire tort à son espèce que de vouloir avoir raison sans faire partager sa raison. C'est d'ailleurs une illusion que d'imaginer la possibilité d'un tel

privilège, quand tout prouve la solidarité des individus et quand aucun ne peut penser que par la pensée générale, affinée par des siècles de culture et d'expérience. L'individualisme absolu est une niaiserie. On peut être isolé dans son milieu particulier et temporaire, mais chacune de nos pensées et chacun de nos sentiments trouve, a trouvé et trouvera son écho dans l'humanité. L'écho est immense, retentissant pour certains hommes représentatifs que de grandes fractions de l'humanité adoptent comme guides, révélateurs, réformateurs; mais i] n'est nul pour personne. Toute manifestation sincère de l'âme, tout témoignage rendu à une conviction personnelle sert à quelqu'un et à quelque chose, lors même qu'on ne le sait pas, et qu'une main se pose sur votre bouche ou qu'un nœud coulant vous prend à la gorge. Une parole dite à quelqu'un conserve un effet indestructible, comme un mouvement quelconque se métamorphose sans s'anéantir. — Voilà donc une raison pour ne pas rire, pour ne pas se taire, pour s'affirmer, pour agir. Il faut avoir foi en la vérité ; il faut chercher le vrai et le répandre; il faut aimer les hommes et les servir.

9 avril 1868. — Passé trois heures avec le gros

volume de Lotze (Gesclnchte der Aesthetik in DeiitschlandJ '. L'attrait initial a été décroissant et a fini par l'ennui. Pourquoi ? parce que le bruit du moulin endort et que ces pages sans alinéa, ces chapitres interminables et ce ronron dialectique incessant me font l'effet d'un moulin à paroles. Je finis par bâiller comme un simple mortel devant ces loui'des compositions. L'érudition et même la pensée ne sont pas tout. Un peu d'esprit, de trait, de vivacité, d'imagination, de grâce, ne gâterait rien. Vous reste-t-il dans la mémoire une image, une formule, un fait frappant ou neuf, quand on pose ces livres pédantesques? Non, il vous reste de la fatigue et du brouillard. 0 la clarté, la netteté, la brièveté! Diderot, Voltaire et môme Galiani! Un petit article de Sainte-Beuve, de Scherer, de Renan, de Victor Cherbuliez fait plus jouir, rêver et réfléchir que mille de ces pages allemandes bourrées jusqu'à la marge et où l'on voit le travail moins son résultat. Les Allemands entassent les fagots du bûcher, les Français apportent les étincelles. Épargnez-moi les élucubrations; servez-moi des faits ou des idées. Gardez vos cuves, votre moût, votre marc; je désire du vin tout fait, qui pétille dans le

^ Hermann Lotze (1817-1881), auteur d'un grand nombres d'ouvrages philosophiques.

verre et stimule mes esprits au lieu de les appesantir.

11 avril 1868 (Mornex sur Salève). — Quitté la ville par un grand coup de vent qui soulevait toutes les poussières de la banlieue, et deux heures plus tard me voici installé à la montagne, comme l'année dernière. Je compte passer ici la semaine... Les rumeurs du village montent à ma fenêtre ouverte: abois lointains, voix de femmes à la fontaine, chants d'oiseaux dans les vergers inférieurs; le tapis vert de la plaine se tigre d'ombres passagères qu'y promènent les nues; il y a dans le paysage une sorte de douceur nuancée et de grâce attiédie, et déjà j'éprouve un certain bien-être, je goûte la joie de la contemplation, celle où notre âme, sortant d'elle-même, devient l'âme d'une contrée, d'un paysage, et sent vivre en soi une multitude de vies. Ici plus de résistance, de négation, de blâme; tout est affirmatif; on se sent en harmonie avec la nature, avec le milieu que l'on résume. On s'ouvre à l'immensité des choses. C'est bien ce que j'aime.

Nam mihi res, non me rébus, submittere conor.

12 avril 1868. Jour de Pâques (Mornex). Huit lieitres du matin. — Impression solennelle et

religieuse. Sonnerie de toute la vallée. Les champs même ont l'air d'exhaler un cantique. — Il faut à rhumanité un culte ; le culte chrétien n'est-il pas à tout prendre le meilleur parmi ceux qui ont existé en grand? La religion du péché, du repentir et de la réconciliation, la religion de la renaissance et de la vie éternelle n'est pas une religion dont on doive rougir. Malgré toutes les aberrations du fanatisme, toutes les superstitions du formalisme, toutes les laideurs additionnelles de l'hypocrisie, toutes les puérilités fantastiques de la théologie, l'Évangile a modifié le monde et consolé la terre. L'humanité chrétienne n'est pas beaucoup meilleure que l'humanité païenne, mais elle serait bien pire sans une religion et sans sa religion. Toute religion propose un idéal et un modèle; or l'idéal chrétien est sublime et le modèle est d'une beauté divine. On peut désapprouver les Églises et s'incliner devant Jésus. On peut mettre en suspicion les clergés et à l'interdit les catéchismes, et aimer le Saint et le Juste qui est venu sauver et non maudire. Jésus servira toujours à la critique du christianisme, et quand le christianisme sera mort la religion de Jésus pourra survivre. Après le Jésus-Dieu reparaîtra la foi au Dieu de Jésus.

(Cinq heures du soi}'.) — Grande promenade par

Cézargues, Eseri et le bois d'Yves; retour par le pont du Loup. Temps aigre et grisâtre. — Une gi'osse joie populaire, blousée de bleu, avec fifre et tambour, vient de faire escale une heure durant sous ma fenêtre. Cette troupe a chanté une multitude de choses, chants bachiques, refrains, romances, tous avec lourdeur et laideur. La Muse n'a pas touché la race de nos pays, et quand cette race est en gaieté elle n'en a pas plus de grâce. On dirait des ours en goguette. Sa poésie relative est d'une triste vulgarité, d'une désolante platitude. Pourquoi ? D'abord parce qu'en dépit de l'affectation de notre démocratisme, les classes courbées vers la glèbe du travail sont esthétiquement inférieures aux autres; ensuite parce que la poésie rustique, paysannesque est morte, et qu'en prenant part à la musique et à la poésie des classes cultivées, le paysan en donne la caricature et non la copie. La démocratie, en n'admettant plus qu'une série chez les hommes, a donc fait tort à tout ce qui n'est pas de premier choix. Comme on ne peut plus sans outrage juger les honnnes dans leur ordre, on ne les compare qu'aux sommités et ils paraissent plus médiocres, plus laids, plus avortés qu'auparavant. Si l'égalitarisme élève virtuellement la moyenne, il dégrade réellement les dix-neuf vingtièmes des individus au-dessous de leur situation antérieure.

Progrès juridique, recul esthétique. Aussi les artistes voient-ils se multiplier leur bête noire : le bourgeois, le philistin, l'ignare présomptueux, le cuistre qui fait l'entendu, l'imbécile qui s'estime l'égal de l'intelligent.

« La vulgarité prévaudra, » comme le disait de Candolle en parlant des graminées. L'ère égalitaire est le triomphe des médiocrités. C'est fâcheux, mais c'est inévitable et c'est une revanche du passé. L'humanité, après s'être organisée sur la base des dissemblances individuelles, s'organise maintenant sur la base des ressemblances, et ce principe exclusif est aussi vrai que Fautre. L'art y perdra, mais la justice y gagnera. Le nivellement universel n'est-il pas la loi de la nature, et quand tout est de niveau tout n'est -il pas fini? Le monde tend donc de toute sa force à la destruction de ce qu'il a enfanté. La vie est la poursuite aveugle de sa propre négation; comme il a été dit du méchant, elle aussi fait une œuvre qui la trompe, elle travaille à ce qu'elle déteste, elle file son suaire et empile les pierres de son tombeau. Il est bien naturel que Dieu nous pardonne, car « nous ne savons ce que nous faisons. »

De même que la somme de la force est toujours identique dans l'univers matériel et en présente non une diminution ou une augmentation, mais des métamorphoses, il n'est pas impossible que la

somme du bien soit en réalité toujours la même et que par conséquent tout progrès sur un point se compense en sens inverse sur un autre point. Dans ce cas, il ne faudrait jamais dire qu'un temps et un peuple l'emportent du tout au tout sur un autre temps et un autre peuple, mais en quoi il y a supériorité. La grosse différence, d'homme à homme, serait alors dans l'art de transformer sa vitalité en spiritualité et sa puissance latente en énergie utile. Cette même différence existerait de peuple à peuple. L'extraction du maximum d'humanité d'un même fond d'animalité formerait l'objet de la concurrence simultanée ou successive dans l'histoire. L'éducation, la morale et la politique ne seraient que des variantes du même art : l'art de vivre, c'est-à-dire de dégager la pure forme et la plus subtile essence de notre être individuel.

26 avril 1868 (dimanche à midi). — Triste matinée. Perspectives mélancoliques de tous les côtés. Dégolit de moi-même.

(Dix heures du soir.) — Visites. Promenade. Veillé seul. Les choses m'ont donné une série de leçons de sagesse. J'ai vu les buissons épineux se couvrir de fleurs et toute la vallée renaître sous le

souffle du printemps. J'ai assisté aux fautes de conduite des vieillards qui ne veulent pas vieillir et qui se révoltent dans leur cœur contre la loi naturelle. J'ai vu à l'œuvre les mariages frivoles et les prédications babillardes. J'ai vu des tristesses vaines et des isolements à plaindre. J'ai entendu des conversations badines sur la folie et les chansonnettes folâtres des oiseaux. Et tout cela m'a dit la même chose : Remets-toi en harmonie avec la loi universelle, accepte la volonté de Dieu, use religieusement de la vie, travaille pendant qu'il fait jour, sois sérieux et joyeux à la fois. Sache répéter avec l'apôtre : « J'ai appris à être content de l'état où je me trouve. »

26 août 1868. — Est-ce qu'après toutes ces tempêtes du cœur et ces agitations de la vie organique qui, ces derniers mois, m'ont tellement emprisonné dans l'existence individuelle, je pourrai enfin remonter dans la région de la pure intelligence, rentrer dans la vie désintéressée et impersonnelle, dans l'indifférence pour les misères de la subjectivité, dans l'état d'âme purement scientifique et contemplatif ? Pourrai-je enfin oublier tous les besoins qui me rattachent à la terre et h l'humanité? Pourrai-je devenir un pur esprit? Hélas!

je ne saurais le croire même un seul instant. Je vois devant moi les infirmités prochaines, je sens que je ne puis me passer d'affection, je sais que je n'ai pas d'ambition et que mes facultés sont en baisse. Je me rappelle que j'ai quarante-sept ans et que tout l'essaim de mes juvéniles espérances s'est envolé. Donc, je ne puis m'abuser sur le sort qui m'attend : l'isolement croissant, la mortification intérieure, les longs regrets, l'inconsolable et inavouable tristesse, une vieillesse lugubre, une lente agonie, une mort au désert.

Impasse formidable! Ce qui m'est encore possible me trouve dégoûté et tout ce que j'aurais désiré m'échappe et m'échappera toujours. La fin de tout élan c'est éternellement la fatigue et la déception. Découragement, abattement, affaissement, apathie : c'est la série qu'il faut sans trêve recommencer quand on roule encore le rocher de Sisyphe. Ne semble-t-il pas plus court et plus simple de plonger la tête la première dans le gouîfre?

Non, il n'y a jamais qu'une solution : rentrer dans l'ordre, accepter, se soumettre, se résigner et faire encore ce qu'on peut. Ce qu'il faut sacrifier, c'est sa volonté propre, ses aspirations, son rêve. Renonce au bonheur une fois pour toutes. L'immolation de son moi, la mort à soi-même, tel est le seul suicide utile et permis. Dans ton désintéresse-

ment actuel il y a du dépit secret, de l'orgueil froissé, un peu de rancune, bref de l'égoïsme, puisqu'il y a la recherche prématurée du repos. Le désintéressement n'est absolu que dans la parfaite humilité qui broie le moi au profit de Dieu.

Tu n'as plus de force, tu ne veux rien ; ce n'est pas cela qu'il faut : il faut vouloir ce que Dieu veut, il faut aller du détachement au sacrifice et du sacrifice au dévouement.

La coupe que tu voudrais voir passer loin de toi, c'est le supplice de la vie : c'est la honte d'exister et de souffrir en être vulgaire qui a manqué sa vocation, c'est l'humiliation amère et grandissante de décroître, de vieillir en te désapprouvant toi-même et en affligeant tes amis... « Veux-tu être guéri ? » était le texte du discours de dimanche.

« Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés et je donnerai du repos à vos âmes. »

« Et si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur. »

27 août 1868. — Repris le Fenseroso * dont j'ai violé tant de maximes et oublié tant de leçons. Mais ce volume est bien le fils de mon âme et sa muse

^ Il Penseroso, poésies-maximes, par H.-F, Amiel. Genève,

est bien la vie intérieure. Lorsque je veux renouer la tradition avec moi-même, il m'est bon de relire ce recueil gnomique auquel on a si peu rendu justice et que je citerais volontiers s'il était d'un autre; il m'est agréable de m'y sentir dans cette vérité relative qui s'appelle la conformité avec soi-même, l'accord de l'apparence avec la réalité, l'harmonie de la parole avec le sentiment, en d'autres termes la sincérité, l'ingénuité, l'intimité. C'est de l'expérience personnelle dans toute la rigueur du terme.

21 septemhre 1868 (Villars) K — Joli effet d'automne. Tout était couvert ce matin et la grise mousseline de la pluie a flotté sur tout le cirque de nos montagnes. Maintenant la bande bleue qui a paru d'abord derrière les cimes lointaines a grandi, monté vers le zénith, et la coupole du ciel presque nettoyée de nuages laisse épancher sur nous les pâles rayons d'or d'un soleil encore convalescent. La journée s'annonce bénigne et caressante. Tout est bien qui finit bien.

Ainsi, après la saison des larmes, peut revenir

^ Station alpestre qui s'ouvre sur un splendide amphithéâtre de montagnes, au-dessus de Bex et de la vallée du Rhône. L'auteur y passa plus d'une fois ses vacances universitaires.

une joie douce. Dis-toi que tu entres clans l'automne de ta vie, que les grâces du printemps 'et les splendeurs de l'été sont passées sans retour, mais que l'automne aussi a ses beautés. Les pluies, les nuages, les brouillards assombrissent fréquemment l'arrière-saison, mais l'air est encore doux, la lumière caresse encore les yeux et les feuillages jaunissant; c'est le moment des fruits, des récoltes, des vendanges, c'est le moment de faire les provisions pour l'hiver. Ici les troupeaux des vaches laitières arrivent au niveau du chalet et la semaine prochaine ils seront plus bas que nous. Ce baromètre vivant nous indique l'heure de quitter la montagne. Il n'y a rien à gagner et tout à perdre à négliger l'exemple de la nature et à se faire des règles arbitraires d'existence. Notre liberté sagement comprise n'est que l'obéissance volontaire; aux lois universelles de la vie. — Ta vie en est à son mois de septembre. Sache le reconnaître et t'arranger en conséquence.

13 novembre 1868. — Je lis en partie deux ouvrages de Charles Secrétan {Recherches sur la méthode, 1857; Précis élémentaire de philosoj^hie^ 1868). La philosophie de Secrétan, c'est la philosophie du christianisme considéré comme la religion

absolue. Subordination de la nature à l'intelligence, de l'intelligence à la volonté, et de la volonté à la foi positive, telle est sa charpente générale. Malheureusement l'étude critique, comparative, historique fait défaut, et cette apologétique où l'ironie s'allie à l'apothéose de l'amour laisse une impression de parti pris. La philosophie de la religion sans la science comparée des religions, sans une philosophie désintéressée et générale de l'histoire, demeure plus ou moins arbitraire et factice. Le droit et le rôle de la science sont mal gardés et mal établis dans cette réduction de la vie humaine à trois sphères, savoir celles de l'industrie, du droit et de la religion. L'auteur me paraît un esprit vigoureux et profond plutôt qu'un esprit libre. Non seulement il est dogmatique, mais il dogmatise en faveur d'une religion positive qui le domine et le soumet. En outre le christianisme étant un X que chaque Église définit à sa manière, l'auteur use de la même liberté et définit le X à sa façon : en sorte qu'il est à la fois trop et trop peu libre, trop libre à l'égard du christianisme historique, trop peu libre à l'égard du christianisme comme Église particulière. Il ne satisfait pas le croyant anglican, luthérien, réformé, catholique ; il ne satisfait pas le libre penseur. Cette spéculation scheUingienne qui consiste à déduire nécessairement une religion particulière,

c'est-à-dire à faire de la philosophie une servante de la théologie chrétienne, est un legs du moyen âge.

Après avoir cru, il s'agit de juger ; or un croyant n'est pas juge. Un poisson vit dans l'océan, mais il ne peut l'envelopper du regard, le dominer, ni par conséquent le juger. Pour comprendre le christianisme, il faut le mettre à sa place historique, dans son cadre, en faire une partie du développement religieux de l'humanité, le juger non du point de vue chrétien, mais du point de vue humain, sine ira nec studio.

16 décem'bre 1868. — Je suis dans l'angoisse

pour mon pauvre et doux ami Charles Hei m

Depuis le 30 novembre je n'ai plus revu l'écriture du cher malade, qui m'a fait alors son dernier adieu. Que ces deux semaines m'ont paru longues! Comme j'ai compris ce besoin ardent d'avoir les dernières paroles, les derniers regards de ceux qu'on a aimés. Ces communications sont comme un testament; elles ont un caractère solennel et sacré, qui n'est sans doute pas un effet de notre imagination. Ce qui va mourir participe en quelque mesure de l'éternité. Il semble qu'un mourant nous parle d'outre-tombe; ce qu'il dit nous paraît une sentence, un, oracle,

une injonction. Nous en faisons un demi-voyant. Et il est certain que pour celui qui sent la vie lui échapper et le cercueil s'ouvrir, l'heure des paroles graves a sonné. Le fond de sa nature doit paraître,, le divin qui est en lui n'a plus à se dissimuler. — Oh! n'attendons pas pour être justes, compatissants, démonstratifs envers ceux que nous aimons, qu'eux ou nous soyons frappés par la maladie ou menacés de mort. La vie est courte et l'on n'a jamais trop de temps pour réjouir le cœur de ceux qui font avec nous la sombre traversée. Hâtons-nous d'être bons.

26 décembre 1868. — Mon cher et doux ami est mort ce matin à Hyères. C'est une belle âme qui retourne au ciel. Il a donc cessé de souffrir! Est-il heureux maintenant?

Si l'homme se trompe toujours plus ou moins sur la femme, c'est qu'il oublie qu'elle et lui ne parlent pas tout à fait la même langue et que les mots n'ont pas pour eux le même poids et la même signification, surtout dans les questions de sentiment. Que ce soit sous la forme de la pudeur, de la précaution ou de l'artiiice, une femme ne dit

jamais toute sa pensée, et ce qu'elle en sait n'est encore qu'une partie de ce qui en est. La complète franchise semble lui être impossible et la complète connaissance d'elle-même paraît lui être interdite. Si elle est sphinx c'est qu'elle est énigme, c'est qu'elle est ambiguë aussi pour elle-même. Elle n'a nul besoin d'être perfide, car elle est le mystère. La femme est ce qui échappe, c'est l'irrationnel, l'indéterminable, l'illogique, la contradiction. Il faut avec elle beaucoup de bonté et pas mal de prudence, car elle peut causer des maux infinis sans le savoir. Capable de tous les dévouements et de toutes les trahisons, « monstre incompréhensible » à la seconde puissance, elle fait les délices de l'homme et son effroi.

Plus on aime, plus on souffre. La somme des douleurs possibles pour chaque âme est proportionnelle à son degré de perfection.

Celui qui redoute trop d'être dupe ne pourra plus être magnanime.

Le doute sur l'amour finit par faire douter do

tout. Le dernier résultat de toutes les déceptions C'est donc l'athéisme, qui ne dit pas toujours son nom et son secret, mais qui, spectre masqué, apparaît dans les profondeurs de la pensée comme le suprême explicateur. « L'homme est tel que son amour » et suit le sort de son amour.

Convertir les amertumes en bénignité, le fiel des expériences humaines en mansuétude, les ingratitudes en bienfaits, les insultes en pardon, n'est-ce pas la sainte alchimie des belles âmes? Et cette transformation doit devenir si habituelle et si coulante qu'on la croie spontanée et que personne ne nous en sache gré.

27 janvier 1869. — Quel est donc le service rendu par le christianisme au monde? La prédication d'une bonne nouvelle. Quelle est cette nouvelle? Le pardon des péchés. Le Dieu de sainteté aimant le monde et le réconciliant avec lui par Jésus, afin d'établir le royaume de Dieu, la cité des âmes, la vie du ciel sur la terre, c'est là tout ; mais c'est toute une révolution. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés; » « soyez un avec moi comme je suis un avec le Père : » telle est la vie éternelle ; voilà la perfection, le salut et la félicité. La foi à l'amour paternel de Dieu, qui châtie et pardonne pour notre bien, et qui veut non la mort du pécheur mais sa conversion et sa vie : voilà le mobile des rachetés.

Ce qu'on appelle le christianisme est un océan où viennent confluer une foule de courants spirituels dont l'origine est ailleurs : ainsi plusieurs religions d'Asie et d'Europe, et surtout les grandes idées de la sagesse grecque, en particulier du platonisme. Ni sa doctrine ni sa morale telles qu'elles se sont historiquement constituées ne sont neuves et d'un seul jet. L'élément essentiel et original, c'est la démons-

tration de fait que la nature divine et la nature humaine peuvent coexister, se confondre en une même et sublime flamme, que la sainteté et la pitié, la justice et la miséricorde peuvent ne faire qu'un, dans l'homme et en Dieu. Ce qu'il y a de spécifique dans le christianisme, c'est Jésus, c'est la conscience religieuse de Jésus. Le sentiment sacré de son union absolue avec Dieu par la soumission de la volonté et le ravissement do l'amour, cette foi profonde, tranquille, invincible, est devenue religion. La foi de Jésus est devenue la foi de millions et de milliards d'hommes. Ce flambeau a produit un incendie immense. Ce révélateur et cette révélation ont paru si lumineux, si éclatants que le monde ébloui a depuis oublié la justice et reporté sur un seul bienfaiteur tous les bienfaits, héritage du

passé

La conversion du christianisme ecclésiastique et confessionnel en christianisme historique est l'œuvre de la science biblique. La conversion du christianisme historique en christianisme philosophique est une tentative en partie illusoire, puisque la foi ne peut être dissoute entièrement en science. Mais le déplacement du christianisme de la région historique dans la région psycholo'gique est le vœu de notre époque. Il s'agit de dégager l'Évangile éternel. Pour cela, il faut que l'histoire et la philosophie

comparée des religions fas,sent sa place vraie au christianisme et le jugent. Puis il faut dégager la religion que professait Jésus de la religion qui a pris pour objet Jésus. Et quand on aura mis le doigt sur l'état de conscience qui est la cellule primitive, le principe de l'Évangile éternel, il faudra s'y tenir. C'est le punctum saliens de la religion pure.

Peut-être le surnaturel fera-t-il place à l'extraordinaire, et les grands génies seront-ils regardés comme les messagers du Dieu de l'histoire, comme les révélateurs providentiels par lesquels l'Esprit de Dieu agite la masse humaine. Ce qui s'en va ce n'est pas l'admirable, c'est l'arbitraire, l'accidentel, le miraculeux. Comme les pauvres lampions d'une fête de village ou les cierges misérables d'une procession s'éteignent devant la grande merveille du soleil, les petits miracles locaux, chétifs et douteux s'éteindront devant la loi du monde des esprits, devant le spectacle incomparable de l'histoire humaine conduite par le tout-puissant dramaturge que l'on appelle Dieu. — Utinamf

i^' mars 1869. — L'impartialité et l'objectivité sont aussi rares que la justice, dont elles ne sont que deux formes particulières. L'intérêt est une

source inépuisable de complaisantes illusions. Le nombre dos êtres qui veulent voir vrai est extraordinairement petit. Ce qui domine les hommes, c'est la peur de la vérité, à moins que la vérité ne leur soit utile, ce qui revient à dire que l'intérêt est le principe de la philosophie vulgaire, ou que la vérité est faite pour nous, mais non pas nous pour la vérité. — Ce fait étant humiliant, la majorité ne veut pas le constater ni le reconnaître. Et c'est ainsi qu'un préjugé d'amour-propre protège tous les préjugés de l'entendement, lesquels naissent d'un stratagème de l'égoïsme. L'humanité a toujours mis à mort ou persécuté ceux qui ont dérangé sa quiétude intéressée. Elle ne s'améliore que malgré elle. Le seul progrès voulu par elle, c'est l'accroissement des jouissances. Tous les progrès en justice, en moralité, en sainteté, lui ont été imposés ou arrachés par quelque noble violence. Le sacrifice, qui est la volupté des grandes âmes, n'a jamais été la loi des sociétés. C'est trop souvent en employant un vice contre un autre, par exemple la vanité contre la cupidité, la convoitise contre la paresse, que les grands agitateurs ont vaincu la routine. En un mot, le monde humain est presque entièrement dirigé par la loi de la nature, et la loi de l'esprit, ferment de cette grossière pâte, n'y a fait lever qu'assez peu de soufflures généreuses.

Au point de vue de l'idéal, le monde humain est triste et laid; mais en le comparant à ses origines probables, le genre humain n'a pas tout à fait perdu sou temps. De là trois manières de regarder l'histoire : le pessimisme, quand on part de l'idéal; l'optimisme, quand on contemple à reculons; l'héroïsme, quand on songe que tout progrès coûte des flots de sang ou de larmes.

L'hypocrisie européenne se voile la face devant les immolations volontaires de ces fanatiques de l'Inde, qui se jettent sous les roues du char de triomphe de leur grande déesse. Pourtant ces immolations ne sont que le symbole de ce qui se passe en Europe comme ailleurs, de l'offrande de leur vie faite par les martyrs de toutes les grandes causes. Disons-le, la déesse sanguinaire et farouche, c'est l'humanité elle-même, qui n'avance que par le remords et ne se repent que par l'excès de ses crimes. Ces fanatiques qui se dévouent sont la protestation continue contre l'égoïsme universel. Nous n'avons renversé que les idoles visibles, mais le sacrifice perpétuel subsiste encore partout, et partout l'élite des générations souff're pour le salut des multitudes. C'est la loi austère, amère, mystérieuse de la solidarité. La perdition et la rédemption mutuelles sont la destinée de notre race.

18 mars 1869. — En revenant d'une prome- ,nade hors de la ville ma cellule me fait horreur. Au dehors le soleil, les oiseaux, le printemps, la beauté, la vie; ici ia laideur, les paperasses, la tristesse, la mort. — Et pourtant ma promenade a été des plus mélancoliques. J'ai erré le long du Rhône et de FArve. et tous les souvenirs du passé et toutes les déceptions du présent et toutes les inquiétudes de l'avenir ont assiégé mon cœiir, comme un tourbillon d'oiseaux de nuit. J'ai fait le compte de mes fautes et elles se sont rangées en bataille contre moi. Le vautour des regrets s'est mis à me ronger le foie. Le sentiment de l'irréparable m'a étouffé comme un carcan. Il m'a semblé que j'avais manqué la vie et que la vie à présent me manquait. — Ah ! que le printemps est redoutable pour les solitaires. Tous les besoins endormis se réveillent, toutes les douleurs disparues renaissent, le vieil homme terrassé et bâillonné se relève et se met à gémir. Les cicatrices redeviennent blessures saignantes et ces blessures se lamentent à qui mieux mieux. On ne songeait plus à rien, on avait réussi à s'étourdir par le travail ou la distraction, et tout d'un coup le cœur, ce prisonnier mis au secret, se plaint dans son cachot, et cette plainte fait chanceler tout le palais au fond duquel on l'avait muré.

Se fût-on soustrait à toutes les autres fatalités, il y en a une qui nous remet sous le joug, c'est celle du temps. Tu as réussi à f aftVanchir de toutes les servitudes, mais tu avais compté sans la dernière, celle des années. L'âge vient et sa pesanteur remplace toutes les autres oppressions réunies. L'homme mortel n'est qu'une variété d'éphémère. En regardant les berges du Rhône qui ont vu couler le fleuve depuis dix ou vingt mille ans, ou seulement les arbres de l'avenue du cimetière qui ont vu défiler tant de convois depuis deux siècles ; en retrouvant les murs, les digues, les sentiers qui m'ont vu jouer quand j'étais enfant; en contemplant d'autres enfants courant sur le gazon de cette plaine de Plainpalais qui a porté mes premiers pas, j'ai eu l'âpre sensation de l'inanité de la vie et de la fuite des choses. J'ai senti flotter sur moi l'ombre du mancenillier. J'ai aperçu le grand abîme implacable où s'engouffrent toutes ces illusions qui s'appellent les êtres. J'ai vu que les vivants n'étaient que des fantômes voltigeant un instant sur la terre, faite de la cendre des morts, et rentrant bien vite dans la nuit éternelle comme des feux follets dans le sol. Le néant de nos joies, le vide de l'existence, la futilité de nos ambitions, me remplissaient d'un dégoût paisible. De regret en désenchantement, j'ai dérivé jusqu'au bouddhisme, jusqu'à la lassitude

universelle. — L'espérance d'une immortalité bienheureuse vaudrait mieux.

Avec quels yeux différents ne voit-on pas la vie à dix, à vingt, à trente, à soixante ans î Les solitaires ont conscience de cette métamorphose psychologique. Une autre chose aussi les étonne : c'est la conjuration universelle pour cacher la tristesse de ce monde, pour faire oublier la souffrance, la maladie, la mort, pour couvrir les plaintes et les sanglots qui partent de chaque maison, pour farder le hideux masque de la réalité. Est-ce par générosité pour l'enfant et la jeunesse, est-ce par peur qu'on voile ainsi la vérité sinistre ? Est-ce par équité, et la vie contient-elle autant ou plus de biens que de maux? — Quoi qu'il en soit, c'est d'illusion plutôt que de vérité que l'on s'alimente. Chacun dévide la bobine de ses espérances trompeuses, et quand il l'a épuisée, il s'assied pour mourir, et laisse ses fils et ses neveux recommencer la même expérience. Chacun poursuit le bonheur et le bonheur esquive la poursuite de chacun.

Le seul viatique utile pour faire la traversée de la vie c'est un grand devoir et quelques sérieuses affections. Et même les affections périssent, ou du moins leurs objets sont mortels : un ami, une femme, un enfant, une patrie, une Église, peuvent nous précéder clans la tombe ; le devoir seul dure autant que nous.

Vis pour autrui, sois juste et bon; Fais ton mc^iument ou ta gerbe, Et du Ciel obtiens le pardon Avant d'aller dormir sous l'herbe.

Cette maxime exorcise l'esprit de révolte, de colère, de découragement, de vengeance, d'indignation, d'ambition qui tour à tour viennent agiter et tenter le cœur que le printemps gonfle de sa sève. -T- 0 vous, tous les saints de l'orient, de l'antiquité et du christianisme, phalange de héros, vous avez connu les langueurs et les angoisses de l'âme; mais vous en avez triomphé. Sortis vainqueurs de la carrière, ombragez-nous de vos palmes, et que votre exemple ranime notre courage!

6 avril 1869, — Temps magnifique. Les Alpes éblouissantes sous leur gaze d'argent. Les sensations de toute sorte m'ont inondé : délices de la promenade au soleil levant, charmes d'une vue admirable, nostalgie du voyage, soif de joie, faim de travail, d'émotions et de vie, rêves de bonheur, songes d'amour ; le besoin d'être, l'ardeur de sentir encore et de me répandre s'agitaient au fond de mon cœur. Soudain réveil d'adolescence, pétillement de poésie, renouveau de l'âme, repoussée des

ailes du désir. Aspirations conquérantes, vagabondes, aventureuses. Oubli de l'âge, des chaînes, des devoirs, des ennuis ; élans de jeunesse comme si la vie recommençait. Il semble que le feu ait pris aux poudres; notre âme se disperse aux quatre vents. On voudrait dévorer le monde, tout éprouver, tout voir. Ambition de Faust; convoitise universelle; horreur de sa cellule ; on jette le froc aux orties, et l'on voudrait serrer toute la nature dans ses bras et sur son cœur. 0 passions, il suffit d'un rayon de soleil pour vous rallumer toutes ensemble. La montagne froide et noire redevient volcan, et fait évaporer sa couronne de neige sous un seul jet de son haleine brûlante. Le printemps amène de ces résurrections subites, invraisemblables. Faisant frissonner et bouillonner toutes les sèves, il produit des envies impétueuses, des inclinations foudroyantes et comme des fureurs de vie imprévues et inextinguibles. Il fait éclater l'écorce rigide des arbres et le masque de bronze de toutes les austérités. Il fait tressaillir le moine dans l'ombre de son couvent, la vierge derrière les rideaux de sa chambrette, l'enfant sur les bancs du collège, le vieillard sous le réseau de ses rhumatismes.

0 Hymen, Hymenœe !

24 avril 1869. — Némésis serait-elle plus réelle que la Providence? le Dieu jaloux plus vrni que le Dieu bon? la douleur plus siire que la joie? les ténèbres plus certaines de vaincre que la lumière? est-ce le pessimisme ou l'optimisme qui a raison? lequel, de Leibnitz ou de Schopenhauer, a le mieux compris l'univers? de l'homme qui se porte bien ou de l'homme souffrant, lequel voit le mieux au fond dés choses? lequel se trompe?

Ah ! le problème de la douleur et du mal est toujours la plus grande énigme de l'être, après l'existence de l'être lui-même. La foi de l'humanité a généralement supposé la victoire du bien sur le mal; mais si le bien est non pas le résultat d'une victoire, mais une victoire, il implique une bataille incessante, infinie, il est la lutte interminable et le succès éternellement menacé. Or si c'est là la vie, Bouddha n'a-t-il pas raison de la regarder comme le mal même, puisqu'elle est l'agitation sans trêve et la guerre sans merci ? Le repos ne se trouve alors que dans le néant. L'art de s'anéantir, d'échapper au supplice des renaissances et à l'engrenage des misères, l'art d'arriver au Nirvana serait l'art suprême, la méthode de la délivrance. Le chrétien dit à Dieu : Délivre-nous du mal. Le bouddhiste ajoute : Et pour cela délivre-nous de l'existence finie, rends-

nous au néant! Le premier estime qu'affranchi du corps il peut entrer dans le bonheur éternel ; le second croit que l'individualité est l'obstacle à toute quiétude et il aspire à la dissolution de son âme elle-même. L'effroi du premier est le paradis du second.

... Une seule chose est nécessaire : l'abandon à Dieu. Sois dans l'ordre toi-même et laisse à Dieu le soin de débrouiller l'écheveau du monde et des destinées. Qu'importent le néant ou l'immortalité? Ce qui doit être, sera. Ce qui sera, sera bien. La foi au bien, peut-être ne faut-il pas davantage à l'individu pour traverser la vie. Mais il faut avoir pris parti pour Socrate, Platon, Aristote, Zenon, contre le matérialisme, la religion du hasard et le pessimisme. Peut-être même faut-il se décider contre le nihilisme bouddhique, parce que le système de la conduite est diamétralement opposé si l'on travaille à augmenter sa vie ou à l'annuler, s'il s'agit de cultiver ses facultés ou de les atrophier méthodiquement.

Employer son effort individuel à l'accroissement du bien dans le monde, ce modeste idéal suffit. Aider à la victoire du bien c'est le but commun des saints et des sages. Socii Dei siimus, répétait Sénéque après Cléanthe.

30 avril 1869. — Achevé l'ouvrage de Vacherot \ qui m'a rendu pensif. J'ai le sentiment que sa notion de la religion n'est pas rigoureusement exacte et que la conséquence est dès lors sujette à retouche. Si la religion est un âge psychologique antérieur à celui de la raison, il est clair qu'elle doit disparaître chez l'homme, mais si elle est un mode de la vie intérieure, elle peut et doit durer autant que le besoin de sentir, à côté de celui de penser. La question est celle-ci : théisme ou non-théisme ? Si Dieu n'est que la catégorie de l'idéal, la religion s'évanouit de droit comme les illusions de l'adolescence. Si l'Être peut être senti et aimé en même temps que pensé, le philosophe peut faire acte de religion, comme il fait acte d'artiste, d'orateur, de citoyen. Il peut se joindre à un culte sans déroger. Or j'incline à cette solution. J'appelle religion la vie devant Dieu et en Dieu.

Et Dieu fût-il défini la vie universelle, pourvu qu'il soit positif et non négatif, notre âme pénétrée du sentiment de l'infini est dans l'état religieux. La religion diflère de la philosophie, comme le moi naïf diffère du moi réfléchi, comme l'intuition synthétique diffère de l'analyse intellectuelle. On entre

^ La Religion, 1869.

dans l'état religieux par le sentiment de la dépendance volontaire et de la soumission joyeuse au principe de l'ordre et du bien. C'est dans l'émotion religieuse que l'homme se recueille ; il retrouve sa place dans l'unité infinie, et ce sentiment-là est sacré.

Mais malgré cette réserve, je rends hommage à cet ouvrage, qui est un beau livre, bien mûr et bien sérieux.

13 mai 1869. — Déchiqueture dans les nuages. Par les trous bleus un vif soleil darde ses rayons espiègles. Orages, sourires, lubies, colères et larmes : en mai, la nature est femme. Elle plaît à la fantaisie, émeut le cœur et fatigue la raison par la succession de ses caprices et la véhémence inattendue de ses bizarreries.

Ceci me rappelle le verset 213 du second livre des Lois de Manou : « Il est dans la nature du sexe féminin de chercher ici-bas à corrompre les hommes ; et c'est pour cette raison que les sages ne s'abandonnent jamais aux séductions des femmes. » C'est pourtant la même législation qui a dit : « Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites; » et ailleurs : « Dans toute famille où le mari se plaît avec sa femme et la femme avec son mari, le bonheur est

assuré; » et encore : a Une mère est plus vénérable que mille pères. » Mais sachant ce qu'il y a d'irrationnel et d'orageux dans cet être fragile et charmant, Manou conclut : « A aucun âge une femme ne doit se gouverner à sa guise. »

Jusqu'à ce jour, dans plusieurs codes contemporains et circonvoisins, la femme est encore mineure toute sa vie. Pourquoi ? à cause de sa dépendance de la nature et de son assujettissement aux passions qui sont des diminutifs de la folie, en d'autres termes parce que l'Ame de la femme a quelque chose d'obscur, de mystérieux qui se prête à toutes les superstitions et qui alanguit les énergies viriles. A l'homme le droit, la justice, la science, la philosophie, tout ce qui est désintéressé, universel, rationnel; la femme au contraire introduit partout la faveur, l'exception, la préoccupation personnelle. Dès qu'un homme, un peuple, une littérature, une époque s'efféminent, ils s'abaissent et s'amoindrissent. Dès que la femme quitte l'état de subordination oii elle a tous ses mérites, on voit ses défauts naturels grandir rapidement. L'égalité complète avec l'homme la rend querelleuse; la domination la rend tyrannique. L'honorer et la gouverner sera longtemps la meilleure solution. Quand l'éducation aura formé des femmes fortes, nobles et sérieuses, chez lesquelles la conscience et la raison domine-

ront les effervescences de la fantaisie et de la sentimentalité, alors il faudra dire : Honorer la femme et la conquérir! Elle sera vraiment une égale, une pareille, une compagne. Pour le moment, elle n'est cela qu'en théorie. Les modernes travaillent au problème et ne l'ont pas résolu.

15 juin 1869. — Le déficit du christianisme libéral c'est une idée trop frivole de la sainteté, ou, ce qui revient au même, une idée trop superficielle du péché*. Le défaut des libératres se retrouve dans les chrétiens libéraux : un demi-sérieux, une sorte de mondanité théologique. Aux âmes très pieuses ils font l'effet de parleurs un peu profanes, qui froissent les sentiments profonds en vocalisant sur des thèmes sacrés. Ils choquent les convenances du cœur, ils inquiètent les pudeurs de la conscience par leurs familiarités indiscrètes avec les grands mystères de la vie intime. Ils paraissent des enjôleurs spirituels, des rhéteurs religieux à la façon des sophistes grecs, plutôt que des guides dans la voie douloureuse qui conduit au salut. — Ce n'est pas aux gens d'esprit, ni même de science qu'appartient l'empire sur les

^ On était à cette époque, à Genève et dans toute la Suisse protestante, au plus vif des discussions entre l'orthodoxie et le « christianisme libéral. »

âmes, mais à ceux qui font l'impression d'avoir vaincu la nature par ]a grâce, d'avoir traversé le buisson de feu, et de parler non pas le langage de la sagesse humaine, mais celui de la volonté divine. Dans l'ordre religieux, c'est la sainteté qui fait Fautorité, c'est l'amour ou la puissance de dévouement et de sacrifice qui va au cœur, persuade et attendrit.

Ce que les âmes religieuses, poétiques, tendres, pures pardonnent le moins, c'est qu'on diminue ou rabaisse leur idéal. Il ne faut jamais mettre contre soi un idéal ; il faut en montrer un autre, plus pur, plus haut, plus spirituel, et dresser derrière une cime élevée, une cime plus élevée encore. Ainsi l'on ne dépouille personne, on rassure tout en faisant réfléchir, on fait entrevoir un but nouveau à celui qui voudrait changer de but. On ne détruit que ce qu'on remplace; et l'on ne remplace un idéal qu'en satisfaisant à toutes les conditions de l'ancien avec quelques avantages en sus. — Que les protestants libéraux présentent la vertu chrétienne avec une intimité, une intensité, une sainteté plus grandes qu'auparavant, et cela dans leurs personnes et dans leur influence, ils auront fait la preuve demandée par le Maître : L'arbre sera jugé à ses fruits.

22 juin 1869 (neuf heures du matin). — Temps gris et bas. — Une mouche est morte de froid sur la page de mon livre, en plein été! Qu'est-ce que la vie? me disais-je en regardant la bestiole inanimée. C'est un prêt, comme le mouvement. La vie universelle est une somme totale qui montre ses unités ici et là, partout, comme une roue électrique laisse pétiller les étincelles à sa surface. Nous sommes traversés par la vie, nous ne la possédons point. Hirn ^ admet trois principes irréductibles : l'atome, la force, l'âme; la force qui agit sur les atomes, l'ame qui agit sur les forces. Probablement qu'il distingue des Times anonymes et des âmes personnelles. Ma mouche serait une âme anonyme.

(Même jour.) — Voilà les églises nationales qui se débattent contre le christianisme dit libéral; Berne et Zurich ont commencé le feu. Aujourd'hui Genève est en lice. On finit par s'apercevoir que le protestantisme historique n'a plus de raison d'être entre la liberté pure et l'autorité pure. Il est en effet un stage provisoire, fondé sur le biblicisme, c'est-à-dire sur l'idée d'une révélation écrite et

^ G.-A. Hirn, physicien alsacien, né en 1815.

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d'un livre divinement inspiré et faisant par conséquent autorité. Une fois cette thèse mise au rang des fictions, le protestantisme s'effondre. Il sera obligé de reculer jusqu'à la religion naturelle, ou religion de la conscience morale. MM. Réville, Coquorel, Fontanès, Buisson acceptent la conséquence. Ils sont les avancés du protestantisme et les retardés de la libre pensée.

Leur illusion est de ne pas voir qu'une institution quelconque repose sur une fiction légale et que toute chose vivante présente un contre-sens logique. Demander une Église de libre examen, d'absolue sincérité, c'est être un logicien ; mais la réaliser, c'est autre chose. L'Église vit sur quelque chose de positif et le positif limite l'examen. On confond le droit de l'individu qui est d'être libre avec le devoir de l'institution qui est d'être quelque chose. On prend le principe de la science pour le principe de l'Église, ce qui est une erreur. On ne s'aperçoit pas que la religion est différente de la philosophie, et que l'une veut unir par la foi tandis que l'autre maintient l'indépendance solitaire de la pensée. Pour que le pain soit bon, il lui faut du levain, mais le levain n'est pas le pain. Que la liberté soit la méthode pour arriver à la foi éclairée, d'accord, mais les gens qui ne s'entendraient que sur ce critérium et cette méthode ne sauraient fonder une Église,

car ils peuvent différer complètement sur le résultat. Supposé un journal où les rédacteurs seraient de tous les partis possibles, ce journal serait sans doute curieux, mais il n'aurait point d'opinion, point de foi, point de symbole. Un salon de bonne compagnie, oii l'on discute poliment n'est pas une Église, et une dispute même courtoise n'est pas un culte. Il y a confusion des genres.

14 juillet 1869. — Lamennais! Heine! âmes tourmentées, Tune par une erreur de vocation, l'autre par le besoin d'étonner et de mystifier. Le premier manquait de bon sens ; le second manquait de sérieux. Le Français était un dominateur violent et absolu ; l'Allemand un Méphistophélès gouailleur qui avait horreur du philistinisme. Le Breton était tout passion et tristesse, le Hambourgeois tout fantaisie et malice. Aucun des deux n'est un être libre, et ne s'est fait une vie normale. Tous deux, par une faute première, se sont jetés dans une querelle sans fin avec le monde. Tous deux sont des révoltés. Ils n'ont pas combattu pour la bonne cause, pour la vérité impersonnelle; tous deux ont été les champions de leur orgueil. Tous deux ont considérablement souffert, et sont morts isolés, reniés et maudits. Magnifiques talents, dépourvus de sagesse et

qui ont fait à eux-mêmes et aux autres beaucoup plus de mal que de bien ! — Quelles lamentables existences que celles qui se dépensent à soutenir un premier défi, ou même une bévue! Plus on a de puissance intellectuelle, plus il est dangereux de mal prendre et de mal commencer la vie.

20 juillet 1869. — Eelu cinq ou six chapitres épars du saint Paul de Renan. En dernière analyse. Fauteur est un libre penseur, mais un libre penseur dont l'imagination flexible s'accorde l'épicuréisme délicat de l'émotion religieuse. Il trouve grossier celui qui ne se prête pas à ces gracieuses chimères, et borné celui qui les prend au sérieux. Il s'amuse des variations de la conscience, mais il est trop fin pour s'en moquer. Le vrai critique ne conclut pas et n'exclut rien ; son plaisir est de comprendre sans croire, et de bénéficier des œuvres de l'enthousiasme tout en restant libre d'esprit et débarrassé d'illusion. Cette manière de faire paraît de la jonglerie; ce n'est que l'ironie souriante d'un esprit très cultivé, qui ne veut être étranger à rien et n'être dupe de rien. C'est le parfait dilettantisme de la Renaissance. — Avec cela, des aperçus sans nombre et la joie de la science!

ea

14 août 1869. — ... Au nom du ciel, qui es-tu? que veux-tu, être inconstant et infixable? où est ton avenir, ton devoir, ton désir ? Tu voudrais trouver l'amour, la paix, la chose qui remplira ton cœur, l'idée que tu défendras, l'œuvre à laquelle tu dévoueras le reste de tes forces, l'affection qui étanchera ta soif intérieure, la cause pour laquelle tu mourrais avec joie. Mais les trouveras-tu jamais? Tu as besoin de tout ce qui est introuvable : la religion vraie, la sympathie sérieuse, la vie idéale; tu as besoin du paradis, de la vie éternelle, de la sainteté, de la foi, de l'inspiration, que sais-je? Tu aurais besoin de mourir et de renaître, de renaître transformé toi-même et dans un monde différent. Tu ne peux ni étouffer tes aspirations, ni te faire illusion sur elles. Tu semblés condamné à rouler sans fin le rocher de Sisyphe, à ressentir le rongement d'esprit d'un être dont la vocation et la destinée sont en désaccord perpétuel. « Cœur chrétien et tête païenne » comme Jacobi; tendresse et fierté; étendue d'esprit et faiblesse de volonté ; les deux hommes de saint Paul, chaos toujours bouillonnant de contrastes, d'antinomies, de contradictions; humilité et orgueil; candeur enfantine et défiance illimitée; analyse et intuition; patience et irritabilité; bonté et sécheresse; nonchalance et inquiétude;

élan et langueur; indifférence et passion; en somme incompréhensible et insupportable à moi-même et aux autres.

Je reviens de moi-même à l'état fluide, vague, indéterminé, comme si toute forme était une violence et une défiguration. Toutes les idées, maximes, connaissances, habitudes s'effacent en moi, comme les rides de l'onde, comme les plis dans un nuage; ma personnalité a le minimum possible d'individualité. Je suis à la plupart des hommes ce que le cercle est aux figures rectilignes : je suis partout chez moi, parce que je n'ai pas de moi particulier et nominatif. — A tout prendre, cette imperfection a du bon. En étant moins un homme, je suis peut-être plus près de l'homme, peut-être un peu plus homme. En étant moins individu, je suis plus espèce. Ma nature prodigieusement incommode pour la pratique est assez avantageuse pour l'étude psychologique. En m'empêchant de prendre parti, elle me permet de comprendre tous les partis...

Ce n'est pas seulement la paresse qui m'empêche de conclure; c'est une sorte d'aversion secrète pour les proscriptions intellectuelles. J'ai le sentiment qu'il faut de tout pour faire un monde, que tous les citoyens ont droit dans l'État et que. si chaque opinion est également insignifiante en elle-

même, toutes les opinions sont parties prenantes à la vérité. Vivre et laisser vivre, penser et laisser penser, sont des maximes qui me sont également chères. Ma tendance est toujours à l'ensemble, à la totalité, à l'équilibre. C'est exclure, condamner dire non, qui m'est difficile, excepté avec les exclusifs. Je combats toujours pour les absents, pour la cause vaincue, pour la vérité ou la portion de vérité négligée : c'est-à-dire que je cherche à compléter chaque thèse, à faire le tour de chaque problème, à voir chaque chose de tous les côtés possibles. Est-ce là du scepticisme? Oui, comme résultat, non comme but. C'est le sentiment de l'absolu et de l'infini réduisant à leur valeur et remettant à leur place le fini et le relatif.

Mais ici, également, ton aspiration est plus grande que ton talent ; ta perception philosophique est supérieure à ta force spéculative ; tu n'as pas l'énergie de tes vues; ta portée est supérieui'e à ton invention : tu as par timidité laissé l'intelligonce critique dévorer en toi le génie créateur. — Est-ce bien par timidité ?

Hélas ! avec un peu plus d'ambition ou de bonheur, il y avait à tirer de toi un homme que tu n'as pas été, et que ton adolescence laissait entrevoir.

16 août 1869. — Médité avec Schopenhauer. — Je suis frappé et presque effrayé en voyant que je représente si bien l'homme de Schopenhauer : « Que le bonheur est une chimère et la souffrance une réalité; — que la négation de la volonté et du désir est le chemin de la délivrance; — que la vie individuelle est une misère dont la contemplation impersonnelle seule affranchit, etc. » Mais le principe que la vie est un mal et le néant un bien est à la base du système, et cet axiome je n'ai pas osé le prononcer d'une façon générale bien qu'en l'admettant pour tels ou tels individus. — Ce que je goûte encore dans le misanthrope de Francfort, c'est l'antipathie pour les préjugés courants, pour les rengaines européennes, pour les hypocrisies des Occidentaux, pour le succès du jour. Schopenhauer est un grand esprit désabusé, qui professe le bouddhisme en pleine Allemagne et le détachement absolu en pleine orgie du XIX"* siècle. Son principal défaut, c'est la sécheresse complète, l'égoïsme entier et altier, l'adoration du génie et l'indifférence universelle, bien qu'en enseignant la résignation et l'abnégation. Ce qui lui manque, c'est la sympathie, c'est l'humanité, c'est l'amour. Et ici, je reconnais entre nous la dissimilitude. Par la pure intelligence et par le travail solitaire j'arriverais

facilement à son point de vue; mais dès que le cœur est sollicité, je sens que la contemplation est intenable. La pitié, la bonté, la charité, le dévouement reprennent leur droit et même revendiquent la première place.

29 août 1869. — Schopenhauer vante l'impersonnalité, l'objectivité, la contemplation pure, la non-volonté, le calme et le désintéressement, l'étude esthétique du monde, le détachement de la vie, l'abdication de tout désir, la méditation solitaire, le dédain de la foule, l'indifférence pour tous les biens convoités du vulgaire : il approuve tous mes défauts, l'enfantillage, mon aversion pour la vie pratique, mon antipathie pour les utilitaires, ma défiance de tout désir; en un mot, il courtise mes penchants, il les caresse et les justifie.

Cette harmonie préétablie entre la théorie de Schopenhauer et mon homme naturel me cause un plaisir mêlé de terreur. Je pourrais m'indulger, mais je crains d'enguirlander ma conscience. D'ailleurs je sens que la bonté ne souffre pas cette indifférence contemplative et que la vertu consiste à se vaincre.

80 août 1869. — Encore quelques chapitres de Schopenhauer. — Schopenhauer croit à l'immutabilité des données premières de l'individu et à l'invariabilité du naturel. 11 doute de l'homme nouveau, du perfectionnement réel, de l'amélioration positive dans un être. Les apparences seules se raffinent. Le fond reste identique. — Peut-être confond-il le naturel, le caractère et l'individualité? J'incline à penser que l'individualité est fatale et primitive, le naturel très ancien mais altérable, le caractère plus récent et susceptible de modifications volontaires ou involontaires. L'individualité est chose psychologique, le naturel chose esthétique, le caractère seul est chose morale. La liberté et son emploi ne sont pour rien dans les deux premiers; le caractère est un fruit historique et résulte de la biographie. — Pour Schopenhauer le caractère s'identifie avec le naturel, comme la volonté avec la passion. En un mot, il simplifie trop, et regarde l'homme du point de vue plus élémentaire qui suffit avec l'animal. La spontanéité vitale et même chimique est déjà nommée volonté. Analogie n'est pas équation; comparaison n'est pas raison; similitude et parabole ne sont pas du langage exact. Beaucoup des originalités de Schopenhauer s'évaporent quand on les traduit dans une terminologie plus exigeante et plus précise.

(Plus tard.) — Rien qu'en entr'ouvrant'les Liclitstrahlen de Herder *, on sent la différence avec Schopenhauer. Celui-ci est plein de traits, d'aperçus qui se détachent du papier et se découpent en images nettes. Herder est beaucoup moins écrivain; ses idées se délaient dans leur milieu, et ne se condensent pas d'une façon brillante, en cristaux et en pierreries. Tandis que ce dernier procède par nappes et courants de pensées qui n'ont pas de contours définis et isolés, l'autre sème des îles, saillantes, pittoresques, originales, qui gravent leur aspect dans le souvenir. Ainsi diffèrent entre eux Nicole et Pascal, Bayle et Saint-Simon.

Quelle est la faculté qui donne du relief, de l'éclat, du mordant à la pensée? c'est l'imagination. Par elle l'expression se concentre, se colore et se trempe. En individualisant ce qu'elle touche, elle le vivifie et le conserve. L'écrivain de génie change le sable en verre et le verre en cristal, le minerai en fer et le fer en acier ; il marque à sa griffe chaque idée qu'il empoigne. Il emprunte beaucoup au patrimoine commun et ne rend rien, mais ses vols mêmes lui sont complaisamment laissés comme propriété privée. Il a comme une lettre de franchise et le public lui permet de prendre ce qu'il veut.

* Recueil de pensées et fragments tirés des écrits de cet auteur.

31 août 1869. — Achevé Schopenliauer... Senti se heurter en ma conscience tous les systèmes opposés : stoïcisme, quiétisme, bouddhisme, christianisme. Ne serai-je donc jamais d'accord avec moi-même? Si l'impersonnalité est un bien, pourquoi ne pas m'y obstiner, et si elle est une tentation, pourquoi y revenir après l'avoir jugée et vaincue?

Le bonheur n'est-il qu'un mensonge convenu? ...La raison profonde de ma défiance, c'est que le dernier pourquoi de la vie me paraît un leurre. L'individu est une dupe éternelle qui n'obtient jamais ce qu'elle cherche et que son espérance trompe toujours. Mon instinct est d'accord avec le pessimisme de Bouddha et de Schopenhauer. Cette incrédulité persiste au fond même de mes élans religieux. La nature est bien pour moi une Maïa. Aussi ne la regardé-je qu'avec des yeux d'artiste. Mon intelligence reste sceptique. En quoi donc ai-je foi? Je ne le sais pas. Et qu'est-ce que j'espère ? Il me serait difficile de le dire. — Erreur ! Tu crois en la bonté et tu espères que le bien prévaudra. Dans ton être ironique et désabusé il y a un enfant, un simple, un génie attristé et candide, qui croit à l'idéal, à l'amour, à la sainteté, à toutes les superstitions angéliques. Tout un millénium d'idylles dort dans

ton cœur. Tu es un faux sceptique, un faux insouciant, un faux rieur.

Borné dans ga nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des deux.

14 octobre 1869. — Hier, mercredi, mort de Sainte-Beuve. Grande perte !

16 octohre 1869» — Ldboremus! paraît avoir été la devise de Sainte-Beuve comme de Septime Sévère. Il est mort debout, et il a, jusqu'à la veille du jour suprême, tenu la plume et surmonté les souffrances du corps par l'énergie de l'esprit. C'est aujourd'hui, à cette heure même, qu'on le dépose dans le sein de la mère nourricière. Il a refusé les sacrements de l'Église; il ne s'est rattaché à aucune confession. Il était du grand diocèse, celui des chercheurs indépendants, et il ne s'est accordé aucune hypocrisie finale. Il n'a voulu avoir affaire qu'à Dieu tout seul, ou peut-être à la mystérieuse Isis. Étant célibataire, il est mort aux bras de son secrétaire. Il avait soixante-cinq ans. Sa puissance de travail et de mémoire était immense et intacte.

Que pense Scherer de cette vie et de cette mort?

19 octobre 1869. — Bel article d'Edmond Scherer sur Sainte-Beuve, dans le Tem])s. Il en fait le prince des critiques français et le dernier représentant de l'époque du goût littéraire, l'avenir étant aux faiseurs et aux hâbleurs, à la médiocrité et à la violence. L'article respire une certaine mélancolie virile, qui sied dans la nécrologie d'un maître es choses de l'esprit.

Le fait est que Sainte-Beuve produit un plus grand vide que Béranger et Lamartine; ceux-ci étaient des grandeurs déjà historiques et lointaines, celui-là nous aidait encore à penser. Le vrai critique est un point d'appui pour tout le monde. Il est le jugement, c'est-à-dire la raison publique, la pierre de touche, la balance, la coupelle qui mesure la valeur de chacun et le mérite de chaque œuvre. L'infaillibilité du jugement est peut-être ce qu'il y a de plus rare, tant elle réclame de qualités en équilibre, qualités naturelles et acquises, qualités de l'esprit et du cœur. Qu'il faut d'années et de labeurs, d'études et de comparaisons, pour amener à maturité le jugement critique! Comme le sage de Platon, ce n'est qu'avec la cinquantaine qu'il est au niveau de son sacerdoce littéraire, ou, pour être moins pompeux, de sa fonction sociale. Alors seulement il a fait le tour de toutes les manières d'être et possède toutes les nuances de l'appréciation. Et

Sainte-Beuve joignait à cette culture infiniment raffinée une mémoire prodigieuse et une incroyable multitude de faits et d'anecdotes emmagasinés pour le service de sa pensée.

8 décembre 1869. — Ce matin tout m'a glacé : le froid de la saison, l'immobilité physique et surtout la Philosophie de V Inconscient (de Hartmann). Ce livre établit cette thèse désolée : la création est une erreur ; l'être tel qu'il est ne vaut pas le néant, et la mort vaut mieux que la vie.

J'ai ressenti l'impression morne qu'Ohermann m'avait causée dans mon adolescence. La tristesse noire du bouddhisme m'a enveloppé de ses ombres. Si, en effet, l'illusion seule nous masque l'horreur de l'existence et nous fait supporter la vie, l'existence est un piège et la vie un mal. Comme le Grec Annikeris, nous devons conseiller le suicide, ou plutôt, avec Bouddha et Schopenhauer, nous devons travailler à l'extirpation radicale de l'espérance et du désir qui sont la cause de la vie et de la résurrection. Ne pas renaître, c'est là le point et c'est là le difficile. La mort n'est qu'un recommencement, tandis que c'est l'anéantissement qui importe. L'individuation étant la racine de toutes nos douleurs, il s'agit d'en éviter l'infernale tentation et l'abomi-

nable possibilité. — Quelle impiété ! Et pourtant tout cela est logique; c'est la dernière conséquence de la philosophie du bonheur. L'épicuréisme aboutit au désespoir. La philosophie du devoir est moins désolante. Mais le salut est dans la conciliation du devoir et du bonheur, dans l'union de la volonté individuelle avec la volonté divine, dans la foi que cette volonté suprême est dirigée par l'amour.

Les vrais heureux sont bons, comme les bons, visités par l'épreuve, deviennent meilleurs. Ceux qui n'ont pas soulïert sont légers, mais qui n'a pas de bonheur n'en sait guère donner. On ne donne que du sien. Le bonheur, le chagrin, la gaieté, la tristesse, sont de nature contagieuse. Apportez votre santé et votre force aux affaiblis et aux malades, c'est ainsi que vous leur serez utiles. Communiquez-leur, non vos défaillances mais votre énergie, vous les relèverez. La vie seule ranime la vie. Ce que nous devons aux autres, ce n'est pas notre soif et notre faim, mais notre pain et notre gourde.

Les bienfaiteurs de l'humanité sont ceux qui ont pensé grandement d'elle; mais ses maîtres et ses

idoles sont ceux qui l'ont flattée et méprisée, ceux qui l'ont muselée, massacrée, fanatisée, exploitée. Les bienfaiteurs sont les poètes, les artistes, les inventeurs, les apôtres, tous les cœurs purs; les maîtres sont les César, les Constantin, les Grégoire VII, les Innocent III, les Borgia, les Napoléon.

Chaque civilisation est comme un rêve de mille ans, où le ciel et la terre, la nature et l'histoire, apparaissent dans une lumière fantastique et représentent un drame que projette l'âme enivrée, j'allais dire hallucinée. Les plus éveillés voient encore le monde réel à travers l'illusion dominante de leur race ou de leur temps. Et la raison, c'est que la lumière illusionnante part de notre esprit même : cette lumière c'est notre religion. Tout se transforme avec elle. C'est elle qui donne à notre caléidoscope, sinon la matière de ses figures, au moins leur couleur, les ombres et l'aspect des images. Chaque religion fait voir aux hommes le monde et l'humanité sous un jour spécial ; elle est un mode d'aperception, qui n'est connu qu'après avoir été mué, et qu'on ne juge qu'après l'avoir remplacé par un meilleur.

23 février 1870. — Il y a en nous un instinct de révolte, il y a un ennemi de toute loi, un rebelle qui n'accepte aucun joug, pas même celui de la raison, du devoir et de la sagesse. Cet élément est la racine de tout péché : das radicale jBosedeKant. L'indéj)endance qui est la condition de l'individualité est en même temps la tentation éternelle de l'individu. Ce qui fait que nous sommes est aussi ce qui nous fait pécheurs.

Le péché est donc bien dans nos moelles, il coule en nous comme le sang dans nos veines, il est mêlé à toute notre substance. Ou plutôt je dis mal : la tentation est notre état naturel, mais le péché n'est pas nécessaire. Le péché consiste dans la confusion volontaire de la bonne avec la mauvaise indépendance; il a pour cause la demi-indulgence accordée à un premier sophisme. Nous fermons les yeux sur les commencements du mal parce qu'ils sont petits, et dans cette faiblesse se trouve en germe notre défaite. Principiis ohsta, cette maxime bien suivie nous préserverait de presque toutes nos catastrophes.

Nous ne voulons d'autre maître que notre ca-

price ; autant vaut dire que notre mauvais moi ne veut pas de Dieu, que le fond de notre nature est séditieux, impie, insolent, réfractaire, contradicteur et contempteur de tout ce qui prétend à le dominer, par conséquent contraire à l'ordre, ingouvernable et négatif. C'est ce fond que le christianisme appelle l'homme naturel. Mais le sauvage qui est en nous et qui fait notre étoffe première doit être discipliné, civilisé, pour donner un homme. Et l'homme doit être patiemment cultivé pour devenir un sage. Et le sage doit être éprouvé pour devenir un juste. Et le juste doit avoir remplacé sa volonté individuelle par la volonté de Dieu -pour devenir un saint. Et cet homme nouveau, ce régénéré, c'est l'homme spirituel, c'est l'homme céleste, dont parlent les Védas comme l'Évangile, et les Mages comme les Néoplatoniciens.

17 mars 1870, — Ce matin, les accents d'une musique de cuivre, arrêtée sous mes fenêtres, m'ont ému jusqu'aux larmes. Ils avaient sur moi une puissance nostalgique indéfinissable. Ils me faisaient rêver d'un autre monde, d'une passion infinie et d'un bonheur suprême. Ce sont là les échos du paradis, dans l'âme, les ressouvenirs des sphères idéales dont la douceur douloureuse enivre et ravit le cœur.

0 Platon, ô Pythagore, vous avez entendu ces harmonies, surpris ces instants d'extase intérieure, connu ces transports divins! Si la musique nous transporte ainsi dans le ciel, c'est que la musique est l'harmonie, que l'harmonie est la perfection, que la perfection est notre rêye et que notre rêve c'est le ciel. Ce monde de querelles, d'aigreur, d'égoïsme, de laideur et de misère nous fait involontairement soupirer après la paix éternelle, après l'adoration sans borne et l'amour sans fond. Ce n'est pas tant de l'infini que nous avons soif que de la beauté. Ce n'est pas l'être et les limites de l'être qui nous pèsent, c'est le mal, en nous et hors de nous. Il n'est point nécessaire d'être grand, pourvu qu'on soit dans l'ordre. L'ambition morale n'a point d'orgueil; elle ne désire qu'être à sa place, et chanter bien sa note dans l'universel concert du Dieu d'amour.

80 mars 1870. — Certes, la Nature est inique, sans pudeur, sans probité et sans foi. Elle ne veut connaître que la faveur gratuite et l'aversion folle, et n'entend compenser une injustice que par une autre. Le bonheur de quelques-uns s'expie par le malheur d'un plus grand nombre. Inutile d'ergoter contre une force aveugle.

La conscionce humaine se révolte contre cette loi, et, pour satisfaire son instinct de justice, elle a imaginé deux hypothèses dont elle s'est fait une religion : l'idée d'une providence individuelle et l'hypothèse d'une autre vie.

C'est là une protestation contre la Nature, déclarée immorale et scandalisante. L'homme croit au bien, et, pour ne relever que de la justice, il affirme que l'injustice qu'il touche n'est qu'une apparence, qu'un mystère, qu'un prestige, et que justice se fera.

FiatJHstitia, pereat mundus!

C'est un grand acte de foi. Et puisque l'iiumanité ne s'est pas faite elle-même, cette protestation a quelque chance d'exprimer une vérité. S'il y a conflit entre le monde naturel et le monde moral, entre la réalité et la conscience, c'est la conscience qui doit avoir raison.

Il n'est nullement nécessaire que l'univers soit, mais il est nécessaire que justice se fasse, et l'athéisme est tenu d'expliquer l'opiniâtreté absolue de la conscience sur ce point. La Nature n'est pas juste; nous sommes les produits de la Nature : pourquoi réclamons-nous et prophétisons-nous la justice? pourquoi l'effet se redresse-t-il contre sa cause? le phénomène est singulier. Cette revendi-

cation provient-elle d'un aveuglement puéril de la vanité humaine ?Non, elle est le cri le plus profond de notre être, et c'est pour l'honneur de Dieu que ce cri a été poussé. Les cieux et la terre peuvent s'anéantir, mais le bien doit être et l'injustice ne doit pas être. Tel est le credo du genre humain. La Nature sera vaincue par l'Esprit; l'éternel aura raison du temps.

i*"" avril 1870. — Je croirais assez que pour la femme l'amour est l'autorité suprême, celle qui juge le reste et décide du bien. Pour l'homme l'amour est subordonné au bien, il est une grande passion, mais il n'est point la source de l'ordre, le synonyme de la raison, le critérium de l'excellence. Il semble donc que la femme ait [)Our idéal la perfection de l'amour, et l'homme la perfection de la justice. C'est dans ce sens que saint Paul a pu dire que la femme est la gloire de l'homme et l'homme la gloire de Dieu. Ainsi la femme qui s'absorbe dans l'objet de sa tendresse est pour ainsi dire dans la ligne de la nature, elle est vraiment femme, elle réalise son type fondamental. Au contraire, l'homme qui enfermerait sa vie dans l'adoration conjugale, et qui croirait avoir assez vécu en se faisant le prêtre d'une femme

aimée, celui-là n'est qu'un demi-homme, il est méprisé par le monde et peut-être secrètement dédaigné par les femmes elles-mêmes. La femme vraiment aimante désire se perdre dans le rayonnement de l'homme de son choix, elle veut que son amour rende l'homme plus grand, plus fort, plus mâle, plus actif. Chaque sexe ainsi est dans son rôle : la femme est plutôt destinée à l'homme et l'homme destiné à la société; la première se doit à un, le second à tous; et chacun d'eux ne trouve sa paix et son bonheur que lorsqu'il a découvert cette loi et accepté cet équilibre. La même chose peut être bien chez la femme et mal chez l'homme, vaillance dans celle-là, faiblesse dans celui-ci.

Il y a donc une morale féminine et une morale masculine, comme chapitres préparatoires à la morale humaine; au-dessous de la vertu angélique et sans sexe, il y a une vertu sexuée. Et celleci est l'occasion d'un enseignement mutuel, chacune des deux incarnations de la vertu s'attachant à convertir l'autre, la première prêchant l'amour à la justice, la seconde la justice à l'amour; d'où résultent une oscillation et une moyenne qui représentent un état social, une époque, parfois une civilisation entière. Telle est du moins notre idée européenne de l'harmonie des sexes dans la hiérarchie des fonctions.

AMIEL. r— T. II. 6

15 avril 1870. — Crucifixion! — C'est bien le mot qu'il faut méditer en ce jour. Ne sommes-nous pas au vendredi saint? -

Maudire la douleur est plus facile que la bénir, mais c'est retomber au point de vue de l'homme terrestre, charnel et naturel. Par quoi le christianisme a-t-il soumis le monde, sinon par sa divinisation de la douleur, par cette transfiguration merveilleuse du supplice en triomphe, de la couronne d'épines en couronne de gloire, et d'un gibet en symbole de salut? Que signifie l'apothéose de la croix, sinon la mort de la mort, la défaite du péché, la béatification du martyre, Vemparadisement du sacrifice volontaire, le défi à la douleur?

« 0 mort, où est ton aiguillon? ô sépulcre, où est ta victoire ?» A force de travailler sur ce thème : l'agonie du Juste, la paix dans l'agonie, et le rayonnement dans la paix, l'humanité a compris qu'une nouvelle religion était née, c'est-à-dire une nouvelle manière d'expliquer la vie et de comprendre la souffrance.

La souffrance était une malédiction que l'on fuyait : elle va devenir une purification de l'âme, une épreuve sacrée envoyée par l'amour éternel, une dispensation divine destinée à nous sanctifier,

un secours qu'acceptera la foi, une étrange initiation au bonheur. 0 puissance de la foi! tout restant le même, tout est néanmoins changé. Une nouvelle certitude nie l'apparence; elle transperce le mystère, elle met un Père invisible derrière la nature visible, elle fait briller la joie au fond des larmes et fait de la douleur l'incarnation première de la félicité.

Et voilà, pour ceux qui ont cru, la tombe devient le ciel; sur le bûcher de la vie, ils chantent l'hosanna de l'immortalité; une sainte folie a renouvelé pour eux toutes choses, et quand ils veulent exprimer ce qu'ils éprouvent, leur ravissement les rend incompréhensibles; ils parlent en langues. L'ivresse enthousiaste du dévouement, le mépris de la mort, la soif de l'éternité, le délire de l'amour, voilà ce qu'a pu produire l'inaltérable douceur du crucifié. En pardonnant à ses bourreaux, et en se sentant, malgi'é tout, indissolublement uni avec son Dieu, Jésus a, du haut de sa croix, allumé un feu inextinguible et révolutionné le monde. Il a proclamé et réalisé le salut par la foi dans la miséricorde infinie et dans le pardon accordé au seul repentir. En disant : « Il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repen tance, » il a fait de l'humilité la porte d'entrée du paradis.

Crucifiez le moi indomptable, mortifiez-vous complètement, donnez tout à Dieu, et la paix qui n'est pas de ce monde descendra sur vous. Depuis dixhuit siècles, il ne s'est pas dit de plus grande parole, et, quoique l'humanité cherche une application toujours plus exacte et plus complète de la justice, elle n'a secrètement foi qu'au pardon, le pardon seul conciliant l'inviolable pureté de la perfection avec la pitié infinie pour la faiblesse, c'està-dire sauvegardant seul l'idée de la sainteté tout en permettant l'essor de l'amour. L'Évangile, c'est la nouvelle de l'inénarrable consolation, de celle qui désarme toutes les douleurs de la terre et même les terreurs du Roi des épouvantements, la nouvelle du pardon irrévocable, c'est-à-dire la vie éternelle. La croix est la garantie de l'Évangile. Elle en a été l'étendard.

7 mai 1870. — La foi qui se cramponne à ses idoles, et qui résiste à toute innovation est une puissance retardataire et conservatrice; mais c'est le propre de toute religion de servir de frein à notre émancipation illimitée, et de fixer notre agitation inquiète. La curiosité est la force impulsive qui, nous dilatant sans limite, nous volatiliserait à l'infini; la croyance représente la gravitation, la cohésion

qui fait de nous des corps, des individus particuliers. Une société vit de sa foi et se développe par la science. Sa base est donc le mystère, l'inconnu, l'insaisissable, la religion; son ferment est le besoin de connaître. Sa substance permanente est l'incompris ou le divin, sa forme changeante est le résultat de son travail intellectuel. L'adhésion inconsciente, l'intuition confuse, le pressentiment obscur qui décide de la foi première est donc capital dans l'histoire des peuples. Toute l'histoire se meut entre la religion qui est la philosophie géniale, instinctive et fondamentale d'une race, et la philosophie qui est la dernière religion, c'est-à-dire la vue claire des principes qui ont engendré tout le développement spirituel de l'humanité.

C'est la même chose qui est, qui était et qui sera,, mais cette chose montre avec plus ou moins de transparence et de profondeur la loi de sa vie et de ses métamorphoses. Cette chose est l'absolu. En tant que fixe elle s'appelle Dieu ; en tant que mobile le monde ou la Nature. Dieu est présent dans la nature, mais la nature n'est pas Dieu ; il y a une nature en Dieu, mais ce n'est pas Dieu même. — Je ne suis ni pour l'immanence ni pour la transcendance isolément.

9 mai 1870. — Disraeli, dans son nouveau roman (LotJiairJ, montre que les deux grandes forces actuelles sont la révolution et le catholicisme et que les nations libres sont perdues si l'une de ces deux forces triomphe. C'est exactement mon idée. Seulement, tandis qu'en France, en Belgique, en Italie et dans toutes les sociétés catholiques, ce n'est que par une tenue en échec de chacune de ces forces par l'autre qu'on peut maintenir l'État et la civilisation, il y a mieux dans les États protestants : il y a une troisième force, une foi moyenne entre les deux autres idolâtries, qui fait ici de la liberté non une neutralisation de deux contraires, mais une réalité morale, subsistant par elle-même, ayant en soi son centre de gravité et son mobile. Dans le monde catholique la religion et la liberté se nient mutuellement, dans le monde protestant elles s'acceptent : donc il y a moins de force perdue dans le second cas.

La liberté c'est le principe laïque et philosophique, c'est l'aspiration juridique et sociale de notre espèce. Mais comme il n'y a pas de société sans règle, sans frein, sans limitation de la liberté individuelle, sans limitation morale surtout, il convient que le peuple le plus libre légalement ait pour lest

sa conscience religieuse. Dans les États mixtes, catholiques ou athées, la limitation étant seulement pénale pousse à la contravention incessante.

La puérilité des libres penseurs consiste à croire qu'une société libre peut se tenir debout et en cohésion sans une foi commune, sans un préjugé religieux quelconque. Où est la volonté de Dieu? est-ce la raison commune qui l'exprime ou bien est-ce un clergé, une Église qui en aie dépôt? Tant que la réponse est ambiguë, douteuse et louche aux yeux de la moitié ou de la majorité des consciences (et c'est le cas dans tous les États oii la population est catholique), la paix publique est impossible et le droit public est chancelant. S'il y a un Dieu, il faut l'avoir pour soi ; et s'il n'y en a pas, il faudrait d'abord avoir gagné tout le monde à une même idée du droit ou de l'utile, c'est-à-dire avoir reconstitué une religion laïque, avant de bâtir solidement en politique.

Le libéralisme se repaît d'abstractions quand il croit possible la liberté sans individus libres, et qu'il ignore que la liberté dans l'individu est le fruit d'une éducation antérieure, éducation morale qui présuppose une religion libératrice. Prêcher le libéralisme à une population jésuitisée par l'éducation c'est recommander la danse à un amputé. Un enfant dont on n'a jamais délié les langes

comment marcherait-il ? Comment Tabdication de la conscience propre conduirait-elle au gouvernement de la conscience propre? Être libre, c'est se diriger par soi-même, c'est être majeur, émancipé, maître de ses actes, juge du bien; or le catholicisme ultramontain n'émancipe jamais ses ouailles, lesquelles doivent admettre, croire, obéir, parce qu'elles sont mineures à toujours, et que le clergé seul possède la loi du bien, le secret du juste, la norme du vrai. Voilà où conduit l'idée de révélation extérieure, habilement exploitée par un sacerdoce patient.

Mais ce qui m'étonne c'est la myopie des hommes d'État du midi, qui ne voient pas que la question capitale c'est la question religieuse, et qui, à l'heure qu'il est, ne reconnaissent pas encore que l'État libéral est irréalisable avec une religion antilibérale, et presque irréalisable avec l'absence de religion. Ils confondent des conquêtes accidentelles et des progrès précaires avec des résultats définitifs.

Il y a quelque vraisemblance à ce que le tapage qui se fait soi-disant en faveur de la liberté aboutisse à la suppression de la liberté : je vois que rinternationale, les irréconciliables et les ultramontains visent également à l'absolutisme, à l'omnipotence dictatoriale. Heureusement qu'ils sont plusieurs et qu'on pourra les mettre aux prises.

Si la liberté doit être sauvée, ce ne sera pas par

les douteiirs, les phénoménistes, les matérialistes, ce sera par les convictions religieuses, ce sera par la foi des individus qui croient que Dieu veut l'homme libre mais pur, ce sera par les aspirants à la sainteté, par ces dévots surannés qui parlent d'immortalité, de vie éternelle, qui préfèrent l'âme au monde entier, ce sera par les réchappes de la foi séculaire du genre humain.

5 juin 1870. — L'efficace dans la religion gît précisément dans ce qui n'est pas rationnel, philosophique ou éternel, l'efficace est dans l'imprévu, dans le miraculeux, dans l'extraordinaire. La religion est d'autant plus aimée qu'elle réclame plus de foi, c'est-à-dire qu'elle est moins croyable pour le profane. Le philosophe veut expliquer les mystères et les résoudre en lumière; c'est le mystère au contraire que réclame et que poursuit l'instinct religieux, c'est le mystère qui fait l'essence du culte et la puissance du prosélytisme. Quand la croix est devenue la folie de la croix, elle a ravi les multitudes. Et de nos jours encore ceux qui veulent dissiper le surnaturel, éclairer la religion, ménager la foi, se voient abandonnés, comme les poètes qui parleraient contre la poésie, comme les femmes qui décrieraient l'amour. La foi est l'adoption de

l'incompréhensible et même la poursuite de l'impossible, et la foi s'enivre de ses propres offrandes et de ses exaltations multipliées.

C'est l'oubli de cette loi psychologique qui stupéfie le christianisme dit libéral; c'est sa connaissance qui fait la force du catholicisme.

Il semble qu'aucune religion positive ne puisse survivre au surnaturel qui fait sa raison d'être. La religion naturelle paraît le tombeau de tous les cultes historiques. Toutes les religions concrètes viennent mourir dans l'air pur de la philosophie. Donc aussi longtemps que la vie des peuples a besoin du principe religieux comme mobile et sanction de la morale, comme aliment de la foi, de l'espérance et de l'amour, aussi longtemps les multitudes se détourneront de la raison pure et de la vérité nue, aussi longteihps elles adoreront le mystère, aussi longtemps et avec raison elles resteront dans la foi, seule région où apparaisse pour elles l'idéal sous la forme de l'attrait.

9 juin 1870. — Au fond, avec ce seul élément de plus ou de moins dans l'âme : l'espoir, tout change. Toute l'activité de l'homme, tous ses efforts, toutes ses entreprises supposent en lui l'espoir d'atteindre un but; une fois cet espoir éva-

noui, le mouvement est insensé, il n'est que spasmodique et convulsif comme celui d'un individu qui tombe d'un clocher. Se débattre devant l'inévitable a quelque chose de puéril. Supplier la loi de la pesanteur de suspendre son action serait sans doute une prière grotesque. Eh bien! quand on perd la foi à l'efficacité de ses efforts, quand on se dit : « Tu es incapable de réaliser ton idéal, le bonheur est une chimère, le progrès est une illusion, le perfectionnement est un leurre; à supposer toutes tes ambitions assouvies, tu ne trouverais encore là que vide, » on s'aperçoit qu'un peu d'aveuglement est nécessaire pour vivre et que l'illusion est le moteur universel. La désillusion complète serait l'immobilité absolue. Celui qui a déchiffré le secret de la vie finie, et qui en a lu le mot, échappe à la Grande Roue de l'existence, il est sorti du monde des vivants, il est mort de fait. Serait-ce la signification de la croyance antique que soulever le voile d'Isis ou regarder Dieu face à face anéantissait le mortel téméraire? L'Egypte et la Judée avaient constaté le fait. Bouddha en a donné la clef : la vie individuelle est un néant qui s'ignore, et aussitôt que ce néant se connaît la vie individuelle est abolie en principe. Sitôt l'illusion évanouie, le néant reprend son règne éternel, la souffrance de la vie est terminée, l'erreur est disparue, le temps et la forme ont cessé

d'être pour cette individualité affranchie; la bulle d'air coloré a crevé dans l'espace infini et la misère de la pensée s'est dissoute dans l'immuable repos du Rien illimité. L'absolu, s'il était esprit, serait encore activité, et c'est l'activité, fille du désir, qui est incompatible avec l'absolu. L'absolu doit être le zéro de toute détermination, et la seule manière d'être qui lui convienne, c'est le Néant.

3 juillet 1870. — Un des vices de la France, c'est la frivolité qui substitue les convenances publiques à la vérité, et qui méconnaît absolument la dignité personnelle et la majesté de la conscience. Ce peuple ignore l'A B C de la liberté individuelle et reste d'une intolérance toute catholique envers les idées qui ne conquièrent pas l'universalité ou la majorité des adhésions. La nation est une armée qui fait masse, nombre et force, mais non une assemblée d'hommes libres où les individus tirent leur valeur d'eux-mêmes. Le Français éminent tire sa valeur d'autrui; qu'il ait le galon, la croix, l'écharpe, l'épée, la simarre, en un mot la fonction et la décoration, alors il est tenu pour quelque chose et il se sent quelqu'un. C'est l'insigne qui déclare son mérite, c'est le public qui le tire du néant, comme le sultan crée ses vizirs. Ces races discipli-

nées et sociables ont une antipathie pour l'indépendance individuelle; il faut que chez elles tout dérive de l'autorité militaire, civile ou religieuse, et Dieu lui-même n'est pas, tant qu'il n'a pas été décrété. Leur dogme instinctif, c'est l'omnipotence sociale qui traite d'usurpation et de sacrilège la prétention de la vérité à être vraie sans estampille, et celle de l'individu à posséder une conviction isolée et une valeur personnelle.

20 juillet 1870 (Bellalpe) \ — Merveilleuse journée. Le panorama est d'une majesté grandiose. C'est la symphonie des montagnes, une cantate des Alpes au soleil.

J'en suis ébloui et oppressé. Et ce qui domine, c'est la joie de pouvoir admirer, c'est-à-dire d'être redevenu contemplateur par le bien-être physique, de pouvoir enfin sortir de moi et me donner aux choses, comme c'est le propre de mon état de santé. La gratitude se mêle à l'enthousiasme. Passé deux heures dans un ravissement continu, au pied du

^ Bellalpe, station alpestre au-dessus de Brigue, est adossée au versant sud de la chaîne septentrionale du Valais et fait face au passage du Simplon,. « Villars était un nid, mais Bellalpe est une aire, » a dit l'auteur.

Sparrenhorn, ce pic auquel nous sommes adossés. Submergé de sensations. Regardé, senti, rêvé, pensé.

(Plus tard.) — Ascension du Sparrenhorn. Sa pointe n'est pas d'un très facile accès, à cause des pierres croulantes et de l'escarpement du sentier qui côtoie deux abîmes, mais comme on est récompensé!

La vue embrasse la série des Alpes valaisannes, de la Furka au Combin, et même par delà la Furka quelques cimes tessinoises et rhétiennes ; et si l'on se retourne, on aperçoit derrière soi tout un monde polaire de névés et de glaciers qui forme le revers sud de l'énorme massif bernois du Finsteraarhorn, du Mônch et de la Jungfrau. Ce massif est représenté par l'Aletschhorn autour duquel pivotent les rubans des divers glaciers d'Aletsch, qui se tordent devant le pic d'où je les contemplais. Remarqué les zones superposées : champs, bois, gazons, rocs nus, neiges; et les principaux types des monts : le Mischabel en forme de pagode, avec ses quatre arêtes en arcs-boutants et son état-major de neuf pics en faisceau; la coupole du Fletschhorn; le dôme du Mont-Rose; la pyramide du Weisshorn; l'obélisque du Cervin.

Autour de moi voltigeaient des papillons et des

mouches brillantes, au casque vert, mais rien ne végétait sauf quelques lichens. La grande rue vide et morte du glacier supérieur d'Aletsch semblait une Pompéi glaciaire. Vaste silence. Au retour, observé les effets de soleil, les gazons drus et élastiques avec leurs gentianes, leurs myosotis, leurs anémones; le bétail s'enlevant sur le ciel; les rochers aiïïeurant le sol ; les effondrements circulaires; les vagues pétrifiées, vieilles de quelques cent mille ans; le roulis de la terre; le bercement du soir. Évoqué Tâme des montagnes et l'esprit des hauteurs.

22 juillet 1870 (Bellalpe). — Le ciel, brumeux et marbré ce matin, est redevenu parfaitement bleu, et les géants du Valais se baignent dans la lumière tranquille.

D'où m'arrive cette mélancolie solennelle qui m'assiège et m'oppresse? Je viens de lire une série de travaux scientifiques (Bronn, Lois de la paléontologie; Karl Ritter, Loi des formes géographiques). Serait-ce la cause de ma tristesse intérieure? Est-ce la majesté de ce paysage immense, la splendeur de ce soleil penchant qui me disposent à pleurer?

« Créature d'un jour qui t'agites une heure, » ce

qui t'étoiiffe, je le sais, c'est le sentiment de ton néant. Des noms de grands hommes viennent de passer sous tes yeux comme un reproche secret, et cette grande nature impassible te dit que demain tu disparaîtras, éphémère, sans avoir vécu. Peutêtre même est-ce le souffle des choses éternelles qui te donne le frisson de Job? Qu'est-ce que Thomme, cette herbe qu'un rayon fane? Qu'est-ce que notre vie dans le gouffre infini? J'éprouve une sorte de terreur sacrée, et non plus seulement pour moi, mais pour mon espèce, pour tout ce qui est mortel. Je sens, comme Bouddha, tourner la Grande Roue, la Roue de l'illusion universelle, et dans cette stupeur muette il y a une véritable angoisse. Isis soulève le coin de son voile, et le veriige de la contemplation foudroie celui qui aperçoit le grand mystère. Je n'ose respirer, il me semble que je suis suspendu à un fil au-dessus de l'abîme insondable des destinées. Est-ce là un tête-à-tête avec l'intini, l'intuition de la grande mort?

Créature d'un jour qui t'agites une heure, Ton âme est immortelle et tes pleurs vont finir.

Finir? quand le gouffre des désirs ineffables s'ouvre dans le cœur, aussi vaste, aussi béant que le gouffre de l'immensité s'ouvre autour de nous.

Génie, dévouement, amour, toutes les soifs s'éveillent pour me torturer à la fois. Comme le naufragé qui va sombrer sous la vague, je sens des ardeurs folles me rattacher à la vie, des repentirs désespérés m'étreindre et me faire crier grâce. Et puis toute cette agonie invisible se résout en abattement. « Résigne-toi à l'inévitable! Mène deuil sur les mirages de ta jeunesse! Vis et meurs dans l'ombre! Fais, comme le grillon, ta prière du soir. Éteins-toi sans murmure quand le Maître de la vie soufflera sur ton imperceptible flamme. C'est avec des myriades de vies inconnues que se bâtit chaque motte de terre. Les infusoires ne comptent que s'ils sont des milliers de milliards. Ne te révolte point contre ton néant. » Amen!

Mais il n'y a de paix que dans l'ordre. Es-tu dans l'ordre? Hélas non! Ta nature infixable et inquiète te tourmentera donc jusqu'à la fin ? Tu ne verras jamais exactement ce que tu dois faire. L"amour du mieux t'aura interdit le bien. L'anxiété de l'idéal t'aura fait perdre toutes les réalités. L'aspiration vague et le désir indéterminé auront suffi à inutiliser tes talents et à neutraliser tes forces. Nature improductive qui s'est crue appelée à la production, tu te seras fait par erreur un remords superflu !

Le mot de Scherer me revient : Il faut s'accepter comme on est.

8 septembre 1870 (Zurich). — Tous les exilés rentrent à Paris : Edgar Quinet, Louis Blanc, Victor Hugo. En cotisant leurs expériences réussiront-ils à faire subsister la République ? Cela est à souhaiter. Mais le passé légitime quelque doute. Tandis que la République est un fruit, on en fait en France une semaille. Ailleurs elle suppose des hommes libres, en France elle se fait et doit se faire tutrice et institutrice. Elle remet la souveraineté au suffrage universel comme si celui-ci était déjà éclairé, judicieux, raisonnable, et elle doit morigéner celui qui, par fiction, est le maître.

La France a l'ambition du selfgovernment, mais il s'agit d'en montrer la capacité. Depuis quatrevingts ans elle a confondu la Révolution avec la liberté. Fera-t-elle ses preuves d'amendement et de sagesse? La conversion n'est pas impossible. Attendons avec sympathie, mais avec circonspection.

12 septembre 1870 (Baie). — Le vieux Rhin bruit sous ma fenêtre ; comme il y a dix ans, comme il y a vingt ans, le grand fleuve glauque roule ses ondes puissantes et se brise aux arches du pont; la cathédrale rouge darde ses deux flèches vers le

ciel; le lierre des terrasses qui bordent la rive gauche du Rhin pend des murs comme un manteau vert ; le bac infatigable fait comme jadis son va-et-vient : en un mot les choses paraissent éternelles, tandis qu'on voit blanchir ses cheveux et qu'on sent vieillir son cœur. J'ai passé ici comme étudiant, puis comme professeur; j'y reviens sur le retour de l'âge, et rien dans le paysage n'a changé que moi...

La mélancolie du souvenir a beau être banale et puérile, elle est vraie, elle est intarissable, et les poètes de tous les temps n'ont pu échapper à ses atteintes.

Qu'est-ce au fond que la vie individuelle? une variation du thème éternel : naître, vivre, sentir, espérer, aimer, soulïrir, pleurer, mourir. Quelquesuns y ajoutent s'enrichir, penser, vaincre ; mais en fait, de quelque manière que l'on s'extravase, se dilate et se convulsionne, on ne peut que faire onduler plus ou moins la ligne de sa destinée. Qu'on rende un peu plus saillante pour les autres ou distincte pour soi-même, la série des phénomènes fondamentaux, qu'importe ? Le tout est toujours le trémoussement de l'infiniment petit, et la répétition insignifiante du motif immuable. En véi'ité, que l'on soit ou que l'on ne soit pas, la différence est si parfaitement imperceptible pour l'en-

semble des choses que toute plainte et tout désir sont ridicules. L'humanité tout entière n'est qu'un éclair dans la durée de la planète, et la planète peut retourner à l'état gazeux sans que le soleil s'en ressente seulement une seconde. L'individu est l'infinitésimale du néant.

Qu'est-ce que la Nature? c'est Maïa, c'est-à-dire un phénoménisme incessant, fugitif et indifférent, l'apparition de tous les possibles, le jeu inépuisable de toutes les combinaisons.

Maïa amuse -t- elle quelqu'un, un spectateur, Brahma? ou Brahma travaille-t-il à quelque but sérieux, non égoïste? Du point de vue théiste, Dieu veut-il faire des âmes et augmenter la somme du bien et de la sagesse, en se multipliant lui-même dans des êtres libres, facettes qui lui répercutent sa sainteté et sa beauté? Cette conception séduit bien davantage nos cœurs. Mais est-elle plus vraie? La conscience morale l'affirme. Si l'homme conçoit le bien, le principe général des choses qui ne peut pas être inférieur à l'homme doit être sérieux. La philosophie du travail, du devoir, de l'effort, paraît supérieure à celle du phénomène, du jeu et de l'indifférence. Maïa, la fantasque, serait subordonnée à Brahma, l'éternelle pensée, et Brahma serait à son tour subordonné au Dieu saint.

25 octobre 1870 (Genève). — Tout ce qu'on peut attendre des institutions les plus perfectionnées, c'est de permettre à l'excellenee individuelle de se produire, mais non de produire l'individu excellent. La vertu et le génie, la grâce et la beauté seront toujours une noblesse que ne pourra fabriquer aucun régime. Inutile par conséquent de s'enticher pour ou de s'enrager contre des révolutions qui n'ont qu'une importance de second ordre, une importance que je ne veux pas diminuer ni méconnaître, mais une importance plutôt négative après tout. La vie politique n'est que le moyen de la vraie vie.

26 octobre 1870. — Sirocco. Ciel bleuâtre. Toute la couronne des arbres est tombée à leurs pieds. Le doigt de l'hiver l'a touchée. — La messagère vient

d'emporter mes lettres Pauvre petite femme,

quelle existence! Elle passe ses nuits à courir de son mari malade à sa sœur qui ne l'est pas moins, et ses jours à travailler. Résignée, infatigable, elle va toujours sans se plaindre jusqu'à ce qu'elle tombe.

Des vies pareilles prouvent quelque chose : que l'ignorance véritable c'est l'ignorance morale, que

le travail et la souffrance sont le lot de tous les hommes, et que la classification par le plus ou moins de sottise ne vaut pas celle par le plus ou moins de vertu. Le royaume de Dieu n'est pas aux plus éclairés, mais aux meilleurs, et le meilleur est celui qui se dévoue le plus. Le sacrifice humble, constant, volontaire, fait donc la vraie dignité humaine. C'est pourquoi il est écrit que les derniers seront les premiers. La société repose sur la conscience et non pas sur la science. La civilisation est avant tout une chose morale. Sans l'honnêteté, sans le respect du droit, sans le culte du devoir, sans l'amour du prochain, en un mot sans la vertu, tout est menacé et tout croule; et ce ne sont pas les lettres, les arts, le luxe, l'industrie, la rhétorique, le gendarme ni le douanier qui peuvent soutenir dans les airs l'édifice qui pèche par la base.

L'État fondé sur le seul intérêt et cimenté par la peur est une construction ignoble et précaire. Le sous-sol de toute civilisation, c'est la moralité moyenne des masses et la pratique suffisante du bien. Le devoir est ce qui supporte tout. Ceux qui, dans l'ombre, le remplissent et donnent un bon exemple sont donc le salut et le soutien de ce monde brillant qui les ignore. Dix justes eussent fait épargner Sodome, mais il faut des milliers et des milliers de braves gens pour préserver un peuple de la corruption et de l'effondrement.

Si l'ignorance et la passion compromettent la moralité populaire, il faut dire que l'indifférence morale est la maladie des gens très cultivés. Cette séparation entre les lumières et la vertu, entre la pensée et la conscience, entre l'aristocratie intellectuelle et la foule honnête et grossière, est le plus grand danger de la liberté. Les raffinés, les ironiques, les sceptiques, les beaux esprits décèlent par leur multiplication la désorganisation chimique de la société. Exemple : le siècle d'Auguste et celui de Louis XV. Les dégoûtés moqueurs sont des égoïstes qui se désintéressent du devoir général et qui, se dispensant de tout effort, n'empêchent aucun malheur. Leur finesse consiste à n'avoir plus de cœur. Ils s'éloignent par là de la vraie humanité et se rapprochent de la nature démoniaque. Qu'est-ce qui manquait à Méphistophélès? Ce n'est pas l'esprit, certes; c'est la bonté.

28 octobre 1870. — Une chose curieuse, c'est l'oubli absolu de la justice qu'amènent les conflits de nations. La presque totalité des spectateurs eux-mêmes ne jugent plus qu'à travers leurs goûts personnels, leurs colères, leurs craintes, leurs désirs, leurs intérêts ou leurs passions : c'est dire que leur jugement est nul. Combien y a-

t-il de juges irrécusables dans la lutte actuelle? Bien peu. Cette horreur de l'équité, cette antipathie pour la justice, cette rage contre la neutralité miséricordieuse est l'éruption de la passion animale dans l'homme, d'une passion aveugle, farouche, et qui a le ridicule de se prendre pour une raison, tandis qu'elle n'est qu'une force.

16 novembre 1870. — Il y a quelque chose de saisissant, de vertigineux, d'ineffable à regarder au fond d'un abîme, et chaque âme est un abîme, un mystère d'amour et de pitié. J'éprouve toujours une sorte d'émotion sacrée à pénétrer jusqu'au dernier fond de ce sanctuaire, à entendre le murmure suave des prières, des plaintes, des hymnes qui sortent des profondeurs du cœur; c'est avec une piété tendre et une pudeur toute religieuse que j'assiste à ces confidences involontaires. Cela me paraît merveilleux comme la poésie et divin comme toute naissance. Je me tais, je m'incline et j'adore. Quand je le puis aussi, je console et je fortifie.

6 décenibre 1870. — Daim- im Wechsel, « la persistance dans la mobilité, » ce titre d'une poésie de Gœthe est le mot de la nature. Tout change, mais avec des rapidités tellement iné-

gales, que telle existence paraît éternelle pour une autre; ainsi un âge géologique comparé à la durée d'un être, ainsi la planète comparée à un âge géologique paraissent des éternités, comme notre vie comparée aux mille impressions qui nous traversent dans une heure. De quelque côté qu'on regarde, on se sent assiégé par l'infinité des infinis. La vue sérieuse de l'univers donne l'épouvante. Tout semble tellement relatif qu'on ne sait plus ce qui a une valeur réelle.

Où est le point fixe dans ce gouffre sans bornes et sans fond? Ne serait-ce pas ce qui perçoit les rapports, en d'autres termes, la pensée, la pensée infinie. Nous apercevoir dans la pensée infinie, nous sentir en Dieu, nous accepter en lui, nous vouloir dans sa volonté, en un seul mot la religion, voilà l'immuable. Que cette pensée soit fatale ou libre, le bien est de s'identifier avec elle. Le stoïcien comme le chrétien s'abandonnent à l'Être des êtres que l'un appelle souveraine sagesse, et l'autre souveraine bonté. Saint Jean dit : Dieu est lumière, Dieu est amour. Le brahmane dit : Dieu est l'intarissable poésie. Disons : Dieu est la perfection. Et l'homme? l'homme, dans son imperceptible petitesse et son inexprimable fragilité, peut apercevoir l'idée de la perfection, aider à la volonté suprême et mourir en chantant hosanna.

On ne peut apprendre aux autres que ce qu'ils pressentent; on ne leur enseigne avec fruit que ce qu'ils savaient virtuellement; on ne leur donne que ce qu'ils avaient déjà. Ce, principe de la pédagogie est aussi une loi de l'histoire. Les nations ne peuvent être développées que dans le sens de leurs tendances et de leurs aptitudes; dans tout autre, elles sont rebelles et imperfectibles.

A se trop mépriser, on se rend digne de son mépris.

Sa manière de souffrir est le témoignage qu'une âme porte sur elle-même.

Le beau est supérieur au sublime parce qu'il est permanent et ne rassasie pas, tandis que le sublime est relatif, passager et violent.

4 févrie?^ 1871. — L'éternel effort est le caractère de la moralité moderne. Ce devenir douloureux a remplacé l'harmonie, l'équilibre, la joie, c'est-àdire l'être. Nous sommes tous des faunes, des satyres, des silènes qui aspirons à devenir des anges, des laideurs qui travaillons à notre embellissement, de grossières chrysalides qui enfantons laborieusement notre propre papillon. L'idéal n'est plus la beauté sereine de l'âme, c'est l'angoisse de Laocoon se débattant contre l'hydre du mal. Le sort en est jeté. Il n'y a plus d'hommes accomplis et heureux, il n'y a plus que des candidats du ciel, galériens sur la terre.

Nous ramons notre vie en attendant le port.

Molière a dit que le raisonnement bannissait la raison. Il est possible aussi que le perfectionnement dont nous sommes si fiers ne soit qu'une imperfection prétentieuse. Le devenir semble encore plus négatif que positif; il est le mal s'amoindrissant, mais il n'est pas le bien; il est le mécontentement généreux, mais non le bonheur; il est la poursuite

incessante d'un but inaccessible, une noble folie, mais non pas la raison ; il est la nostalgie de l'irréalisable, maladie touchante qui n'est pourtant pas la sagesse.

Chaque être peut arriver à l'harmonie : quand il y est il est dans l'ordre, et il représente la pensée divine aussi clairement pour le moins qu'une fleur bu qii'un système solaire. L'harmonie ne cherche lîien en dehors d'elle-même. Elle est ce qu'elle doit être; elle exprime le bien, l'ordre, la loi, le vrai; elle est supérieure au temps et représente l'éternel.

.9 février 1871. — Je relis les Chansons du soir de Juste Olivier*, et toute la mélancolie du poète passe dans mes veines. C'est une existence qui s'est levée devant moi, tout un monde de rêverie triste.

Que Musette, la Chanson de l'alouette, le Chant du retour, la Gaîté sont caractéristiques! Que Lina, A ma fille sont fraîches! Mais les pièces supé-

^ Juste Olivier (1801-1876) poète de race, naïf et penseur, dont le nom est cher à la Suisse romande, et dont Sainte- Beuve aimait la personne et goûtait le génie. C'est à lui que s'adresse l'auteur des Pensées d'Août, dans le sonnet :

Pardon, cher Olivier, si votre alpestre audace Jusqu'aux hardis sommets ne me décide pas.

rieures sont Au delà, Homunculus, la Trompeuse, et surtout frère Jacques, le chef-d'œuvre de l'auteur, avec les Marionnettes et le chant national : Helvéfie \ Le plus sérieux symbolisme sous l'enjouement d'un badinage enfantin, la larme furtive dans le sourire malin, la sagesse résignée et pensive dans quelque ronde populaire, le tout dans le rien, voilà où triomphe le poète vaudois. Il y a dans le lecteur surprise et attendrissement. Et chez l'auteur, il y a une sorte de matoiserie paysanesque qui s'amuse à glisser des noisettes, mais des noisettes qui contiennent des diamants. Juste Olivier, comme les fées, adore ces délicates mystifications. Il dissimule ses présents. Il ne promet rien et donne beaucoup. C'est un prodigue bourru, dont la rondeur est toute subtile et la malice pure tendresse, la fine fleur de la vatidoiserie dans ce qu'elle a de plus rêveur et de plus aimant.

10 février 1871. — Lecture : quelques chapitres vigoureux de Taine (Histoire de la liitérature anglaise). J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement de poulies, un cli-

' Ces deux dernières pièces sont dans les Chansons lointaines.

quettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort et âpre ; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce. Cette sensation pénible à la dent, à l'oreille, à l'œil et au cœur, tient à deux choses probablement : à la philosophie morale de l'auteur et à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité qui caractérise l'école physiologique, et l'intrusion de la technologie dans la littérature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette aridité secrète que l'on sent dans ces pages et qui vous happe à la gorge comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement connaître. — J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec : l'algèbre au lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des joies de la pensée, bref la mort de la poésie, écorchée et anatomisée par la science.

lo février 1871. — Les nations font sans le vouloir leur éducation mutuelle, tout en ne poursuivant que leur intérêt égoïste. C'est la France qui a fait rAllemagne présente en s'attachant au but contraire depuis dix générations; c'est l'Allemagne qui régénérera la France contemporaine en ne cherchant qu'à la mater. La France révolutionnaire aura enseigné l'égalité aux Allemands qui par nature sont hiérarchiques; l'Allemagne enseignera aux Français que la rhétorique ne vaut pas la science, et que l'apparence ne vaut pas la réalité. Le culte du prestige, c'est-à-dire du mensonge, la passion de la vaine gloire, c'est-à-dire de la fumée et du bruit, voilà ce qui doit mourir à l'avantage de tout le monde. C'est une fausse religion qui est détruite. J'espère sincèrement que de cette guerre sortira un nouvel équilibre, meilleur que le précédent, une nouvelle Europe où le gouvernement de l'individu par lui-même sera le principe cardinal de la société, tandis que le principe latin est de faire de l'individu le moyen, la chose, l'instrument de l'Église ou de l'État.

L'ordre et l'harmonie résultant de la libre adhésion et de la soumission volontaire à un même idéal, ce serait un nouveau monde moral; ce serait l'équi-

valent en style laïque du sacerdoce universel. La société modèle doit ressembler à une grande société musicale, où tout s'organise, se subordonne, se discipline par amour de l'art et pour exécuter un chefd'œuvre. Personne n'est contraint, personne n'est exploité, personne ne joue hypocritement un rôle intéressé. Tous apportent leur talent, et contribuent sciemment et joyeusement à l'œuvre commune. Les amours-propres eux-mêmes sont obligés de concourir à l'action collective, sous peine de se faire tort en se faisant remarquer, x

18 février 1871. — C'est dans le roman que la vulgarité moyenne de la société allemande et son infériorité à celles de France et d'Angleterre s'aperçoivent distinctement. La notion du « choquant » manque à l'esthétique des Allemands. Leur élégance ne connaît pas la grâce; ils ne devinent pas l'énorme distance entre la distinction (genilemanly, ladyWke) et la VornehmlichJceit gourmée. Leur imagination manque de style, d'usage, d'éducation et de monde; elle a son certificat de roture même dans ses habits du dimanche. La race est poétique et intelligente, mais elle est commune et de mauvais ton. La souplesse, la gentillesse, les manières,

l'esprit, le brio, le goût, la dignité, le charme sont pour d'autres.

Est-ce que la liberté intérieure de l'âme, l'harmonie profonde des facultés que j'ai si souvent observées dans les individualités supérieures de ce peuple n'arriveront pas à la surface? Les vainqueurs d'aujourd'hui ne civiliseront-ils pas leurs formes? C'est au roman futur que nous en jugerons. Quand ils auront des romans de tout à fait bonne compagnie, ils seront hors de page. Jusque-là il leur manque le fini, le poli, la maturité de la culture sociale; ils ont l'humanité des sentiments, mais ils n'ont pas encore le comme il faut ni le je ne sais quoi. Us possèdent l'honnêteté, mais ils sont dépourvus de savoir-vivre.

22 février 1871. — Soirée chez M***. Une trentaine de personnes du meilleur monde; heureux partage de sexes et d'âges. Têtes blanches, jeunes personnes, figures spirituelles. Le tout encadré dans des tapisseries d'Aubusson qui faisaient un lointain doux et un fond charmant aux gi'oupes en toilette

Dans le monde, il faut avoir l'air de vivre d'ambroisie et de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n'existent

pas. Tout réalisme est supprimé, comme brutal. En un mot, ce qu'on appelle le grand monde se paie momentanément une illusion flatteuse, celle d'être dans l'état éthéré et de respirer la vie mythologique. C'est pourquoi toute véhémence, tout cri de la nature, toute souffrance vraie, toute familiarité irréfléchie, toute marque franche de passion choquent et détonnent dans ce milieu délicat, et détruisent à l'instant l'œuvre collective, le palais de nuages, l'architecture prestigieuse élevée du consentement de tous. C'est à peu près comme l'aigro chant du coq qui fait évanouir tous les enchantements et met en fuite les féeries. Les réunions choisies travaillent sans le savoir à une sorte de concert des yeux et des oreilles, à une œuvre d'art improvisée. Cette collaboration instinctive est une fête de l'esprit et du goût et transporte les acteurs dans la sphère de l'imagination ; elle est une forme de la poésie et c'est ainsi que la société cultivée recompose avec réflexion l'idylle disparue et le monde d'Astrée englouti. Paradoxe ou non, je crois que ces essais fugitifs de reconstruction d'un rêve qui ne poursuit que la seule beauté, sont de confus ressouvenirs de l'âge d'or qui hantent l'âme humaine, ou plutôt des aspirations à l'harmonie des choses que la réalité quotidienne nous refuse et que l'art seul nous fait entrevoir.

S8 avril 187 L — Pour un psychologue il est fort intéressant d'avoir la conscience immédiate de la complication de son organisme et du jeu de ses rouages. Il me semble que mes sutures se dénouent et se détachent juste assez pour que j'aie la perception de mon assemblage et le sentiment distinct de ma fragilité. Cela fait de l'existence personnelle un étonnement et une curiosité. Au lieu de ne voir que le monde environnant, on s'analyse soi-même. Au lieu de n'être qu'un bloc, on devient légion, multitude, tourbillon, on est un cosmos. Au lieu de vivre par la surface, on prend possession de son intimité. On s'aperçoit, sinon dans ses cellules et ses atomes, au moins dans ses systèmes organiques et presque dans ses tissus. En d'autres termes, la monade centrale s'isole de toutes les monades subordonnées pour les contempler, et elle reprend en soi son harmonie.

La santé est un équilibre de notre organisme avec ses parties composantes et avec le monde extérieur ; elle nous sert surtout à connaître le monde. Le trouble organique nous oblige à reconstituer un équilibre plus intérieur, à nous retirer dans notre âme. Dès lors c'est notre corps lui-même qui devient notre objet, il n'est plus nous, quoiqu'il soit

encore à nous ; il n'est plus que le vaisseau où nous faisons la travei*sée de la vie, vaisseau dont nous étudions les avaries et la structure sans l'identifier avec notre individu.

Où réside en définitive notre Moi? Dans la pensée ou plutôt dans la conscience. Mais au-dessous de la conscience, il y a son germe, le imnctum saliens de la spontanéité, car la conscience n'est pas primitive, elle devient. La question est de savoir si la monade pensante peut retomber dans l'enveloppement, c'est-à-dire dans la pure spontanéité ou même dans le gouffre ténébreux de la virtualité. J'espère que non. Le royaume s'en va, le roi subsiste. Ou bien serait-ce la royauté qui seule subsisterait, c'est-à-dire l'idée, la personne n'étant à son tour que le vêtement passager de l'idée durable. Est-ce Leibnitz ou Hegel qui a raison? L'individu est-il immortel sous la forme de corps spirituel? Est-il éternel sous la forme d'idée individuelle? Qui a vu le plus juste, de saint Paul ou de Platon ? C'est la théorie de Leibnitz qui me sourit le plus, parce qu'elle ouvre l'infini en durée, en multitude et en évolution. Une monade, étant l'univers virtuel, n'a pas trop de l'infini du temps pour développer l'infini qui est en elle. Seulement, il faudrait admettre des actions et des influences extérieures faisant osciller l'évolution de la monade; il faudrait que

son indépendance fût une quantité mobile et croissante entre zéro et l'infini, sans être jamais complète et jamais nulle, la monade ne pouvant être absolument passive ni entièrement libre.

12 juin 1871. — Le socialisme international des ouvriers, à peine écrasé à Paris, célèbre sa prochaine victoire. Pour lui, il n'y a ni patrie, ni souvenirs, ni propriété, ni religion ; il n'y a rien ni personne que lui. Son dogme est l'égalitarisme, son prophète est Mably, et Babeuf est son dieu.

Comment résoudre le conflit, puisqu'il n'y a plus un seul principe commun entre les partisans et les adversaires de la société actuelle, entre le libéralisme et l'égalitarisme? La notion de l'homme, du devoir, du bonheur, c'est-à-dire de la vie et de son but est tout autre. Je soupçonne même que le communalisme international n'est que le maréchal-deslogis du nihilisme russe, qui sera le tombeau commun des vieilles races et des races serviles, des Latins et des Slaves; c'est dans ce cas le brutal individualisme à l'américaine qui sera le salut de l'humanité. Mais je crois que les peuples vont plutôt à leur châtiment qu'à la sagesse. La sagesse, étant un équilibre, ne se rencontre que dans les individus. La démocratie, faisant dominer les masses,

donne la prépondérance à l'instinct, à la nature, aux passions, c'est-à-dire à l'impulsion aveugle, à la gravitation élémentaire, à la fatalité générique. La bascule perpétuelle entre les contraires devient son mode unique de progression, parce que c'est la forme enfantine de l'esprit borné, qui s'engoue et se déprend, adore et maudit, toujours avec la même précipitation. La succession des sottises opposées lui donne l'impression du changement qu'elle identifie avec l'amélioration, comme si Encelade était moins mal sur le flanc gauche que sur le flanc droit, tant que le volcan pèse de même. La stupidité de Démos n'a d'égal que sa présomption. C'est un adolescent qui a la puissance et ne peut arriver à la raison.

Que Luther avait raison de comparer l'humanité à un paysan ivre, qui tombe toujours d'un des côtés de son cheval!

Ce n'est pas que je nie le droit de la démocratie; mais je n'ai pas d'illusion sur l'emploi qu'elle fera de son droit tant que la sagesse sera l'exception et que l'orgueil abondera. Le nombre fait la loi, mais le bien n'a rien à faire avec le chiffre. Toute fiction ^'expie, et la démocratie repose sur cette fiction légale, que la majorité a non seulement la force mais la raison, qu'elle possède la sagesse en même temps que le droit. Fiction dangereuse parce qu'elle est

flatteuse. Les démagogues ont toujours caressé lo sens intime des masses. Les niasses seront toujours au-dessous de la moyenne. D'ailleurs l'âge de majorité baissera, la barrière du sexe tombera, et la démocratie arrivera à l'absurde en remettant la décision des plus grandes choses aux plus incapables. Ce sera la punition de son principe abstrait de l'égalité, qui dispense l'ignorant de s'instruire, l'imbécile de se juger, l'enfant d'être un homme et le mauvais sujet de s'amender. Le droit public fondé sur l'égalité virtuelle se brisera par ses conséquences. Il méconnaît l'inégalité de valeur, de mérite, d'expérience, c'est-à-dire le travail individuel; il aboutira au triomphe de la lie et de la platitude. Le régime de la Commune parisienne a été un échantillon de ce qui arrive au pouvoir par ce temps de boursouflure furibonde et de soupçon universel.

Du reste, l'humanité a la vie dure et survit à toutes les catastrophes. Seulement il est impatientant qu'elle prenne toujours par le plus long, et doive épuiser toutes les fautes possibles avant d'accomplir un pas définitif vers le mieux. Ces innombrables sottises facultatives sont la cause de ma mauvaise humeur. Autant l'histoire de la science est majestueuse, autant l'histoire de la politique et de la religion est insupportable; la marche du

monde moral semble un abus de la patience de Dieu.

Halte! la misanthropie et le pessimisme n'ont rien de rafraîchissant. Si notre espèce est ennuyeuse, ayons la pudeur de ses maux. Nous sommes emprisonnés sur le même navire et nous devons sombrer avec elle. Payons notre dette et laissons à Dieu le reste. Solidaires des souffrances de notre race, donnons un bon exemple : c'est tout ce qui nous est demandé. Faisons le bien que nous pouvons, disons le vrai que nous savons ou croyons, et pour le surplus soyons soumis, patients et résignés. Dieu fait son affaire, faisons la nôtre.

29 juillet 1871. — Tant qu'on se renouvelle, on est vivant. C'est dans cet art que Gœthe, Schleiermacher, Humboldt ont été maîtres. Pour rester vivant il faut se rajeunir sans cesse par la mue intérieure et par l'amour à la façon platonicienne. L'âme doit se créer sans relâche, s'éprouver dans tous ses modes, l'ésonner dans toutes ses fibres, se susciter à elle-même de nouveaux intérêts

Les Épîtres et les Épigrammes de Gœthe que j'ai lues aujourd'hui ne le font pas aimer. Pourquoi? parce qu'il a peu d'âme. Sa manière d'entendre l'amour, la religion, le devoir, le patriotisme a quel-

que chose de mesquin et de choquant. La générosité ardente fait défaut. Une secrète sécheresse, un égoïsme mal dissimulé perce à travers ce talent si souple et si riche. Il est vrai que cet égoïsme gœthesque a du moins ceci d'excellent qu'il respecte la liberté de chacun et applaudit à toute originalité, mais il n'aide personne à ses dépens, il ne se tourmente pour personne, ne se charge du fardeau d'aucun autre; en un mot il supprime la charité, la grande vertu chrétienne. La perfection, pour Gœthe, est dans la noblesse personnelle, non dans l'amour. Son centre est l'esthétique, non la morale. Il ignore la sainteté et n'a jamais voulu réfléchir sur le terrible problème du mal. Spinoziste jusqu'à la moelle, il croit à la chance individuelle, non à la liberté, ni à la responsabilité. C'est un Grec du bon temps, que la crise intérieure de la conscience religieuse n'a pas effleuré. Il représente donc un état d'âme antérieur ou postérieur au christianisme, ce que les critiques prudents de notre époque appellent l'esprit moderne : et encore est-ce l'esprit moderne envisagé dans l'une de ses tendances seulement, savoir le culte de la Nature, car Gœthe est étranger aux aspirations sociales et politiques des foules, il ne s'intéresse nullement aux déshérités, aux faibles, aux op})ri-

més, pas plus que la Nature elle-même

Le malaise de notre époque n'existe pas pour

Gœthe et son école. Cela s'explique : il n'y a pas de dissonances pour les sourds. Celui qui n'entend pas la voix de la conscience, la voix du regret et du remords, ne devine pas même l'anxiété de ceux qui ont deux maîtres, doux lois, et qui appai-tiennent à deux mondes, celui de la Nature et celui de la Liberté. Pour lui son choix est fait. Mais l'humanité ne sait pas exclure. Tous les besoins crient à la fois dans sa souHrance. Elle entend les naturalistes, mais elle écoute les religieux ; la jouissance l'attire, mais le dévouement l'émeut; elle ne sait plus si elle hait ou si elle adore le crucifix.

(Plus tard.) — Lecture des sonnets et des poésies mêlées de Gœthe. L'impression que laisse cette partie des Gedichte est bien plus favorable que celle que donnent les Élégies et les Éjpigrcmimes; ainsi les Esprits des eaux, le Divin ont une grande noblesse de sentiment. Il ne faut jamais se hâter de juger les natures multiples. Sans arriver au sentiment de l'obligation et du péché, Gœthe arrive au sérieux par la route de la dignité. C'est la statuaire grecque qui a été son catéchisme de vertu.

lo août 1871. — Relu une deuxième fois La

vie de Jésus, de Renan, seizième édition populaire. Ce qui est caractéristique dans cette analyse du christianisme, c'est que le péché n'y joue pas de rôle. Or si quelque chose explique le succès de la Bonne Nouvelle parmi les hommes, c'est qu'elle apportait la délivrance du péché, en un seul mot le salut. Il conviendrait pourtant d'expliquer religieusement une religion, et de ne pas esquiver le centre de son sujet. Ce « Christ en marbre blanc » n'est pas celui qui a fait la force des martyrs et qui a essuyé tant de larmes. L'auteur manque de sérieux moral, et confond la noblesse avec la sainteté. Il parle en artiste sensible d'un sujet touchant, mais sa conscience paraît désintéressée dans la question. Comment confondre l'épicuréisme de l'imagination s'accordant les douceurs d'un spectacle esthétique avec les angoisses d'une âme cherchant passionnément la vérité? Il y a dans Renan un reste de ruse séminariste; il étrangle avec des cordons sacrés. Passe encore ces douceurs méprisantes avec les clergés plus ou moins captieux, mais aux âmes sincères on devrait une sincérité plus respectueuse. Persiflez les pharisaïsmes, mais parlez droit aux honnêtes gens.

(Plus tard.) — Comprendre c'est avoir conscience de l'unité profonde de la chose à expliquer, c'est la

concevoir tout entière dans sa genèse et sa vie, c'est la refaire mentalement sans lacune, sans addition, sans erreur. C'est donc s'identifier à elle d'abord et la rendre transparente par l'interprétation juste et complète. Comprendre est plus difficile que juger, car c'est entrer objectivement dans les conditions de ce qui est, tandis que juger c'est simplement émettre une opinion individuelle.

2o août 1871 (Charnex-sur-Montreux ^). — Temps magnifique. Il y a de la félicité dans cette matinée, les effluves célestes baignent les monts et les rivages; on se 'sent pour ainsi dire sous une bénédiction. Aucun bruit indiscret et vulgaire ne traverse cette paix religieuse. On se croirait dans un temple, temple immense où toutes .les beautés de la nature et tous les êtres ont leur place. Je

^ Entre le clair miroir du lac aux vagues bleues Et le sombre manteau du Cubly bocager, Dévale, ondule et rit, à travers maint verger, Sous les noyers pleins d'ombre un gazon de deux lieues.

C'est ici, c'est Charnex, mon nid dans les halliers, L'asile aimable et doux où mon loisir s'arrête : Les Pléiades, le Caux, l'Arvel sont sur ma tête ; Chillon, Vevey, Clarens, Montreux sont à mes pieds.

(Amiel, Jour à Jour).

n'ose respirei-, tant je crains de faire fuir le rêve, rêve où les anges passent.

Comme autrefois, j'entends dans l'éther infini La musique du temps et l'hosanna des mondes.

Dans ces instants séraphiques, on sent venir à ses lèvres le cri de Pauline : Je sens, je crois, je vois ! On oublie toutes les misères, tous les soucis, tous les chagrins de la vie, on s'unit à la joie universelle, on entre dans l'ordre divin et dans la béatitude du Seigneur. Le travail et les larmes, le péché, la douleur, la mort ne sont plus. Exister c'est bénir, la vie est le bonheur. Dans cette pause sublime, toutes les dissonances ont disparu. Il semble que la création ne soit qu'une symphonie gigantesque glorifiant le Dieu de bonté par l'inépuisable richesse de ses louanges et de ses accords. On ne doute plus qu'il en soit ainsi, on ne sait plus s'il en est autrement. On est devenu soi-même une note de ce concert, et l'on ne sort du silence de l'extase que pour vibrer à l'unisson de l'enthousiasme éternel.

22 septembre 1871 (Charnex). — Ciel gris, journée mélancolique, départ d'une amie, bouderie du soleil; tout s'enfuit, tout nous laisse. Qu'est-ce qui vient à la place? Les cheveux blancs.

Après dîner, promenade jusqu'à Chailly,

entre deux ondées. Je trouve du charme aux vues de pluie; les couleurs sourdes en sont plus veloutées, les tons mats en deviennent attendris. Le paysage est alors comme un visage qui a pleuré; il est moins beau sans doute, mais plus expressif.

En arrière de la beauté' superficielle, joyeuse, l'ayonnante, palpable, l'esthétique découvre tout un ordre de beauté cachée, voilée, secrète, mystérieuse, parente de la beauté morale. Cette beauté-là ne se révèle qu'aux initiés, elle n'en est que plus suave. C'est un peu comme la joie raffinée du sacrifice, comme la folie de la foi, comme la volupté des larmes; elle n'est pas à la portée de tout le monde. Son attrait est singulier, et fait l'impression d'un parfum étrange ou d'une mélodie bizarre. Une fois qu'on y a pris goût, on s'y délecte, on en raffole, car on y trouve

Son bien premièrement, puis le dédain d'autrui,

et il est si agréable de n'être pas du même avis que les sots. Or cela n'est pas possible avec les choses évidentes et les incontestables beautés. Le charme est le nom de cette beauté maçonnique et paradoxale qui échappe au vulgaire et fait rêver. La beauté classique appartient pour ainsi dire à tous

les yeux, elle ne s'appartient pas à elle-même; la beauté maçonnique est une seconde pudeur, qui ne se dévoile que pour les yeux dessillés et ne favorise que l'amour.

C'est pourquoi mon amie'^**, qui se met tout d'abord en rapport avec l'âme ne voit pas la laideur des gens dès qu'elle s'intéresse à eux. Elle aime ou n'aime pas, et ceux qu'elle aime sont beaux, ceux qu'elle n'aime pas sont laids. Ce n'est pas plus compliqué que cela. L'esthétique se dissout pour elle dans la sympathie morale; elle ne regarde qu'avec son cœur; elle tourne le chapitre du beau et passe au chapitre du charme. — Je puis faire de même; seulement, c'est par réflexion et de second mouvement; mon amie le fait involontairement et tout d'abord ; elle n'a pas la fibre artistique. Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et le dehors des choses, entre le fond et la forme n'est pas dans sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur ; à peine si elle l'aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'être pas choqué. Tous les défauts corporels m'agacent, et la non-beauté dans le beau sexe ne devant pas être, me choque comme une déchirure, comme un solécisme, comme une dissonance, comme une tache d'encre, en un mot comme un désordre. En revanche, la beauté me

restaure, me fortifie comme un aliment merveilleux, comme l'ambroisie olympienne.

Que le bon soit toujours camarade du beau

Dès demain je chercherai femme.

Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau, Et que peu de beaux corps, hôtes d'une belle âme,

Assemblent l'un et l'autre point....

je n'achève pas, car il faut se résigner. La belle âme clans un corps qui se porte bien est déjà une bénédiction rare, et si l'on trouve en outre du cœur et du sens, de la pensée et de la vaillance, on peut se passer de cette ravissante gourmandise qui s'appelle la beauté, et presque de cet assaisonnement délicieux qui se nomme la grâce. On s'en passe.... avec un soupir, comme d'un superflu. Heureux déjà de posséder le nécessaire.

29 décembre 1871. — Lu Bahnsen (Critiqiie de l'évohitionisme de Hegel-Hartmann, att nom des principes de ScliO'iJenliaiier). Quel écrivain ! Comme la sèche dans l'eau, il produit en se démenant un nuage d'encre qui dérobe sa pensée dans les ténèbres. Et quelle doctrine ! un pessimisme acharné qui trouve le monde absurde, « absolument idiot, » et reproche à Hartmann d'avoir laissé subsister un peu

de logique dans l'évolution de l'univers, tandis que cette évolution est éminemment contradictoire et qu'il n'y a un peu de raison que dans la pauvre cervelle du raisonneur. De tous les mondes possibles celui qui existe est le plus mauvais. Sa seule excuse, c'est qu'il tend de lui-même à la destruction. L'espérance du philosophe, c'est que les êtres raisonnables abrégeront son agonie et hâteront la rentrée de tout dans le néant. C'est la philosophie du satanisme désespéré, qui n'a pas même à offrir les perspectives résignées du bouddhisme à l'âme désabusée de toute illusion. L'individu ne peut que protester et maudire. Ce sivaïsme frénétique dérive de la conception qui fait sortir le monde de la volonté aveugle, principe de tout.

Évolutionisme, fatalisme, pessimisme, nihilisme : n'est-il pas curieux de voir s'épanouir cette doctrine terrible et désolée, dans le temps même oii la nation allemande fête sa grandeur et ses triomphes ? Le contraste est si éclatant qu'il fait rêver.

Cette orgie de la pensée philosophique identifiant l'erreur avec l'existence même, et développant l'axiome proudhonien : Dieu c'est le mal, ramènera les foules à la théodicée chrétienne, qui n'est ni optimiste ni pessimiste et qui déclare accessible la

félicité qu'elle appelle la vie éternelle.

Le persiflage de soi-même s'opposant à toute unité intérieure, à toute gravité réelle, par horreur de la duperie et de la sottise, voilà le terme où aboutit l'esprit si la conscience n'y met le holà. La notion claire du devoir doit servir de lest à l'esprit, sinon l'esprit chavire dans le badinage ou l'amertume.

Avant de donner un conseil, il faut l'avoir fait accepter, ou mieux, l'avoir fait désirer.

Pour avoir placé trop haut l'être qu'on aime, on finit par l'abreuver d'injustices.

Il est dangereux de se laisser aller à la volupté des larmes; elle ôte le courage et même la volonté de guérir.

7 février 1872. — Sans la foi, on ne fait rien, mais la foi peut bâillonner toute science.

Qu'est-ce donc que ce Protée? D'où vient-il?

La foi est une certitude sans preuves. Étant une certitude elle est un énergique principe d'action. Étant sans preuves elle est le contraire de la science. De là ses deux aspects et ses deux effets. Son point de départ est-il dans l'intelligence? Non; la pensée peut ébranler ou raffermir la foi, non l'engendrer. Son origine est-elle dans la volonté? Non ; la volonté bonne peut la favoriser, la volonté mauvaise l'empêcher, mais on ne croit pas par volonté et la foi n'est pas un devoir. La foi est un sentiment, car elle est une espérance; elle est un instinct, car elle précède tout enseignement extérieur. La foi est l'héritage de l'individu naissant, ce qui le relie avec l'ensemble de l'être. L'individu ne se détache qu'avec peine du sein maternel, il ne s'isole qu'avec effort de la nature ambiante, de l'amour qui l'enveloppe, des idées qui le baignent, du berceau qui le contient. Il naît dans l'union avec l'humanité, avec le monde et avec Dieu. La trace de cette union originelle est la foi. La foi est le

ressouvenir de ce vague Éden dont notre individu est sorti, mais qu'il a habité dans l'état somnambulique antérieur à sa vie individuelle.

Notre vie individuelle consiste à nous séparer de notre milieu, à réagir sur lui pour en prendre conscience et pour nous constituer personnes spirituelles, c'est-à-dire intelligentes et libres. Notre foi primitive n'est plus que la matière neutre que retravaille notre expérience de la vie et des choses, et qui, par suite de nos études de toute espèce, peut complètement périr dans sa forme. Nous pouvons nous-mêmes mourir avant d'avoir su retrouver l'harmonie d'une foi personnelle qui satisfasse notre esprit et notre conscience en même temps que notre cœur, mais le besoin de foi ne nous quitte jamais. Il est le postulat d'une vérité supérieure qui mette tout d'accord. Il est le stimulant de la recherche, il donne la perspective de la récompense, il montre le but. Voilà du moins la foi excellente. Celle qui n'est qu'un préjugé d'enfance, qui n'a jamais connu le doute, qui ne connaît pas la science, qui ne respecte, ne comprend, ni ne tolère des convictions dilï'érentes, celle-là est une stupidité et une haine, la mère de tous les fanatismes. On peut donc redire de la foi ce qu'Ésope affirmait de la langue :

Qidd mélius linguâ, lingiiâ qitid j)ejiis eâden :^

Pour désarmer en nous la foi de ses crocs venimeux, il nous faut la subordonner à l'amour de la vérité. Le culte suprême du vrai est le moyen d'épurer toutes les religions, toutes les confessions, toutes les sectes. La foi ne doit être qu'à la seconde place, car elle a un juge. Quand elle se fait ellemême juge de tout, le monde est en esclavage; la chrétienté, du IV™° au XVP^ siècle, en fournit la preuve. . . . Une foi épurée vaincra-t-elle la foi grossière? Ayons foi dans un meilleur avenir.

Voici pourtant la difficulté. La foi bornée a beaucoup plus d'énergie que la foi éclairée; le monde est à la volonté bien plus qu'à la sagesse. H n'est donc pas siir que la liberté triomphe du fanatisme, et d'ailleurs, jamais l'indépendance de la pensée n'aura la violence d'un préjugé. La solution, c'est la division de la tâche. Après ceux qui auront dégagé l'idéal de la foi pure et libre, viendront les violents qui la feront entrer dans les choses acquises, dans les préjugés et dans les institutions. N'est-ce pas déjà ce qui est arrivé au christianisme ? Après le doux Jésus, l'impétueux saint Paul et les âpres conciles. Il est vrai que c'est là ce qui a corrompu l'Évangile. Mais enfin le christianisme a fait encore plus de bien que de mal à l'humanité. Ainsi avance le monde, par la putréfaction successive d'idées toujours meilleures.

19 juin 1872. — Le cliamaillis continue au Synode parisien i. Le surnaturel est la pierre d'achoppement. — Sur l'idée du divin on pourrait tomber d'accord ; mais non, il ne s'agit pas de cela, il faut trier la paille d'avec le bon grain. Le surnaturel, c'est le miracle, et le miracle, c'est un phénomène objectif, en dehors de toute causalité précédente. Or, le miracle ainsi entendu est impossible à constater expérimentalement, et de plus les phénomènes subjectifs, tout autrement importants que le» premiers, cessent de rentrer dans la définition. On ne voit pas que le miracle est une perception de l'âme, la vision du divin derrière la nature, une crise psychique analogue à celle d'Énée lors du dernier jour d'Ilion, qui fait voir les puissances célestes donnant l'impulsion aux actions humaines. D n'y a point de miracles pour les indiiïérents; il n'y a que des âmes religieuses capables de reconnaître le doigt de Dieu dans certains faits.

Les esprits arrivés à l'immanence demeurent incompréhensibles aux fanatiques de la transcendance. Jamais ceux-ci ne devineront que le imnen-

1 Un Synode des Églises réformées de France cherchait à déterminer les conditions de croyance constitutives du protestantisme.

théisme de Krause est dix fois plus pieux que leur dogmatique du surnaturel. Leur passion pour les faits objectifs, isolés et passés, les empêche de voir les faits éternels et spirituels. Ils ne peuvent adorer que ce qui leur vient du dehors. Dès que leur dramaturgie est interprétée symboliquement, tout leur paraît perdu. Il leur faut des prodiges locaux, disparus et incontrôlables, parce que pour eux le divin n'est que là.

Cette foi-là ne peut manquer de l'emporter dans les races vouées au dualisme cartésien, qui trouvent clair l'incompréhensible et abhorrent ce qui est profond. Les femmes également trouveront plus plausible le miracle local que le miracle universel, et l'intervention visible et objective de Dieu que son action psychologique et intérieure. Le monde latin, par sa forme mentale, est condamné à pétrifier ses abstractions et à ne jamais pénétrer dans le sanctuaire intime de la vie, dans le foyer central où les idées ne sont pas encore divisées, déterminées et façonnées. L'esprit latin objective tout, parce qu'il se tient en dehors des choses et en dehors de lui-même. Il est comme l'œil qui n'aperçoit que l'extérieur et ne se voit lui-même qu'artificiellement et de loin, par la surface réfléchissante d'un miroir.

80 août 1872. — Lès élucubrations à priori m'ennuient à présent autant que qui que ce soit. Tous les scolasticismes me rendent douteux ce qu'ils démontrent, parce qu'au lieu de chercher ils affirment dès le début. Leur objet est de construire des retranchements autour d'un préjugé et non de découvrir la vérité. Us amassent des nuages et non des rayons. Ils tiennent tous du procédé catholique qui exclut la comparaison, l'information, l'examen préalable. Il s'agit pour eux d'escamoter l'adhésion, de fournir des arguments à la foi, de supprimer l'enquête. Pour me persuader, il faut n'avoir pas de parti pris et débuter par la sincérité critique; il faut m'orienter, me montrer les questions, leur origine, leurs difficultés, les diverses solutions essayées et leur degré de probabilité. Il faut respecter ma raison, ma conscience et ma liberté. Tout scolasticisme est une captation ; l'autorité a l'air de s'expliquer, mais elle n'en a que l'air, et sa déférence n'est qu'illusoire. Les dés sont pipés, et les prémisses sont préconçues. L'inconnu est supposé connu et tout le reste s'en déduit.

La philosophie, c'est la complète liberté de l'esprit, par conséquent l'indépendance de tout préjugé religieux, politique ou social. Elle n'est, au point de

départ, ni chrétienne ni païenne, ni monarchique ni démocratique, ni socialiste ni individualiste, elle est critique et impartiale ; elle n'aime qu'une chose : la vérité. Tant pis si cela dérange les opinions toutes faites de l'Église, de l'État, du milieu historique ou est né le philosophe. Est ut est aut non est.

La philosophie, c'est le doute d'abord, et ensuite la conscience de la science, la conscience de l'incertitude et de l'ignorance, la conscience des limites, des nuances, des degrés, des possibles. L'homme vulgaire ne doute de rien et ne se doute de rien. Le philosophe est plus circonspect. Même il est impropre à l'action, parce que, tout en voyant moins mal que d'autres le but, il mesure trop bien sa faiblesse et ne s'abuse pas sur ses chances.

Le philosophe est l'homme à jeun dans l'ébriété universelle; il aperçoit l'illusion dont les créatures sont le complaisant jouet ; il est moins dupe qu'un autre de sa propre nature. Il juge plus sainement du fond des choses. C'est en cela que consiste sa liberté : voir clair, être dégrisé, se rendre compte. La philosophie a pour base la lucidité critique. Son sommet serait l'intuition de la loi universelle, du principe premier et du but dernier de l'univers. Ne pas s'abuser est son premier désir, comprendre est le second. L'émancipation de l'erreur est la condition de la connaissance réelle. Un philosophe est un

sceptique qui cherche une hypothèse plausible pour s'expliquer l'ensemble de ses expériences. En imaginant qu'il ait trouvé cette clef, il la propose à d'autres, mais ne l'impose pas.

9 octobre 1872. — Pris le thé chez M*'^*. Ces intéi'ieurs à l'anglaise sont aimables. Ils sont la récompense et le résultat d'une longue civilisation et d'un idéal poursuivi avec persévérance. Lequel? celui de l'ordre moral fondé sur le respect de soi et des autres, sur le respect du devoir, en un mot sur la dignité. Les maîtres témoignent de la considération à leurs hôtes, les enfants ont de la déférence pour leurs parents, chacun et chaque chose est à sa place. On sait commander et obéir. Ce petit monde est gouverné et paraît aller tout seul; le devoir est le genius loci, mais le devoir avec cette teinte de réserve et d'empire sur soi qui est la couleur britannique. Les enfants donnent la mesure de ce système domestique : ils sont heureux, souriants, confiants, et pourtant discrets. On sent qu'ils se savent aimés, mais qu'ils se savent aussi subordonnés. Les nôtres se conduisent en maîtres et quand un ordre précis vient limiter leur importunité débordante ils y voient un abus de pouvoir, un acte d'arbitraire; pourquoi? parce qu'en prin-

cipe ils croient que tout tourne autour d'eux. Les nôtres peuvent être gentils et affectueux, mais ils ne sont pas reconnaissants et ne savent pas se gêner. Comment les mères anglaises obtiennent-elles ce résultat ? Par la règle impersonnelle, invariable et ferme, en d'autres termes par la loi, qui forme à la liberté, tandis que le décret ne pousse qu'à l'émancipation et au murmure. Cette méthode a l'immense avantage de créer des caractères revêches à l'arbitraire et soumis à la justice, sachant ce qu'on leur doit et ce qu'ils doivent, vigilants de conscience et exercés à se dominer. Dans tout enfant anglais on sent la devise nationale : Dieu et mon droit. A tout foyer anglais on sent aussi que le home est une citadelle ou mieux encore un vaisseau. Aussi la vie de famille vaut-elle dans ce monde-là ce qu'elle coûte; elle a sa douceur pour ceux qui en portent le poids.

14 octobre 1872. — Le contemplateur assiste à sa vie plutôt qu'il ne la conduit, il est spectateur plutôt qu'acteur, il essaie de comprendre plutôt que de faire. Est-ce que cette manière d'être est illégitime, immorale? est-on tenu à l'action? ce détachement est-il une individualité à respecter ou un péché à combattre? J'ai toujours balancé sur

ce point, et j'ai perdu des années en reproches inefficaces et en élans inutiles. Ma conscience occidentale et pénétrée de mbralisme chrétien a toujours persécuté mon quiétisme oriental et ma tendance bouddhique. Je n'ai pas osé m'approuver, je n'ai pas su m'amender. En ceci comme en tout le reste, je suis demeuré partagé, perplexe, et j'ai oscillé entre les contraires, ce qui est une façon de sauvegarder l'équilibre, mais ce qui empêche toute cristallisation.

Ayant entrevu de bonne heure l'absolu, je n'ai pas eu l'effronterie indiscrète de l'individualité. De quel droit me faire d'un défaut un titre. Je n'ai su voir aucune nécessité à m'imposer aux autres et à réussir. Je n'ai jamais eu l'évidence que de mes lacunes et des supériorités d'autrui. Ce n'est pas ainsi qu'on fait son chemin. Avec des aptitudes variées et passablement d'intelligence, je n'avais pas d'impulsion dominante ni de talent impérieux, de sorte que, capable, je me suis senti libre, et que, libre, je n'ai pas découvert ce qui était le mieux. L'équilibre a produit l'indécision, et l'indécision a stérilisé toutes mes facultés.

8 novemlre 1872, — Refeuilleté les SioïqiiesK * De Louisa Siefert,

Pauvre Louisa! Nous faisons la stoïque et nous avons toujours au flanc le dard envenimé, letJialis arundo. Comme toutes les âmes passionnées, que voulez-vous, Louisa? Les contraires à la fois, la gloire et le bonheur. Qu'adorez-vous ? La Kéforme et la Révolution, la France et le contraire de la France. Et votre talent aussi a les deux qualités opposées : l'intimité et l'éclat, le lyrisme et la fanfare. Et vous cassez le rythme des vers en même temps que vous en soignez la rime. Et vous balancez entre Valmore et Baudelaire, entre Leconte de Lisle et Sainte-Beuve, c'est-à-dire que vos goûts aussi réunissent les extrêmes. Vous l'avez dit :

Toujours extrême en mes désirs, Jadis, enfant joyeuse et folle, Souvent une seule parole Bouleversait tous mes plaisirs.

Mais quel beau clavier vous possédez, quelle âme forte et quelle richesse d'imagination !

P' décembre 1872. — Quel singulier rêve!

J'avais l'illusion sans l'avoir. Je me jouais à moimême la comédie, trompant mon imagination sans pouvoir tromper ma conscience. Cette puissance du rêve de fondre ensemble les incompatibles, d'unir ce

qui s'exclut, d'identifier le oui et le non, fait sa merveille et en même temps son symbolisme. En rêve notre individualité n'est pas close, elle enveloppe pour ainsi dire son entourage, elle est le paysage et tout son contenu, nous compris. Mais si notre imagination n'est pas nôtre, si elle est impersonnelle, la personnalité n'est qu'un cas particulier et réduit de ses fonctions générales. A plus forte raison pour la pensée. La pensée pourrait donc être sans se posséder individuellement, sans se concréter dans un moi. En d'autres termes, le rêve conduit à l'idée d'une imagination affranchie des limites de la personnalité, et même d'une pensée qui ne serait plus consciente. L'individu qui rêve est en train de se dissoudre dans la fantaisie universelle de Maïa. Le rêve est une excursion dans les limbes, une demi-délivrance de la prison humaine. L'homme qui rêve n'est plus que le lieu de phénomènes variés dont il est le spectateur malgré lui ; il est passif et impersonnel, il est le jouet des vibrations inconnues et des lutins invisibles.

L'homme qui ne sortirait pas de l'état de songe n'arriverait pas à l'humanité proprement dite, mais l'homme qui n'aurait jamais rêvé ne connaîtrait que l'esprit tout fait et ne pourrait comprendre la genèse de la personnalité; il ressemblerait à un cristal, incapable de deviner la cristallisation. Ainsi

la veille sort du rêve, comme le rêve émane de la vie nerveuse, et comme celle-ci est la fleur de la vie organique. La pensée est le sommet d'une série de métamorphoses ascendantes qui s'appellent la nature. La personnalité retrouve dès lors en profondeur intérieure ce qu'elle perd en étendue, et compense la richesse de la passivité réceptive par le privilège énorme de cette direction de soi-même qu'on appelle la liberté. Le rêve, en brouillant et supprimant toutes les limites, nous fait bien sentir la sévérité des conditions attachées à l'existence supérieure ; mais la pensée consciente et volontaire seule fait connaître et permet d'agir, c'est-à-dire seule est capable de science et de perfectionnement. Aimons à rêver par curiosité psychologique et pour notre délassement; mais ne médisons pas de la pensée, qui fait notre force et notre dignité. Commençons en Oriental et finissons en homme d'occident : ce sont les deux moitiés de la sagesse.

11 décembre 1872. — Sommeil bleu et sans rêve. Je retrouve le ciel gris, bas, pluvieux, qui nous tient depuis si longtemps compagnie. Il fait doux et triste. Je crois bien que mes vitres peu nettes contribuent à cet aspect maussade du monde extérieur. La pluie et la fumée en ont barbouillé la surface.

Entre nous et les choses que d'écrans ! L'humeur, la santé, tous les tissus de l'œil, les vitraux de notre cellule, la brume,' la fumée, la pluie ou la poussière, et la lumière même, et tout cela variable à l'infini ! Heraclite disait : On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Je dirai : On ne revoit pas deux fois le même paysage, car une fenêtre est un caléidoscope et le spectateur en est un autre.

Qu'est-ce que la folie V C'est l'illusion h la seconde puissance. Le bon sens établit des rapports réguliers, un modus vivendi entre les choses, les hommes et lui-même, et il a l'illusion qu'il touche la vérité stable, le fait éternel. La déraison n'aperçoit pas même ce que voit le bon sens, et elle a l'illusion de voir mieux. Le bon sens confond le fait d'expérience avec le fait nécessaire, et prend de bonne foi ce qui est pour la mesure de ce qui peut être ; la folie ne perçoit plus la différence entre ce qui est et ce qu'elle se figure, elle confond son rêve avec la réalité.

La sagesse consiste à juger le bon sens et la folie, et à se prêter à l'illusion universelle sans en être dupe. Entrer dans le jeu de Maïa, faire de bonne grâce sa partie dans la tragi-comédie fantasque qu'on appelle l'Univers, c'est le plus convenable pour un homme de goût, qui sait folâtrer avec les

folâtres et être sérieux avec les sérieux. Il me semble que l'intellectualisme aboutit là. L'esprit en tant que pensée arrive à l'intuition que toute réalité n'est que le rêve d'un rêve. Ce qui nous fait sortir du palais des songes, c'est la douleur, la douleur personnelle; c'est aussi le sentiment de l'obligation, ou ce qui réunit les deux, la douleur du péché ; c'est encore l'amour ; en un mot c'est l'ordre moral. Ce qui nous arrache aux enchantements de Maïa, c'est la conscience. La conscience dissipe les vapeurs du kief, les hallucinations de l'opium et la placidité de l'indilférence contemplative. Elle nous pousse dans Tengrenage terrible de la souffrance humaine et de la responsabilité humaine. C'est le réveille-matin, c'est le cri du coq qui met en fuite les fantômes, c'est l'archange armé du glaive qui chasse l'homme du paradis artificiel. L'intellectualisme ressemblait à une ivresse qui se déguste ; le moralisme est à jeun, c'est une famine et une soif qui refusent de dormir. Hélas ! Hélas !

Ceux qui ont l'idée la plus frivole du péché sont précisément ceux qui supposent un abîme entre les honnêtes gens et les autres.

L'idéal que se fait l'épouse et la mère, la manière dont elle entend le devoir et la vie contiennent le sort de la communauté. Sa foi devient l'étoile de la barque conjugale, et son amour l'archée qui façonne l'avenir de tous les siens. La femme est le salut ou la perte de la famille. Elle en porte les destinées dans les plis de son manteau.

Peut-être n'est-il pas bon qu'une femme ait l'esprit libre; elle en abuserait tout de suite. Elle n'entre pas en philosophie sans perdre son don spécial, qui est le culte de l'individuel, la défense des usages, des mœurs, des croyances, des traditions. Son rôle est de ralentir la combustion de la pensée. Il est analogue à celui de l'azote dans l'air vital.

Dans toute femme aimante il y a une prêtresse du passé, la gardienne pieuse de quelque affection dont l'objet a disparu.

6 janvier 1873. — Lu les sept tragédies d'Eschyle, dans la traduction de Leconte de Lisle. Le Promêthée et les Euménides sont encore les grandes parmi les grandes; elles ont Ja sublimité des prophètes. Toutes deux peignent une révolution religieuse, une crise profonde de la vie de l'humanité. Promêthée, c'est la civilisation arrachée à la jalousie des dieux; les Euménides, c'est la transformation de la justice et le remplacement du talion implacable par l'expiation et le pardon. Promêthée montre le martyre de tous les sauveurs; les Euménides sont la glorification d'Athènes et de l'Aréopage, c'est-àdire d'une civilisation vraiment humaine. Que cette poésie est magnifique et que toutes les aventures individuelles de la passion paraissent chétives à côté de ce tragique colossal des destinées !

31 mars 1873 (quatre heures après-midi). —

En quel songe

Se plonge

Mon cœur, et que veut-il ?

Depuis une heure, je me sens une inquiétude indéfinissable: je reconnais mon vieil ennemi

C'est un vide et une angoisse, le manque de quelque chose: quoi? l'amour, la paix, Dieu peut-être. C'est un vide, certainement, et non pas une espérance, c'est une angoisse aussi, car je ne vois clairement ni le mal, ni le remède.

0 printemps sans pitié, dans l'âme endolorie, Avec tes chants d'oiseaux, tes brises, ton azur, Tu creuses sourdement, conspirateur obscur, Le goulfre des langueurs et de la rêverie.

De toutes les heures du jour, quand le temps est superbe, c'est l'après-midi, vers trois heures, que je trouve surtout redoutable. Jamais je ne sens plus qu'alors « le vide effrayant de la vie, » l'anxiété intérieure et la soif douloureuse du bonheur. Cette torture de la lumière est un phénomène étrange. Le soleil, de même qu'il fait ressortir les taches d'un vêtement, les rides du visage et la décoloration de la chevelure, éclaire-t-il d'un jour inexorable les déchirures et les cicatrices du cœur? Donnet-il honte d'être? En tout cas, l'heure éclatante peut inonder l'âme de tristesse, donner goût à la mort, au suicide et à l'anéantissement, ou à leur diminutif, l'étourdissement par la volupté. C'est l'heure où l'individu a peur de lui-même et voudrait échapper à sa misère et à sa solitude :

Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.

On parle des tentations de l'heure ténébreuse du crime ; il faut y ajouter les désolations muettes de l'heure resplendissante du jour. Dans l'une comme dans l'autre, Dieu a disparu, mais dans la première, l'homme suit le regard de ses yeux et le cri de sa passion; dans la seconde, il est éperdu et se sent abandonné de tout.

Cœur solitaire, à toi prends garde 1

3 avril 1873. — Visite chez mes amis *'•*. Leur nièce y arrive avec deux de ses enfants, et l'on parle de la conférence du père Hyacinthe.

Les femmes enthousiastes sont curieuses quand elles parlent des orateurs et des improvisateurs. Elles s'imaginent que la foule est inspiratrice et que l'inspiration suffit à tout. Est-ce assez candide et enfantin, comme explication d'un vrai discours, où rien n'est laissé au hasard, ni le plan, ni les arguments, ni les idées, ni les images, ni même la longueur, et où tout est préparé avec le plus grand soin ! Mais les femmes, dans leur amour du merveilleux et du miracle, aiment mieux ignorer tout cela. La méditation, le travail, le calcul des effets, l'art, en un mot, leur diminue la valeur de la chose, qu'elles préfèrent tombée du ciel et envoyée d'en

haut. Elles veulent le pain et ne peuvent souffrir l'idée du boulanger. Le sexe est superstitieux et déteste comprendre ce q^u'il désire admirer. Il serait vexé de rabattre de ses préjugés sur le compte du sentiment et de faire une place plus large à la pensée. Il veut croire que l'imagination remplace la raison et le cœur la science, et il ne se demande pas pourquoi les femmes, si riches de cœur et d'imagination, ne peuvent faire œuvre oratoire, c'est-àdire combiner dans l'unité une multitude de faits, d'idées et de mouvements. Les femmes enthousiastes ne devinent pas inême la différence entre réchauffement d'une harangue populaire qui n'est qu'une éruption passionnée et le déploiement d'un appareil didactique qui veut établir quelque chose et convaincre les auditeurs. Aussi pour elles, l'étude, la réflexion, la technique ne sont rien ; l'improvisateur monte sur le tréteau, et Pallas tout armée sort de ses lèvres pour conquérir les applaudissements de l'assemblée éblouie. Il s'ensuit que les orateurs se subdivisent pour elles en deux groupes : les manœuvres qui fabriquent à la lampe leurs discours laborieux, et les inspirés qui se donnent la peine de naître. Elles ne comprendront jamais le mot de Quintilien : Fit orator, nascititr poeta.

L'enthousiasme qui agit est peut-être une lumière, mais l'enthousiasme qui accepte ressem-

ble fort à un aveuglement. Ce dernier brouille les valeurs, confond les nuances, offusque toute critique sensée et trouble le jugement. « L'éternel féminin )) favorise l'exaltation, le mysticisme, le sentimentalisme, le lyrisme, le fantastique. Il est l'ennemi de la clarté, de la vue calme et rationnelle des choses, il est l'antipode de la critique et de la science.

Je n'ai eu que trop de sympathie et de faible pour la nature féminine ; son infirmité me devient plus visible, par l'excès même de mes complaisances antérieures. La justice et la science, le droit et la raison sont choses viriles, et l'imagination, le sentiment, la rêverie, la chimère passent après. Quand on pense que les superstitions catholiques se soutiennent par les femmes, on sent le besoin de ne pas rendre les rênes à l'éternel féminin.

23 mai 1873. — L'erreur fondamentale de la France est dans sa psychologie. Elle a toujours cru qu'une chose dite était une chose faite, comme si la parole était l'action, comme si la rhétorique avait raison des penchants, des habitudes, du caractère, de l'être réel, comme si le verbiage remplaçait la volonté, la conscience, l'éducation. La France procède à coups d'éloquence, de canon ou de décrets ;

elle s'imagine ainsi changer la nature des choses; elle ne fait que des phrases et des ruines. Elle n'a jamais compris la première ligne de Montesquieu : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Elle ne veut pas voir que son impuissance à organiser la liberté vient de sa nature même, des notions qu'elle a de l'individu, de la société, de la religion, du droit, du devoir, dé la manière dont elle élève les enfants. Sa façon est de planter les arbres par la tête et elle s'étonne du résultat! Le suffrage universel avec une mauvaise religion et une mauvaise éducation populaire est la bascule à perpétuité entre l'anarchie et la dictature, entre la rouge et la noire, entre Danton et Loyola. Combien de boucs émissaires la France égorgera-t-elle encore avant de se frapper la poitrine?

18 août 1873 (Sclieveningen). — Hier dimanche, paysage clair, vif et net, air tonique, la mer gaie, d'un certain bleu cendré. Jolis effets de plage, de marine et de lointain ; belles traînées d'or sur les vagues, lorsque le soleil descendit au-dessous des bandes de vapeur du mi-ciel, avant d'entrer dans les brumes de l'horizon marin. Foule considérable. Tout Scheveningen et la Haye, le village et

la capitale inondaient la terrasse aux mille tables et submergeaient les étrangers et les baigneurs. . . L'orchestre a joué du Wagner, de l'Auber et des valses. Que faisait tout le monde? Il jouissait de la vie.

Mille pensées erraient dans mon cerveau. Je songeais à ce qu'il fallait d'histoire pour rendre possible ce que je voyais. La Judée, l'Egypte, la Grèce, la Germanie, la Gaule, et tous les siècles, de Moïse à Napoléon, et toutes les zones, de Batavia à la Guyane, avaient collaboré à cette réunion. L'industrie, la science, l'art, la géographie, le commerce, la religion de tout le genre humain se retrouvent dans chaque combinaison humaine ; et ce qui est là sous nos yeux, sur un point, est inexplicable sans tout ce qui fut. L'entrelacement des dix mille fils que tisse la nécessité pour produire un seul phénomène est une intuition stupéfiante. On se sent en présence de la Loi, on entrevoit l'atelier mystérieux de la Nature. L'éphémère aperçoit l'éternel.

Qu'importe la brièveté de nos jours, puisque les générations, les siècles et les mondes eux-mêmes ne font que reproduire sans fin l'hymne de la vie, dans les cent mille modes et variations qui composent la symphonie universelle ? Le motif est toujours le même ; la monade n'a qu'une loi ; toutes les vérités ne sont que des diversifications d'une seule vérité. L'univers représente la richesse infinie de l'Esprit

voulant en vain épuiser tous les possibles, et la bonté du Créateur qui veut faire participer à Têtre tout ce qui dort dans les limbes de la toute-puissance.

Contempler et adorer, recevoir et rendre, avoir jeté sa note et remué son grain de sable, c'est tout ce qu'il faut pour l'éphémère ; cela suffit à motiver son apparition fugitive dans l'existence

Après la fin du concert, l'esplanade briquée en arrière des hôtels, et les deux routes qui conduisent à la Haye, fourmillaient de mouvement. J'ai cru être sur un des grands boulevards parisiens, à la sortie des théâtres, tant il a roulé de carrosses, d'omnibus et de fiacres. Puis, sur le tumulte humain disparu, a resplendi la paix du firmament étoile, et aux rêveuses lueurs de la voie lactée n'a plus répondu que le lointain murmure de l'Océan.

(Même jour.) — Qu'est-ce qui s'est interposé entre la vie réelle et toi? Quel écran de verre t'a comme interdit la jouissance, la possession, le contact des choses, en ne t'en laissant que le coup d'œil? C'est la mauvaise honte. Tu as rougi de désirer. Funeste effet de la timidité aggravée par une chimère. Cette démission par avance de toutes les ambitions naturelles, cette mise à l'écart systématique de toutes les convoitises et de tous les

désirs était peut-être une idée fausse; elle ressemble à une mutilation insensée. Cette idée fausse est aussi une peur.

La peur de ce que j'aime est ma fatalité.

De très bonne heure j'ai découvert qu'il était plus simple d'abdiquer une prétention que de la satisfaire. Ne pouvant obtenir tout ce qui aurait été dans le vœu de ma nature, j'y ai renoncé en bloc, sans même prendre la peine de déterminer en détail ce qui m'eût séduit ; à quoi bon en effet remuer ses misères et se peindre des trésors inaccessibles? Ainsi j'ai anticipé en esprit tous les désabusements, selon la méthode stoïcienne. Seulement, ô défaut de logique, j'ai laissé parfois survenir les regrets, et j'ai regardé avec des yeux vulgaires une conduite fondée sur des principes exceptionnels. Il fallait être ascétique jusqu'au bout et se contenter de la contemplation, surtout à l'époque où les cheveux s'argentent. Mais quoi? je suis un homme et non un théorème. Un système est impassible et je souffre. La logique n'a besoin que de conséquence, et la vie a mille besoins; le corps veut la santé, l'imagination appelle le beau, le cœur réclame l'amour, l'orgueil demande la considération, l'âme soupire après la paix, la conscience pleure après la sainteté, tout notre être a soif de bonheur et de perfection; et

incomplets, chancelants, mutilés, nous ne pouvons feindre l'insensibilité philosophique, nous tendons les bras à la vie et nous lui disons à demi-voix : pourquoi as-tu trompé mon attente?

19 août 1873 (Scheveningen). — Promenade matinale. Il a plu cette nuit; gros nuages; la mer, veinée de fauve et de vert, a revêtu l'aspect sérieux du travail. Elle est à son affaire, sans menace mais sans mollesse. Elle fabrique ses nuages, charrie les sables, visite et baigne ses rives d'écume, soulève ses flots pour la marée, porte les vaisseaux et alimente la vie universelle. J'ai trouvé quelque part une nappe de sable lin, plissée par l'eau comme le palais rose de la bouche d'un petit chat, ailleurs semblable à un ciel pommelé. Tout se répète par analogie, et chaque petit canton de la terre reproduit sous une forme réduite et individuelle tous les phénomènes de la planète. — Plus loin, je rencontre un banc de coquillages en train de s'émietter, et j'entrevois que le sable des mers pourrait bien être le détritus de la vie organique des âges antérieurs, la pyramide archimillénaire des générations sans nombre de mollusques, qui -ont travaillé à l'architecture des rivages en bons ouvriers de Dieu. Si les dunes et les montagnes sont la poussière des vivants qui

nous ont précédés, comment douter que notre mort ne serve autant que notre vie et que rien ne se perde de ce qui est prêté ? L'emprunt mutuel et le service temporaire semblent la loi de l'existence. Seulement les forts exploitent ou dévorent les faibles, et l'inégalité concrète des lots dans l'égalité abstraite des destinées vient inquiéter le sentiment de justice.

(Même jour.) — Un nouvel esprit gouverne et inspire la génération qui me suit. C'est une singulière impression de se sentir ainsi pousser l'herbe sous les pieds, de se voir déraciner intellectuellement. Il faut parler à ceux de son âge; les plus jeunes ne vous écoutent plus. La pensée est traitée comme l'amour, on ne lui veut pas un cheveu gris. La science elle-même aime les jeunes gens, comme jadis faisait la Fortune. La civilisation contemporaine ne sait que faire de la vieillesse; à mesure qu'elle déifie rexpérimentation naturelle, elle dédaigne l'expérience morale. On reconnaît à cela que le Darwinisme triomphe; c'est l'état de guerre et la guerre veut la jeunesse du soldat; elle n'admet l'âge dans les chefs que s'ils ont la force et la trempe des vétérans bronzés.

Actuellement il faut être fort ou disparaître, se renouveler constamment ou périr. On dirait que

l'humanité de notre âge a comme les oiseaux migrateurs un immense voyage à faire à travers rétendue; elle ne peut plus soutenir les faibles et entraîner les retardataires. Le grand assaut de l'avenir la rend dure et sans pitié pour ce qui défaille en route. Sa devise est : Arrive qui peut. Vœ victisf

Le culte de la force a toujours eu des autels, mais il semble qu'à mesure qu'on parle plus de justice et d'humanité, l'autre dieu voit grandir son empire.

20 août 1873 (Sclieveningen). — J'ai pu voir déjà sous bien des aspects la mer qui bat ces rivages. En somme, je la classe avec la Baltique. Comme couleur, effet, paysage, elle diffère considérablement de l'Océan breton ou basque et surtout de la Méditerranée. Elle n'arrive ni au bleu vert de l'Atlantique, ni à l'indigo de la mer Ionienne. Sa gamme est entre le silex et l'émeraude, et quand elle bleuit, c'est d'une teinte turquoise gâchée de céruse. — L'Océan ici ne s'amuse pas, il a l'air occupé et sérieux, comme un Anglais et un Hollandais. Ni poulpes ni méduses, ni algues ni crabes à marée basse; la vie est maigre et pauvre. Ce qui est étonnant, c'est la lutte de l'homme contre cette

puissance avare et formidable. La Nature a peu fait, mais elle se laisse faire. Marâtre, elle est accommodante, sauf à prendre cent mille vies dans une seule inondation.

La ditférence de l'air est extrême en dedans et en dehorvS de la dune. L'air de mer est vivifiant, tonique, oxydé; l'air du dedans est mou, détendu, tiède, flasque. Il y a de même deux Hollandes dans chaque Hollandais : l'homme du polder, lourd, blême, flegmatique, lent, patient et impatientant, — l'homme de la dune, du port, de la plage, de la mer, qui est tenace, trempé, persévérant, bronzé, entreprenant. Leur synthèse est dans la prudence calculatrice et dans l'obstination méthodique de l'effort.

22 aoid 1873 (Scheveningen). — Temps pluvieux. Grisaille générale. Heures favorables au recueillement et à la méditation. J'aime ces journées où l'on reprend langue avec soi-même, et où l'on rentre dans sa vie intérieure. Elles sont paisibles, elles tintent en bémol et chantent en mineur... On n'est que pensée, mais l'on se sent être, jusqu'au centre. Les sensations elles-mêmes se transforment en rêverie. C'est un état d'âme étrange ; il ressemble aux silences dans le culte, qui sont, non pas les moments vides de la dévotion, mais les moments

pleins, et qui le sont, ptarce qu'au lieu d'être polarisée, dispersée, localisée dans une impression ou une pensée particulière, l'âme est alors dans sa totalité et en a la conscience. Elle goûte sa propre substance. Elle n'est plus tintée, colorée, vibrée, affectée, elle est en équilibre. C'est alors qu'elle peut s'ouvrir et se donner, contempler et adorer. C'est alors qu'elle entrevoit l'immuable et l'éternel enveloppant tous les phénomènes du temps. Elle est dans l'état religieux, dans l'union avec l'ordre, du moins l'union intellectuelle; car pour la sainteté il faut plus, il faut l'union de volonté, la perfection du dévouement, la mort du moi, l'absolue soumission.

La paix psychologique, l'accord parfait mais virtuel n'est que le zéro, puissance de tous les nombres; elle n'est pas la paix morale, victorieuse de tous les maux, éprouvée, réelle, positive et pouvant braver de nouveaux orages. La paix de fait n'est pas la paix de principe. — Il y a bien deux bonheurs, celui de nature et celui de conquête, deux équilibres, celui de la Grèce et celui de Nazareth, deux royaumes, celui de l'homme naturel et celui de l'homme régénéré.

(Plus tard.) — Pourquoi les médecins conseillent-ils trop souvent mal? parce qu'ils n'individua-

lisent pas assez leur diagnostic et leur traitement. Ils classent le malade dans un tiroir convenu de leur nosologie, et chaque malade est pourtant un hapax\ Comment un triage aussi grossier pourrait-il permettre une thérapeutique judicieuse? Toute maladie est un facteur simple ou complexe qui se multiplie par un second facteur toujours complexe, savoir l'individu qui la subit, en sorte que le résultat est un problème spécial, réclamant toujours une solution spéciale, surtout à mesure qu'on s'éloigne de l'enfance et de la vie rustique... Le grief capital que j'ai contre les médecins c'est qu'ils délaissent le vrai problème, qui est de saisir dans son unité l'individu qui réclame leurs soins. Leurs procédés d'investigation sont beaucoup trop élémentaires ; or un médecin qui ne vous lit pas à fond ne sait pas l'essentiel. — Que serait le médecin selon mon cœur? Un connaisseur profond de la vie et de l'âme, devinant intuitivement un désordre ou une souffrance quelconque de l'être, et rétablissant la paix par sa seule présence. Ce médecin-là est possible, mais la plupart manquent de vie supérieure et intérieure, ils ne connaissent pas les laboratoires transcendants de la nature; je les trouve superficiels, profanes, étrangers au divin, dépour-

* Un cas spécial, un exemplaire unique.

vus d'intuition, de sympathie. Le médecin modèle devrait être àla fois un génie, un saint et un homme de Dieu.

11 septembre 1873 (Amsterdam). — Le docteur sort d'ici. H me trouve de la fièvre et ne pense pas que je puisse partir de trois jours sans imprudence. . . Je n'ose écrire à mes amis de Genève que je reviens des bains de mer bien plus compromis et endommagé de la gorge qu'en y allant et que j'ai perdu mon temps, ma peine, mes écus et mes espérances...

Ce double fait contradictoire, d'une espérance naïve renaissant après toutes les déceptions et d'une expérience presque invariablement défavorable, s'explique comme toutes les illusions par une volonté de la nature, qui veut que nous soyons abusés ou que nous agissions comme si nous l'étions encore.

Le scepticisme est plus sage, mais il paralyse la vie, en supprimant l'erreur. La maturité d'esprit consiste à entrer dans le jeu obligé en se donnant l'air d'être dupe. Cette complaisance débonnaire corrigée par un sourire est encore le parti le plus ingénieux. On se prête à une illusion d'optique, et cette concession volontaire ressemble à de la liberté.

Une fois emprisonné dans l'existence, il faut en subir les lois de bonne grâce. Se gendarmer contre elle ne conduit qu'à une rage vaine dès qu'on s'interdit le suicide.

L'humilité soumise, ou le point de vue religieux; l'indulgence désabusée avec une pointe d'ironie, ou le point de vue de la sagesse mondaine : ces deux attitudes sont possibles. La seconde suffit avec les déboires et les contrariétés; l'autre est peut-être nécessaire dans les grandes douleurs de la vie. Le pessimisme de Schopenhauer suppose au moins la santé et la pensée pour se soutenir contre tout le reste. Mais il faut l'optimisme stoïque ou chrétien pour supporter les supplices de la chair, de l'âme et du cœur. Pour échapper aux étreintes du désespoir, il faut croire que le tout au moins est bon, ou que la douleur est une grâce paternelle, une épreuve purifiante.

n est sûr que l'idée d'une immortalité bienheureuse servant de port aux tempêtes de cette existence mortelle, et récompensant la fidélité, la patience, la soumission, le courage des passagers, il est sûr que cette idée, la force de tant de générations et la foi de l'Église, donne une consolation inexprimable à ceux qui sont éprouvés, chargés, tenaillés par les peines et par la souffrance. Se sentir nominativement surveillé et protégé par Dieu,

donne à la vie une dignité et une beauté particulières. Le monothéisme facilite la lutte pour l'existence. Mais l'étude de la nature laisse-t-elle debout les révélations locales qui s'appellent Mosaïsme, Christianisme, Islamisme ? Ces religions, fondées sur un cosmos enfantin et sur une histoire chimérique de l'humanité, peuvent-elles affronter l'astronomie et la géologie contemporaines? L'échappatoire actuelle qui consiste à faire la part de la science et de la foi, de la science qui dit non à toutes les anciennes croyances, et de la foi qui, pour les choses ultramondaines et invérifiables, se charge de les affirmer, cette échappatoire ne peut pas tenir toujours. Chaque conception du cosmos demande une religion qui lui corresponde. Notre âge de transition ne sait que devenir entre les deux méthodes incompatibles, la méthode scientifique et la méthode religieuse, entre ces deux certitudes qui se contredisent.

La conciliation doit être cherchée, ce semble, dans le fait moral, qui est aussi un fait, et qui, de proche en proche, réclame pour son explication un autre cosmos que le cosmos de la nécessité. Qui sait si la nécessité n'est pas un cas particulier de la liberté et sa condition? Qui sait si la nature n'est pas un laboratoire à fabriquer des êtres pensants, qui deviennent créatures libres ? La biologie crie haro, et en effet l'existence supposée des âmes

en dehors du temps, de l'espace et de la matière, est une fiction de la foi, moins logique que le dogme platonicien. Mais la question reste ouverte. La notion de but, même si on l'expulse de la nature, se trouvant une notion capitale de l'être supérieur de notre planète, est un fait, et ce fait postule un sens à l'histoire universelle.

Jefaséie et divague : pourquoi ? parce que je n'ai pas de credo. Toutes mes études posent des points d'interrogation, et pour ne pas conclure prématurément ou arbitrairement je n'ai pas conclu.

(Plus tard.) — Mon credo a fondu, mais je crois au bien, à l'ordre moral et au salut; la religion pour moi, c'est vivre et mourir en Dieu, en tout abandon à la volonté sainte qui est au fond de la nature et du destin. Je crois même à la Bonne Nouvelle, savoir à la rentrée en grâce du pécheur avec Dieu par la foi dans l'amour du Père qui pardonne.

4 octobre 1873 (Genève). — Rêvé longtemps au clair de lune qui noie ma chambre de ses rayons pleins de mystère confus. L'état d'âme où nous plonge cette lumière fantastique est tellement crépusculaire lui-même que l'analyse y tâtonne et baj-

butie. C'est l'indéfini, l'insaisissable, à peu près comme le bruit des flots formé de mille sons mélangés et fondus. C'est le retentissement de tous les désirs insatisfaits de l'âme, de toutes les peines sourdes du cœur, s'unissant dans une sonorité vague qui expire en vaporeux murmure. Toutes ces plaintes imperceptibles qui n'arrivent pas à la conscience donnent en s'additionnant un résultat, elles traduisent un sentiment de vide et d'aspiration, elles résonnent mélancolie. Dans la jeunesse, ces vibrations éoliennes résonnent espérance : preuve que ces mille accents indiscernables composent bien la note fondamentale de notre être et donnent le timbre de notre situation d'ensemble. — Dis-moi ce que tu éprouves dans ta chambrette solitaire, quand la pleine lune t'y visite et que ta lampe est éteinte, et je te dirai ton âge et je saurai si tu es heureux.

Le meilleur chemin dans la vie, c'est encore la voie régulière qui traverse à l'heure utile toutes les initiations. Tous les itinéraires exceptionnels sont suspects et inquiétants. Ce qui est normal est à la fois le plus commode, le plus honnête et le plus sain. Les chemins de traverse tentent par quelque motif apparent, mais il est rare qu'on n'ait pas à regretter de les avoir pris.

Chacun recommence le monde, et pas une faute du premier homme n'a été évitée par son millième successeur. L'expérience collective s'accumule, mais l'expérience individuelle s'éteint avec l'individu. Conséquence : les institutions deviennent plus sages et la science anonyme s'accroît, mais l'adolescent, quoique plus cultivé, est tout aussi présomptueux et non moins faillible aujourd'hui qu'autrefois. Ainsi absolument il y a progrès et relativement il n'y en a pas. Les circonstances s'améliorent, le mérite ne grandit pas. Tout est mieux peut-être, mais l'homme n'est pas positivement meilleur, il n'est qu'autre. Ses défauts et ses vertus changent de forme, mais le bilan total n'établit pas un enrichissement. Mille choses avancent, neuf cent quatre-vingt-dix-huit reculent : c'est là le progrès. Il n'y a pas là de quoi rendre fier, mais bien de quoi consoler.

4 février 1874. — Continué la lecture des Origines du christianisme, par Ernest Havet. L'ouvrage me plaît et me déplaît. Il me plaît par l'indépendance et le courage; il me déplaît par l'insuffisance des idées fondamentales, par l'imperfection des catégories.

Ainsi l'auteur n'a pas une idée claire de la religion ; sa philosophie de l'histoire est superficielle. C'est un jacobin. « République et libre pensée, » il ne sort pas de là. Cette opinion étroite et cassante est le refuge des esprits fiers que scandalise la fraude colossale de l'ultramontanisme ; mais elle fait plutôt maudire l'histoire que la comprendre. C'est la critique du XVIII™^ siècle, toute négative en somme. Or le voltairianisme n'est qu'une moitié de l'esprit philosophique. Hegel libère tout autrement la pensée.

Havet a encore un autre tort. Il fait le christianisme synonyme du catholicisme romain et de l'Église. Je sais bien que l'Église romaine fait de même, et qu'avec elle cette assimilation est de bonne guerre; mais scientifiquement elle est inexacte. On ne doit pas môme identifier le chris-

tiaiîisme et l'Évangile, ni l'Évangile avec la religion en général. La précision critique doit dissiper ces confusions perpétuelles dont abondent la pratique et la prédication. Débrouiller les idées, les distinguer, les limiter, les situer est le premier devoir de la science lorsqu'elle s'empare des choses chaotiques et complexes comme les mœurs, les idiomes ou les croyances. L'entremêlement est la condition de la vie; l'ordre et la clarté sont le signe de la pensée sérieuse et victorieuse.

Jadis, c'étaient les idées sur la nature qui étaient un tissu d'erreurs et d'imaginations incohérentes; maintenant ce sont les idées psychologiques et moraies. La meilleure issue de ce hahélisme serait de constituer ou d'ébaucher une science de l'homme qui serait vraiment scientifique.

16 février 1874. — Aux multitudes qui sont déjà la force, et même, dans l'idée républicaine, le droit, les Cléons ont toujours crié qu'elles étaient en outre la lumière, la sagesse, la pensée, la raison. L'adulation de la foule pour se faire de la foule un instrument, tel est le jeu de ces escamoteurs et prestidigitateurs du suffrage universel. Ils ont Tair d adorer le pantin dont ils tirent les fils.

La théorie du radicalisme est une jonglerie, car

elle suppose des prémisses dont elle sait la fausseté, elle fabrique l'oracle duquel elle feint d'adorer les révélations, elle dicte la loi qu'elle prétend recevoir, elle proclame que la foule se crée un cerveau, tandis que l'habile est le cerveau qui pense pour la foule et lui suggère ce qu'elle est censée inventer. Flatter pour régner, c'est la pratique des courtisans de tous les absolutismes, des mignons de tous les tyrans. Elle est ancienne et banale; elle n'en est pas moins odieuse.

La politique honnête ne doit adorer que la justice et la raison, et la prêcher aux foules, qui représentent en moyenne l'âge de l'enfance et non celui de la maturité. On corrompt l'enfance si on lui dit qu'elle ne peut se tromper et qu'elle a plus de lumières que ceux qui la précèdent dans la vie. On corrompt les foules quand on leur dit qu'elles sont la sagesse, la clairvoyance et possèdent le don d'infaillibilité.

Montesquieu a remarqué finement que plus on met de sages ensemble, moins on obtient de sagesse. Le radicalisme prétend que plus on met ensemble d'illettrés, de gens passionnés ou irréfléchis, de jeunes gens surtout, plus ou voit se dégager de lumière. C'est bien la réciproque de l'autre thèse, mais c'est une mauvaise plaisanterie. Ce qui se dégage d'une foule, c'est un instinct ou

une passion ; l'instinct peut être bon, mais la passion peut être mauvaise. Et ni l'instinct ne donne une idée claire, ni la passion ne donne une résolution juste.

La foule est une force matérielle, la multitude donne à une proposition force de loi, mais la pensée sage, mûre, qui tient compte de tout et qui, par conséquent, a de la vérité, cette pensée n'est jamais engendrée par l'impétuosité des masses. Les masses sont la matière de la démocratie, mais la forme, c'est-à-dire les lois qui expriment la raison, la justice et l'utilité générale, est produite par la sagesse, laquelle n'est point une propriété universelle.

Le paralogisme fondamental de la théorie radicale, c'est de confondre le droit de faire le bien avec le bien lui-même, et le suffrage universel avec la sagesse universelle. Sa fiction légale est celle de l'égalité réelle des lumières et des mérites entre ceux qu'elle déclare électeurs. Or, les électeurs peuvent très bien ne pas vouloir le bien public, et même en le voulant se tromper sur la manière de le réaliser. Le suffrage universel n'est pas un dogme, c'est un outil ; suivant la population à laquelle on le remet, l'outil rend de grands services au propriétaire ou le tue.

27 février 1874. — Chez les peuples très sociables, l'individu craint par-dessus tout le ridicule, et le ridicule c'est d'être trouvé original. Nul ne veut faire bande à part, chacun veut être avec tout le monde. « Tout le monde » est la grande puissance, il est le souverain et s'appelle on. On s'habille, on dîne, on se promène, on sort, on entre comme ceci et non pas comme cela. Cet on a toujours raison quoi qu'il fasse. Les sujets de on sont plus prosternés que les esclaves d'Orient devant le Padischah. Le bon plaisir du souverain décide sans appel; son caprice est la loi. Ce que dit ou fait on s'appelle l'usage, ce qu'il pense s'appelle l'opinion, ce qu'il trouve beau ou bien s'appelle la mode. Chez les peuples dont il s'agit on est la cervelle, la conscience, le jugement, le goût et la raison de tous; chacun trouve donc tout décidé sans qu'il s'en mêle ; il est dispensé de la corvée de découvrir quoi que ce soit; pourvu qu'il imite, copie et répète les modèles fournis par on, il n'a plus rien à craindre; il sait tout ce qu'il faut savoir et fait son salut.

29 avril 1874. — Singulier ressouvenir! Au bout de la promenade de la Treille, du côté du levant, en regardant la pente, je viens de voir reparaître

en imagination un petit sentier qui existait dans mon enfance, à travers les buissons alors plus touffus. Il y a au moins quarante ans que cette impression était évanouie. La reviviscence de cette image oubliée et défunte m'a fait rêver. Notre conscience est donc comme un livre dont les feuillets tournés par la vie se couvrent et se masquent successivement, en dépit de leur demi-transparence ; mais quoique le livre soit ouvert à la page du présent, le vent peut ramener, pendant quelques secondes, les premières pages devant le regard.

Est-ce qu'à la mort les feuillets cesseraient de se recouvrir, et verrions-nous tout notre passé à la fois? Serait-ce le passage du successif au simultané, c'està-dire du temps à l'éternité? Comprendrions-nous alors, dans son unité, le poème ou l'épisode mystérieux de notre existence, épclé jusqu'alors phrase à phrase? Serait-ce la cause de cette gloire qui enveloppe SI souvent le front et le visage de ceux qui viennent de mourir? Il y aurait dans ce cas analogie avec l'arrivée du voyageur à la cime d'un grand mont, d'où se déploie devant lui toute la configuration d'une contrée aperçue auparavant par échappées. Planer sur sa propre histoire, en deviner le sens dans le concert universel et dans le plan divin, ce serait le commencement de la félicité. Jusqu'alors on s'était sacrifié à l'ordre, maintenant on

savourerait la beauté de l'ordre. On avait peiné sous le chef d'orchestre, on deviendrait auditeur surpris et enchanté. On n'avait vu que son petit sentier dans le brouillard; un panorama merveilleux de perspectives immenses se déroulerait tout à coup devant le regard ébloui. Pourquoi pas?

31 mai 1874. — Poésies philosophiques de madame Ackermann. La voilà rendue en beaux vers la désolation morne que m'a fait souvent traverser la philosophie de Schopenhauer, de Hartmann, Comte et Darwin. Quel talent tragique et terrible ! Pensée et passion ! Cette femme a les grandes audaces et s'attaque aux plus grands sujets.

La science est implacable. Supprimera -t- elle toutes les religions? Toutes celles qui conçoivent faussement la nature, sans doute. Mais si cette conception de la nature ne peut donner l'équilibre à l'homme, qu'arrivera-t-il? Le désespoir n'est pas une situation durable. Il faudra construire une cité morale sans Dieu, sans l'immortalité de l'âme, sans espérance. Le bouddhisme et le stoïcisme se présentent.

Mais à supposer que la finalité soit étrangère au cosmos, il est certain que l'homme a des buts ; le

but est donc un phénomène réel quoique circonscrit. Peut-être la science physique a-t-elle pour limite la science morale et réciproquement. Mais si les deux conceptions du monde se font antinomie, laquelle doit céder?

J'incline toujours à croire que la nature est la virtualité de l'esprit, que l'âme est le fruit de la vie, et la liberté la fleur de la nécessité ; que tout se tient et que rien ne se remplace. Notre philosophie contemporaine se remet au point de vue des Ioniens, des 9u(7£x.oi, des penseurs naturalistes. Mais elle repassera par Platon et par Aristote, par la philosophie du bien et du but, par la science de Pesprit.

3 juillet 1874. — La révolte contre le bon sens est un enfantillage dont je suis très capable, mais cet accès de puérilité ne dure pas. Je reconnais ensuite les avantages et les redevances de ma situation. Je prends conscience de moi avec plus de calme. Il me déplaît sans doute d'apercevoir ce qui est perdu sans remède, ce qui m'est inaccessible, ce qui me sera toujours refusé ; mais je mesure aussi mes privilèges, je me rends compte de ce que j'ai et non pas seulement de ce qui me manque. J'échappe alors à ce redoutable dilemme du tout ou rien qui me fait retomber sous la seconde alter-

native. Il me semble alors qu'on peut sans honte se contenter d'être quelque chose et quelqu'un.

M si haut, ni si bas.

Ce retour brusque à l'informe, à l'indéterminé est la rançon de ma faculté critique. Toutes mes habitudes antérieures se liquéfient subitement; il me semble que je recommence d'être, et que par conséquent tout le capital acquis a disparu d'un coup. Je suis un nouveau-né perpétuel; je suis un esprit qui n'a pas épousé un corps, une patrie, une vocation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sûr d'être un homme, un Européen, un tellurien? Il me semble si aisé d'être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurais prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative. Une fois qu'on a tâté de l'absolu, tout ce qui pourrait être autrement qu'il n'est vous paraît indifférent. Toutes ces fourmis poursuivant des buts particuliers vous font sourire. On regarde sa chaumière depuis la lune ; on envisage la terre des hauteurs du soleil ; on considère sa vie du point de vue de l'Hindou pensant aux jours de Brahma; on contemple le fini sous l'angle de l'infini, et dès lors l'insignifiance de toutes ces choses tenues pour importantes rend l'efïbrt ridicule, la passion burlesque et le préjugé bouffon.

7 août 1874 (Clarens), — Journée parfaitement belle, lumineuse, limpide, éclatante.

Passé la matinée au cimetière. « L'Oasis * » était admirable. Innombrables sensations, douces et graves, solennelles et pacifiantes... Autour de moi le dernier sommeil des Russes, des Anglais, des Suédois, des x\llemands venus dormir à l'ombre du Cubly ; splendeurs du paysage ; mystère des feuillages; roses épanouies; papillons; bruit d'ailes; murmure des oiseaux; échappées; vapeurs lointaines; montagnes en extase; lac d'un azur amoureux...

Deux dames jardinaient et arrosaient une tombe; deux nourrices allaitaient leurs poupons. Cette double protestation contre la mort avait quelque chose de touchant et de poétique. « Dormez, vous les défunts ; nous, les vivants, nous pensons à vous, ou du moins nous poursuivons le pèlerinage de

l'espèce. » C'est la voix que je croyais entendre

Reconnu que l'Oasis de Clarens est bien l'endroit où je voudrais dormir. Ici mes souvenirs m'entou-

^ Nom donné, par Amiel, au cimetière de Clarens, dans la pièce de Jour à jour qui commence ainsi : Calme Éden, parvis discret, Qui fleurit toute l'année....

AMlEL. — T. II. 12

rent, ici la mort ressemble au sommeil et le sommeil à l'espérance.

L'espérance n'est pas défendue, mais c'est la soumission et la paix qui sont l'essentiel.

i* septembre 1874 (Clarens). — Au réveil, regardé l'avenir avec des yeux effarés. Est-ce bien moi que cela concerne*? Humiliations incessantes et grandissantes ! Mon esclavage devient plus lourd et mon préau plus étroit... Ce qui est odieux dans ma situation, c'est que la délivrance ne viendra jamais, et qu'un inconvénient relaie l'autre de façon à ne me point laisser de relâche, pas même en perspective, pas même en espérance. Toutes les possibilités se ferment successivement; il est difficile à l'homme naturel d'échapper à la rage sourde d'un supplice inévitable.

(Midi.) — Nature indifférente ? Puissance satanique ? Dieu bon et saint ? Trois points de vue. Le second est invraisemblable et horrible. Le premier fait appel au stoïcisme. Ma combinaison organique

* Il s'agissait d'un verdict médical annonçant à Amiel de douloureuses perspectives.

n'a été que médiocre. Elle a duré ce qu'elle a pu. Chacun son tour, il faut se résigner. S'en aller tout d'une fois est un privilège; tu périras par morceaux. Soumets-toi. La rage serait insensée et inutile. Tu es encore de la moitié la mieux partagée, et ton lot est supérieur à la moyenne.

Mais le troisième point de vue seul peut donner de la joie. Seulement est-il tenable? Y a-t-il une providence particulière dirigeant toutes les circonstances de notre vie, et par conséquent nous imposant nos misères dans des fins éducatives? Cette foi héroïque est-elle compatible avec la connaissance actuelle des lois de la nature? Difficilement. Mais on peut subjectiver ce que cette foi rend objectif. L'être moral peut moraliser ses souffrances en utilisant le fait naturel pour son éducation intérieure. Ce qu'il ne peut changer, il l'appelle la volonté de Dieu, et vouloir ce que Dieu veut lui rend la paix. La nature ne tient ni à notre persistance, ni à notre moralité. Dieu au contraire, si Dieu est, veut notre sanctification, et si la souffrance nous épure nous pouvons nous consoler de souffrir. C'est ce qui fait l'extrême avantage de la croyance chrétienne : elle est le triomphe sur la douleur, la victoire sur la mort. Il n'y a qu'une chose nécessaire, la mort au péché, l'immolation de la volonté propre, le sacrifice filial de ses désirs. Le mal est de vouloir son

moi, c'est-à-dire sa vanité, son orgueil, sa sensualité, sa santé même. Le bien est de vouloir son sort, d'accepter et d'épouser sa destinée, de vouloir ce que Dieu commande, de renoncer à ce qu'il nous interdit, de consentir à ce qu'il nous reprend ou nous refuse.

Dans ton cas particulier, ce qui t'est retiré c'est la santé, c'est-à-dire la plus sûre base de toute indépendance; mais il te reste l'aisance matérielle et l'amitié. Tu n'as encore ni la servitude de la misère, ni l'enfer de l'isolement absolu.

La santé de moins, c'est le mariage, le voyage, l'étude et le travail retranchés et compromis. C'est la vie réduite des cinq sixièmes en attrait et en utilité.

Que ta volonté soit faite!

14 septembre 1874 (Charnex). — Promenade et causerie avec *'•'*. Nous avions suivi un sentier dans les hauteurs. Assis sur le gazon et devisant à cœur ouvert, nos regards erraient sur l'immensité bleue et les contours de ces riants rivages. Tout était caressant, azuré, amical. Je lisais dans une âme profonde et pure. On fait ainsi un tour en paradis... Des nuées légères scandaient les espaces du ciel, des steamers rayaient les eaux à nos pieds, des voi-

les ponctuaient les vastes distances, et les mouettes comme des papillons gigantesques palpitaient audessus du frissonnement des eaux.

21 septembre 1874 (CJiarnex). — Admirable journée ! Jamais le lac n'a été plus bleu et le paysage plus suave. C'était un ench^^ntement... Mais le tragique circule sous l'églogue, le serpent rampe sous les fleurs. L'avenir est trouble. Les fantômes écartés depuis deux à trois semaines attendent derrière la porte, comme les Euménides guettaient Oreste. De tous les côtés impasse.

On ne croit plus à son étoile, On sent que derrière la toile Sont le deuil, les maux et la mort.

J'ai été heureux un demi-mois et je sens que ce bonheur s'en va.

Plus d'oiseaux, mais encore des papillons blancs ou bleus. Les fleurs se font rares. Quelques marguerites dans les prés, des colchiques et des chicorées bleues ou jaunes, quelques géraniums sauvages contre les vieux pans de murs et les baies brunes du troène, c'est tout ce que nous avons rencontré. On arrache les pommes de terre, on abat les noix, on commence la cueillette des pommes. Les feuil-

lages s'éclaircissent et changent de ton; ils rougissent sur les poiriers, grisaillent sur les pruniers, jaunissent sur les noyers, et teignent de nuances rousses les gazons qu'ils parsèment. C'est le tournant des beaux jours et le coloris de Tarrière-saison. On n'évite plus le soleil. Tout se fait plus sobre, plus modique, plus fugitif, plus tempéré. La force est partie, la jeunesse passée, la prodigalité terminée, l'été clos. L'année est sur son déclin et penche vers l'hiver; elle rejoint mon âge, comme elle va sonner dimanche mon anniversaire. Toutes ces consonnances forment une harmonie mélancolique.

Le propre de la religion n'est pas tant la liberté que l'obéissance, et sa valeur se mesure aux sacrifices qu'elle peut obtenir de l'individu.

L'amour d'une jeune fille est une piété. Il faut le regarder avec adoration pour n'être pas profane et avec poésie pour le comprendre. Si quelque chose donne l'impression suave et indicible de l'idéal, c'est cet amour pudique et frissonnant. Le tromper serait un crime. Rien que de le voir éclore est déjà

une félicité pour le contemplateur, comme d'assister à l'apparition d'une merveille de Dieu.

Quand la couronne de la jeunesse se fane sur notre front, tâchons du moins d'avoir les vertus de la maturité; devenons meilleurs, plus doux, plus graves, comme le fruit de la vigne à mesure que le pampre jaunit et s'effeuille.

Savoir vieillir est le chef-d'œuvre de la sagesse et l'une des plus difficiles parties du grand art de vivre.

Celui qui ne demande à la vie que l'amélioration de son être, que le perfectionnement moral dans le sens du contentement intérieur et de la soumission religieuse est moins exposé que personne à manquer la vie.

2 janvier 1875 (Hyeres) \ — Malgré ma potion, la nuit a été mauvaise. Un moment même j'ai cru étouffer, ne pouvant plus respirer ni aspirer.

Suis-je assez fragile, sensitif, vulnérable! On a beau me croire encore capable d'une carrière, je sens que le sol se dérobe sous moi et que défendre ma santé est déjà une œuvre sans espérance. Au fond, je ne vis que par complaisance et sans l'ombre d'illusion. Je sais que pas un de mes désirs ne sera réalisé, et il y a longtemps que je ne désire plus. J'accepte seulement ce qui vient à moi, comme la visite d'un oiseau sur ma fenêtre. Je lui souris, mais je sais bien que le visiteur a des ailes et ne restera pas longtemps. Le renoncement par désespérance a une douceur mélancolique. Il regarde la vie comme on la voit du lit de mort, quand on la juge sans amertume et sans vains regrets.

Je n'espère plus me rétablir, ni être utile, ni être heureux. J'espère que ceux qui m'ont aimé m'aimeront jusqu'à la fin; je désirerais leur avoir fait du

* L'auteur avait été obligé de suspendre son cours et de demander un congé pour passer l'hiver dans le Midi.

bien et leur laisser un doux souvenir. Je voudrais m'éteindre sans révolte et sans faiblesse. C'est à peu près tout. Ce reste d'espoir et de désir est-il encore trop ? Qu'il en soit ce que Dieu voudra. Je me remets entre ses mains.

22 janvier 1875 (Hyeres), — L'esprit français, selon Gioberti, ne prend que la forme de la vérité et l'exagère en l'isolant, en sorte qu'il dissout les réalités dont il s'occupe. Il prend l'ombre pour la proie, le mot pour la chose, l'apparence pour la réalité, et la formule abstraite pour le vrai. Il ne sort pas des assignats intellectuels. Que l'on parle avec un Français de l'art, du langage, de la religion, de l'État, du devoir, de la famille, on sent à sa manière de parler que sa pensée reste en dehors du sujet, qu'elle n'entre pas dans sa substance, dans sa moelle. Il ne cherche pas à le comprendre dans son intimité, mais seulement à en dire quelque chose de spécieux. Entre ses lèvres les plus beaux mots deviennent minces et vides; par exemple : esprit, idée, religion. Cet esprit est superficiel et pourtant n'enveloppe pas ; il pique avec finesse et pourtant ne pénètre point. Il veut jouir de lui-même à propos des choses, mais il n'a pas le respect, le désintéressement, la patience et l'oubli de soi qui

sont nécessaires pour contempler les choses telles qu'elles sont. Loin d'être l'esprit philosophique il en est une contrefaçon, car il n'aide à résoudre aucun problème et demeure impuissant à saisir ce qui est vivant, complexe et concret. L'abstraction est son vice originel, la présomption son travers incurable, et la spéciosité sa limite fatale.

La langue française ne peut rien exprimer de naissant, de germant; elle ne peint que les effets, les résultats, le caput mortuum, mais non la cause, le mouvement, la force, le devenir de quelque phénomène que ce soit. Elle est analytique et descriptive, mais elle ne fait rien comprendre, car elle ne fait voir les commencements et la formation de rien. La cristallisation n'est pas chez elle l'acte mystérieux par lequel une substance passe de l'état fluide à l'état solide, elle est le produit de cet acte.

La soif du vrai n'est pas une passion française. En tout le paraître est plus goûté que l'être, les dehors que le dedans, la façon que l'étoffe, ce qui brille que ce qui sert, l'opinion que la conscience. C'est dire que le centre de gravité du Français est toujours hors de lui, dans les autres, dans la galerie. Les individus sont des zéros; l'unité qui fait d'eux un nombre leur vient du dehors : c'est le souverain, l'écrivain du jour, le journal favori, en un mot le maître momentané de la mode. —

Tout ceci peut se dériver d'une sociabilité exagérée qui tue dans l'âme le courage de la résistance, la capacité de l'examen et de la conviction personnelle, le culte direct de l'idéal.

27 janvier 187 o (Hyeres). — Sérénité lumineuse et limpide de l'atmosphère. Les Iles nagent comme des cygnes dans un fluide d'or. Paix, amplitude et splendeur !. . . Je regarde, immobile, passer les heures suaves. Je voudrais apprivoiser le bonheur, cet oiseau farouche et fantasque. Je voudrais surtout le partager avec d'autres... Ces matinées heureuses font une impression indéfinissable. Elles vous enivrent et vous extravasent. On se sent comme enlevé à soi-même et dissous en rayons, en brises, en parfums, en élans. En même temps on éprouve la nostalgie de je ne sais quel Éden insaisissable.

Lamartine, dans les Préludes, a rendu admirablement cette oppression de la félicité pour un être fragile. Je soupçonne que la raison de cette oppression est l'invasion de l'infini dans la créature finie. H y a là un vertige qui demande l'engloutissement. La sensation trop intense de la vie aspire à la mort. Pour l'homme, mourir c'est devenir dieu. Illusion touchante. Initiation au grand mystère.

(Dix heures du soir.) — D'un bout à l'autre, la journée a été adorable, et la promenade de cet aprèsmidi, à Beauvallon, n'a été pour moi qu'un enchantement continuel. C'était une tournée en Arcadie.Il y a là tel recoin agreste et bocager où une nymphée eût été en place, tel chêne vert avec un rocher au pied qui me semblait une ode d'Horace ou un croquis de Tibur. J'avais une sorte de certitude des analogies de ce paysage avec ceux de la Grèce. Et ce qui complète la ressemblance, c'est la mer qu'on sent voisine quand on ne la voit pas, et qu'on retrouve soudain au bout de la perspective après un tournant du vallon. — Nous avons déniché une certaine bastide avec un jardinet touffu, dont le propriétaire pouvait être pris pour un rustique de l'Odyssée. Il savait à peine parler français, mais ne manquait pas d'une certaine assurance grave. Je lui ai traduit l'inscription de son cadran solaire, Hora est henefaciendi, qui est belle et lui a fait grand plaisir. L'endroit serait inspirateur pour y composer un roman. Seulement je ne sais si la bicoque aurait une chambre tolérable, et il faudrait y vivre d'œufs, de lait et de figues comme Philémon.

15 février 1875 (Ilyeres), — Lu les deux derniers

discours académiques, en dégustant chaque mot et pesant chaque idée. Ce genre est une friandise de l'esprit, car c'est l'art « d'exprimer la vérité avec toute la finesse et la courtoisie possibles, » l'art d'être parfaitement à l'aise sans sortir du meilleur ton, d'être sincère avec grâce et de faire plaisir même en critiquant. — Héritage de la tradition monarchique, cette éloquence particulière est celle des gens du monde les mieux élevés et des gentilshommes de lettres. La démocratie ne l'eût pas inventée, et, dans ce style délicat, la France peut rendre des points à tous les peuples rivaux, car il est la fleur de la sociabilité raffinée sans fadeur, qu'engendrent la cour, le salon, la littérature et la bonne compagnie, par une éducation mutuelle continuée pendant des siècles. Ce produit compliqué est aussi original dans son espèce que l'éloquence athénienne, mais il est moins sain et moins durable. Si jamais la France s'américanise, ce genre périra sans retour.

16 avril 1875 (Hyères). — Ressenti les émotions du départ. Parcouru lentement les rues et la colline du château, recueillant les formes et les souvenirs. Éprouvé déjà les regrets d'avoir trop mal regardé ce pays où je viens de passer quatre

mois et demi. — C'est comme à la mort d'un ami, on s'accuse de l'avoir trop peu ou trop mal aimé. C'est comme à sa propre mort, on sent qu'on a mal employé sa vie.

16 août 1875. — La vie n'est qu'une oscillation quotidienne entre la révolte et la soumission, entre l'instinct du moi qui est de se dilater, de se délecter dans son inviolabilité tranquille sinon dans sa royauté triomphante, et l'instinct de l'âme qui est d'obéir à l'ordre universel, d'accepter la volonté de Dieu.

Le renoncement froid de la raison désabusée n'est pas la paix. Il n'y a de paix que dans la réconciliation avec la destinée, lorsque la destinée paraît religieusement bonne, c'est-à-dire quand l'homme se sent directement en présence de Dieu. Alors seulement la volonté acquiesce. Elle n'acquiesce même tout à fait que lorsqu'elle adore. L'âme ne se soumet aux duretés du sort qu'en découvrant une compensation magnifique, la tendresse du Tout- Puissant. C'est dire qu'elle ne peut se faire à la disette, ni à la famine, qu'elle a horreur du vide et qu'il lui faut le bonheur de l'espérance ou celui de la foi. Elle peut bien changer d'objet mais il lui faut un objet. Elle renoncera à ses précédentes

idoles, mais elle réclame un autre culte. L'âme a faim et soif de félicité et c'est en vain que tout la quitte, elle n'agrée jamais son abandon.

28 août 1875 (Genève). — Un mot de Sainte- Beuve à propos de Benjamin Constant m'a frappé : c'est celui de considération. Avoir ou n'avoir pas la considération paraît à madame de Staël une chose capitale, l'avoir perdue un malheur irréparable, la conquérir une nécessité pressante. Qu'est-ce donc que ce bien-là? C'est l'estime du public. Qu'est-ce qui la mérite? L'honorabilité du caractère et de la vie, jointe à une certaine somme de services rendus et de succès remportés. Ce n'est pas la bonne conscience, mais cela lui ressemble un peu, comme le témoignage du dehors sinon du dedans. La considération n'est pas la réputation, encore moins la célébrité, l'illustration ou la gloire; elle ne s'attache pas au savoir-faire, et ne suit pas toujours le talent ou le génie. Elle est la récompense accordée à la constance dans le devoir, à la probité de la conduite. C'est l'hommage rendu à une vie tenue pour irréprochable. C'est un peu plus que l'estime et beaucoup moins que l'admiration. La considération publique est une douceur et une force. En être privé est une infortune et un supplice de tous les jours.

Me voici à cinquante-trois ans sans avoir donné à cette pensée la moindre place dans ma vie. N'est-ce pas curieux? Chercher la considération a si peu été pour moi un mobile que je n'ai pas même eu cette notion. A quoi tient ce phénomène? A ce que l'entourage, la galerie, le public n'a jamais été pour moi qu'une grandeur négative. Je n'ai jamais rien demandé ni attendu de lui, pas même la justice, et me constituer dans sa dépendance, solliciter sa bonne grâce ou son suffrage m'a paru un acte de courtisanerie et de vassalité, auquel s'est instinctivement refusé mon orgueil. Je n'ai pas même tenté de gagner une coterie, un journal, le vote d'un simple électeur. Et cependant ma joie eût été d'être accueilli, aimé, encouragé, bienvenu, et d'obtenir ce que je prodiguais : la bienveillance et la bonne volonté. Mais poursuivre la considération, la renommée, forcer l'estime, cela m'a semblé indigne de moi, presque une dégradation. Je n'y ai pas même songé.

Peut-être me suis-je déconsidéré en m'émancipant de la considération? Il est probable que j'ai déçu l'attente publique en me retirant à l'écart par froissement intérieur. Je sais que le monde, acharné à vous faire taire quand vous parlez, se courrouce de votre silence quand il vous a ôté le désir de la parole.

11 est vrai que, pour se taire en toute sécurité de conscience, il faudrait n'occuper aucun emploi public. Je me dis bien maintenant qu'un professeur est moralement tenu de justifier son titre par des publications, que cela est sage à Fégard des étudiants, des autorités et du public, que cela est nécessaire à sa considération et peut-être à sa situation. Mais ce point de vue ne m'a pas été familier. J'ai essayé de faire mes cours consciencieusement, et j'ai fait face à toutes les corvées subsidiaires le mieux possible ; je n'ai pu m'abaisser à lutter avec la défaveur, ayant le désabusement et la tristesse dans l'âme, sachant et sentant qu'on avait systématiquement fait le vide autour de moi. J'ai eu la désespérance précoce et le découragement profond. Incapable de m'intéresser à mes talents pour moimême, j'ai tout laissé périr quand l'espoir d'être aimé pour eux et par eux m'a abandonné. Ermite malgré moi, je n'ai pas non plus trouvé la paix dans la solitude, parce que ma conscience intime n'a pas été plus satisfaite que mon cœur.

Tout cela n'est-il pas une destinée mélancolique, une vie dépouillée et manquée ? Qu'est-ce que j'ai su tirer de mes dons, de mes circonstances particulières, de mon demi-siècle d'existence ? Qu'est-ce que j'ai fait rendre à ma terre ? Est-ce que toutes mes paperasses réunies, ma correspondance, ces

AMIEL. — T. n.

milliers de pages intimes, mes cours, mes articles, mes rimes, mes notes diverses sont autre chose que des feuilles sèches ? A qui et à quoi aurai-je été utile ? Est-ce que mon nom durera un jour de plus que moi et signifiera-t-il quelque chose pour quelqu'un ? — Vie nulle. Beaucoup d'allées et de venues et de griffonnages pour rien. Le résumé : Nada ! Et pour dernière misère, ce n'est pas une vie usée en faveur de quelque être adoré, ni sacrifiée à une future espérance. Son immolation aura été vaine, son renoncement inutile, son abnégation gratuite, et son aridité sans compensation... Je me trompe; elle aura eu sa richesse secrète, sa douceur, sa récompense ; elle aura inspiré quelques affections de grand prix, elle aura donné de la joie à quelques âmes ; sa vie cachée aura eu quelque valeur. D'ailleurs si elle n'a été rien, elle a compris beaucoup. Si elle n'a pas été dans l'ordre, elle aura aimé Tordre. Si elle a manqué le bonheur et le devoir, elle a du moins senti son néant et demandé son pardon.

(Même jour.) — Affinité chez moi avec le génie hindou, imaginatif, immense, aimant, rêveur, spéculatif, mais dépourvu de personnalité ambitieuse et de volonté. Le désintéressement panthéistique, l'effacement du moi dans le grand tout, la douceur

eiféminée, l'horreur du meurtre, l'antipathie pour l'action, se retrouvent aussi dans mon être, au moins tel qu'il est devenu avec les années et par les circonstances... Pourtant, il y avait aussi en moi un occidental. — Ce qui m'a été difficile, c'est de conserver le préjugé d'une forme, d'une nationalité et d'une individualité quelconques ; de là mon indifférence pour ma personne, pour mon utilité, mon intérêt, mon opinion du moment. Qu'importe tout cela ? Chnnis determinatio est negatio, La douleur nous localise, l'amour nous particularise, mais la pensée libre nous dépersonnaUse . . . Etre un homme, cela est chétif ; être homme, cela est bien ; être l'homme, cela seul attire.

Oui, mais que devient avec cette aspiration brahmanique la subordination de l'individu au devoir ? La volupté serait de n'être pas individuel, mais le devoir c'est de faire sa petite besogne microscopique. Le problème serait d'accomplir sa tâche quotidienne sous la coupole de la contemplation, d'agir en présence de Dieu, d'être religieusement dans son petit rôle. On redonne ainsi au détail, au passager, au temporaire, à l'insignifiant de la beauté et de la noblesse. On dignifie, on sanctifie la plus mesquine des occupations. On a ainsi le sentiment de payer son tribut à l'œuvre universelle, à la volonté éternelle. On se réconcilie avec la vie et

l'on cesse de craindre la mort. On est dans l'ordre et dans la paix.

1" septembre 1875. — Travaillé plusieurs heures à mon article sur madame de Staël \ mais avec quelle peine, avec quelle anxiété strangulée! Quand j'écris pour l'impression, chaque mot me coûte, et la plume bronche à chaque ligne, vu le souci du mot propre et la multitude des possibles qui s'ouvre à chaque phrase.

Composer demande une concentration, une décision et une fluidité que je n'ai plus. Je ne puis fondre ensemble mes matériaux et mes idées. Or la domination impérieuse de la chose est indispensable si l'on veut lui donner une forme. Il faut brutaliser son sujet et non trembler de lui faire tort. Il faut le transmuer dans sa propre substance. Cette espèce d'effronterie confiante me manque. Toute ma nature tend à l'impersonnalité qui respecte l'objet et se subordonne à lui ; par amour de la vérité je redoute de conclure, de trancher. — Puis je reviens constamment sur mes pas ; au lieu de courir, je tourne en cercle ; je crains d'avoir oublié un point, forcé

* Cette notice a paru en 1876 dans le tome II de la Galerie suisse, publiée à Lausanne par M. Eugène Secrétan.

une nuance, mis un mot hors de sa place, tandis qu'il faudrait viser à l'essentiel et tailler en grand. Je ne sais pas faire de sacrifice, ni abandonner quoi que ce soit. Timidité nuisible, conscience fâcheuse, minutie fatale!

Au fond, je n'ai jamais réfléchi sur l'art de faire un article, une étude, un livre, ni suivi méthodiquement l'apprentissage d'auteur; cela m'eût été utile et j'avais honte de l'utile. J'ai eu comme du scrupule à surprendre le secret des maîtres et à dépecer les chefs-d'œuvre. Quand je pense que j'ai toujours ajourné l'étude sérieuse de l'art d'écrire, par tremblement devant lui et par amour secret pour sa beauté, je suis furieux de ma bêtise et de mon respect. L'aguerrissement et la routine m'auraient donné l'aisance, l'assurance, la gaieté, sans lesquelles la verve s'éteint. Tout au contraire, j'ai pris deux habitudes d'esprit opposées : l'analyse scientifique qui épuise la matière, et la notation immédiate des impressions mobiles. L'art de la composition était entre deux : il veut l'unité vivante de la chose et la gestation soutenue de la pensée.

2o octobre 1875. — ^Entendu dans notre Aula * la ^ La grande salle de l'Université.

première leçon de M. Taine (sur V Ancien Régime), Travail extrêmement substantiel, net, instructif, compacte, dense. L'art de cet écrivain est de simplifier à la française en grandes masses éclatantes ; son défaut est le tendu, l'anguleux ; son grand mérite est l'objectivité historique, le besoin de voir vrai. Du reste vaste ouverture d'esprit, liberté de pensée et précision de langage. — La salle était comble.

26 octobre 1875. — Toutes les origines sont des secrets; le principe de toute vie individuelle ou collective est un mystère, c'est-à-dire quelque chose d'irrationnel, d'inexplicable, d'indéfinissable. Allons jusqu'au bout : toute individualité est une énigme insoluble, et aucun commencement ne s'explique. En effet, tout ce qui est devenu s'explique rétrospectivement, mais le commencement de quoi que ce soit n'est pas devenu. Il représente toujours lej^a^ lux, la merveille initiale, la création, car il n'est la suite de rien d'autre, il apparaît seulement entre les choses antérieures qui lui font un milieu, une occasion, un entourage, mais qui assistent à son apparition sans comprendre d'où il est venu.

Peut-être aussi n'y a-t-il pas d'individus véritables, et dans ce cas pas de commencement, sauf

un seul, la chiquenaude primordiale, le premier mouvement. Tous les hommes ne feraient que l'homme à deux sexes; l'homme rentrerait à son tour dans l'animal, l'animal dans la plante, et l'individu unique serait la nature vivante, ramenée à la matière vivante, à l'hylozoïsme de Thaïes. Cependant, même dans cette hypothèse où il n'y aurait qu'un seul commencement au sens absolu, il resterait des commencements relatifs, symboles multiples de l'autre. Toute vie, dite individuelle par complaisance et par extention, représenterait en miniature l'histoire du monde, et pour l'œil du philosophe elle en serait comme l'abrégé microscopique.

L'histoire de la formation des idées est ce qui rend l'esprit libre.

Une vérité philosophique ne devient populaire qu'en s'humanisant par une âme oratoire et en se traduisant par une pei*sonnalité douée de talent. La vérité pure est inassimilable aux foules, elle doit se communiquer par contagion.

80 janvier 1876. — Après dîner, je vais à deux pas, chez Marc Monnier, entendre le Luthier de Crémone, comédie en un acte et en vers, lue par l'auteur, François Coppée. Fête esthétique, gourmandise littéraire! La piécette est une perle. Avec elle on est en pleine poésie, et chaque vers est une caresse pour le goût.

Ce jeune maestro rappelle le violon dont il parle, vibrant et passionné ; il a de plus la finesse, le mordant et la grâce, ce qu'il faut pour faire accepter les choses simples, naïves, cordiales, osées, à un peuple raffiné.

A force d'art revenir à la nature : joli problème des littératures archicomposites comme la nôtre. Rousseau de même attaqua les lettres avec toutes les ressources de l'art d'écrire et vanta les délices de la sauvagerie avec toutes les adresses du civilisé le plus retors. C'est même ce mariage des contraires qui plaît : la douceur épicée, l'innocence savante, la simplicité calculée, le oui et le non, la sagesse folle; c'est au fond cette ironie suprême qui flatte le goût des époques avancées, disons faisandées, qui désirent deux sensations à la fois, comme

le sourire de la Joconde réunit deux significations opposées. La satisfaction alors se traduit aussi par le sourire ambigu qui dit : je suis sous le charme, mais je ne suis pas dupe; je suis en dedans et en dehors de l'illusion; je vous cède, mais je vous devine; je suis complaisant, mais je suis fier; j'éprouve des sensations, mais je suis libre; vous avez du talent, j'ai de l'esprit, nous sommes quittes et nous nous entendons.

P^ février 1876. — Ce soir, nous avons causé de l'infiniment grand et de l'infiniment petit. Le grand paraît à ^-^^ plus clair que le petit, parce que le grand est un multiple de lui-même, tandis qu'elle ne sait plus analyser ce qui doit être mesuré autrement.

Se mettre à tous les points de vue, faire vivre son âme par tous les modes, ceci est à la portée de létre pensant, mais il faut avouer que très peu profitent de la permission. Les hommes sont en général emprisonnés et vissés dans leurs circonstances à peu près comme les animaux. Ils ne s'en doutent guère, pai'ce qu'ils ne se jugent pas. Se mettre en dedans de tous ses états et apercevoir du dedans sa vie et son être, est le fait du critique et du philosophe.

Que l'imagination ait peur des fantômes qu'elle crée, elle est excusable parce qu'elle est l'imagination. Mais que l'esprit se laisse dominer ou effrayer par les catégories qu'il enfante, il a tort, car il ne lui est pas permis d'être dupe puisqu'il est la puissance critique.

Or la superstition de la grosseur est une duperie de l'esprit, lequel crée la notion de l'espace. Le créé n'est pas plus que le créateur, le fils n'est pas plus que le père. Il y a là une rectification à faire. L'esprit doit s'affranchir de l'espace, qui lui donne une fausse notion de lui-même. Mais il n'opère cet affranchissement qu'en retournant les choses, et en apprenant à voir l'espace dans l'esprit au lieu de l'esprit dans l'espace. Comment cela? en ramenant l'espace à sa virtualité. L'espace, c'est la dispersion ; l'esprit, c'est la concentration.

Et c'est pourquoi Dieu est présent partout sans occuper un milliard de lieues cubes, ni cent fois plus ou cent fois moins.

A l'état de pensée l'univers n'occupe qu'un point; mais à l'état de dispersion et d'analyse cette pensée a besoin des cieux des eieux.

Le temps, le nombre sont de même dans l'esprit. L'homme revenant à l'état d'esprit n'est donc pas leur inférieur, mais leur supérieur.

Il est vrai qu'avant d'arriver à cet état de

liberté il faut que son propre corps lui apparaisse à volonté comme un point ou comme un monde, c'està-dire qu'il en soit indépendant. Tant que le moi se sent encore spacieux, dispersé, corporel, il n'est qu'une âme, il n'est pas un esprit ; il sent à peu près comme se sent l'animal impressionnable, affectueux, agissant, agité.

L'esprit étant le sujet des phénomènes ne peut être lui-même phénomène; le miroir d'une image, sïl était une image, ne pourrait être miroir. Un écho ne saurait se passer d'un bruit. La conscience c'est quelqu'un qui éprouve quelque chose ; tous les quelque chose réunis ne peuvent se substituer au quelqu'un. Le phénomène n'existe que pour un point qui n'est pas lui, et pour lequel il est un objet. Le perceptible suppose le percevant.

lo mai 1876. — Ce matin j'ai cor]*igé les épreuves des Étrangères K Voilà une affaire dans le sac. La théorie en prose qui termine le volume m'a fait plaisir, elle m'a plus agréé que mes rythmes nouveaux. L'ensemble de l'ouvrage est le problème de

* Les Étrangères, poésies traduites âe diverses liitéraiwre.ç par H.-F. Amiel, 1876. — Cet essai proposait quelques innovations rytlimiques.

la traduction en vers français, considéré comme un art spécial. C'est de la science appliquée à la poésie. Le tout, il me semble, n'est pas de nature à déconsidérer un philosophe, car ce n'est que de la psychologie appliquée.

Est-ce que j'éprouve du soulagement, de la

joie, de l'orgueil, de l'espérance? Pas trop. Je n'éprouve rien du tout, ou du moins la sensation est si confuse que je ne puis l'analyser. Je serais plutôt tenté de me dire : que de labeur pour un aussi mince résultat! Much ado about notliing! Et cependant Tœuvre est réussie. Mais qu'importe la traduction en vers? Mon intérêt s'en détache déjà. Mon esprit demande autre chose et mon activité aussi.

Qu'est-ce qu'Edmond Scherer va dire de ce volume?

Dans ma pensée de derrière la tête, mon essai m'est indifférent et me semble lilliputien. En me comparant, j'ai une espèce de satisfaction relative; mais en soi, je trouve ces fariboles inutiles et ces succès ou insuccès insignifiants. Je ne crois pas au public, je ne crois pas à mon œuvre, je n'ai pas d'ambition proprement dite, et je fais des bulles de savon pour faire quelque chose.

Car le néant peut seul bien cacher l'infini.

L'ironie envers soi-même, la désillusion, le clésabusement sont une liberté, non une force.

12 juillet 1876. — Misère sur misère. Gros accès de toux. Je ne vois pas que la belle saison ni la cessation du travail améliorent en rien l'état de ma santé. La démolition s'accélère plutôt. Dépouillement précoce, pénible épreuve.

« Après tant de malheurs, que vous reste- t-il? — Moi. » Ce moi, c'est la conscience centrale, l'axe de toutes les branches retranchées, le support de toutes les mutilations. Je n'ai bientôt plus que cela, la pensée nue. La mort nous réduit au point mathématique; la destruction qui la précède nous refoule par cercles concentriques de plus en plus éti-oits vers cet asile dernier et inexpugnable. Je savoure par anticipation ce zéro dans lequel s'éteignent toutes les formes et tous les modes. Je vois comment on rentre dans la nuit, et inversement je retrouve comment on en sort. La vie n'est qu'un météore dont j'embrasse la courte durée. Naître, vivre et mourir prennent un sens nouveau à chaque phase de notre existence. S'apercevoir comme une fusée, assister à son propre et fugitif phénomène, c'est de la psychologie pratique. J'aime bien mieux regarder le monde, qui est un feu d'artifice plus

vaste et plus riche ; mais, quand la maladie rétrécit mon horizon et me ramène sur ma misère, ma misère est encore un spectacle pour ma curiosité. Ce qui m'intéresse à moi, malgré mes dégoûts, c'est que j'y trouve un exemplaire authentique de la nature humaine, par conséquent un spécimen de valeur générale. L'échantillon me fait comprendre une multitude de situations analogues et une fouie de mes semblables.

Prendre conscience de tous les modes possibles de l'être serait une occupation suffisante aux siècles des siècles, du moins pour les consciences finies qui relèvent du temps. Il est vrai qu'elles pourraient s'empoisonner cette félicité progressive par l'ambition de l'absolu et du tout à la fois. Mais on peut répondre que les aspirations sont nécessairement prophétiques, puisqu'elles n'ont pu naître que sous l'action de la même cause qui leur permettra d'aboutir. L'âme ne peut rêver l'absolu que parce que l'absolu est; la conscience de la perfection possible est la garantie que le parfait sera.

La pensée est éternelle ; c'est la conscience de la pensée qui se fait graduellement à travers les âges, les races, les humanités. Telle est la doctrine de Hegel. L'histoire de l'esprit serait l'approximation de l'absolu, et l'absolu diffère aux deux bouts de cette histoire. Il était au début, il se sait à l'arri-

vée, ou plutôt il avance dans la possession de soimême avec le déroulement de la création. Ainsi pensait également Aristote.

Si l'histoire de l'esprit et de la conscience est la moelle même et l'essence de l'être, alors être acculé à la psychologie, même à la psychologie personnelle, ce n'est pas sortir de la question, c'est être dans le sujet, au centre du drame universel. Cette idée est consolante. Tout peut nous être enlevé; si la pensée nous reste, nous tenons encore par un fil magique à l'axe du monde. Mais nous pouvons perdre la pensée et la parole. Il reste alors le sentiment simple, le sentiment de la présence de Dieu et de la mort en Dieu; c'est un dernier vestige du privilège humain, celui de participer au tout, de communiquer avec l'absolu.

Ta vie est un éclair qui meurt dans son nuage, Mais l'éclair t'a sauvé s'il t'a fait voir le ciel.

26 juillet 1876. — Le journal intime est un oreiller de paresse ; il dispense de faire le tour des sujets, il s'arrange de toutes les redites, il accompagne tous les caprices et méandres de la vie intérieure et ne se propose aucun but. Ce journal-ci représente la matière de bien des volumes. Quel

prodigieux gaspillage de temps, de pensée et de force! Il ne sera utile à personne, et même pour moi il m'aura plutôt servi à esquiver la vie qu'à la pratiquer. Le journal tient lieu de confident, c'est-à-dire d'ami et d'épouse; il tient lieu de production, il tient lieu de patrie et de public. C'est un trompe-douleur, un dérivatif, une échappatoire. Mais ce factotum qui remplace tout, ne représente bien quoi que ce soit

Qu'est-ce qui constitue l'histoire d'une âme? C'est la stratification de ses progrès, le relevé de ses acquisitions et la marche de sa destinée. Pour que ton histoire instruise quelqu'un et t'intéresse toi-même, il faudra qu'elle soit dégagée de ses matériaux, simplifiée, distillée. Ces milliers de pages ne sont que le monceau des feuilles et des écorces de l'arbre dont il s'agirait d'extraire l'essence. Une forêt de cinchonas ne vaut qu'une barrique de quinine. Toute une roseraie de Smyrne se condense dans un flacon de parfum.

Ce parlage de vingt-neuf années se résume peutêtre en rien du tout, chacun ne s'intéressant qu'à son roman et à sa vie personnelle. Tu n'auras peutêtre jamais le loisir de le relire toi-même. Ainsi... ainsi quoi ? Tu auras vécu, et la vie consiste à répéter le type humain et la ritournelle humaine comme l'ont fait, le font et le feront, aux siècles

des siècles, des légions de tes semblables. Prendre conscience de cette ritournelle et de ce type, c'est quelque chose et nous ne pouvons guère faire rien de plus. La réalisation du type est mieux réussie et la ritournelle plus joyeuse si les circonstances sont propices et clémentes, mais que les marionnettes aient fait comme ceci ou comme cela ....

Trois p'tits tours et puis s'en vonti

tout cela tombe au même gouffre, et revient à très peu de chose près au même.

Se gendarmer contre le sort, se débattre pour échapper à l'issue inévitable, c'est presque puéril. Quand la durée d'un centenaire et celle d'un éphémère sont des quantités sensiblement équivalentes, — et la géologie ou l'astronomie nous permettent de regarder ces durées de ce point de vue, — que signifient nos imperceptibles vacarmes, nos efforts, nos colères, nos ambitions, nos espérances ? Pour le songe d'un songe il est risible de soulever de prétendues tempêtes. Les quarante millions d'infusoires qui peuplent un pouce cube de craie comptent-ils beaucoup pour nous? Les quarante millions d'hommes qui font la France, comptent-ils davantage pour un sélénite ou un jovien ?

Être une monade consciente, un rien qui se con-

naît comme le fantôme microscopique de l'univers : c'est là tout ce que nous pouvons être.

12 septembre 1876. — Quel est ton ridicule à toi? Parbleu, de t' épuiser à comprendre la sagesse sans la pratiquer, de préparer toujours le rien, de vivre sans vivre. La contemplation qui n'ose pas être purement contemplative, le renoncement qui ne renonce pas tout à fait, la contradiction chronique, voilà ton fait. Le scepticisme inconséquent, l'irrésolution non convaincue mais incorrigible, la faiblesse qui ne veut pas s'accepter et ne peut se convertir en force, tel est ton malheur. Son aspect comique c'est la capacité de conduire les autres devenant incapacité de se conduire soi-même, c'est le rêve de l'infiniment grand arrêté par l'infiniment petit, c'est l'apparence de la parfaite inutilité des dons. Arriver à l'imm^obilité par l'excès de mouvement, au zéro par l'abondance des nombres, c'est étrangement bouffon et tristement drôle; la moindre commère peut en faire des gorges chaudes.

Extrêmement subjectif par le sentiment et objectif par la pensée, ton individualité est d'être impersonnel et ton ennui de devoir être individuel. Ta lacune est dans le vouloir, le principe de ton absten-

tion est dans le doute, et le doute provient de Fimpossibilité de tout voir jointe à la probité qui repousse le parti pris et la décision arbitraire. En d'autres termes, tu es mal adapté à la condition humaine et tu mourras sans avoir vraiment déballé.

Ton moi condamné à n'être que lui-même, tandis que son instinct profond est d'être le non-moi, voilà l'espèce de supplice dont tu ne peux sortir. Il faudrait se borner et cela t'est impossible, soit parce que ton âme n'y consent pas, soit parce que ton esprit ne sait ce qui devrait être choisi. L'indétermination dans la désespérance, c'est le point où se maintient ton être central et que tu retrouves toujours dans ta conscience au-dessous de tes distractions, entreprises et diversions de détail.

Mon âme est un gouffre dont rien n'a jamais satisfait le désir, et que l'extirpation du désir n'a pas encore apaisée. Elle veut pouvoir se donner tout entière, avec amour, foi, enthousiasme, et aucun objet n'a pu l'absorber ni même lui faire illusion. Cette aspiration immense et confuse est une soif qui ne s'éteint point.

Nouvelle ambiguïté : je ne suis ni révolté, ni soumis. L'état inquiet, instable, indéfinissable, anxieux est mon état. L'énigme qui se connaît énigme, le chaos qui s'aperçoit, le désordre qui se sent et ne se débrouille pas, telle est ma situation. Du reste

même quand l'intuition a traversé et illuminé l'abîme de son large éclair, la vision s'oublie et se mêle ensuite et l'effort est à recommencer. L'esprit individuel ne réussit pas à se saisir dans son essence peut-être parce que son essence est de n'être pas individuel.

19 septe7nhre 1876. — Lecture : Doudan, Lettres et Mélanges, C'est délicieux! Esprit, grâce, finesse, imagination, pensée, il y a de tout dans ces lettres. Combien je regrette de n'avoir pas connu cet homme-là, qui est le Français sous sa forme exquise, un délicat né sublime, selon le mot de Sainte-Beuve, délicat qui s'est dérobé au public par un trop vif amour de la perfection, mais qui a été de son vivant et dans son cercle jugé l'égal des meilleurs. Il ne lui a guère manqué que la dose de matière, de brutalité et d'ambition nécessaire pour prendre sa place au soleil, mais apprécié dans la meilleure société de Paris, il n'a pas cherché autre chose. Il me rappelle Joubert.

20 septembre 1876. — L'esprit consiste à satisfaire l'esprit d'autrui en lui donnant deux plaisirs à la fois, celui d'entendre une chose et d'en deviner une

autre, c'est-à-dire de faire coup double. Ainsi Doudan n'énonce presque jamais directement sa pensée, il la déguise et l'insinue par l'image, l'allusion, l'hyperbole, la litote, l'ironie légère, la colère feinte, l'humilité jouée, la malice aimable. Plus la chose à deviner est différente de celle qui est dite, plus il y a de surprise agréable pour l'interlocuteur ou le correspondant. Cette manière subtile et charmante de s'exprimer permet de tout enseigner sans pédanterie et de tout oser sans blesser. Elle a quelque chose d'aérien et d'attique, mêlant le sérieux et le badin, la fiction et la vérité, avec une grâ?e légère que La Fontaine et Alcibiade ne désavoueraient pas. Ce badinage socratique suppose une liberté d'esprit qui surmonte la maladie et la mauvaise humeur. Cet enjouement délicat n'appartient qu'aux natures exquises, dont la supériorité se cache dans la finesse et se révèle par le goût. Quel équilibre de facultés et de culture il réclame ! Quelle distinction il témoigne ! Il n'y a peut-être qu'un valétudinaire capable de cette morbidesse de touche, où la pensée virile se marie à la mutinerie féminine. L'excès, s'il y a excès, est peut-être dans l'elfémination du sentiment. Doudan ne peut plus supporter que le parfait, le parfaitement harmonieux, et tout ce qui est rude, âpre, puissant, imprévu, brutal, lui donne des convulsions. Le

hardi en tout genre l'agace. Cet Athénien de l'époque romaine a l'épicuréisme de l'oreille, de l'œil et de l'esprit. Le pli d'une feuille de rose le ferait tressaillir.

Une ombre, un souffle, un rien, tout lui donnait la fièvre.

Ce qui manque à ce douillet, c'est la force, la force créatrice comme la force musculaire. Son cercle n'est pas si large que je le présumais. Le monde classique et la Renaissance, l'horizon de La Fontaine est son horizon. Il est assez dépaysé dans les littératures germaniques ou slaves. Il n'a pas entrevu l'Asie. L'humanité pour lui n'est pas beaucoup plus large que la France. La nature n'est pas pour lui une Bible. Dans la musique et la peinture il est assez exclusif. En philosophie il s'arrête à Kant. En résumé, c'est l'homme de goût superfin et ingénieux, mais ce n'est pas un critique complet, ce n'est à plus forte raison pas un poète, ni un philosophe, ni un artiste. C'était un causeur admirable, un épistolaire délicieux, qui aurait pu devenir un auteur en se concentrant. Attendons le second volume pour reprendre cette impression provisoire et la rectifier.

(Midi.) — Refeuilleté tout le volume, dégusté tout cet atticisme, repensé à cette organisation si

originale et si distinguée. Doudan était un psychologue pénétrant et curieux, un scrutateur des aptitudes, un éducateur des intelligences, un homme d'infiniment de goût, d'esprit, de nuance et de délicatesse; mais sa lacune était le manque d'énergie persévérante de la pensée, le manque de patience dans l'exécution. Timidité, désintéressement, paresse, insouciance, l'ont renfermé dans le rôle de conseiller littéraire et de juge du camp, tandis qu'il aurait pu combattre. Mais vais-je le blâmer? Mon pas! D'abord, ce serait tirer sur mes alliés; ensuite, il a peut-être choisi la bonne part.

Gœthe n'a-t-il pas fait la remarque générale qu'auprès de tous les hommes célèbres on trouve des individus non arrivés à la célébrité, et que les premiers tenaient pourtant pour leurs égaux ou leurs supérieurs. Descartes, je crois, a dit la même chose. La renommée ne court pas après ceux qui ont peur d'elle. Elle se moque des amoureux transis et respectueux qui méritent ses faveurs mais ne les arrachent pas. Le public ne se donne qu'aux talents hardis et impérieux, aux entreprenants et aux habiles. Il ne croit pas à la modestie, et n'y voit qu'une simagrée de l'impuissance. Le livre d'or ne contient qu'une partie des génies réels; il ne nomme que ceux qui ont fait volontairement l'effraction de la gloire.

15 novembre 1876. — Lecture : L''avenir religieux des 2>eii2)les civilisés, par E. de Laveleye. — La thèse de cet écrivain, c'est que le pur Évangile peut fournir la religion de l'avenir et que l'abolition de tout principe religieux, comme le demande le socialisme actuel, est aussi funeste que la superstition catholique. La méthode protestante serait le chemin de cette transformation du christianisme sacerdotal en Évangile simple. Laveleye n'estime pas que la civilisation puisse continuer sans la croyance en Dieu et dans l'autre vie. Peut-être oublie-t-il que le Japon et la Chine prouvent le contraire. Mais il suffit de montrer que l'athéisme général produirait une baisse morale de la moyenne pour qu'il convienne de s'en détourner. Cependant ce n'est là que la religion utilitaire. Une croyance utile n'est pas pour cela une vérité. Et c'est la vérité, la vérité scientifique, établie, prouvée, rationnelle qui seule satisfait aujourd'hui les désabusés de toutes les classes. Peut-être faut-il dire : La foi gouverne le monde, mais la foi actuelle n'est plus dans la révélation ni dans le prêtre ; elle est dans la raison et dans la science. Y a-t-il une science du bien et du bonheur? Voilà la question. La justice et la bonté dépendent-elles d'une religion particulière et déterminée ? Comment former des hom-

mes libres, honnêtes, justes et bons? C'est là le point.

Chemin faisant, vu de nouvelles applications de ma loi d'ironie. Chaque époque a deux aspirations contradictoires, qui se repoussent logiquement et s'associent de fait. Ainsi au siècle dernier le matérialisme philosophique était partisan de la liberté. Maintenant les darwiniens sont égalitaires, tandis que le darwinisme prouve le droit du plus fort. L'absurde est le caractère de la vie; les êtres réels sont des contre-sens en action, des paralogismes animés et ambulants. L'accord avec soi-même serait la paix, le repos et peut-être l'immobilité. La presque universalité des humains ne conçoit l'activité et ne la pratique que sous la forme de la guerre, guerre intérieure de la concurrence vitale, guerre extérieure et sanglante des nations, guerre enfin avec soi-même. La vie est donc un éternel combat, qui veut ce qu'il ne veut pas et ne veut pas ce qu'il veut. De là ce que j'appelle la loi d'ironie, c'est-àdire la duperie inconsciente, la réfutation de soi par soi-même, la réalisation concrète de l'absurde.

Cette conséquence est-elle nécessaire? Je ne le crois pas. Le combat est la caricature de l'harmonie, et l'harmonie qui est l'association des contraires est aussi un principe de mouvement. La guerre est la pacification brutale et féroce, la suppression de la

résistance par la destruction ou l'esclavage des vaincus. Le respect mutuel vaudrait mieux. Le combat naît de régoïsme qui ne reconnaît d'autre limite que la force étrangère. Les lois de l'animalité dominent presque toute l'histoire. L'histoire humaine est essentiellement zoologique ; elle ne s'humanise que tard et encore dans les belles âmes éprises de justice, de bonté, d'enthousiasme et de dévouement. L'ange ne perce que rarement et difficilement dans la bête supérieure. L'auréole divine n'apparaît qu'en lueurs fugitives autour des fronts de la race dominatrice de la terie.

Les nations chrétiennes manifestent pleinement la loi d'ironie. Elles professent la bourgeoisie du ciel, le culte exclusif des biens éternels, et jamais l'âpre poursuite des biens périssables, l'attachement à la terre, la soif de la conquête n'a été plus ardente que chez ces nations. Leur devise officielle est juste le contraire de leur aspiration positive. Sous un faux pavillon elles font la contrebande avec une bouffonne sécurité de conscience. Est-ce fraude hypocrite? Non, c'est l'application de la loi d'ironie. La supercherie est si usuelle qu'elle devient inaperçue du délinquant. Toutes les nations se démentent à journée faite, et aucune ne sent combien elle est ridicule. Il faut être japonais pour apercevoir les contradictions burlesques de la civi-

lisation chrétienne. Il faut être sélénite pour comprendre à fond la bêtise de riiomme et son illusion constante. Le philosophe aussi tombe sous la loi d'ironie, car après s'être mentalement défait de tous les préjugés, c'est-à-dire s'être impersonnalisé à fond, il lui faut rentrer dans sa guenille et sa chenille, manger et boire, avoir faim, soif, froid, et faire comme tous les autres mortels après avoir momentanément fait comme personne. C'est ici que l'attendent les poètes comiques; les besoins animaux se vengent de cette excursion dans l'empyrée et lui crient avec moquerie : Tu es boue, tu es néant, tu es homme !

26 novembre 1S76. — J'achève un roman de Cherbuliez : Le fiancé de Mademoiselle de Saint- Maur. C'est de la joaillerie en pierres fines, scintillante de mille feux. Et pourtant, le cœur n'est pas content. Le roman méphistophélique laisse triste. Ce monde raffiné est singulièrement près de la corruption ; ces femmes artificieuses tiennent du Bas-Empire. Pas un personnage qui n'ait de l'esprit, mais qui n'ait transmué sa conscience en esprit. Ces élégances ne sont que le masque de l'immoralité. Ces histoires de cœur où il n'y a plus de cœur font une impression étrange et pénible.

4 décembre 1876. — Beaucoup songé à Victor Cherbuliez. Le roman est peut-être la partie la plus contestable de son œuvre, parce qu'il y manque la naïveté, les entrailles, l'illusion. Mais que de savoir, de style, de finesse et d'esprit, que de pensées partout et quelle possession de l'idiome I II m'étonne et je l'admire.

Cherbuliez est un esprit vaste, fin, déniaisé, plein de ressources ; c'est un raffiné d'Alexandrie remplaçant par l'ironie qui laisse libre lepectiis qui rend sérieux. Pascal dirait: il n'est pas monté de l'ordre de la pensée à l'ordre de la charité. — Ne soyons point ingrats: un Lucien ne vaut pas un saint Augustir, mais il est Lucien. Ceux qui aft'ranchissent les esprits rendent service comme ceux qui persuadent les âmes. Les libérateurs ont leur rôle après les conducteurs; les négatifs et les critiques ont leur fonction à côté des convaincus, des inspirés et des affirmatifs. Le positif chez Victor Cherbuliez ce n'est pas le bien, la vie morale ou religieuse, mais c'est le beau. Son sérieux est dans l'esthétique; ce qu'il respecte, c'est la langue. Il est donc dans sa vocation, car il est écrivain, un écrivain consommé, exquis, exemplaire. Il n'inspire pas l'amour, mais il faut lui rendre hommage.

Dans toute société, il y a un mystère, un certain nœud invisible, auquel il ne faut pas toucher. Ce nœud vital est dans le rapport filial le respect, dans l'amitié l'estime, dans le mariage l'intimité, dans la vie collective le patriotisme, dans la vie religieuse la foi. Il est même sage de ne pas effleurer ces points par la parole. Effleurer c'est à demi déflorer.

Les hommes de génie apportent la substance de l'histoire, tandis que les foules ne sont que le filtre critique, la limitation, le ralentissement, la négation, nécessaire mais passive, des idées apportées par le génie. La bêtise est dynamiquement le contrepoids indispensable de l'esprit. 11 faut beaucoup, il faut les trois quarts d'azote mélangé à l'oxygène pour faire l'air respirable et vital ; pour faire l'histoire il faut beaucoup de résistance à vaincre et de masse à traîner.

5 janvier 1877. — Me voilà tout misérable ce matin, à demi étouffé par ma bronchite, gêné pour la marche, et le cerveau étii'é, ce que je crains le plus, car c'est avec la méditation que je me défends contre les autres ennuis. Déperdition active des forces, usure sourde des organes supérieurs, décadence cérébrale : quelle épreuve, et dont personne ne se doute ! Les autres vous plaignent de vieillir au dehors ; qu'est-ce que cela ? Rien, lorsqu'on sent ses facultés intactes. Ce bienfait a été accordé à tant d'hommes d'étude que je l'espérais un peu. Hélas! faudra-t-il aussi en faire le sacrifice? Le sacrifice est presque aisé lorsqu'on le croit imposé, demandé plutôt par un Dieu paternel et une Providence particulière. Mais je n'ai pas cette joie religieuse. Cette mutilation de moi-même m'amoindrit sans servir à personne. Je deviendrais aveugle, qui donc y gagnerait ? Il ne me reste qu'un motif : la résignation mâle devant l'inévitable, et l'exemple aux autres ; la pure morale stoïcienne.

Cette éducation morale de l'âme individuelle serat-elle donc perdue? Quand notre planète aura achevé le cycle de ses destinées, à qui et à quoi, dans le ciel

cela aura-t-il servi ? A donner une note dans la symphonie de la création. Nous prenons conscience de la totalité et de l'immuable, puis nous disparaissons, nous, atomes individuels, monades clairvoyantes. N'est-ce pas assez? Non, ce n'est pas assez, car s'il n'y a pas progrès, accroissement, bénéfice, il n'y a que jeu chimique et équivalence des combinaisons. Brahma engouffre après avoir créé. Si nous sommes un laboratoire de l'esprit, que du moins l'esprit grandisse par nous ! Si nous réalisons la volonté suprême, que Dieu en ait la joie! Si l'humilité confiante de l'âme le réjouit plus que la grandeur de la pensée, entrons dans son plan, dans ses intentions. C'est là vivre à la gloire de Dieu, pour prendre le langage théologique. La religion consiste dans l'acceptation filiale de la volonté divine, quelle qu'elle soit, pourvu qu'on l'aperçoive distinctement. Or, est-il douteux que le déclin, la maladie et la mort soient dans le programme de notre existence? Ce qui est inévitable, n'est-ce pas le destin? Et le destin n'est-il pas la désignation anonyme de ce que ou de celui que les religions appellent Dieu? Descendre sans murmure le fleuve de ses destinées, traverser sans révolte l'initiation des dépouillements successifs, des amoindrissements sans limite, sans autre limite que le zéro, voilà ce qu'il faut. L'involution est aussi naturelle que l'évo-

lution. On rentre graduellement dans les ténèbres, comme on est sorti graduellement de leur sein. Le jeu des facultés et des organes, l'appareil grandiose de la vie rentre pièce à pièce dans la boîte. On commence par l'instinct, il faut savoir finir par la clairvoyance, il faut se voir dépérir et expirer. Le thème musical, une fois épuisé, doit trouver son repos et se réfugier dans le silence.

6 février 1877, — Veillé à***, et causé de l'anarchie des idées, du manque général de culture, de ce qui tient le monde debout, de la marche assurée de la science au milieu des superstitions et des passions universelles.

Ce qui est des plus rares, c'est la justesse d'esprit, la méthode, la critique, la proportion, la nuance. L'état commun des pensées est la confusion, l'incohérence, la présomption, et l'état commun des cœurs est l'état passionné, l'impossibilité d'être équitable, impartial, accessible, ouvert. Les volontés devancent toujours l'intelligence, les désirs devancent la volonté, et le hasard fait naître les désirs ; en sorte que les gens n'expriment que des opinions fortuites, qui ne valent pas la peine d'être prises au sérieux, et qui n'ont d'autres raisons à donner que cet argument puéril : Je suis parce que

je suis. L'art d'arriver au vrai est très peu pratiqué, il n'est pas même connu, parce qu'il n'y a pas d'humilité personnelle et pas même d'amour du vrai. On veut bien les connaissances qui nous arment la main ou la langue, qui servent notre vanité ou notre besoin de puissance; mais la critique de nous-mêmes, de nos préjugés ou de nos penchants, nous est antipathique.

L'homme est un animal volontaire et convoiteux, qui se sert de sa pensée pour satisfaire ses inclinations, mais qui ne sert pas le vrai, qui répugne à la discipline personnelle, qui déteste la contemplation désintéressée et l'action sur lui-môme. La sagesse l'iriite, parce qu'elle le met en confusion et qu'il ne veut pas se voir tel qu'il est.

La plupart des hommes ne sont que des écheveaux embrouillés, des claviers incomplets, des chaos, ou stagnants ou tumultueux, et ce qui rend leur situation presque irrémédiable, c'est qu'ils s'y complaisent. On ne guérit pas un malade qui se croit en santé.

5 avril 1877. — Repensé à la soirée bienfaisante d'hier, où les douceurs de l'amitié, les charmes de l'entente mutuelle, les délices de l'admiration esthétique et le plaisir du bien-être s'entrelaçaient et

s'alliaient si bien. Il n'y avait pas un pli à la feuille de rose. Pourquoi ? — Parce que « tout ce qui est pur, tout ce qui est honnête, tout ce qui est excellent, tout ce qui est aimable et digne de louange » se trouvait réuni. « L'incorruptibilité d'un esprit doux et paisible, » le rire innocent, la fidélité au devoir, le goût fin, l'imagination hospitalière font un milieu attrayant, reposant, salutaire.

Cette clôture des vacances était une fête aussi pour d'autres que pour moi, et rendre heureux n'estce pas le plus sûr des bonheurs? Illuminer un instant une âme profonde, faire du bien à ceux qui portent sympathiquement les fardeaux de tant de cœurs afiligés et de tant de vies soufi"rantes, c'est une bénédiction, un privilège dont je sens le prix. Il y a une sorte de félicité religieuse à retremper la force et le courage de nobles caractères. On est sui'pris de posséder cette puissance dont on n'est pas digne, et on veut l'exercer avec recueillement.

J'éprouve avec intensité que l'homme, dans tout ce qu'il fait ou peut faire de beau, de grand, de bon, n'est que Forgane et le véhicule de quelque chose ou de quelqu'un de plus haut que lui. Ce sentiment est religion. L"homme religieux assiste avec un tremblement de joie sacrée à ces phénomènes dont il est l'intermédiaire sans en être l'origine, dont il est le théâtre sans en être l'auteur.

ou plutôt sans en être le poète. Il leur prête sa voix, sa main, sa volonté, son concours, mais avec le soin de s'effacer respectueusement pour altérer le moins possible l'œuvre supérieure du génie qui se sert momentanément de lui. Il s' impersonnalise, il s'anéantit par admiration. Son moi doit disparaître quand c'est le Saint-Esprit qui parle, quand c'est Dieu qui agit. Ainsi le prophète entend l'appel, ainsi la jeune mère sent remuer le fruit de ses entrailles, ainsi le prédicateur voit couler les larmes de son auditoire. Tant que nous sentons notre moi, nous sommes limités, égoïstes, captifs; quand nous soui mes d'accord avec l'ordre universel, quand nous vibrons à l'unisson avec Dieu, notre moi s'évanouit. Ainsi dans un chœur parfaitement symphonique il faut détonner pour s'entendre soi-même. L'état religieux c'est l'enthousiasme recueilli, la contemplation émue, l'extase tranquille. Que cet état est rare pour la pauvre créature harcelée par le devoir, parla nécessité, par le monde méchant, parle péché, par la maladie! C'est l'état de bonheur intime ; mais le fond de l'existence, le tissu général de nos journées, c'est l'action, l'effort, la lutte, par conséquent la dissonance. Beaucoup de combats renaissants, des trêves courtes et toujours menacées, voilà le tableau de la condition humaine.

Saluons donc, comme un écho du ciel, comme

Tavant-goût d'une économie préférable, ces rapides instants d'accord parfait, ces haltes entre deux orages. La paix n'est point en soi une chimère, mais elle n'est qu'un équilibre instable, un accident. — - « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils sont appelés enfants de Dieu. »

26 avril 1877. — Refeuilleté le Paris de Victor Hugo (1867). Depuis dix ans, les démentis au prophète se sont accumulés, mais la confiance du prophète dans ses imaginations n'en est pas diminuée. L'humilité et le bon sens ne siéent qu'aux Lilliputiens. Victor Hugo ignore superbement tout ce qu'il n'a pas prévu. 11 ne sait pas que l'orgueil est une borne de l'esprit et qu'un orgueil sans borne est une petitesse de l'âme. S'il se classait, lui parmi les autres hommes et la France parmi les autres nations, il verrait plus juste et ne tomberait pas dans ses exagérations insensées et ses oracles extravagants. Mais la proportion et la justesse ne seront jamais dans ses cordes. Il est voué au titanique. Son or est toujours mélangé de plomb, ses intuitions d'enfantillages, sa raison de folie. Il ne peut être simple; il n'éclaire, comme un incendie, qu'en aveuglant. En un mot, il étonne, mais il impatiente; il remue, mais il fait peine. Il est toujours

à la moitié, ou aux deux tiers dans le faux, et c'est là le secret du malaise qu'il fait perpétuellement éprouver. Le grand poète ne peut se débarrasser du charlatan qui est en lui. Quelques piqiires de l'ironie voltairienne auraient dégonflé ce génie ballonné et l'auraient rendu plus fort en le rendant plus sensé. C'est un malheur public que le plus puissant poète de la nation n'ait pas mieux compris son rôle, et qu'à l'inverse des prophètes hébreux qui châtiaient par amour, il encense ses concitoyens par système et par orgueil. La France, c'est le monde ; Paris c'est la France ; Hugo c'est Paris. Peuples prosternez-vous !

2 mai 1877. — Quelle est la nation qui vaut le mieux V II n'en est pas une où le mal ne vienne contre-balancer le bien. Chacune est une caricature de l'homme. Preuve qu'aucune d'elles ne mérite de supprimer les autres et que toutes ont à recevoir de toutes. Je suis alternativement frappé des qualités et des défauts de chacune : c'est peut-être une bonne chance pour le critique. Je ne me sens aucune préférence pour les défauts du Nord ou du Midi, de l'Occident ou de l'Orient, et je serais embarrassé de signaler mes prédilections. Du reste elles me sont à moi-même indifférentes, car la ques-

tion n'est pas de goûter ou de blâmer, mais de comprendre. Mon point de vue est philosophique, c'està-dire impartial et impersonnel. Le seul type qui me plaît, c'est la perfection, c'est l'homme tout court, l'homme idéal. Quant à l'homme national^ je le tolère et l'étudié, je ne l'admire pas. Je ne puis admirer que les beaux exemplaires de l'espèce, les grands hommes, les génies, les caractères sublimes, les nobles âmes, et ces exemplaires se trouvent dans tous les compartiments ethnographiques. Ma « patrie de choix » (pour parler comme madame de Staël) est avec les individus choisis. Je ne me sens aucune faiblesse d'entrailles pour les Français, les Allemands, les Suisses, les Anglais, les Polonais, les Italiens, pas plus que pour les Brésiliens ou les Chinois. L'illusion patriotique, chauvine, familiale, professionnelle, n'existe pas pour moi. Je sentirais au contraire avec plus de vivacité les lacunes, les laideurs et les imperfections du groupe auquel j'appartiens. Mon inclination est de voir les choses telles qu'elles sont, abstraction faite de mon individu, correction faite de tout désir et de toute volonté. Mon antipathie n'est donc pas pour celui-ci ou celui-là, mais pour l'erreur, le parti pris, le préjugé, la sottise, l'exclusivisme, l'exagération. Je n'aime que la justice et la justesse. Les indignations, les incartades ne sont chez moi qu'à la sur-

face; la tendance fondamentale c'est l'impartialité et le détachement. Liberté intérieure et aspiration à être dans le vrai, voilà mon goût et mon plaisir.

4 juin 1877. — Entendu le Eomêo et Juliette de Hector Berlioz. L'œuvre est intitulée : Symphonie dramatique pour orchestre avec chœurs. L'exécution a été très bonne. L'ouvrage est intéressant, piquant, soigné, curieux, mais il laisse froid. — Si je raisonne mon impression, je me l'explique. Subordonner l'homme aux choses, annexer les voix comme supplément à l'orchestre, est une idée fausse. Convertir une donnée dramatique en simple narration, c'est déroger, de gaieté de cœur. Un Roméo et Juliette où ne se trouve point de Juliette et point de Roméo est une chose baroque. Mettre l'inférieur, l'obscur, le vague en lieu et place du supérieur et du clair, c'est une gageure à rebours du bon sens. On viole la hiérarchie naturelle des choses et on ne la viole pas impunément. Le musicien fabrique une série de peintures symphoniques, sans liaison intérieure, chapelet d'énigmes, dont un texte en prose donne seul la clef et constitue la série. La seule voix intelligible qui paraisse dans l'œuvre est le père Lorenzo; son sermon n'a pu être dissous en accords

et se chante distinctement. Or la moralité du drame n'est pas le drame, et le drame a été escamoté par le récitatif.

Ne pouvant atteindre le beau on se torture pour donner le nouveau. Fausse originalité, fausse grandeur, faux génie! Cet art tortillé m'est antipathique. La science qui simule le génie n'est qu'une variante du charlatanisme.

Berlioz est un critique pétillant d'esprit, un musicien savant, ingénieux et inventif, mais il veut faire le plus quand il ne peut pas faire le moins. Il y a trente ans, à Berlin, j'ai eu la même impression après avoir entendu VEnfance du Christ, exécutée sous sa direction même. Je ne trouve pas chez lui l'art sain et fécond, la beauté solide et vraie.

Je dois dire pourtant que le public, assez nombreux ce soir, paraissait très satisfait.

17 juillet 1877, — Repassé hier mon La Fontaine et remarqué ses lacunes. Il n'a ni papillon, ni rose. Il n'utilise ni la grue, ni la caille, ni le dromadaire, ni le lézard. Il n'a aucun ressouvenir chevaleresque. L'histoire de France date pour lui de Louis XIV. Sa géographie réelle n'a que quelques lieues carrées et n'atteint ni le Rhin ni la Loire, ni les montagnes ni la mer. Il n'invente aucun sujet

de fable, et paresseusement prend des thèmes tout faits. Mais avec tout cela, quel adorable écrivain, quel peintre, quel observateur, quel comique, quel satirique, quel narrateur ! Je ne me lasse pas de le relire, quoique je sache par cœur la moitié de ses fables. Pour le vocabulaire, les tours, les tons, les idiotismes, sa langue est peut-être la plus riche de la belle époque, car elle combine savamment l'archaïsme et le classique, le gaulois et le français. Variété, finesse, malice, sensibilité, rapidité, concision, suavité, grâce, gaieté, au besoin noblesse, gravité, grandeur, on trouve tout dans le fabuliste. Et le bonheur des épithètes, et l'adage piquant, et les croquis enlevés, et les audaces inattendues, et le trait qui reste ! On ne sait ce qui lui manque, tant il a d'aptitudes diverses.

Que l'on compare son Bûcheron et la Mort avec celui de Boileau et l'on mesurera la prodigieuse différence entre l'artiste et le critique qui voulait lui en remontrer. La Fontaine vous donne la vision du pauvre paysan sous la monarchie, Boileau ne fait voir qu'un portefaix en sueur. Le premier est un témoin historique, le second n'est qu'un rimeur d'école. Avec La Fontaine, on peut reconstruire toute la société de son époque, et le bonhomme champenois avec ses bêtes se trouve être le seul Homère de la France. Il a autant de portraits

humains que La Bruyère, et Molière n'est pas plus comique que lui.

Son côté vulnérable quel est-il ? C'est un épicuréisme assez peu idéal, et c'est par là sans doute que La Fontaine est antipathique à Lamartine. La fibre religieuse est étrangère à sa lyre, il n'a pas l'air d'avoir connu le christianisme ni les sublimes tragédies de l'âme. La bonne nature est sa déesse, Horace son prophète et Montaigne son Évangile. En d'autres termes, son horizon est celui de la Eenaissance. Cet îlot païen en pleine société catholique est bien curieux. Ce paganisme est d'une parfaite naïveté. Du reste Rabelais, Molière, Saint- Évremond sont bien plus païens que Voltaire ; il semble que pour le Français tout à fait français le christianisme n'est qu'un placage, un costume, quelque chose qui n'a rien à faire avec le cœur, avec l'homme central, avec la nature profonde. Ce dédoublement est commun aussi en Italie. C'est l'effet des religions politiques : le prêtre se sépare du laïque, le croyant de l'homme et le culte de la sincérité.

18 juillet 1877. — Je viens de rencontrer dans un roman certain personnage qui a le tic des synonymes. Je me suis dit : Prends garde à toi, tu

penches de ce côté. En cherchant la nuance juste de ta pensée, tu parcours le clavier des synonymes, et très souvent c'est par triades que ta plume procède. Attention! Évite les tics et les routines : ce sont des faiblesses. Il faut user des coupes ou séries, suivant le sujet et l'occasion. Procéder par le mot unique donne de la vigueur ; le mot double donne de la clarté en nommant les deux extrémités de la série ; le mot triple donne le complet en fournissant le commencement, le milieu et la fin de l'idée; le mot quadruple donne de la richesse, par l'énumération.

Ton défaut principal étant le tâtonnement, tu recours à la pluralité des locutions qui sont autant de retouches et d'approximations successives ; tu y recours surtout dans ce journal écrit d'abondance. Lorsque tu composes, 2 devient plutôt ta catégorie. Il conviendrait de l'exercer au mot unique, c'està-dire au trait à main levée, sans repentir. Mais pour cela il faudrait te guérir de l'hésitation. Tu vois trop de manières de dire; un esprit plus décidé tombe directement sur la note juste. L'expression unique est une intrépidité qui implique la confiance en soi et la clairvoyance. Pour arriver à la touche unique, il faut ne pas douter, et tu doutes toujours. Et cependant :

Quiconque est loup agisse en loup ; C'est le plus certain de beaucoup.

Je me demande si, à vouloir revêtir un autre caractère que le mien, j'y gagnerais quelque chose. Ma manière onduleuse née du scrupule a du moins le mérite de marquer toutes les nuances de ma pensée et d'être sincère. Si elle se faisait courte, affirmative, résolue, ne serait-elle pas d'emprunt?...

Le journal intime, n'étant qu'une méditation rêveuse, bat les buissons à l'aventure sans courir à un but. La causerie du moi avec le moi n'est qu'un éclaircissement graduel de la pensée. De là les synonymies, les retours, les reprises, les ondulations. Qui affirme est bref, qui cherche est long, qui songe marche en ligne irrégulière.

J'ai bien le sentiment qu'il n'y a au fond qu'une expression juste, mais pour la trouver je veux choisir entre tout ce qui lui ressemble, et instinctivement je fais jouer les séries verbales, afin de découvrir la nuance qui traduit le plus exactement l'idée. Ou même, c'est l'idée que je tourne et retourne en tous sens, afin de la mieux connaître, d'en prendre conscience. Je pense plume en main, je me débrouille et me dévide. Il est clair que la forme de style correspondante ne peut avoir les qualités d'une pensée qui se possède déjà et veut

seulement se communiquer aux autres. Le journal observe, tâtonne, analyse, contemple ; l'article veut faire réfléchir: le livre doit démontrer.

21 juillet 1877, — Nuit superbe. Firmament étoile, causerie de Jupiter et de Phébé en face de mes fenêtres. Effets grandioses de ténèbres et de rayons dans mon préau calviniste. Une sonate remontait du gouffre noir, comme une prière de repentir s'échappant du lieu des supplices. Le pittoresque se fondait en poésie, et l'admiration en émotion.

30 juillet 1877, — M*"^* a sur Renan une remarque assez juste, à propos du volume Les Évangiles. Il fait ressortir la contradiction entre le goût littéraire de l'artiste qui est fin, personnel et sûr, et les opinions du critique qui sont d'emprunt, vieillies et vacillantes. — Cette hésitation entre le beau et le vrai, entre la poésie et la prose, entre l'art et l'érudition, est en effet caractéristique. Renan goûte vivement la science, mais il est encore plus écrivain, et il sacrifiera, s'il le faut, le dire exact au bien dire. La science est sa matière plutôt que son but; son but, c'est le style. Une belle page

a pour lui dix fois plus de prix que la découverte d'un fait ou la rectification d'une date. Et sur ce point, je sens de même, car une belle page est belle par une sorte de vérité plus vraie que l'enregistrement de faits authentiques. Rousseau était aussi de cet avis. Un chroniqueur peut trouver à rectifier Tacite, mais Tacite survit à tous les chroniqueurs. Je sais bien que la tentation esthétique est la tentation française; j'en ai souvent gémi, et, néanmoins, si je désirais quelque chose, ce serait d'être un écrivain, un grand écrivain. Laisser un monument sere perennius, un ouvrage indestructible, qui fasse penser, sentir, rêver, à travers une suite de générations, cette gloire est la seule qui me ferait envie, si je n'étais sevré même de cette envie. Le livre serait mon ambition, si l'ambition n'était vanité, et vanité des vanités.

9 août 1877. — Le triomphe croissant du darwinisme, c'est-à-dire du matérialisme ou de la force, menace la notion de justice. Mais celle-ci aura son tour. La loi humaine supérieure ne peut être empruntée à l'animalité. Or la justice, c'est le droit au maximum d'indépendance individuelle compatible avec la même liberté pour autrui : en d'autres termes, c'est le respect de l'homme, du

mineur, du faible, du petit ; c'est la garantie des collectivités humaines, associations, états, nationalité, groupements spontanés ou réfléchis, qui peuvent accroître la somme du bien et satisfaire le vœu des êtres personnels. L'exploitation des uns par les autres blesse la justice. Le droit du plus fort n'est pas un di'oit, mais un simple fait qui n'a de droit qu'aussi longtemps qu'il n'y a pas protestation ni résistance. C'est comme le froid, la nuit, la pesanteur qui s'imposent jusqu'à ce que l'on ait trouvé le chauffage, l'éclairage, la mécanique. L'industrie humaine est tout entière une émancipation de la nature brute, et les progrès de la justice sont de même la série des reculades subies par la tyrannie du plus fort. Comme la médecine consiste à vaincre la maladie, le bien consiste à vaincre les férocités aveugles et les appétits effrénés de la bête humaine. Je vois donc toujours la même loi: libération croissante de l'individu, ascension de l'être vers la vie, vers le bonheur, vers la justice, vers la sagesse. La gloutonnerie avide est le point de départ, la générosité intelligente le point d'arrivée.

21 août 1877 (Bains dJEms). — Toute la société au salon a chanté en chœur la Loréley et quelques autres mélodies populaires. Ce qui, dans nos pays,

ne se fait que pour le culte, se fait aussi en Allemagne pour la poésie et pour la musique. Les voix se mêlent; l'art partage le privilège de la religion. Ceci n'est ni français, ni anglais, ni, je crois, italien. Cet esprit de dévotion artistique, de collaboration anonyme, de communion désintéressée dans l'harmonie est germanique; il fait contrepoids à certaines pesanteui's prosaïques de la race.

(Phts tard.) — Peut-être le besoin de penser par soi-même et de remonter aux principes, n'est-il tout à fait propi'e qu'à l'esprit germanique. Les Slaves et les Latins sont plutôt dominés par la sagesse collective, par la tradition, l'usage, le préjugé, la mode; ou s'ils les brisent, c'est en esclaves révoltés, sans percevoir d'eux-mêmes la loi inhérente aux choses, la règle vraie, non écrite, non arbitraire, non imposée. L'Allemand veut pénétrer jusqu'à la Nature; le Français, l'Espagnol, le Russe, s'arrêtent à la convention. La racine du problème est dans la question du rapport de Dieu et du monde. Immanence ou transcendance, cela décide de proche en proche de la signification de tout le reste. Si l'esprit est en dehors des choses, il n'a pas à se conformer à elles. Si l'esprit est destitué de vérité, il doit la recevoir des révélateurs. Voilà la pensée méprisant

la Nature et assujettie à l'Église, voilà le inonde latin.

6 novembre 1877 (Genève). — Nous parlons de l'amour bien des années avant de le connaître, et nous croyons le connaître parce que nous le nommons ou que nous en répétons ce qu'en disent les gens ou ce qu'en racontent les livres. Il y a ainsi des ignorances de plusieurs degrés, et des degrés de connaissance tout illusoires. C'est même l'ennui perpétuel de la société, que ce tournoi avec des verbosités impétueuses et intarissables, qui ont l'air de savoir les choses parce qu'elles en parlent, l'air de croire, de penser, d'aimer, de chercher, tandis que tout cela n'est qu'apparence et babil. Le pis est que, l'amour-propre étant derrière ce babil, ces ignorances d'ordinaire sont féroces d'affirmation; les caquetages se prennent pour des opinions, les préjugés se posent comme des principes. Les perroquets se tiennent pour des êtres pensants, les imitations se donnent pour des originaux ; et la politesse exige qu'on entre dans cette convention. C'est fastidieux.

Le langage est le véhicule de cette confusion, l'instrument de cette fraude inconsciente, et ces maux sont prodigieusement augmentés par l'instruc-

AMEEL. — T. II.

tion universelle, par la presse périodique et tous les procédés de vulgarisation actuellement répandus. Chacun remue des liasses de papier-monnaie ; peu ont palpé For. On vit sur les signes, et même sur les signes des signes, et l'on n'a jamais tenu, vérifié les choses. On juge de tout et l'on ne sait rien.

Qu'il y a peu d'êtres originaux, individuels, sincères, valant la peine d'être écoutés ! Le vrai moi, chez la plupart, est englouti dans une atmosphère d'emprunt. Combien peu sont autre chose que des penchants, autre chose que des animaux dont le langage et les deux pieds rappellent seuls la nature supérieure.

L'immense majorité de notre espèce représente la candidature à l'humanité; pas davantage. Virtuellement nous sommes des hommes, nous pourrions l'être, nous devrions l'être; mais nous n'arrivons pas à réaliser le type de notre race. Les semblants d'hommes, les contrefaçons d'hommes remplissent la terre habitable, peuplent les îles et les continents, les campagnes et les cités. Quand on veut respecter les hommes, il faut oublier ce qu'ils sont et penser à l'idéal qu'ils portent caché en eux, à l'homme juste et noble, intelligent et bon, inspiré et créateur, loyal et vrai, fidèle et sûr, à l'homme supérieur en un mot, à l'exemplaire divin

que nous appelons une âme. Les seuls hommes qui en méritent le nom, ce sont les héros, les génies, les saints, les êtres harmonieux, puissants et complets.

Peu d'individus méritent d'être écoutés; tous méritent d'être regardés avec une curiosité compatissante et une clairvoyance humble. Ne sommesnous pas tous des naufragés, des malades, des condamnés à mort? Que chacun travaille à son perfectionnement et ne blâme que lui-même ; tout ira mieux pour tous. Quelque impatience que nous procure le prochain et quelque indignation que nous inspire notre race, nous sommes enchaînés ensemble, et les compagnons de chiourme ont tout à perdre aux récriminations et aux reproches mutuels. Taisons-nous, aidons-nous, tolérons-nous, et même aimons-nous. A défaut de tendresse ayons de la pitié. Posons le fouet de la satire, le fer rouge de la colère ; mieux valent l'huile et le vin du Samaritain secourable. On peut extraire de l'idéal le mépris; il est plus beau d'en tirer la bonté.

9 décembre 1877. — Les Parnassiens sculptent des urnes d'agate et d'onyx, mais que contiennent ces urnes? de la cendre. Ce qui manque, c'est le sentiment vrai, c'est le sérieux, c'est la sincérité et

le pathétique, c'est l'âme et la vie morale. Je m'efforce en vain d'aimer cette manière d'entendre la poésie. Le talent est prestigieux, mais le fond est vide. liïmagination veut tout remplacer. On trouve des métaphores, des rimes, de la musique, de la couleur; on ne trouve pas l'homme. Cette poésie factice peut enchanter à vingt ans; mais qu'en peuton faire à cinquante ? Elle me fait songer à Pergame, à Alexandrie, aux époques de décadence, où la beauté de la forme cachait l'indigence de la pensée et l'épuisement du cœur. J'éprouve avec intensité la répugnance que cette école poétique inspire aux braves gens. On dirait qu'elle n'a souci de plaire qu'aux blasés, aux raffinés, aux corrompus, et qu'elle ignore la vie saine, les mœurs régulières, les affections pures, le travail rangé, l'honnêteté et le devoir. C'est une affectation, et parce que c'est une affectation, l'école est frappée de stérilité. Le lecteur désire dans le poète mieux qu'un saltimbanque de la rime et un pipeur de vers; il veut trouver en lui un peintre de la vie, un être qui pense, qui aime, qui a de la conscience, de la passion, du repentir.

La grandeur simple est ce qui suppose le plus d'élévation dans l'artiste et dans le public.

Qui rend justice à la gaieté? les âmes tristes. Celles-ci savent que la gaieté est un élan et une vigueur, que d'ordinaire elle est de la bonté dissimulée, et que, fût-elle pure affaire de tempérament et d'humeur, elle est un bienfait.

Combien de sottises comporte la sagesse de l'homme avisé? Cela est difficile à dire. Les plus ingénieux sont ceux qui découvrent vite le moyen d'utiliser l'expérience du prochain, et qui se défont de bonne heure de leur présomption native.

Tâchons de prendre l'esprit des choses, de voir juste, de parler à propos, de conseiller ce qui est expédient, d'agir en situation, d'arriver à point, de nous arrêter à temps. Cultivons le Tact, respectons la Mesure et l'Occasion.

22 avril 1878. — Lettre de la cousine Julie. Ces bonnes parentes âgées ont bien de la peine à comprendre la vie des hommes, surtout des hommes d'étude. Ces ermites de la rêverie sont effarouchées par le monde, dépaysées dans l'action. Mais quoi ! On ne change plus à soixante-dix ans, et une pieuse bonne dame, à demi aveugle et vivant au village, ne peut plus élargir son point de vue, ni se figurer les existences sans rapport avec la sienne.

Par quel point ces âmes qu'enveloppent les minuties de la vie quotidienne se rattachent-elles à l'idéal? Par les aspirations religieuses. La foi est leur planche de salut. Elles connaissent la vie supérieure, leur âme a soif du ciel. Leurs opinions sont iniparfaites, mais leur expérience morale est grande. Leur pensée est pleine de ténèbres, mais leur âme est pleine de jour. On ne sait comment parler avec elles des choses de la terre, mais elles sont mûres pour les choses du cœur. Si elles ne peuvent nous comprendre, c'est à nous d'aller au-devant d'elles, de parler leur langue, d'entrer dans leur sphère d'idées, dans leur mode de sentir. Il faut les aborder par leur grand côté, et pour leur témoigner plus de

respect, leur faire ouvrir l'écrin de leurs plus chères pensées. Il y a toujours quelque pépite d'or au fond de toute vieillesse honorable. Donnons-lui l'occasion de se montrer aux regards affectueux.

10 mai 1878. — Je reviens d'une promenade solitaire; j'ai entendu les rossignols, vu le lilas blanc et les vergers fleuris. Mon cœur s'est inondé d'impressions avec les grillons, les loriots, les pinsons, les primevères et les aubépines. Le ciel mat, gris, ouaté, couvrait de sa mélancolie les splendeurs nuptiales de la végétation. Remué des souvenirs douloureux; au Pré l'Évêque, à Jargonnant, à Villereuse vingt fantômes de jeunesse m'ont salué d'un air triste. Les murs avaient changé et je retrouvais dévastés des chemins jadis ombreux et rêveurs. Mais aux premiers trilles du rossignol une émotion douce est entrée dans mon âme, je me suis senti apaisé, reconnaissant, attendri, prêt à la contemplation sereine. Certain petit chemin, royaume du vert, avec jet d'eau, bocages, ondulations du sol et abondance d'oiseaux chanteurs m'a ravi et fait un bien indéfinissable. Ce recoin paisible m'a revelouté le cœur. J'en avais besoin.

19 mai 1878. — La critique est surtout un don, un tact, un flair, une intuition ; elle ne s'enseigne pas et ne se démontre pas, elle est un art. Le génie critique, c'est l'aptitude à discerner le vrai sous les apparences et dans les enchevêtrements qui le dérobent; à le découvrir malgré les erreurs du témoignage, les fraudes de la tradition, la poussière des temps, la perte ou l'altération des textes. C'est la sagacité du chasseur que rien n'abuse longtemps et qu'aucun stratagème ne dépiste. C'est le talent du juge d'instruction qui sait interroger les circonstances, et de mille mensonges faire jaillir un secret inconnu. Le vrai critique sait tout comprendre, mais ne consent à être la dupe de rien, et ne fait à aucune convention le sacrifice de son devoir, qui est de trouver et de dire le vrai. L'érudition suffisante, la culture générale, la probité absolue, la rectitude du coup d'œil, la sympathie humaine, la capacité technique, que de choses sont indispensables au critique, sans parler de la grâce, de la délicatesse, du savoir-vivre, du trait.

26 juillet 1878. — Chaque matin je m'éveille avec le même sentiment de me débattre en vain contre la marée montante qui va m'engloutir. Je

dois périr étouffé, et les étouffements sont à l'ouvrage ; leur progrès les anime à continuer.

On ne peut rien entreprendre quand chaque jour amène quelque ennui nouveau. On ne peut même prendre un parti dans une situation confuse et incertaine où l'on prévoit le pis, mais où tout est douteux. A-t-on encore devant soi quelques années ou quelques mois seulement? Yaura-t-il mort lente ou catastrophe accélérée? Comment supporterai-je les jours et comment les remplirai-je ? Comment finir avec calme et dignité ? Je ne sais. Je fais mal tout ce que je fais pour la première fois; or ici, tout est nouveau ; rien n'est expérimenté ; on finit au hasard! Quelle mortification pour celui qui a trop chéri l'indépendance ; il dépend de mille imprévus. Il ignore ce qu'il fera, ce qu'il deviendra. Il voudrait causer de ces choses avec un ami de bon sens et de bon conseil, mais lequel? Il n'ose effrayer les affections qui lui sont le plus dévouées et il est presque sûr que les autres s'ingénieront à l'étourdir et n'entreront pas dans le vrai de la position.

Et en attendant (en attendant quoi ? la santé ? la certitude?) les semaines s'écoulent comme l'eau, la force se consume comme un cierge fumeux...

Est-on libre de se laisser aller sans résistance à la mort? La conservation de soi-même est-elle un devoir? Devons-nous à ceux qui nous aiment de

prolonger le plus possible cette lutte désespérée? Il me semble que oui, mais c'est encore une contrainte. Il faut alors feindre une espérance que l'on n'a pas, cacher l'absolu découragement que l'on éprouve. Eh ! pourquoi pas ? Il est généreux à ceux qui succombent de ne pas diminuer l'ardeur de ceux qui bataillent ou qui se réjouissent.

Deux voies parallèles conduisent au même résultat : la méditation me paralyse, la physiologie me condamne. Mon âme se meurt, mon corps se meurt. De toute façon j'aboutis à la clôture. Laissé à moimême je me ronge de tristesse; et la médecine me dit aussi : Tu n'iras pas plus loin. Ces deux verdicts semblent indiquer la même chose, c'est que je n'ai plus d'avenir. Cela paraît absurde à mon incrédulité, qui voudrait y voir un mauvais rêve. L'esprit a beau dire : c'est ainsi, l'assentiment intérieur se refuse. Encore une contradiction ! Je n'ai pas la force d'espérer, et je n'ai pas la force de me résigner. Je ne crois plus et je crois encore. Je sens que je suis fini, et je ne puis me figurer que je sois fini. Serait-ce déjà de la folie? Mais non, c'est la nature humaine prise sur le fait; c'est la vie qui est une contradiction ; puisqu'elle est une mort incessante et une résurrection quotidienne, qu'elle affirme et nie, détruit et reconstruit, assemble et disperse, abaisse et relève à la fois. Vivre

c'est mourir partiellement, c'est persévérer dans ce tourbillon aux deux aspects contraires, c'est être une énigme.

Si le t3'pe invisible dessiné par ce double courant en sens opposés, si cette forme qui préside à tes métamorphoses a elle-même une valeur générale et originale, qu'importe qu'elle continue son jeu quelques lunes ou quelques soleils déplus! Elle a fait ce qu'elle avait à faire, elle a représenté une certaine combinaison unique, une expression particulière de l'espèce. Ces types sont des ombres, des mânes. Les siècles paraissent occupés à leur fabrication. La gloire est le témoignage qu'un type a paru aux autres types plus neuf, plus rare, plus beau que les autres. Les hommes vulgaires sont encore des âmes; seulement ils n'ont d'intérêt que pour le Créateur, et pour un tout petit nombre d'individus.

Sentir sa fragilité est bien, mais y être indifférent est une vue plus haute. Mesurer sa misère est utile, mais apercevoir sa raison d'être est plus utile encore. Mener deuil sur soi-même est encore une vanité; on ne doit regretter que ce qui vaut, et se regretter soi-même, c'est prouver à son insu que l'on y attachait de l'importance. C'est en même temps méconnaître sa véritable valeur. Il n'est pas urgent de vivre, mais il importe de ne pas défor-

mer son type, de rester fidèle à son idéal, de protéger sa monade contre l'altération et la dégradation.

7 novembre 1878. — Aujourd'hui nous causons du trompe-Vœil en peinture, et à ce propos de l'illusion poétique et artistique qui ne veut pas être confondue avec la réalité même. Le trompe-l'œil désire abuser la sensation ; l'art véritable ne veut que charmer l'imagination, sans décevoir l'œil. Quand nous voyons un bon portrait nous disons : c'est vivant ; en d'autres termes nous lui prêtons par surcroît la vie. Quand nous voyons une figure de cire, nous avons une sorte d'effroi ; cette vie qui ne se meut point nous donne une impression de mort, et nous disons : c'est un fantôme. Dans ce cas, nous voyons ce qui manque et nous l'exigeons; dans l'autre nous voyons ce qu'on nous donne et nous donnons de notre côté. L'art s'adresse donc à l'imagination ; tout ce qui ne s'adresse qu'à la sensation est au-dessous de l'art, presque en dehors de l'art. Une œuvre d'art doit faire travailler en nous la faculté poétique, Nous induire à imaginer, à compléter la perception. Et nous ne faisons cela qu'à l'imitation et à l'instigation de l'artiste. La peinture-copie, la reproduction réaliste, l'imitation pure nous laisse froids, parce que leur auteur est une

machine, un miroir, une plaque iodée et non pas une âme.

L'art ne vit que d'apparences, mais ces apparences sont des visions spirituelles, des rêves fixés. La poésie nous représente une nature devenue consubstantielle à l'âme, parce qu'elle n'est qu'un ressouvenir ému, une image vibrante, une forme sans pesanteur, bref un mode de l'âme. Les productions les plus objectives ne sont que les expressions d'une âme qui s'objective mieux que les autres, c'est-àdire qui s'oublie davantage devant les choses, mais elles sont toujours l'expression d'une âme; de là ce qu'on appelle le style. Le style peut n'être que collectif, hiératique, national, quand l'artiste est encore l'interprète de la communauté; il tend à devenir personnel à mesure que la société s'accommode de l'individualité et désire la voir s'épanouir.

Il y a une manière de tuer la vérité avec des vérités. Pulvériser une statue sous prétexte de la considérer plus en détail est une sottise dont notre pédanterie d'exactitude est fort coutumière. J'appelle esprits faux ceux qui ne perçoivent que les fragments aussi bien que ceux qui dénaturent les fragments eux-mêmes. Voir les choses et les gens

tels qu'ils sont, voir ce qu'ils pourraient être, voir ce qu'ils devraient être, le bon critique doit faire ces trois choses à la fois et fondre ces trois capacités en une.

La culture moderne est un électuaire très fin, de saveurs contrastées et de couleurs rompues, que l'on peut moins définir et doser que sentir. La complexité, l'association des contraires, le mélange savant constitue sa supériorité même. L'homme actuel pétri par les influences historiques et géographiques de vingt contrées et de trente siècles, exercé et modifié par toutes les sciences et tous les arts, assoupli par toutes les littératures, est un produit tout nouveau. Il trouve partout des affinités, des parentés, des analogies, mais il condense et résume ce qui est dispersé ailleurs. Il ressemble au sourire de la Joconde, qui n'a l'air d'ouvrir une âme au spectateur que pour en demeurer plus mystérieux, tant il dit de choses différentes à la fois.

Comprendre les choses, c'est avoir été dans les choses puis en être sorti ; il y faut donc captivité, puis délivrance, illusion et désillusion, engouement

et clésabusement. Celui qui est encore sous le charme et celui qui n'a pas subi le charme sont incompétents. On ne connaît bien que ce qu'on a cru puis jugé. Pour comprendre il faut être libre et ne l'avoir pas toujours été. Cela est vrai, qu'il soit question de l'amour, de l'art, de la religion, du patriotisme. La symi)athie est la condition première de la critique; la raison et la justice supposent à l'origine l'émotion.

L'analyse tue la spontanéité. Le grain, moulu en farine, ne saurait plus germer ni lever.

Qu'est-ce qu'un homme intelligent? c'est celui qui entre dans l'esprit des choses et dans l'intention des personnes aisément et complètement, et qui arrive à un but par la ligne la plus courte. Clairvoyance et souplesse de la pensée, linesse critique et ressource d'invention, tels sont ses attributs.

3 janvier 1879. — Lettre de'''**. Ce doux ami est impitoyable J'essaie de rassurer ses susceptibilités hyper -délicates Il est embarrassant

d'écrire des lettres à bride abattue, quand on voit qu'elles sont étudiées à la loupe et traitées comme des inscriptions monumentales, où chaque caractère a été prémédité et gravé pour la vie éternelle. Cette disproportion entre la parole et sa glose, entre la vivacité enjouée et la sévère dissection, n'est pas favorable à l'aisance. On n'ose plus être ingénu devant ces sérieux qui mettent à tout de l'importance; il est difficile de garder son abandon s'il faut se surveiller à chaque phrase et à chaque mot.

L'esprit consiste à prendre les choses dans le sens qu'elles doivent avoir, à se mettre au ton des gens, au niveau des circonstances; l'esprit est dans la justesse qui devine, pèse et apprécie vite, légèrement et bien. 0 Athéniens, vous le saviez, l'esprit joue, la Muse est ailée. 0 Socrate, tu savais badiner!

13 janvier 1879. — Impossible de me rappeler quelles lettres j'ai écrites hier. Une nuit creuse un

abîme entre le moi crhier et celui d'aujourd'hui. Ma vie est sans unité d'action parce que mes actions elles-mêmes m'échappent. Probablement que ma force mentale, s'employant à se posséder ellemême sous forme de conscience, laisse aller tout ce qui peuple d'ordinaire l'entendement, comme le glacier rejette les cailloux et les blocs tombés dans ses crevasses afin de rester cristal pur. L'esprit philosophique répugne à s'encombrer de faits matériels, de souvenirs insignifiants. La pensée ne se cramponne qu'à la pensée, c'est-à-dire qu'à ellemême, qu'au mouvement psychologique. Enrichir son expérience est son unique ambition. L'étude intérieure du jeu de ses facultés devient son plaisir et même son aptitude et son habitude. La réflexion n'est plus que l'appareil enregistreur des impressions, émotions, idées qui traversent l'esprit. La mue se fait si énergiquement que l'esprit est non seulement dévêtu, mais dépouillé de lui-même, et pour ainsi dire désiibstantié. La roue tourne si vite qu'elle se fond autour de l'axe mathématique resté seul froid parce qu'il est impalpable et sans épaisseur.

Tout cela est très bien, mais fort dangereux.

Tant qu'on fait partie du nombre des vivants, c'est-à-dire qu'on est plongé au milieu des hommes, des intérêts, des luttes, des vanités, des pas-

sions, et aussi des devoirs, il faut renoncer à cet état subtil ; il faut consentir à être un individu déterminé, ayant son nom, sa position, son âge, sa sphère d'activité particulière. L'impersonnalité a beau offrir ses tentations, il faut redevenir un être emprisonné dans certaines conditions de la durée et de l'espace, un individu qui a ses alentours, des amis, des ennemis, une profession, une patrie, qui doit se nourrir, se loger, régler ses comptes, veiller à ses affaires ; il faut faii'e, en un mot, comme le premier passant venu. Il y a des jours où tous ces détails me semblent un rêve, oii je m'étonne du pupitre qui est sous ma main, de mon corps lui-même; où je me demande s'il y a une rue devant ma maison et si toute cette fantasmagorie géographique et topographique est bien réelle. L'étendue et le temps redeviennent alors de simples points. J'assiste à l'existence de l'esprit pur, je me vois siib si^ecie œternitatis.

L'esprit ne serait-il pas la capacité de dissoudre la réalité finie dans l'infini des possibles ? Autrement dit, l'esprit ne serait-il pas la virtualité universelle, l'univers latent ? Son zéro serait le germe de l'infini qui s'exprime en mathématiques par le double zéro (00).

Conséquence : l'esprit peut faire en soi l'expérience de l'infini; dans l'individu humain se dégage

parfois l'étincelle divine qui lui fait entrevoir l'existence de l'être-source, de l'être-base, de l'être-principe, dans lequel tout repose comme une série dans sa formule génératrice. L'univers n'est qu'une irradiation de l'esprit; les irradiations de l'Esprit divin sont plus que des apparences pour nous, elles ont une réalité parallèle à la nôtre. Les irradiations de notre esprit sont des miroitements imparfaits du feu d'artifice tiré par Brahma, et le grand art n'est grand que parce qu'il a des conformités avec l'ordre divin, avec ce qui est.

L'idéal est l'anticipation de l'ordre par l'esprit. L'esprit est capable d'idéal parce qu'il est esprit, c'est-à-dire parce qu'il entrevoit l'éternel. Le réel au contraire est un fragment, il est passager. La loi seule est éternelle. L'idéal est donc l'espérance indestructible du mieux, la protestation involontaire contre le présent, le ferment de l'avenir. Il est le surnaturel en nous, ou plutôt le sur-animal, la raison de la perfectibilité humaine. Celui qui n'a point d'idéal se contente de ce qui est; il ne querelle point le fait, qui devient pour lui identique avec le juste, avec le bien, avec le beau.

Mais pourquoi l'irradiation divine n'est-elle pas parfaite? Parce qu'elle dure encore. Notre planète, par exemple, est au milieu du cours de ses expériences. La flore, la faune continuent de se transfor-

mer. L'évolution de l'humanité est plus près de son origine que de sa clôture. La spiritualisation complète de l'animalité paraît singulièrement difficile, et c'est l'œuvre de notre espèce. A la traverse viennent l'erreur, le mal, Fégoïsme, la mort, sans compter les catastrophes telluriques. La construction du bien-être, de la science, de la moralité, de la justice pour tous est ébauchée, mais n'est qu'ébauchée. Mille causes retardatrices, perturbatrices troublent ce gigantesque travail, auquel les nations, les races, les continents prennent part. A l'heure qu'il est, l'humanité n'est pas encore constituée comme unité physique, et son éducation comme ensemble est toute à faire. Tous les essais d'ordre ont été des cristallisations locales, des rudiments d'organisation momentanée. C'est à présent que les possibilités se rapprochent (union des postes et télégraphes; expositions universelles ; voyages autour de la planète; congrès internationaux, etc.). La science et les intérêts lient les grandes fractions d'humanité que les langues et les religions séparent. Une année oii l'on projette un réseau de chemins de fer africains, allant des bords jusqu'au centre, mettant en jonction, par terre, l'Atlantique, la Méditerranée et l'Océan indien, une pareille année suffit à caractériser une ère nouvelle. Le fantastique est devenu le concevable ; le possible tend à devenir le réel

La planète devient le jardin de Thomme. L'homme a pour principal problème de rendre possible la cohabitation des individus de son espèce, c'est-à-dire de trouver l'équilibre, le droit, l'ordre des temps nouveaux. La division du travail lui permet de tout chercher à la fois; industrie, science, art, droit, éducation, morale, religion, politique, rapports économiques, tout est dans l'enfantement.

Ainsi tout peut être ramené au zéro par l'esprit, mais ce zéro est fécond, il contient l'univers et en particulier l'humanité. L'esprit n'a pas plus de fatigue à suivre le réel dans l'innombrable qu'à prendra conscience des possibles ? 00 peut sortir de 0 ou y retourner.

19 janvier 1879, — La bonté limite volontairement la finesse ; la bonté met un écran sur les rayons trop aigus de la clairvoyance ; c'est elle qui se refuse à illuminer les laideurs et les misères de l'hôpital intellectuel. La bonté a peur de se recon-^ naître un privilège; elle préfère être humble et charitable; elle s'efforce de ne pas voir ce qui lui crève les yeux, c'est-à-dire les imperfections, les infirmités, les déviations. Sa pitié prend des airs approbatifs. Elle triomphe de ses dégoûts pour encourager et relever. • '

On a souvent remarqué que Vinet avait loué des choses faibles. Ce n'était point illusion de son sentiment critique; c'était charité. « N'éteignons point le lumignon qui fume encore. » Et j'ajoute : Ne contristons jamais sans utilité. Le grillon n'est pas le rossignol; pourquoi le lui dire? Entrons dans l'idée du grillon, c'est plus nouveau et plus ingénieux. C'est le conseil de la bonté.

L'esprit est aristocratique, la bonté est démocratique. En démocratie, l'égalité des amours-propres dans l'inégalité des mérites crée pratiquement une grosso difficulté. Les uns s'en tirent en muselant leur franchise par la prudence ; les autres en corrigeant leur perspicacité par la douceur. Il semble que la bienveillance soit plus sûre que la réserve. Elle lie blesse pas et ne tue rien.

La charité est généreuse ; elle se risque volontiers et malgré cent expériences successives elle ne suppose pas le mal à la cent et unième. On ne peut être à la fois bon et cauteleux, ni servir deux maîtres, son égoïsme et l'amour. Il convient d'être sciemment hasardeux, pour ne pas ressembler aux habiles de ce monde qui n'oublient jamais leur intérêt. Il faut savoir être trompé. C'est le sacrifice que l'esprit et l'amour-propre doivent faire à la conscience. C'est le crédit à ouvrir à l'âme, c'est ce que font les enfants de Dieu.

N'est-ce pas Fénelon qui a dit : Les belles âmes savent seules tout ce qu'il y a de grandeur dans la bonté.

21 janvier 1879. — La religion tient d'abord lieu de science et de philosophie; ensuite elle ne doit plus garder que sa place, qui est l'émotion intime de la conscience, la vie secrète de l'âme en communication et en communion avec le vouloir divin et l'ordre universel. La piété est le rafraîchissement quotidien de l'idéal, la remise en équilibre de notre être intérieur, agité, troublé, aigri par les accidents journaliers de l'existence. La prière est le baume spirituel, le cordial précieux qui nous rend la paix et le courage. Elle nous rappelle le pardon et le devoir. Elle nous dit : ïu es aimé, aime; tu as reçu, donne; tu dois mourir, fais ton œuvre; surmonte ta colère par la générosité; surmonte le mal par le bien. Qu'importent l'opinion aveugle, ton caractère méconnu, les ingratitudes éprouvées? Tu n'es tenu ni à suivre les exemples vulgaires, ni à réussir. Fais ce que dois, advienne que pourra. Tu as un témoin, ta conscience; et ta conscience c'est Dieu qui te parle.

3 mars 1879. — La politique judicieuse a pour

critérium Futilité, sociale, le bien public, le plus grand bien réalisable ; la politique creuse et écervelée part de l'idée des droits de l'individu, droits abstraits dont l'étendue est affirmée, non démontrée, car le droit politique de l'individu est précisément ce qui est en question. L'école révolutionnaire oublie toujours que le droit sans le devoir est un compas à une seule branche. Elle enfle l'individu en ne l'occupant que de lui-même et de ce que lui doivent les autres, et en se taisant sur la réciproque, en éteignant en lui la capacité de se dévouer à une œuvre générale. L'État devient une boutique, l'intérêt en est le pi'incipe; ou bien c'est une arène où chaque combattant ne travaille que pour son honneur. Dans les deux cas l'égoïsme est le mobile.

L'Église et l'État devraient ouvrir deux carrières inverses à l'individu : dans l'État l'individu devrait mériter, c'est-à-dire conquérir ses droits par des services ; dans l'Église, il devrait faire le bien en effaçant ses mérites par humilité volontaire.

L'américanisme volatilise la substance morale de l'individu, qui subordonne tout à lui-même et croit le monde, la société, l'État faits pour lui. Cette absence de gratitude, d'esprit de déférence et d'instinct de solidarité me fait froid. C'est un idéal sans beauté et sans noblesse.

Consolation. L'égalitarisme compense le darwi-

nisme, comme un loup tient en respect un autre loup. Mais tous deux sont étrangers au devoir. L'égalitarisme affirme le droit de n'être pas mangé par son prochain, le darwinisme constate le fait que les gros mangent les petits et ajoute : tant mieux. Ni l'un ni l'autre ne connaissent l'amour, la fraternité, la bonté, la pitié, la soumission volontaire, le don de soi.

Toutes les forces et tous les principes agissent à la fois dans le monde. La résultante est plutôt bonne. Mais la guerre est laide parce qu'elle disloque toutes les vérités et ne présente en bataille que des erreurs contre des erreurs, des partis contre des partis, c'est-à-dire des moitiés d'êtres, des monstres contre d'autres monstres. Une nature esthétique ne s'accommode pas de ce spectacle, elle veut percevoir l'harmonie et non toujours le grincement des dissonances. Il faut bien admettre cette condition des sociétés humaines : le tapage, la haine, la fraude, le crime, la férocité des intérêts, la ténacité des préjugés ; mais le philosophe en soupire et n'y peut mettre son cœur ; il a besoin de regarder de haut l'histoire et d'entendre souvent la musique des sphères éternelles.

lo mars 1879. — Je feuillette Les histoires de

monimrrain par Stahl et quelques chapitres de Nos fils et nos filles par Legouvé. Ces écrivains mettent l'esprit, la grâce, la gaieté et l'agrément du côté des mœurs honnêtes ; ils veulent montrer que la vertu n'est pas si fade, le bon sens si ennuyeux. Ce sont des moralistes persuasifs et des conteurs captivants ; ils excitent l'appétit du bien. Cette gentillesse a pourtant un danger. La morale dans du sucre passe certainement, mais on peut craindre qu'elle n'ait passé pour son sucre. Les sybarites tolèrent un sermon assez délicat pour flatter leur sensualité littéraire ; mais c'est le goiàt en eux qui est charmé, ce n'est pas la conscience qui s'éveille; leur principe de conduite n'est pas atteint.

Égayer, instruire, moraliser sont des genres qu'on peut mêler et associer, sans doute, mais qu'il faut savoir séparer pour obtenir des effets réels et francs. L'enfant dont l'esprit est bien fait n'aime pas d'ailleurs les mélanges qui tiennent de l'artifice et de la supercherie. Le devoir exige l'obéissance, l'étude réclame l'application, le jeu ne demande rien que la bonne humeur. Convertir l'obéissance et l'application en jeu agréable, c'est efféminer la volonté et l'intelligence. Ces efforts pour mettre la vertu à la mode sont louables, mais s'ils font honneur aux écrivains, ils prouvent l'anémie morale de la société. Aux estomacs non gâtés il

ne faut pas tant de façons pour leur donner le goût du pain.

22 mai 1879 (Ascension). — Temps magnifique et délicieux. Lumière caressante, bleu limpide de l'air, gazouillements d'oiseaux; il n'est pas jusqu'aux bruits lointains qui n'aient quelque chose de jeune et de printanier. C'est bien une renaissance. L'ascension du Sauveur des hommes est symbolisée par cet épanouissement de la nature allant à la rencontre du ciel Je me sens renaître; mon âme

regarde par toutes ses fenêtres. Les formes, les contours, les teintes, les reflets, les timbres, les contrastes et les accords, les jeux et les harmonies la frappent et la ravissent. Il y a de la joie dissoute dans l'atmosphère. Mai est en beauté.

Dans mon préau, le manteau do lierre a reverdi, le marronnier est tout vêtu de sa fouillée, le lilas de Perse, près de la petite fontaine, a rougi et va fleurir; par les larges percées, à droite et à gauche du vieux collège de Calvin, se montrent le Salève pardessus les arbres de Saint-Antoine, les Voirons pardessus le coteau de Cologny; et les trois rampes d'escaliers, qui, espacées et d'étage en étage, conduisent entre deux hautes murailles de la rue Verdaine à la terrasse des Tranchées, rappellent à

l'imagination quelque vieille cité du midi, une échappée de Pérouse ou de Malaga.

Salves de toutes les cloches. Voici l'heure du culte. Aux impressions pittoresques, musicales et poétiques, s'ajoutent les impressions historiques et religieuses. Tous les peuples de la chrétienté, toutes les églises distribuées autour de la planète, fêtent la glorification du Crucifié.

Et que font à cette heure tant de nations qui ont d'autres prophètes et honorent autrement la Divinité? Que font les Juifs, les Musulmans, les Bouddhistes, les Vichnouistes, les Guèbres? Ils ont d'autres dates pieuses, d'autres rites, d'autres solennités, d'autres croyances. Mais tous ont de la religion, tous donnent à la vie un idéal et veulent que l'homme s'élève au-dessus des misères et des petitesses de l'heure présente et de l'existence égoïste. Tous ont foi à quelque chose de plus grand qu'euxmêmes, tous prient, tous s'humilient, tous adorent; tous voient au delà de la Nature l'Esprit, au delà du mal le bien. Tous témoignent en faveur de l'Invisible. C'est par là que tous les peuples fraternisent. Tous les hommes sont des êtres de soupir et de désir, d'inquiétude et d'espérance. Tous voudraient se remettre en accord avec l'ordre universel et se sentir approuvés et bénis par l'Auteur de l'univers. Tous connaissent la souffrance et souhai-

tent le bonheur. Tous connaissent le péché et demandent le pardon.

Le christianisme ramené à sa simplicité originelle est la réconciliation du pécheur avec Dieu, par la certitude que Dieu aime malgré tout et qu'il ne châtie que par amour. Le christianisme a fourni un mobile nouveau et une force nouvelle pour accomplir la morale parfaite; il a donné goût à la sainteté en la rapprochant de la gratitude filiale.

28 juin 1879. — Dernière leçon du semestre et de Tannée académique. Achevé mon cours avec la précision que je désirais. Le cercle est revenu sur lui-même. Pour y réussir, j'ai subdivisé mon heure en minutes, calculé mes masses, compté mes mailles et mes points. Ce procédé n'est du reste qu'une toute petite partie de l'art professoral. Répartir sa matière dans un nombre déterminé de leçons, trouver la proportion des parties et la vitesse normale d'exposition est plus difficile. Le conférencier peut faire une suite de séances complètes, l'unité ici étant la séance. Un cours scientifique doit se proposer un but plus grand : l'unité du sujet et du cours

Est-ce que cette étude concise, substantielle, serrée aura été utile à mes élèves? Je l'ignore. Ai-

je été goûté de mes étudiants cette année? Je n'en suis pas sûr, mais je l'espère. Il me le semble. Seulement, si je leur ai agréé, ce ne peut être en tout cas pour moi qu'un succès d'estime ; je n'ai visé à aucune palme oratoire. Je n'aspire qu'à faire pour eux de la lumière dans un sujet compliqué et difficile. Je m^e respecte trop et je respecte trop mes étudiants pour faire de la rhétorique. Mon rôle est de les aider à comprendre... Une leçon scientifique doit avant tout être claire, instructive, bien liée, convaincante. Il ne s'agit pas de courtiser les élèves ou de faire parader le maître, il s'agit d'une étude sérieuse et d'une exposition impersonnelle. Une concession sur ce point m'apparaît comme une bassesse utilitaire. Je répugne à toute captation, à tout enjôlement. Tout cela c'est de la poudre aux yeux, c'est de la coquetterie et du stratagème. Un professeur est le prêtre de son sujet, il en fait les honneurs avec gravité et recueillement.

9 septembre 1879. — Le néant est parfait, l'être imparfait : ce sophisme choquant ne devient beau que dans le platonisme, parce que le néant y est remplacé par l'Idée, qui est, et qui est divine.

L'idéal, la chimère, le vide ne doivent pas se mettre tellement au-dessus du réel qui, lui, a

l'incomparable avantage d'exister. L'idéal tue la jouissance et le contentement en faisant dénigrer le présent et le réel. Il est la voix qui dit non, comme Méphistophélès. Non, tu n'as pas réussi; non, cette œuvre n'est pas belle ; non, tu n'es pas heureux; non, tu ne trouveras pas le repos; tout ce que tu vois, tout ce que tu fais, tout est insuffisant, insignifiant, surfait, contrefait, imparfait. La soif de l'idéal c'est l'aiguillon de Siva, qui n'accélère la vie que pour précipiter la mort. Cet incurable désir fait la souffrance de l'individu et le progrès de l'espèce. Il tue le bonheur au profit de la dignité. Le seul bien positif c'est l'ordre, donc la rentrée dans l'ordre, le retour à l'équilibre. La pensée est mauvaise sans l'action et l'action sans la pensée. L'idéal est un poison s'il ne s'intègre avec le réel, et le réel se vicie sans le parfum de l'idéal. Rien de particulier n'est bon sans son complément et son contraire. L'examen de soi est dangereux s'il usurpe sur la dépense de soi ; la rêverie est nuisible quand elle endort la volonté ; la douceur est mauvaise quand elle ôte la force ; la contemplation est fatale quand elle détruit le caractère. Le trop et le trop peu pèchent également contre la sagesse. L'outrance est un mal, l'apathie un autre mal. L'énergie dans la mesure, voilà le devoir ; l'attrait dans le calme, voilà le bonheur !

De même que la vie nous est prêtée quelques années mais que nous ne l'avons pas en nousmêmes, ainsi le bien qui est en nous n'est pas à nous. Il n'est pas difficile de se considérer avec ce détachement intérieur; il suffit d'un peu de connaissance de soi-même, d'un peu d'intuition de l'idéal et d'un peu de religion. Il y a même beaucoup de douceur dans cette idée que nous ne sommes rien par nous-mêmes et qu'il nous est pourtant accordé de nous appeler les uns les autres à la vie, à la joie, à la poésie, à la sainteté.

Loi d'ironie: Zenon, fataliste en théorie, rend ses disciples des héros ; Épicure qui affirme la liberté rend ses disciples nonchalants et mous. Le point décisif c'est toujours l'idéal : l'idéal stoïque c'est le devoir, l'idéal épicurien un intérêt. Deux tendances, deux morales, deux mondes. De même les jansénistes et, avant eux, les grands Réformateurs sont pour le serf arbitre, les jésuites pour le libre arbitre, et cependant les premiers ont fondé la liberté, les seconds l'asservissement de la conscience. Ce qui importe n'est donc pas le principe théorique ; l'essentiel c'est la tendance secrète, l'aspiration, le but.

Au delà de ce que l'homme sait, à chaque époque, il y a le domaine inconnu oii se meut la croyance. La croyance ne se prouve pas, elle se propose. Elle naît spontanément dans certaines âmes initiatrices ; elle se répand par imitation et contagion chez les autres. Une grande foi n'est qu'une gi'ande espérance qui devient certitude à mesure qu'on s'éloigne de l'initiateur; le lointain et la durée l'augmentent, jusqu'à ce que le besoin de savoir l'interroge et l'examino. Alors tout ce qui a fait sa force devient sa faiblesse: l'impossibilité des vérifications, l'exaltation, la distance.

A quel âge voit-on le plus juste? Ce doit être dans la vieillesse, avant les infirmités qui affaiblissent ou rendent chagrin. Les Anciens avaient le vrai point de vue. Le vieillard, sympathique et désintéressé, contemple, et c'est la contemplation qui, apercevant les choses dans leur valeur relative et proportionnelle, doit les voir le mieux.

2 janvier 1880. — Sentiment de repos, même de quiétude. Silence dans la maison et au dehors. Feu tranquille. Bien-être. Le portrait de ma mère semble me sourire. Je ne suis pas confus, mais heureux de cette matinée de paix. Quel que soit le charme des émotions, je ne sais pas s'il égale la suavité de ces heures de muet recueillement, où Ton entrevoit les douceurs contemplatives du paradis. Le désir et la crainte, la tristesse et le souci n'existent plus. On se sent exister sous une forme pure, dans le mode le plus éthéré de l'être, savoir la conscience de soi. On se sent d'accord, sans agitation, sans tension quelconque. C'est l'état dominical, peut-être l'état d'outre-tombe de l'âme. C'est le bonheur, tel que l'entendent les Orientaux, la félicité des anachorètes, qui ne luttent plus, qui ne veulent plus, qui adorent et jouissent. On ne sait avec quels mots rendre cette situation morale, car nos langues ne connaissent que les vibrations particulières et localisées de la vie, elles sont impropres à exprimer cette concentration immobile, cette quiétude divine, cet état de l'océan au repos, qui reflète le ciel et se possède dans sa profondeur. Les

choses se résorbent alors dans leur principe; les souvenirs multipliés redeviennent le souvenir; l'âme n'est plus qu'âme et ne se sent plus dans son individualité, dans sa séparation. Elle est quelque chose qui sent la vie universelle, elle est un des points sensibles de Dieu. Elle ne s'approprie plus rien, elle ne sent point de vide. Il n'y a peut-être que les Yoghis et les Soufis qui aient connu profondément cet état d'humble volupté, réunissant les joies de l'être et du non-être, état qui n'est plus ni réflexion, ni volonté, qui est au-dessus de l'existence morale et de l'existence intellectuelle, qui est le retour à l'unité, la rentrée dans le plérome, la vision de Plotin et de Proclus, l'aspect désirable du Nirvana.

Il est sûr que les Occidentaux et surtout les Américains sentent autrement. Pour eux, la vie c'est l'activité dévorante, incessante. Il leur faut conquérir l'or, la domination, la puissance, écraser les hommes, assujettir la nature. Ils s'obstinent aux moyens et ne pensent pas un moment au but. Ils confondent l'être avec l'être individuel, et la dilatation du moi avec le bonheur. C'est dire qu'ils ne vivent pas par l'âme, qu'ils ignorent l'immuable et l'éternel, qu'ils se démènent à la périphérie parce qu'ils ne peuvent pénétrer jusqu'à l'axe de leur existence. Ils sont agités, ardents, positifs, parce qu'ils sont superficiels. A quoi bon tant de trémous-

sèment, de vacarme, de convoitise, de batailles? tout cela c'est de l'étourdissement. Est-ce qu'au lit de mort ils ne s'en aperçoivent pas? Alors pourquoi ne pas s'en apercevoir plus tôt? L'activité n'est belle que si elle est sainte, c'est-à-dire dépensée au service de ce qui ne passe point.

6 février 1880. — Article ému d'Edmond Scherer sur la mort de Bersot, le directeur de l'École Normale, ce philosophe qui a supporté en stoïque un mal odieux et qui a travaillé jusqu'au bout sans

se plaindre Je viens de lire les quatre discours

prononcés sur sa tombe. Ils m'ont mis les larmes aux yeux. Dans la fin de ce stoïcien tout a été mâle, noble, moral, spirituel. Chacun des orateurs a rendu hommage au caractère, au dévouement, à la constance et à l'élévation de pensée du défunt. « Apprenons de lui à vivre et à mourir. » Ces obsèques ont eu une dignité antique.

7 février 1880. ■— Givre et brouillard, mais l'aspect est féerique et ne ressemble en rien aux aspects lugubres de Paris et de Londres dont parlent les journaux.

Ce paysage d'argent a une grâce rêveuse, une

élégance fantastique, que ne connaissent ni les pays du soleil, ni ceux de la houille. Les arbres ont l'air d'appartenir à une autre création, où le blanc aurait remplacé le vert. En voyant ces allées, ces bosquets, ces touffes, ces arcades, ces dentelles, ces girandoles, on ne soupire nullement après autre chose; leur beauté est originale et se suffit, d'autant plus que le sol poudré de blanc, le ciel estompé de brume, les lointains très doux et très unis, forment une gamme charmante à l'œil et un ensemble plein d'harmonie. Aucune dureté, tout est velours. Dans mon enchantement j'ai renouvelé ma promenade arant et après le dîner. L'impression est celle d'une fête, et les teintes étouffées ne sont ou ne semblent être qu'une coquetterie de l'hiver qui a fait la gageure de peindre quelque chose sans soleil et de charmer néanmoins le spectateur.

9 février 1880. — La vie court, tant pis pour les endommagés. Dès que le tendon d'Achille fléchit, on est roulé par le flot des jeunes et des voraces. Le ves victis, vsd dehilibus est le hurlement de la foule lancée à l'assaut des biens terrestres, On est toujours l'obstacle de quelqu'un, puisque, si petit qu'on se fasse, on occupe toujours un espace quelconque, et que, si peu qu'on envie ou

qu'on possède, on est envié et convoité par quelqu'un. Vilain monde, monde de vilains ! Pour se consoler, il faut songer aux exceptions, aux âmes nobles et généreuses. Il y en a, qu'importent les autres ! — Le voyageur qui traverse le désert se sent entouré de rapaces qui ont soif de son sang; le jour, les vautours volent au-dessus de sa tête; la nuit, les scorpions se glissent dans sa tente, les chacals tournent autour de ses feux de bivouac, les moustiques labourent son derme de leur avide aiguillon; partout la menace, l'animosité, la férocité. Mais par delà l'horizon, plus loin que les sables arides où circulent les hordes ennemies, le voyageur se rappelle quelques têtes chères, des regards et des cœurs qui le suivent dans ses rêves, et il sourit. Au fond, nous nous défendons plus ou moins d'années, mais nous sommes toujours vaincus et dévorés; le ver du sépulcre ne nous manque jamais. La destruction est notre destinée et l'oubli notre partage

Comme le gouffre est près! Mon esquif est mince comme une coquille de noix, peut-être comme une coquille d'œuf. Que l'avarie grossisse un peu et je sens que tout est fini pour le navigateur. Un rien me sépare de l'idiotisme, un rien de la folie, un rien de la mort. Une brèche légère suffit à compromettre tout cet échafaudage ingénieux et fragile,

qui s'appelle mon être et ma vie. La libellule n'en est pas encore un symbole assez frêle ; c'est la bulle de savon qui traduit le mieux cette magnificence illusoire, cette apparence fugitive du petit moi qui est nous.

Nuit assez misérable. Réveillé trois ou

quatre fois par ma bronchite. Mélancolie, inquiétude. Il est possible que j'étouffe une de ces nuits d'hiver. J'entrevois la convenance de me tenir

prêt, de faire l'ordre partout Pour commencer,

passe l'éponge sur tes griefs et tes amertumes ; pardonne à tous, ne juge personne ; ne vois dans la malveillance et les inimitiés que des malentendus. « Autant qu'il dépend de nous, so3^ons en paix avec tous les hommes. » Au lit de mort l'esprit ne doit plus voir que les choses éternelles. Toutes les mesquineries du temps s'évanouissent. Le combat est terminé. Il est permis de ne se rappeler que les bienfaits reçus et d'adorer les voies de Dieu. Il est naturel de se concentrer dans le sentiment chrétien de l'humilité et de la miséricorde. « Père, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. ))

Prépare-toi comme si Pâques prochain était ta dernière pâque, car tes jours désormais seront courts et mauvais.

11 février 1880. — Yktor de Laprade a l'élévation, la grandeur, l'harmonie, la noblesse. Qu'est-ce donc qui lui manque ? le naturel et peut-être l'esprit. De là cette solennité monotone, cette tension un peu emphatique, cet air hiératique, cette démarche de statue. Cette muse ne déchausse jamais le cothurne et cette royauté n'ôte jamais sa couronne, pas même pour dormir. L'absence totale du badinage, de la familiarité, de la simplicité est un défaut. Victor de Laprade est aux Anciens ce que la tragédie française est à celle d'Euripide, ce que la perruque de Louis XIV est à la chevelure d'Apollon. Sa majesté est factice et fatigante. S'il n'y a pas là proprement de l'affectation, il y a du moins une sorte de pose théâtrale et sacerdotale, une attitude de métier. Le vrai n'est pas si beau que cela, mais il est plus vivant, plus pathétique, plus varié. Les marmoréens sont froids. N'est-ce pas Musset qui disait : Si Laprade est un poète, alors je n'eu suis pas un.

^7 février 1880. — Traduit douze à quatorze petites poésies de Petœfi. Elles sont d'une saveur étrange. Il y a de la steppe, de l'orient, du Ma-

zeppa, de la frénésie dans ces chants cinglés avec la cravache. Quel emportement de passion, et quel éclat farouche ! quelles images grandioses et sauvages ! On sent que le Magyar est un centaure, et que c'est par hasard qu'il est européen et chrétien. Le Hun chez lui tourne à l'Arabe.

20 mars 1880. — Lu la Bannière hleue, histoire du monde à l'époque de Gengis-Khan, sous forme de Mémoires. C'est un Turc Ouïgour qui raconte. On aperçoit la civilisation par le revers et par le rebours ; les nomades sont chargés de balayer cette corruption.

Gengis se donne comme le Fléau de Dieu, et il a de fait réalisé le plus vaste empire que connaisse l'histoire, allant de la mer Bleue à la Baltique et des tondras de la Sibérie aux rives du Gange sacré. Il a culbuté les plus solides empires de l'Ancien Monde, sous le sabot de ses chevaux et la flèche de ses sagittaires. Du remuement qu'il a fait subir à l'humanité occidentale sont sorties de très grandes choses : la chute de l'empire byzantin, et partant la Renaissance, les voyages de découverte vers l'Asie, entrepris par les deux côtés de la planète, c'est-à-dire Gama et Colomb ; la formation de l'empire turc et la préparation de l'eiupire russe. Ce

prodigieux ouragan descendu des hauts plateaux asiatiques a fait tomber les chênes pourris et les édifices vermoulus de tout l'ancien continent. La descente des Mongols, ces jaunes au nez camard, est un cyclone de l'histoire, qui dévaste et assainit notre treizième siècle, et brise aux deux bouts de la terre connue les deux grandes murailles chinoises, celle qui couvrait l'antique empire du Milieu, celle qui parquait dans l'ignorance et la superstition le petit monde de la chrétienté.

Attila, Gengis, Tamerlan doivent compter dans le souvenir, des hommes comme César, Charlemagne et Napoléon. Ils ont soulevé et brassé les masses profondes des peuples, labouré l'ethnographie, fait couler des fleuves de sang et renouvelé la face des choses. Les quakers ignorent qu'il y a une loi des tempêtes dans l'histoire comme dans la nature. Les maudisseurs de la guerre ressemblent à ceux qui maudissent la foudre, les orages ou les volcans; ils ne savent ce qu'ils font. La civilisation tend à pourrir les hommes, comme les grandes villes à vicier l'air.

Nos patimur longse pacis mala.

Les catastrophes ramènent violemment l'équilibre et rappellent brutalement l'ordre méconnu. Le mal se châtie lui-même, les écroulements rempla-

cent le régulateur qui n'a pas encore été trouvé. Aucune civilisation ne peut supporter qu'une dose déterminée d'abus, d'injustices, de corruption, do hontes, de crimes. Cette dose atteinte, la chaudière éclate, le palais s'effondre, l'échafaudage se détraque, les institutions, les cités, les états, les empires tombent en ruines. Le mal que contient un organisme est un vîrus qui le ronge et finit par en avoir raison s'il n'est éliminé. Et comme rien n'est parfait, rien ne peut échapper à la mort.

19 '^lai 1880. — L'inadaptation par mysticisme, par raideur, délicatesse ou dédain, est le malheur ou du moins le caractère de ma vie. Je n'ai su m'accommoder à rien, ni de rien. Je n'ai jamais eu la dose d'illusion nécessaire pour risquer l'irréparable. J'ai employé l'idéal même à me garer de toute captivité. Ainsi pour le mariage : la perfection seule m'aurait rassuré, et d'autre part je n'étais pas digne de la perfection.

Les choses ne pouvant pas me satisfaire,

j'ai essayé d'extirper le désir par où elles nous asservissent. L'indépendance a été mon asile; le détachement ma forteresse. J'ai vécu de la vie impersonnelle, étant de ce monde comme n'en étant pas, pensant beaucoup et ne voulant rien. Cet état

d'âme correspond à ce que chez les femmes on appelle le cœur brisé; et il y ressemble en effet, car le trait commun, c'est la désespérance. Quand on sait qu'on n'obtiendra jamais ce qu'on eût aimé, et que l'on ne peut se rabattre sur quelque chose de moins, on est, pour ainsi dire, entré au cloître, on a coupé le cheveu d'or, ce qui fait la vie humaine, c'est-à-dire l'illusion, l'effort' incessant vers un but qu'on croit accessible.

31 mai 1880. — Ne raffinons pas. Les vues subtiles ne remédient a rien. D'ailleurs il faut vivre. Le plus simple est d'accepter débonnairement l'inévitable. Plongé dans l'existence humaine, il faut la prendre comme elle est, sans horreur tragique, sans raillerie amère, sans bouderie déplacée, sans exigence excessive; l'enjouement et la patience sereine valent mieux. Traitons-la comme le grand-père traite sa petite-fille, comme l'aïeule son petit-fils; entrons dans la fiction de l'enfant et de la jeunesse, lors même que nous appartenons à l'âge avancé. Il est probable que Dieu lui-même regarde avec complaisance les illusions du genre humain, quand elles sont innocentes. Il n'y a de mauvais que le péché, c'est-à-dire l'égoïsme et la révolte. Quant à l'erreur, l'homme en change souvent, mais il n'en

sort jamais. A voyager sans cesse on ne cesse pas d'être quelque part, et l'on est sur un point de la vérité comme on est sur un point du globe.

La société seule représente une unité un peu complète. L'individu doit se contenter d'être une pierre de l'édifice, «un rouage de l'immense machine, un mot du poème. Il est une partie de la famille, de l'État, de l'humanité, de tous les groupements spéciaux que forment les intérêts, les croyances, les aspirations et les travaux. Les âmes les plus éminentes sont celles qui ont conscience de la symphonie universelle, et qui collaborent de plein gré à ce concert si vaste et si compliqué qu'on appelle la civilisation.

L'esprit est capable en principe de supprimer toutes les limites qu'il trouve en lui, limites de langue, de nationalité, de religion, de race, d'époque. Mais il faut dire que, plus il se spiritualise et s'universalise, moins il a de prise sur les autres, qui ne le comprennent plus et ne savent que faire de lui. L'influence est aux hommes d'action, et pour agir rien n'est plus utile que l'étroitesse de la pensée jointe à l'énergie de la volonté.

Le rêve est gigantesque, mais l'action est naine. Aux esprits captifs le succès, la renommée et le profit : c'est bien assez; mais ils ignorent les délices de la liberté et les joies du voyage dans l'infini. Du

reste, je n'entends pas préférer les uns aux autres, car chacun n'est heureux que selon sa nature. L'histoire ne se fait que par les spécialités et les combattants ; seulement il n'est peut-être pas mauvais qu'au milieu des activités dévorantes du monde occidental quelques âmes brahmanisent un peu.

Ce monologue signifie quoi? Que la rêverie

tourne sur elle-même comme le rêve ; que des impressions additionnées ne font pas toujours un jugement équitable; que le journal intime est bon prince et souffre les redites, l'épanchement, la plainte... Ces effusions sans témoin sont l'entretien de la pensée avec elle-même, les arpèges involontaires mais non pas inconscients de cette lyre éolienne que nous portons en nous. Ces vibrations n'exécutent aucun morceau, n'épuisent aucun thème, n'achèvent aucune mélodie, ne réalisent aucun programme, mais elles traduisent la vie dans son intimité.

1"^ juin 1880. — Stendhal, La Chartreuse de Parme. L'œuvre est remarquable. C'est même un type, une tête de ligne. Stendhal ouvre la série des romans naturalistes, qui suppriment l'intervention du sens moral et se moquent de la liberté

prétendue. Les individus sont irresponsables; ils sont gouvernés par leurs passions, et le spectacle des passions humaines- fait la joie de l'observateur, la pâture de l'artiste. Stendhal est le romancier selon le cœur de Taine, le peintre fidèle qui ne s'émeut ni ne s'indigne et que tout amuse, le coquin et la coquine, comme le brave homme et l'honnête femme, mais qui n'a ni croyance, ni préférence, ni idéal. La littérature est ici subordonnée à l'histoire naturelle, à la science; elle ne fait plus partie des humanités, elle ne fait plus à l'homme l'honneur d'un rang à part ; elle le range avec les fourmis, les castors et les singes. Et cette indiliérence morale achemine à l'immoralité.

Le vice de toute cette école c'est le cynisme, le mépris pour l'homme qu'on ravale au rang de la brute; c'est le culte de la force, l'insouciance de l'âme, un manque de générosité, de respect, de noblesse, qui s'aperçoit malgré toutes les protestations contraires; c'est en un mot l'inhumanité. On ne peut être matérialiste impunément : on est grossier même avec une culture raffinée. La liberté d'esprit est une grande chose assurément, mais l'élévation du cœur, la croyance au bien, la capacité d'enthousiasme et de dévouement, la soif de perfection et de sainteté est chose plus belle encore.

7 juin 1880. — Je relis madame Necker de Saussure. VÉditcation progressive est une œuvre admirable. Quelle mesure, quelle justesse, quelle raison, quelle gravité! Que cela est bien observé, bien pensé et bien écrit! Cette harmonie de la science et de l'idéal, de la philosophie et de la religion, de la psychologie et de la morale est bienfaisante, elle est saine. Ce livre est un beau livre, un traité classique, et Genève peut être fière d'une production qui résume une si haute culture et une si solide sagesse. Voilà la vraie littérature genevoise, la tradition centrale du pays.

(Plus tard.) — Achevé le troisième volume de madame Necker. C'est beau, grave, sensé, élevé, délicat, parfait. Quelques aspérités ou incorrections de langage ne comptent pas. On éprouve pour l'auteur un respect mêlé d'attendrissement, et l'on s'^écrie : Livre rare, oii tout est sincère et où tout est vrai !

26 juin 1880. — La démocratie existe ; c'est peine perdue de noter ses travers et ses ridicules. Tout régime a les siens, et ce régime est encore un moindre mal. Il est désavantageux pour les choses, mais en rovr.iiclie ! est piofitabie pour les hommes,

car il développe les individus en les obligeant à s'occuper chacun d'une multitude de questions. Il fait de mauvais ouvrage, mais il produit des citoyens. C'est son excuse et elle est mieux que recevable, elle est un titre sérieux aux yeux du philanthrope, puisqu'en définitive les institutions sociales sont faites pour l'homme et non pas l'inverse.

27 juin 1880. — Fait visite à mes amis "^-^"^ et continué la conversation d'hier. Nous parlons des maladies qui menacent la démocratie et qui dérivent de la fiction légale dont elle fait sa base. Le remède consisterait à insister partout sur la vérité qu'elle oublie systématiquement et qui lui servirait de contrepoids : sur l'inégalité des talents, des vertus et des mérites, sur le respect dû à l'âge, aux capacités, aux services rendus. Il faut d'autant plus combattre l'arrogance juvénile et l'ingratitude jalouse que les formes sociales les favorisent. Il faut appuyer sur le devoir, lorsque l'institution ne parle que des droits de l'individu. Il faut éviter d'abonder dans le sens oii l'on penche. Tout cela, il est vrai, n'est qu'un palliatif, mais dans la société humaine, on ne peut espérer davantage.

(Plus tard.) — Alfred de Vigny est un auteur

sympathique, une pensée méditative, un talent souple et fort. Il a de l'élévation, de Tindépendance, du sérieux, de l'originalité, de l'audace et de la grâce : il a de tout. Il peint, il raconte bien et juge bien, il pense et il ose. Son défaut c'est l'excès dans le respect de lui-même ; c'est une réserve et une hauteur britanniques, qui ont horreur de la familiarité et peur de l'abandon. Cette disposition a eu l'inconvénient de nuire à la popularité de l'auteur en tenant à distance un public traité de foule indiscrète. La race gauloise n'a jamais goûté le principe de l'inviolabilité de la conscience personnelle ; elle n'aime pas ces stoïques enfermés dans leur dignité comme dans une tour et qui ne reconnaissent d'autre maître que Dieu, le devoir ou la foi. Cette raideur la gêne, l'irrite même. Cette solennité l'humilie et l'impatiente. Elle a répudié le protestantisme à cause de cela, et dans toutes les crises elle a écrasé ceux qui n'ont pas cédé au courant passionné de l'opinion.

1^' juillet 1880 (trois heures). — Température lourde. Je devrais revoir mes notes, songer aux examens de demain. Aversion intérieure; mécontentement ; vide. Est-ce la conscience qui murmure ? le cœur qui soupire? l'âme qui se dévore ? le senti-

ment de la force qui s'enfuit et du temps qui se perd? D'où provient cette anxiété confuse? Est-ce d'une tristesse, est-ce d'un regret, est-ce d'une appréhensions? Je ne sais, mais ce rongement vague est dangereux ; il pousse aux décisions brusques et folles. On veut échapper à soi-même, étouffer la voix importune de ce qui nous manque. Le mécontentement est le père des tentations. Il s'agit de gorger le serpent invisible qui se cache au fond de notre puits, de le gorger pour l'endormir.

Et toutes ces vaines fureurs, de quoi témoignentelles? d'une aspiration. Nous avons soif d'infini, d'amour, de je ne sais quoi. C'est le bonheur qui rugit au fond du gouffre. C'est Dieu qui appelle ou qui se venge.

8 juillet 1880. — 11 y a trente ans que j'ai lu l'ouvrage de Waagen sur les Musées, que mon ami "^'^"^ lit maintenant. C'est en 1842 que je raffolais de peinture, en 1845 que j'ai étudié la philosophie de Krause, en 1850 que j'ai professé l'esthétique ; **'^' a beau être de mon âge, il arrive à mes étapes quand elles sont pour moi des antiquités. Cette impression de lointain est curieuse. Je m'aperçois alors des catacombes de ma mémoire et des étages de cendre historique accumulés au-dessous de mon sol actuel.

La vie de l'esprit ressemblerait-elle à celle des vieux saules ou des impérissables baobabs? La couche vivante de la conscience se superposeraitelle à des centaines de couches mortes ? Mortes ? c'est sans doute trop dire, mais quand la mémoire est lâche, le passé est presque entièrement aboli. Se souvenir qu'on a su n'est pas une richesse, c'est l'indication d'une perte ; c'est le numéro d'une gravure qui n'est plus à son clou, le titre d'un volume qui n'est plus sur son rayon. Voilà mon esprit ; c'est le cadre vide de milliers d'images efïacées. Stylé par ses innombrables exercices, mon esprit est tout culture, mais il n'a presque rien retenu dans ses mailles. Il est sans matière et n'est plus que forme. Il n'a plus le savoir, il est devenu méthode. Il s'est éthérisé, algébrisé. La vie l'a traité comme la mort traite les autres ; elle l'a déjà préparé à une métamorphose ultérieure. Dès l'âge de seize ans je pouvais regarder avec les yeux d'un aveugle fraîchement opéré, c'est-à-dire que je pouvais supprimer en moi l'éducation de la vue et abolir les distances ; à présent je puis considérer l'existence à peu près comme d'outre-tombe, comme d'au delà; tout m'est étrange; je puis être en dehors de mon corps et de mon individu, je suis déxiersonnalisé, détaché, envolé. — Est-ce là de la folie ? Non. La folie est l'impossibilité de rentrer dans

son équilibre après le vagabondage dans les formes étrangères, après les visites dantesques aux mondes invisibles. La folie est de ne pouvoir se juger et s'arrêter. Or, il me semble que mes transformations mentales ne sont que des expériences philosophiques. Je ne suis rivé à aucune. Je fais de la psychologie. Mais je ne me dissimule pas que ces tentatives amincissent le fil du bon sens, parce qu'elles dissolvent les préjugés et les intérêts personnels. On ne se défend bien qu'en revenant parmi les hommes et qu'en roidissant sa volonté.

14 juillet 1880. — Quel est le livre que je préférerais avoir écrit dans la littérature genevoise? Peut-être celui de madame Necker de Saussure, ou V Allemagne de madame de Staël. Ainsi donc la philosophie morale est encore ce qui vaut le mieux pour un Genevois. La gravité intellectuelle est ce qui nous sied le moins mal. L'histoire, la politique, la science économique, l'éducation, la philosophie pratique nous sont ouvertes. Nous avons tout à perdre à nous franciser et à nous parisianiser, puisque nous portons alors de l'eau à la Seine. La critique indépendante est peut-être plus facile à Genève qu'à Paris, et Genève doit demeurer dans sa ligne, moins asservie à la mode, cette tyrannie du goût,

à l'opinion régnante, au catholicisme, au jacobinisme. Genève doit être à la grande nation ce que Diogène était à Alexandre, la pensée indépendante et la parole libre qui ne subit pas le prestige et ne gaze pas la vérité. Il est vrai que ce rôle est ingrat, mal vu, raillé ; mais qu'importe ?

28 juillet 1880. — Promenade sous le soleil cet après-midi. Je reviens, réjoui d'être rentré en communion avec la nature. Les eaux du Rhône et de l'Arve, le murmure des flots, l'austérité des berges, l'éclat des verdures, le frissonnement des feuillées, la splendide lumière de juillet, la rayonnante fécondité des champs, la lointaine lucidité des montagnes, la blancheur des glaciers sous la sérénité de l'azur, les fraîcheurs de la Jonction', les taillis du bois de la Bâtie, tout m'a charmé. Il me semblait être revenu aux années de la force., J'étais inondé de sensations. J'étais surpris et reconnaissant. La vie universelle me portait. La caresse de l'été m'ailait au cœur. Je revoyais les immenses horizons, les hardis sommets, les lacs bleus, les vallées tournantes, toutes les libertés d'autrefois. Ce n'était pour-

* La jonction des deux cours d'eau qui se réunissent en aval de Genève.

tant pas de la nostalgie. C'était une impression indéfinissable, sans espérance, ni désir, ni regret, une sorte d'attendrissement et d'élancement mêlé d'admiration et d'anxiété. On sent à la fois de la joie et du vide, on aperçoit à travers ce qu'on possède l'impossible et l'irréalisable, on mesure sa richesse et sa pauvreté, en un mot l'on est et l'on n'est pas, on est dans la contradiction intérieure parce qu'on est dans l'état transitoire. Cette ambiguïté inexprimable est propre à la nature humaine qui est ambiguë, puisqu'elle est la chair devenant esprit, l'étendue se changeant en pensée, le fini entrevoyant l'infini, l'intelligence virant en amour et en douleur.

L'homme est le Sensorium commune de la Nature, l'endroit où s'entr'échangent toutes les valeurs. L'esprit est le médium plastique, le principe et le résultat de tout, l'étoffe, le laboratoire, le produit, la formule, la sensation, l'expression, la loi, celui qui est, celui qui fait, celui qui sait. Tout n'est pas esprit, mais l'esprit est dans tout et contient tout. Il est la conscience de l'être, c'est-à-dire l'être à la seconde puissance. — Si l'univers subsiste, c'est que l'Esprit aime à apercevoir son contenu dans sa richesse et dans son expansion, dans sa préparation surtout. Dieu n'est d'ailleurs pas égoïste, il consent à ce que des myriades de myriades de

soleils s'ébattent dans son ombre, il accorde la vie et la conscience à des multitudes innombrables de créatures qui participent à l'être, à la nature, et toutes ces monades animées multiplient en quelque sorte la divinité.

4 août 1880. — Lu quelques numéros de la Feuille centrale de Zofingiie\ C'est le recommencement de la jeunesse qui croit faire du nouveau quand elle répète la même chose.

La continuité domine la nature, la continuité des retours ; tout est redite, reprise, refrain, ritournelle. Les rosiers ne se lassent pas de donner des roses, les oiseaux de bâtir des nids, les jeunes cœurs d'aimer, les jeunes voix de chanter les pensées et les sentiments qui ont cent mille fois servi aux devanciers. La monotonie profonde dans l'agitation universelle, voilà la formule la plus simple que fournisse le spectacle du monde. Tous les cercles se ressemblent et toutes les existences tendent à tracer leur cercle.

Comment éviter le fastidium? En fermant les

^ Journal d'une Société d'étudiants des différents cantons de la Suisse, qui se réunit annuellement dans la petite ville de Zofingue.

yeux sur l'uniformité, en cherchant les petites différences, puis en mettant son goût à la répétition. Ce qui est usé pour la pensée rajeunit sans cesse pour le cœur; la curiosité est insatiable, mais l'amour ne se rassasie ])oint. Le préservatif contre la satiété, c'est aussi le travail. Ce que l'on fait peut fatiguer les autres, mais l'effort personnel est du moins utile à son auteur. Si chacun travaille, la vie universelle aura de la saveur, quand même elle redit à perpétuité la même cantilène, les mêmes aspirations, les mômes préjugés et les mêmes soupirs. « Chacun son tour » est la devise des êtres mortels. S'ils font de l'ancien, euxmêmes sont nouveaux; s'ils imitent, ils croient inventer. Ils ont reçu, ils transmettent. E semiwe 'bene!

14 août 1880. — Avec les années j'aime le beau plus que le sublime, l'uni plus que le hérissé, la noblesse de Platon plus que la sainteté farouche des Jérémies. Les violences du barbare me paraissent inférieures à l'enjouement de Socrat3. Je goûte les âmes équilibrées et les cœurs bien appris, dont la liberté est aimable et n'a pas les rudesses de l'esclave récemment libéré. C'est le tempérament des vertus les unes par les autres qui me charme.

Les qualités exclusives et tranchées ne servent qu'à accuser l'imperfection.

29 août 1880, — Sentiment de mieux-être. J'en profite pour reprendre les exercices négligés et les habitudes interrompues, mais j'ai vieilli de plusieurs mois en une semaine; cela s'aperçoit aisément. Les alentours feignent par affection de ne rien voir ; le miroir est plus véridique. Cela n'ôte pas son prix à la convalescence; mais on entend néanmoins la navette des destinées et l'on se sent courir à la mort en dépit des haltes et des trêves accordées. — La plus belle existence serait celle d'un fleuve où les cascades et les rapides ne seraient traversés que près du berceau, et dont le cours grossissant se formerait d'une succession de riches vallées résumées chacune en un lac aux aspects également et diversement pittoresques, pour aboutir, à travers les plaines de la vieillesse, à l'océan oii tout ce qui se fatigue vient demander le repos. Il est peu de ces existences pleines, fécondes et douces. A quoi sert de les désirer ou de les regretter? Il est plus sage et plus malaisé de voir dans son lot le meilleur qu'on pût avoir, et de se dire qu'après tout le plus habile tailleur ne peut nous faire un justaucorps plus exact que notre peau.

Le vrai nom du bonheur est le contentement.

Pour chacun l'essentiel est d'accepter sa

destinée. Le sort t'a déçu, tu as parfois boudé ton sort : plus de reproches mutuels ; il faut s'endormir dans l'accord.

30 août 1880 (deux heures). — Grondements de tonnerre, lointains et graves. Le ciel est gris, sans pluie; les oiseaux ont de petits cris agités et craintifs. On dirait le prélude d'une symphonie ou d'une catastrophe

Quel éclair te traverse, ô mon cœur soucieux?

Chose singulière : tous les métiers circonvoisins continuent; il s'y joint même des mouvements inusités; néanmoins ces bruits nagent dans le silence, dans un silence mat, positif, qu'ils ne peuvent masquer, silence qui remplace la rumeur confuse de la ruche en travail dans toute ville, un jour de semaine. Ce silence est extraordinaire à cette heure. Il ressemble à de l'attente, à du recueillement, presque à de l'anxiété. Y a-t-il des jours où « le petit souffle de Job » produit plus d'effet que la tempête? où un grondement sourd à l'horizon fait suspendre le concert de toutes les voix, comme, au désert, le rugissement du lion quand tombe la nuit.

9 septembre 1880. — Il me semble qu'avec le déclin de ma force active je* deviens plus esprit; tout me devient transparent, je vois les types, le fond des êtres, le sens des choses.

Tous les événements personnels, toutes les expériences particulières sont pour moi des prétextes à méditation, des faits à généraliser en lois, des réalités à réduire en idées; la vie n'est qu'un document à interpréter, qu'une matière à spiritualiser. Telle est la vie du penseur. Il se dépersonnalise chaque jour; s'il consent à éprouver et à faire, c'est pour mieux comprendre; s'il veut, c'est pour connaître la volonté. Quoiqu'il lui soit doux d'être aimé et qu'il ne connaisse rien d'aussi doux, là encore il lui semble être l'occasion du phénomène plutôt que le but. Il contemple le spectacle de l'amour et l'amour reste pour lui un spectacle. Il ne croit pas même son corps à lui ; il sent passer en lui le tourbillon vital, qui lui est prêté momentanément et pour lui laisser percevoir les vibrations cosmiques. Il n'est que sujet pensant, il ne retient que la forme des choses, il ne s'attribue la possession matérielle de rien ; il ne demande pour lui-même à la vie que la sagesse. Cette disposition le rend incompréhensible à tout

ce qui est jouissant, dominateur, accapareur. Il est fluide comme un fantôme que l'on voit bien, mais qu'on ne peut saisir: il ressemble à un homme, comme les mânes d'Achille, comme l'ombre de Creuse ressemblaient à des vivants. Sans avoir été mort je suis un revenant. Les autres me paraissent des songes et je parais un songe aux autres.

(Flus tard.) — La catégorie du temps n'existe pas pour ma conscience, et par conséquent toutes les cloisons, qui tendent à faire d'une vie un palais aux mille chambres, tombent pour moi, et je ne sors pas de l'état uni-ceilulaire primitif. Je ne me possède qu'à l'état de monade et de moi, et je sens mes facultés elles-mêmes se résorber dans la substance qu'elles individualisaient. Tout le bénéfice de l'animalité est pour ainsi dire répudié ; tout le produit de l'étude et de la culture est de même annulé ; toute la cristallisation est redissoute dans son bain ; toute l'écharpe d'Iris est retirée à l'intérieur de la goutte de rosée; les conséquences rentrent dans le principe, les effets dans la cause, l'oiseau dans l'œuf, l'organisme dans le germe.

Cette réimiolication psychologique est une anticipation de la mort; elle représente la vie d'outretombe, le retour au schéol, l'évanouissement parmi les fantômes, la chute dans la région des Mères, ou

plutôt la simplification de l'individu qui, laissant s'évaporer tous ses accidents, n'existe plus qu'à l'état indivisible et ponctuel, l'état de puissance, le zéro fécond. N'est-ce pas là la définition de l'esprit? L'esprit enlevé à l'espace et au temps, n'est-ce pas cela? Son développement passé ou futur est en lui comme une courbe est dans sa formule algébrique. Ce rien est un tout. Ce pimctum sans dimension est un pimctum saliens. Qu'est-ce que le gland sinon le chêne qui a perdu ses branches, ses feuilles, son tronc et ses racines, c'est-à-dire tous ses appareils, ses formes, ses particularités, mais qui s'est concentré dans son essence, dans sa force figurative qui peut tout reconquérir?

Cet appauvrissement n'est donc qu'une réduction superficielle. Rentrer dans son éternité, c'est bien mourir, mais non pas être anéanti ; c'est redevenir virtuel.

9 octobre 1880 (Clarens). — Promenade. Attendrissement et admiration. C'était si beau, si caressant, si poétique, si maternel. Les rayons, les feuillages, le ciel, les cloches me disaient : Reprends force et courage, pauvre meurtri. Ce sont les temps de bienveillance; ici est l'oubli, le calme, le repos. Les fautes et les peines, les inquiétudes et les regrets,

les soucis et les torts ne font qu'un même fardeau. Nous ne distinguons pas ; nous soulageons toutes les misères, nous répandons la paix, nous sommes la consolation. Salut à ceux qui sont fatigués, salut aux affligés, salut aux malades, aux pécheurs, à tout ce qui souffre du cœur, de la conscience et du corps. Nous sommes la source bienfaisante; buvez et vivez! Dieu fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes. Sa munificence ne marchande pas les grâces; elle ne les pèse pas comme un changeur et ne les numérote pas comme un caissier. Approchez, il y en a pour tous !

29 octobre 1880 (Genève)» — L'idéal professé fait encore partie de l'apparence; il peut être un subterfuge à l'égard du prochain, et un piège pour la bonne foi de l'individu, qui s'attribue le mérite de sa cocarde. C'est tout le contraire qui arrive le plus souvent. Plus la cocarde est belle, moins le porteur vaut : telle est la présomption. Il est extrêmement dangereux de se targuer de quelque titre moral et religieux que ce soit. Dis-moi de quoi tu te piques et je te dirai ce que tu n'es pas.

Mais comment savoir ce qu'un individu est? A ses actes d'abord, mais à autre chose encore, et qui ne se perçoit que par l'intuition. L'âme juge l'âme

par affinité élective, à travers les paroles et le silence, les actions et le regard.

Le critérium est subjectif, j'en conviens, et sujet à l'erreur; mais, d'abord, il n'y en a pas de plus sûr, et ensuite la justesse des approximations est proportionnelle à la culture morale du juge. C'est le courage qui se connaît en courage, la bonté en bonté, la noblesse en noblesse, la loyauté en droiture. On ne connaît vraiment bien que ce qu'on a, ou ce que l'on a perdu, c'est-à-dire ce qu'on regrette, par exemple la candeur de l'enfant, la pudeur de la vierge, l'intégrité de l'honneur. Le vrai juge c'est donc la bonté infinie, et après elle le pécheur régénéré ou le saint, l'homme éprouvé ou le sage. Il est juste que notre pierre de touche soit d'autant plus fine que nous sommes moins mauvais.

2 novemhre 1880. — Quelle impression m'a faite la Nouvelle que je viens de lire? Mélangée. Elle ne donne pas un plaisir à l'imagination, quoiqu'elle amuse l'esprit. Et pourquoi? parce que l'auteur ironise et persifle toujours. On reconnaît la tradition voltairienne : beaucoup de malice et d'esprit, peu d'entrailles, point de naïveté. Cette combinaison éminemment propice à la satire, au journalisme.

à la guerre de plume, est beaucoup moins heureuse pour le roman et pour la nouvelle, car l'esprit n'est pas la poésie et le roman est encore en dedans de la poésie quoique sur la frontière. Le malaise indéfinissable que donnent ces productions épigramtnatiques est dû probablement à un brouillement des genres. Nous n'avons aucune sécurité avec l'ambigu. La moquerie ne doit pas s'affubler de tendresse. L'esprit railleur ne peut arriver à l'humour. Je crois même que le plaisant a peine à monter jusqu'au comique, faute d'impersonnalité et de profondeur. Se rire des choses et des gens n'est pas une joie réelle, c'est un plaisir froid. La bouffonnerie est plus saine, parce qu'elle contient un peu plus de bonté. La raison pour laquelle l'ironie à perpétuité nous repousse, c'est qu'elle manque de deux choses : d'humanité et de sérieux. Elle est un orgueil, puisqu'elle se met toujours au-dessus des autres; elle est une frivolité, puisque la conscience ne réussit pas à la faire taire. Bref, on traverse les livres ironiques, on ne s'attache qu'aux livres où il y a du pediis.

22 novemhre 1880. — Comment triompher de la mauvaise humeur? D'abord par l'humilité : quand on sait sa faiblesse, pourquoi se courroucer

que les autres la signalent ? Ils sont peu aimables, sans doute, mais ils sont dans le vrai. Ensuite par la réflexion : finalement on reste ce qu'on est, et si l'on s'estimait trop, ce n'est qu'une opinion à modifier; l'incivilité du prochain nous laisse tels que nous étions. Surtout par le pardon : il n'y a qu'un moyen de ne pas détester ceux qui nous font du mal et du tort, c'est de leur faire du bien ; on surmonte sa colère par la bénignité; on ne les change pas, eux, par cette victoire sur ses propres sentiments, mais on se dompte soi-même. Il est vulgaire de s'indigner pour son compte; on ne doit s'indigner que pour les grandes causes. On ne fait sortir de sa blessure le dard empoisonné que par le dictame de la charité silencieuse et prévenante. Pourquoi permettre à la malignité humaine de nous aigrir? à l'ingratitude, à la jalousie, à la perfidie même de nous irriter? On n'en finit pas avec les récriminations, les plaintes ou les châtiments. Le plus simple est de tout effacer. Les griefs, les rancunes, les emportements troublent l'âme. L'homme est justicier ; mais il y a un mal qu'il n'est pas tenu de punir : c'est celui dont il est victime. Il faut avoir un procédé de guérison pour ces maux-là. Le feu purifie tout.

Mon âme est comme un feu qui dévore et parfume Ce qu'on jette pour le ternir.

27 décembre 1880. — Dans un article que je viens de lire, Biedermann ^ reproche à Strauss d'être trop négatif et d'avoir rompu avec le christianisme. Le but, suivant lui, doit être de débarrasser la religion de tout élément mythologique et de substituer au dualisme vieilli de l'orthodoxie un autre point de vue : la victoire sur le monde produite par le sentiment d'une filialité divine.

Il est vrai qu'une autre question surgit : Est-ce que la religion sans merveilleux particulier, sans surnaturel local, sans mystère invérifiable ne perd pas sa saveur et son efficacité ? Est-ce que pour satisfaire le public pensant et instruit il est sage de sacrifier l'influence sur les multitudes? Réponse. La fiction pieuse est encore une fiction. La vérité a un droit supérieur. C'est au monde à s'arranger avec la vérité et non pas le contraire. Copernic a bouleversé l'astronomie du moyen âge ; tant pis ! L'Évangile éternel révolutionne les Églises; qu'importe! Quand les symboles deviennent transparents, ils ne lient plus. On y voit une poésie, une allégorie, une métaphore; on n'y croit plus.

^ A.-E. Biedermann (1819-1885), professeur de théologie dogmatique à l'Université de Zurich.

Oui, mais enfin, il y a un ésotérisme inévitable, puisque la culture critique, scientifique, philosophique n'est à la portée que d'une minorité. La foi nouvelle devra trouver ses symboles. Pour le moment elle fait plutôt aux âmes pieuses l'effet profane; elle a l'air irrespectueux, incrédule, frivole, et semble n'émanciper du dogme traditionnel que pour ôter à la conscience le sérieux. Comment sauvegarder le tremblement intérieur, le sentiment du péché, le besoin de pardon, la soif de sainteté, tout en éliminant les erreurs qui leur ont servi si longtemps de point d'appui ou d'aliment? L'illusion n'est-elle pas indispensable? n'est-ce pas le procédé providentiel de l'éducation?

La méthode serait peut-être de distinguer profondément l'opinion de la croyance et la croyance de la science. Un esprit qui discerne ces divers degrés peut s'imaginer et peut croire, sans être exclu d'un progrès ultérieur.

28 décembre 1880. — 11 y a deux manières de classer les gens que nous connaissons : la première, utilitaire, se rapporte à nous, et distingue les amis, les ennemis, les antipathiques, les indifférents, ceux qui peuvent nous rendre service ou nous nuire ; la seconde, désintéressée, les échelonne d'après leur

valeur intrinsèque, leurs qualités ou leurs défauts propres, en dehors des sentiments qu'ils ont pour nous ou que nous éprouvons pour eux.

Ma tendance est pour la seconde espèce de classement. J'apprécie les hommes, moins pour l'affection spéciale qu'ils me témoignent que pour leur excellence personnelle, et je ne puis confondre la gratitude avec l'estime. Le cas favorable, c'est quand on peut unir ces deux sentiments. Un cas pénible, c'est quand on doit de la reconnaissance sans éprouver de respect et de sécurité.

Je ne crois pas volontiers à la durée des états accidentels. La générosité d'un avare, la complaisance d'un égoïste, la douceur d'un être emporté, la tendresse d'une nature sèche, la piété d'un cœur prosaïque, l'humilité d'un amour-propre irritable m'intéressent comme phénomènes et peuvent même me toucher si j'en suis l'occasion, mais ils m'inspirent peu de confiance. Je prévois trop leur fin. Toute exception tend à disparaître et à rentrer dans la règle. Tout privilège est temporaire et d'ailleurs je suis moins flatté que soucieux d'être l'objet d'un privilège.

Le caractère primitif a beau être recouvert par les alluvions ultérieures de la culture et de l'acquis, il revient toujours à la surface, quand les années ont usé l'accessoire et l'adventice. J'admets les

grandes crises morales qui révolutionnent parfois l'âme, mais je n'y compte pas. C'est une possibilité, ce n'est pas une probabilité. Pour ses amis, il faut choisir ceux qui ont des qualités natives et des vertus de tempérament; faire fond sur des vertus additionnelles et d'emprunt c'est bâtir sur des terrains rapportés. On y court trop de risques.

Les exceptions sont des pièges, et c'est surtout quand elles charment notre vanité, qu'elles doivent nous être suspectes. Fixer un volage tente toutes les femmes; faire pleurer de tendresse une femme orgueilleuse a de quoi enivrer un homme. Mais ces attractions sont décevantes. L'affinité de nature fondée sur le culte du môme idéal et proportionnelle à la perfection de l'âme est la seule qui vaille. L'amour véritable est celui qui ennoblit la personne, qui fortifie le cœur et qui sanctifie l'existence. L'être aimé ne doit pas être un sphinx, mais un diamant limpide ; l'admiration et l'attachement s'accroissent alors avec la connaissance.

La jalousie est une terrible chose; elle ressemble à l'amour, seulement c'est tout le contraire; elle ne veut pas le bien de l'objet aimé, mais elle veut sa dépendance à lui et son triomphe à elle. L'amour

est l'oubli du moi ; la jalousie est la forme la plus passionnée de l'égoïsme, l'exaltation du moi despote, exigeant, vaniteux, qui ne peut s'oublier et se subordonner. Le contraste est parfait.

On reconnaît l'émoussement de la conscience à l'incapacité d'indignation qu'il ne faut pas confondre avec la mansuétude de la charité, ni avec la réserve de Fliumilité.

Pour le contemplateur de cinquante ans, le monde offre certainement du nouveau, mais il offre mille fois pîas de vieux-neuf, et de plagiats, et de modifications que d'améliorations. Presque tout est copie de copie, reflet de reflet, et les êtres bien réussis sont aussi rares aujourd'hui qu'autrefois. Ne nous en plaignons pas, c'est ce qui fait durer le monde. L'humanité ne s'améliore que lentement ; c'est pourquoi l'histoire se prolonge.

Le progrès est peut-être l'aiguillon de Siva. Il excite le flambeau à la combustion, il accélère la mort. Les sociétés à changements rapides n'arrivent que plus tôt aux catastrophes. Les enfants trop précoces n'ari-ivent pas à maturité. Le progrès doit être l'arôme de la vie et non sa substance.

L'homme est une passion, qui met en jeu une volonté, qui pousse une intelligence, et ainsi les organes qui ont l'air d'être au service de l'intelligence' ne sont que les agents de la passion. Le déterminisme a raison pour tous les êtres vulgaires ; la liberté intérieure n'existe que par exception et par le fait d'une victoire sur soi. Celui même qui a goûté de la liberté n'est libre que par intervalles et par élans. La liberté réelle n'est donc pas un état continu, elle n'est pas une propriété indéfectible et toujours la même. On n'est libre que dans la mesure où l'on n'est pas dupe de soi, de ses prétextes, de ses instincts, de son naturel. On n'est libre que par la critique et l'énergie, c'est-à-dire par le détachement et le gouvernement de son moi. Nous sommes donc assujettis, mais susceptibles d'affranchissement, nous sommes liés, mais capables de nous délier. L'âme est en cage, mais peut voltiger à l'intérieur de cette cage.

Les résultats matériels ne sont que le signe tardif des activités invisibles. Le boulet est parti depuis longtemps lorsque le bruit de la détonation nous parvient. Les événements décisifs se passent dans la pensée.

La douleur est la plus vaste des réalités du inonde sensible, mais la transfiguration de la douleur à la manière du Christ est une plus belle solution du problème que l'extirpation de la douleur selon la méthode de Çakyamouni.

La vie doit être l'enfantement de l'âme, le dégagement d'un mode supérieur de réalité. L'animal doit être humanisé, la chair doit être faite esprit, l'activité physiologique doit être convertie en pensée, en conscience, en raison, en justice, en générosité, comme le flambeau en lumière et en chaleur. La nature aveugle, avide, égoïste doit se métamorjjhoser en beauté et en noblesse. Cette alchimie transcendante justifie notre présence sur la terre; c'est notre mission et notre dignité.

Renoncer au bonheur et ne songer qu'au devoir ; remplacer le cœur par la conscience : ce martyre volontaire a sa noblesse. La nature en nous y regimbe, mais le meilleur moi s'y soumet. Espérer la justice est la preuve d'une sensibilité maladive. Il faut pouvoir s'en passer. Le caractère viril consiste dans cette indépendance. Que le monde pense de

nous ce qu'il veut, c'est son affaire. Sïl n'entend nous mettre à notre place qu'après notre mort ou même jamais, c'est son droit. Le nôtre est d'agir comme si la patrie était reconnaissante, comme si le monde était équitable, comme si Fopinion était clairvoyante, comme si la vie était juste, comme si les hommes étaient bons.

La mort elle-même peut devenir un consentement, donc un acte moral. L'animal expire, l'homme doit remettre son âme à l'Auteur de l'âme.

5 janvier 1881\ — Il est probable que je redoute la honte plus que la mort. Tacite disait : Oinnia servilité?' pro dominatione. Je suis tout l'opposé. Même volontaire, la dépendance m'est à charge. Je rougirais d'être déterminé par l'intérêt, de céder à la contrainte, d'être le serf d'une volonté quelconque. La vanité me paraît esclavage, l'amour-propre mesquinerie, l'utilitarisme bassesse. Je déteste l'ambition qui vous rend l'homme-lige de quelque chose ou de quelqu'un. Je désire être mon maître simplement.

Si j'avais la santé, je serais l'homme le plus libre

* Avec l'année 1881, et dès le mois de janvier, nous entrons dans la dernière période de la maladie d'Amiel. Bien qu'il continuât de vaquer à ses devoirs et qu'il gardât le silence sur ses prévisions, il se sentait mortellement atteint, ainsi qu'on le verra par les extraits suivants du Journal. Amiel tint la plume jusqu'au bout, ne faisant guère d'ailleurs, vers la fin, que noter les progrès de son mal et les témoignages d'intérêt qu'il recevait. Après des semaines de souffrances et d'angoisses, une faiblesse extrême l'envahit peu à peu. Ses dernières lignes sont du 29 avril, et c'est le 11 mai qu'il succomba sans agonie à l'affection compliquée dont il souffrait.

que je connaisse, quoiqu'un peu de sécheresse de cœur fût nécessaire pour augmenter mon indépendance.

N'exagérons rien ; ma liberté n'est que négative. Personne n'a barre sur moi, mais beaucoup de choses ne me sont plus possibles, et si j'avais la sottise de les désirer les limites de ma liberté deviendraient manifestes. Aussi je me garde de les souhaiter et de les évoquer dans mon esprit. Je ne veux que ce que je puis et de cette façon je ne me heurte à aucune muraille, je supprime môme les clôtures de mon préau. Je veux plutôt un peu moins que je ne pourrais pour ne pas même effleurer l'obstacle. Le renoncement est la sauvegarde de la dignité. Dépouillons-nous, nous ne serons pas dépouillés. Celui qui a donné sa vie peut regarder en face la mort; qu'est-ce que celle-ci peut lui prendre de plus? L'abolition du désir et la pratique de la charité, c'est toute la méthode du Bouddha, c'est tout l'art de la Délivrance

Ma gorge me tracasse. Il neige. Ainsi je dépends de la Nature et de Dieu. Mais je ne dépends pas du caprice humain ; ce point est capital. Il est vrai que mon pharmacien peut faire une bévue et m'empoisonner, mon banquier me réduire à la besace, comme un tremblement de terre détruire ma maison sans indemnité. L'indépendance absolue

n'est donc qu'une pure chimère. Mais j'ai l'indépendance relative, celle du stoïcien, qui se retire dans sa volonté et ferme les portes de cette forteresse.

Jurons, excepté Dieu, de n'avoir point de maître.

Le serment de l'antique Genève demeure ma devise.

10 janvier 1881. — S'affecter du mauvais vouloir, de l'ingratitude, de l'indifférence d'autrui est une faiblesse à laquelle je serais enclin. 11 m'est pénible d'être méconnu, d'être mal jugé; je n'ai pas la rudesse virile, j'ai le cœur vulnérable plus qu'il ne faut. Il me semble cependant que je me suis aguerri et bronzé à cet endroit. La malignité du monde me tracasse moins que jadis. Le dois-je à la philosophie? est-ce un effet de l'âge? ou peut-être la cause en est-elle simplement les témoignages de respect et d'attachement que j'ai reçus? Il m'a fallu ces preuves pour m'inspirer quelque estime de moi-même. Autrement j'aurais facilement cru à ma nullité et à l'insignifiance de toutes mes tentatives. Pour les timides, le succès est nécessaire, l'éloge est moralisant, l'admiration est un élixir roboratif. On croit se connaître, mais tant qu'on ne sait pas

sa valeur comparative et son taux social, on ne se connaît pas assez. Pour agir, il faut compter quelque peu auprès des autres, se sentir du poids et du crédit afin de proportionner son effort aux résistances à vaincre. Tant qu'on méprise l'opinion, on manque d'une mesure pour soi-même, on ne sait pas sa puissance relative. J'ai trop dédaigné l'opinion, tout en étant trop sensible à l'injustice. Ces deux fautes m'ont coûté cher. J'aurais voulu la bienveillance, la sympathie, l'équité, mais ma fierté

m'a défendu la sollicitation, l'adresse, le calcul

Je ne crois pas avoir fait fausse route, puisque j'ai été d'accord avec moi-même, mais l'inadaptation m'a usé en vain. A présent, la paix est faite en moi, mais ma carrière est finie, ma force est à bout et ma vie près de son terme.

Il n'est plus temps pour rien, excepté pour mourir.

C'est pourquoi je puis envisager tout cela historiquement.

2S janvier 1881. — Nuit passable, mais ce matin toux abîmante. — Grand beau temps. Soleil à pleines fenêtres. Los pieds sur les chenets, j'achève la lecture du journal.

A cette minute, je me sens bien, et il me paraît

singulier que je sois condamné à courte échéance. La vie ne se sent aucune parenté avec la mort. C'est pourquoi sans doute une sorte d'espérance machinale, instinctive, renaît toujours en nous pour offusquer la raison et faire douter de la sentence scientifique. La vie tend à persévérer dans l'être. Elle répète comme le perroquet de la fable, même au moment où on l'étrangle :

Cela, cela ne sera rien.

La pensée met les choses au pire, mais la bête proteste. Elle ne croit au mal que lorsqu'il est venu. Est-ce si fâcheux? probablement pas. La Nature veut que le vivant se défende de la mort; l'espérance ne fait qu'un avec l'amour de la vie; c'est une impulsion organique placée ensuite sous le couvert de la religion. Qui sait. Dieu peut nous sauver, faire un miracle. D'ailleurs est-on jamais sûr qu'il n'y ait point de remède ? L'incertitude est l'asile de l'espérance. Le douteux est compté parmi les chances favorables. La fragilité mortelle se raccroche à tous les soutiens. Comment lui en vouloir? Même avec tous ses secours, elle n'échappe guère à la désolation et h la détresse. La solution maîtresse est toujours de se soumettre à la nécessité en l'appelant volonté paternelle de Dieu, et de porter courageusement sa croix en l'offrant à

l'Arbitre des destinées. Le soldat ne discute pas la consigne reçue; il obéit et meurt sans murmurer. S'il attendait de voir à quoi sert son sacrifice, il ne connaîtrait pas la soumission.

Je pensais ce matin que bien peu de personnes se doutent de nos misères physiques, que nos proches et nos amis les plus intimes ne connaissent pas eux-mêmes nos conversations avec le Koi des épouvantements. Il y a des pensées sans confident, il y a des tristesses qui ne se partagent pas. Il faut même par générosité les cacher. On rêve seul, on souffre seul, on meurt seul, on habite seul la chambrette aux six planches. Mais il n'est pas interdit d'ouvrir à Dieu cette solitude. Le monologue austère devient ainsi dialogue, l'aversion devient docilité, le renoncement devient paix, l'écrasement douloureux redevient liberté.

Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous met en repos.

Chacun de nous est traversé par beaucoup d'impulsions contraires, mais dès qu'il reconnaît où est l'ordre et qu'il se soumet à l'ordre, tout est bien.

Comme un sage mourant, puissions-nous dire en paix : J'ai trop longtemps erré, cherché; je me trompais; Tout est bien, mon Dieu m'enveloppe.

29 janvie7^ 1881. — Nuit épouvantable. Lutté trois à quatre heures de suite contre mes étran-

gleurs et entrevu la mort de près Il est clair

que ce qui m'attend c'est la suffocation, l'asphyxie. J'étoufferai.

Je n'eusse pas choisi cette mort; mais, quand il

n'y a .pas d'option, il faut se résigner tout court

Spinoza expira devant le médecin qu'il avait fait appeler. Tu dois t'apprivoiser à l'idée de mourii* à l'improviste, une belle nuit, étranglé par ta laryngite. Cela ne vaut pas le dernier soupir d'un patriarche entouré de sa famille en prière. Cela manque de beauté, de grandeur et de poésie ; mais le stoïcisme consiste dans le renoncement. Abstine et sustine.

Tu sais d'ailleurs que tu as des amis fidèles ; il est mieux de ne pas les tourmenter. Les gémissements et les agitations rendent plus pénible le grand passage. Un mot remplace tous les autres : Que la volonté de Dieu soit faite et non la mienne! Leibnitz n'a été accompagné au cimetière que par son domestique. L'isolement du lit de mort et du cercueil n'est pas un mal. Le mystère ne se partage pas. Le dialogue entre l'âme et le Roi des épouvantements ne réclame pas de témoins. Ce sont les vivants qui tiennent à saluer celui qui s'en va. — Enfin nul ne sait exactement ce qui lui est réservé. Ce qui sera sera. Nous n'avons à dire qu'Amen.

4 février 1881. — Singulière sensation que celle de se mettre au lit en pensant qu'on ne verra peutêtre pas le lendemain. Je l'ai eue assez forte hier et cependant me voici. Le sentiment de la fragilité excessive facilite l'humilité, mais il coupe court à toute ambition ;

Quittez le long espoir et les vastes pensées.

Un travail à échéance lointaine paraît absurde. On ne vit plus qu'au jour le jour.

Si l'on ne rêve pas avoir devant soi un lustre, une année, un mois de libre, si l'on ne compte plus que par douzaines d'heures et que la nuit prochaine soit déjà la menace et l'inconnu, il est évident qu'on renonce à l'art, à la science, à la politique, et que l'on se contente de dialoguer avec soi-même, ce qui est possible jusqu'à la fin. Le soliloque intérieur est toute la ressource du condamné à mort dont l'exécution se retarde. Il se rassemble dans son foi intérieur. Il ne rayonne plus, il psychologise. Il n'agit plus, il contemple. Il écrit encore à ceux qui s'attendent à lui; mais il renonce au public et se replie sur lui-même. Comme le lièvre, il revient mourir à son gîte, et ce gîte c'est sa conscience, sa pensée. C'est aussi son journal intime. Tant qu'il peut

tenir la plume et qu'il a un moment de solitude, il se recueille devant cet écho de lui-même, et converse avec son Dieu.

Ce n'est pourtant pas là un examen moral, un acte de contrition, un cri d'appel. Ce n'est qu'un

Amen de soumission « Mon enfant, donne-moi

ton cœur. »

Le renoncement et l'acquiescement me sont moins difficiles qu'à d'autres, car je ne veux rien. Je désirerais seulement ne pas souffrir, mais Jésus à Gethsémané a cru pouvoir faire la même prière ; joignons-y comme lui ces mots : « Toutefois que ta volonté soit faite et non pas la mienne; » et attendons.

Depuis bien des années le Dieu immanent

m'a été plus actuel que le Dieu transcendant, la religion de Jacob m'a été plus étrangère que celle de Kant ou même de Spinoza. Toute la dramaturgie sémitique m'est apparue comme une œuvre d'imagination. Les documents apostoliques ont changé de valeur et de sens à mes yeux. La croyance et la vérité se sont distinguées avec une netteté croissante. La psychologie religieuse est devenue un simple phénomène et a perdu la valeur fixe et nouménale. Les apologétiques de Pascal, de Leibnitz, de Secrétan ne me semblent pas plus probantes que celles du moyen âge car elles sup-

posent ce qui est en question : une doctrine révélée, un christianisme défini et immuable. Il me semble que ce qui me reste de toutes mes études, c'est une nouvelle phénoménologie de l'esprit, l'intuition de l'universelle métamorphose. Toutes les convictions particulières, les principes tranchants, les formules accusées, les idées infusibles ne sont que des préjugés utiles à la pratique, mais des étroitesses d'esprit. L'absolu de détail est absurde et contradictoire. Les partis politiques, religieux, esthétiques, littéraires, sont des ankyloses de la pensée. Toute croyance spéciale est une raideur et une obtusité, mais cette consistance est nécessaire à son heure. Notre monade, en tant que pensante, s'affranchit des limites du temps, de l'espace et du milieu historique ; mais, en tant qu'individuelle et pour faire quelque chose, elle s'adapte aux illusions courantes et se propose un but déterminé. Il est permis d'être homme, mais il convient aussi d'être un homme, d'être un individu. Notre rôle est donc double. Seulement le philosophe est autorisé à développer surtout le premier rôle, que la presque totalité des humains néglige.

7 février 1881. — Beau soleil aujourd'hui. Mais j'ai à peine assez de ressort pour le remarquer.

L'admiration, la joie supposent un peu de relâche. Or, le poids de ma tête fatigue mon cou, le poids de la vie accable mon cœur; ce n'est pas là l'état esthétique...

J'ai songé à diverses choses que j'aurais bien fait d'écrire, mais le plus original et le meilleur de nous-mêmes est ce que nous laissons perdre le plus souvent. Nous nous réservons pour un avenir qui ne vient jamais. Omnis moriar,

14 février 1881. — A supposer que tes semaines soient comptées, que dois-tu faire pour être en règle avec le monde ? Rendre à chacun ce qui lui revient, faire la part de la justice, de la prudence, de la bonté, laisser un doux souvenir. Essaie de n'oublier rien d'utile, ni personne qui s'attende à toi.

15 février 1881. — Renoncé, non sans peine, à donner ma leçon à l'Université, et fait appeler mon Esculape... Placé sur ma cheminée les fleurs que m'a envoyées **'^. Lettres de Londres, Paris, Lausanne, Neuchâtel Cela me fait l'effet de couronnes jetées sur un tombeau.

Mentalement je prends congé de tous les anris lointains que je ne reverrai plus.

18 février 1881. — Temps vaporeux. Nuit assez bonne... Pourtant ramaigrissement continue. Bref le vautour me laisse du répit, mais il plane au-dessus de sa proie. La possibilité de reprendre mes fonctions officielles me fait l'effet d'un rêve...

Sans avoir à cette heure des impressions d'outretombe, je me sens captif à perpétuité, valétudinaire chronique. Cet état flottant, qui n'est ni la mort ni la vie, a sa douceur parce que s'il est un renoncement, il permet la pensée. Il est une rêverie sans douleur, un recueillement paisible. Entouré d'affections et de livres, je vogue au cours du temps, comme je glissais autrefois sur les canaux de la Hollande, sans secousse et sans bruit. Je crois être encore en treckscliute. A peine si l'on entend parfois le doux clapotis de l'eau que fend la barque de halage ou le sabot du cheval de trait qui trotte sur le sentier sablonneux. Le voyage dans ces conditions a quelque chose de fantastique. On n'est pas sûr d'exister encore et de tenir à la terre. On se rappelle les mânes, les ombres fuyant dans le crépuscule des inania régna. C'est l'existence fluidique... Je regarde passer mes impressions, mes rêves, m«s pensées, mes souvenirs, conmie un homme qui a renoncé à tout... Cette immobilité contemplative

est parente de celle qu'on attribue aux séraphins. Ce n'est pas le moi individuel qui l'intéresse, c'est un spécimen de la monade, c'est un échantillon de l'histoire générale de l'esprit. Tout est dans tout et la conscience scrute ce qu'elle a devant elle. Rien n'est grand ni petit. L'esprit revêt tous les modes et tout lui est bon. Dans cet état, les relations avec le corps, avec le monde extérieur, avec les autres individus s'évanouissent. Le Selbstbeivttsstsein * rentre dans le Bewusstsein impersonnel. Pour redevenir une personne, il faut la douleur, le devoir et la volonté.

Faut-il regretter ces oscillations entre le personnel et l'impersonnel, entre le panthéisme et le théisme, entre Spinoza et Leibnitz? Non, puisque c'est l'un des états qui donne conscience de l'autre. L'homme étant capable de visiter ces deux domaines, à quoi bon se mutiler?

22 février 1881. — La marche typique de l'esprit est dans l'astronomie : point d'immobilité, mais point de précipitation ; des orbites, des cycles, de l'élan, mais de l'harmonie ; du mouvement, mais de l'ordre ; tout pèse et contre-pèse, reçoit et rend de la

^ État d'un être conscient de soi.

lumière. Cette activité cosmique et divine ne peutelle pas devenir la nôtre'.-' Ventî^e-tnangerie de la guerre de tous contre tous est-elle un type supérieur d'équilibre ? Je répugne à le croire. La phase de férocité est prise par quelques théoriciens pour la forme dernière. Il doit y avoir là une erreur. La justice prévaudra et la justice n'est pas l'égoïsme. L'indépendance et la bonté doivent tracer une ré- , sultante qui sera la ligne demandée.

i*' mm^s 1S81. — Je viens avec le Journal de donner un coup d'œil aux aô'aires du monde. C'est le vacarme de Babel. Mais il est bien agréable de faire en une heure le tour de la planète et de passer la revue du genre humain. Cela éveille un sentiment d'ubiquité. Un journal au XX™* siècle se composera de huit ou dix bulletins quotidiens : Bulletin politique, religieux, scientifique, littéraire, artistique, commercial, météorologique, militaire, économique, social, judiciaire, financier, et comprendra deux parties seulement : Urhs et Orhis, le pays et le monde. Le besoin de totaliser, de simplifier généralisera les pi-océdés graphiques qui permettent les séries et les comparaisons. On finira par tâter le pouls à l'espèce et au globe aussi facilement qu'à un malade, et l'on notera sur le vif les

palpitations de la vie universelle comme on entendra pousser l'herbe des champs, ou résonner les taches du soleil, ou germer les agitations volcaniques. L'activité sera convertie en conscience ; Gée * s'apercevra elle-même. C'est alors qu'elle rougira aussi de ses désordres, de ses laideurs, de ses misères, de ses crimes, et qu'elle prendra peut-être d'énergiques résolutions en faveur de la justice. Quand l'humanité aura ses dents de sagesse, elle aura la pudeur de s'amender et voudra réduire méthodiquement la part du mal. Le WeUgeist passera de Tétat d'instinct à l'état moral. La guerre, la haine, l'égoïsme, la fraude, le droit du plus fort seront tenus pour des barbaries du vieux temps, pour des maladies de croissance. Les civilisés remplaceront leurs prétentions par des vertus réelles. Les hommes seront frères, les peuples seront amis, les races seront sympathisantes, et l'on tirera de l'amour un principe aussi puissant d'émulation, d'invention et de zèle qu'en a fourni le stimulant grossier de l'intérêt. Ce Millenium sera-t-il ? C'est une piété de le croire.

14 mars 1881. — Achevé les lettres de Mérimée 1 r^, la Terre.

à Panizzi. Mérimée est mort du mal qui me tourmente : « Je tousse et j'étouffe. » Bronchite et asthme, d'où inédie et enfin épuisement. Il a aussi essayé l'arsenic, les hivers à Cannes, l'air comprimé. Tout a été inutile. La suffocation et l'inanition ont emporté l'auteur de Colomba, — Hic tua res agitur... Le ciel terne et gris a la couleur de mes pensées. Pourtant l'irrévocable a aussi sa douceur et son calme. Les va-et-vient de l'illusion, les incertitudes du désir, les soubresauts de Tespérance font place à la résignation tranquille. On est dans la situation d'outre-tombe. C'est cette semaine d'ailleurs que mon coin de terre à V Oasis doit être acheté. Tout marche vers la condusioii, festinat adeventum.

15 mars 1881. — Le Journal abonde en détails sur l'horrible attentat de Pétersbourg. On aperçoit que les iniquités en s'accumulant créent les catastrophes qui éclatent sur les innocents. La justice historique est le plus souvent tardive, si tardive qu'elle en est injuste. La théorie providentielle a pour base la solidarité. Louis XVI paye pour Louis XV, Alexandre II pour Nicolas. Nous expions pour nos pères, et nos petits-fils seront châtiés pour nous. L'individualisme criera deux fois à l'iniquité. Et il aura raison si son principe est vrai, mais son

principe estril vrai ? Voilà le point. Il semble que la partie individuelle de sa destinée n'est pour chacun qu'une partie de cette destinée. Moralement nous sommes responsables de ce que nous avons voulu, mais socialement notre bonheur et notre malheur dépendent de causes indépendantes de notre volonté. La religion répond : Mystère, obscurité, soumission, foi. Fais ton devoir ; à Dieu le reste !

16 mars 1881. — Triste nuit. Platinée mélancolique Les deux chevaux de bataille du docteur,

la digitale et le bromure, semblent impuissants pour moi. J'assiste à ma destruction avec fatigue et ennui. Que d'efforts pour s'empêcher de mourir ! Cette défensive m'excède.

La lutte inutile et incessante humilie la nature virile. Ce que le lion supporte le moins, c'est de batailler avec le moucheron. L'homme naturel sent de même. Mais l'homme spirituel doit apprendre la douceur et la longanimité dans la patience. L'inévitable, c'est la volonté de Dieu. On eût préféré autre chose, mais c'est le lot à nous assigné qu'il s'agit d'accepter Du reste, une seule chose est nécessaire :

Garde en mon cœur la foi dans ta volonté sainte, Et de moi fais, ô Dieu, tout ce que tu voudras.

(Plus tard.) — Un de mes étudiants m'apporte les sympathies de ses camarades. . . Ma sœur m'envoie un vase d'azalées riche en fleurs et en boutons; *** des roses et des violettes. Chacun me gâte ; cela prouve que je suis malade.

19 mars 1881. — Dégoût, découragement. Le cœur se détériore.

Et cependant quels soins affectueux, quelle sollicitude m'entourent... Mais sans la santé, que faire de tout le reste ? A quoi me sert tout ce qui m'est accordé ? A quoi servaient les épreuves de Job ? A mûrir sa patience, à exercer sa soumission.

Voyons, sortons de nous-même, secouons cette mélancolie, ce fastidium. Pensons, non à tout ce qui est perdu, mais à tout ce qui pourrait se perdre

encore. Reprenons conscience de nos privilèges

Tâchons d'être digne de ces grâces.

21 mars 1881. — Cette vie de malade est trop épicurienne. Voilà cinq à six semaines que je ne fais rien que patienter, me soigner ou me distraire, et la satiété est là. Ce qui me manque, c'est le travail. Le travail est le condiment de l'existence. La vie

sans but, la vie sans effort a quelque chose de fade. La paresse amène la langueur ; de la langueur naît le dégoût. D'ailleurs voici la nostalgie printanière. C'est la saison des vagues désirs, des sourds malaises, des aspirations confuses, des soupirs sans objet. On rêve tout éveillé. On cherche à tâtons je ne sais quoi. On appelle quelque chose qui n'a point de nom, à moins que ce ne soit le bonheur ou la mort.

28 mars 1881. — Je ne puis pas travailler ; il m'est difficile d'être. Donnons quelques mois aux gâteries de l'amitié, car cette phase est bonne; mais après? il vaut mieux céder la place à ce qui est vivace, actif, productif.

Tircis, voici le temps de prendre sa retraite.

Est-ce que je tiens beaucoup à vivre encore? Je ne crois pas. C'est la santé que je désire, la nonsouffrance. Ce désir étant vain, le reste est sans saveur pour moi. — Satiété. Lassitude. Renoncement. Abdication. « Domptons nos cœurs par la patience. »

10 avril 1881 (dimanche), - Visite à ***. Elle

me relit des lettres de 1844 à 1845, lettres de ma main. Tant de promesses pour aboutir à un résultat aussi maigre! Ce que c'est que de nous! Je finirai dans les sables, comme le Rhin, et l'heure approche où mon filet d'eau aura disparu.

Petite promenade au soleil couchant, effet de rayons épars et de nues orageuses; une gaze verte enveloppe tous les arbres ;

Et tout renaît, et déjà l'aubépine A vu l'abeille accourir à ses fleurs.

Pour moi, tout cela me paraît déjà étranger.

(Même jour.) — Comme les désirs trompent!

La destinée a deux manières de nous briser : en se refusant à nos désirs et en les accomplissant. Mais celui qui ne veut que ce que Dieu veut, échappe à ces deux catastrophes. « Toutes choses tournent à son bien. »

14 avril 1881. — Nuit affreuse ; la quatorzième de suite où l'insomnie me dévore...

15 avril 1881. — Aujourd'hui vendredi saint, fête de la douleur. Je connais les journées d'angoisse

et les nuits d'agonie. Portons humblement notre

croix Tu n'as plus d'avenir. Ton devoir est de

régler le présent et de mettre ordre à tes affaires. Tâche de bien finir, puisque tu n'as plus à entreprendre et plus même à continuer.

19 avril 1881. — Accablement... Langueur de la chair et de l'esprit

Que vivre est difficile, ô mon cœur fatigué 1

Genève. — Impr. W. Kûndig & Fils.

HENRI-FRÉDÉRIC ÂMIEL

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