IMPRIMERIE DUPONT ET 0", HUES TAILLEKÈR, AUBERGERIE ET DES FARCES
Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord.
^^MAfi1954
DÉCOUVERTS A PÉRIGUEÙX.
En parcourant, Tannée dernière, la collection du Chroniquev/r du Périgord et du Limousin, revue qui a depuis longtemps cessé de paraître, j'y trouvai, dans la 9* livraison, septembre 1853, p. 193, les fragments publiés ici pour la seconde fois. M. de Mourcin, leur premier éditeur, raconte qu'ils lui furent communiqués par M. Vauthier, inspecteur des travaux de restauration de la cathédrale de Saint-Front de Périgueux. a Ce sont, dit-il, trois petits carrés de mauvais parchemin qui ont été découpés dans un manuscrit à deux colonnes, écrit seulement au recto. Ces trois carrés de parchemin, attachés ensemble par un double fil, étaient renfermés dans un trou pratiqué au parement extérieur de Tabside qui forme la chapelle Saint-Jean, du côté du Toin. Ce trou se trouvait à une dizaine de mètres de hauteur au-dessus du sol extérieur. »
La publication de M. de Mourcin avait pour l'histoire de notre littérature méridionale, et sans que l'éditeur lui-même parût le soupçonner, une importance capitale, en ce qu'elle apportait pour la première fois la preuve directe que le genre dramatique ne lui avait pas été étranger. Mais elle passa complètement inaperçue, si bien que le Ludus sancti Jacobi, lorsqu'il parut, en 1858, fut considéré par tout le monde comme le seul mystère provençal connu et que, en 1869, M. Paul Meyer, l'homme de France le mieux informé en ces matières, tf hésitait pas à écrire, à propos du Mystère de Sainte Agnès^
publié la même année par M. Bartsch : « Envisagé comme document de Thistoire littéraire, ce mystère offre un intérêt considérable. Il est dans la littérature provençale le représentant presque unique du genre auquel il appartient, car, ainsi que M. Bartsch le fait justement remarquer, le Mystère des Vierges sages et des Vierges folles^ bien qu'il nous ait été conservé dans un manuscrit exécuté en pays de langue d'oc (à Saint-Martial de Limoges), appartient cependant plutôt à la langue d'oil ; et d'autre part, le Ludtbs Sancti Jacobi est écrit dans une langue qui est déjà à peu près le provençal moderne. Sainte Agnès, au contraire, est datée, par les formes du langage comme par le manuscrit qui l'a conservée, du XIV* siècle "(1). »
Mais la découverte des fragments de Périgueux ne devait pas rester plus longtemps ignorée des romanistes. Ce fut précisément à l'occasion de la Sainte Agnès qu'elle leur fut révélée, par une brève mention, accompagnée de la transcription de quatre vers, dans un article de Don Manuel Milà y Fontanals, inséré au Diario de Barcelona du 25 février 1870, et ensuite (en dernier lieu si je ne me trompe), d'après ce même article, par M. Bartsch, dans son Grund/riss zur Oeschichte der provenzalischen Literatur, p. 54-55.
Ce n'était point par la publication de M. de Mourcin que le savant professeur de Barcelone avait eu connaissance de ces précieux fragments ; c'était par une copie, incluse, au commencement de 1855, dans une lettre de Prosper Mérimée à Don Manuel de BofaruU, et qui fut prise probablement sur les originaux. Du moins est-elle plus correcte et plus intelligible que le texte de M. de Mourcin. J'en parle ainsi d'après une copie de cette copie, que M. Milà, sur la demande et par l'intermédiaire de M. de Tourtoulon, a bien voulu m'envoyer. Je lui en exprime ici publiquement toute ma gratitude.
(1) Revue critique d'Histoire et de Littérature, 18 septembre 186d, p. 183. —Depuis lors, un autre monument de la littérature dramatique provençale a été signalé, mais on n'en connaît encore que le titre. C'est un mystère de la Passion du Christ. Le manuscrit, qui est du xiv* siècle, fait partie de la bibliothèque de V. Âmbroise Firmin Didot.
On a vu plus haut que les fragments dont nous nous occupons sont au nombre de trois. Ils forment en tout 22 vers de 8 syllabes, rimant deux à deux. Ils faisaient très-probablement partie d'un mystère des Innocents^ comme Mérimée et M. Milà l'ont supposé (1). Mérimée, d'après l'écriture, leur assignait pour date la fin du xiii® siècle ; M. de Mourcin les croyait de la seconde moitié du xii«. L'examen du manuscrit trancherait la question ; mais toutes mes recherches pour le découvrir sont jusqu'ici restées vaines.
Voici la reproduction exacte du texte de M. de Mourcin,
(1} Quant à M. de Mourcin, voici ce qu'il en dit :
« De Texamen do ces fragments, il résulte qu'ils faisaient partie d'un dialogue, d'une espèce decomédie, d'une farce (!!). Mais pourquoi les avait-on séparés du corps de l'ouvrage? Et pourquoi les avait-on si soigneusement cachés ? Nous tâcherons de résoudre le problème, après les avoir copiés et en avoir donné la traduction.»
Et plus loin :
c II est clair, comme je le disais, que Touvrage entier formait un dialogue, une espèce de comédie ; mais il n'est pas moins évident qu'il était rempli de malices et d'allusions politiques. On y parle d'enfants enlevés et massacrés, ce qui annonce bien un mystère, comme on en jouait à ces vieilles époques. Le titre de la pièce devait être Hérode l*' ou le vieux. On sait par l'histoire que ce prince était sévère; on sait aussi que l'Écriture sainte place sous son règne le massacre des Saints Innocents, précisément alors qu'Hérode l*' devait avoir environ soixante-dix ans.
> Dans la seconde moitié du xii" siècle, Henri II, dit le Vieux, régnait en Angleterre et possédait la Guienne, tandis que Lou:s-le-Jeune et Philippe-Auguste occupaient successivement le trône de France. Il eut à soutenir la guerre contre ces deux monarques, notamment avec Louis, de 1168 à 1170, et avec Philippe, dans les années 1187, 1188 et H89 ; et c'est nécessairement à une de ces deux époques que la pièce dut être composée, car il est bien évident, ou du moins infiniment probable, que les allusions malicieuses tombent sur Henri-le-vieux; et ce fut sans doute à la conclusion de la paix de Tune ou de l'autre époque que les trois carrés de papier (»c) furent détachés de la pièce et cachés dans le trou où ils ont été retrouvés; ce qui prouverait, s'il en était besoin, que le gros mur de l'abside ne peut être postérieur au XII» siècle.
> Certes, la pièce d'Hérode-le-vieux n*éiait pas un chef-d'œuvre; mais telle qu'elle était, nous serions heureux de l'avoir conservée ; elle ferait connaître bien des choses de détail qui nous sont inconnues. Le hasard nous a transmis seulement ce qu'elle contenait de plus malicieux. »
tel qu'il Ta lu dans le manuscrit. J'imprime en regard la copie de Mérimée, d'après la transcription que j'en dois à l'obligeance de M. Milà.
Mérimée range les fragments dans un autre ordre que M. de Mourcin. Ni l'un ni l'autre, comme il est facile de le reconnaître, n'ont suivi le vrai.
DE MOURCIN.
MORENA RB6I
Relhac Reis venguz soi al tnia cocha.
Meilh soi pesans cuna grand socha.
Septantans a no mei chit fors.
Maura nosfeira pertoncors.
Ma dix en me liten pregat.
Que per dre deus tôt ton régnât.