Hist. littéraire de la France, t. x , p
A Le concile de Soissons en \ 121 , et celui de Sens en li-ïO. 5. Condamné au concile de Sens avec Abélard.
ne manquât à la singularité de sa vie et a la popularité de son nom , ce dialecticien qui avait éclipsé Roscelin et Guillaume de Champeaux, ce théologien contre lequel se leva le Bossuet du douzième siècle, était beau, poète et musicien ; il faisait en langue vulgaire des chansons qui amusaient les écoliers et les dames1 ; et, chanoine de la cathédrale, professeur du cloître, il fut aimé jusqu'au plus absolu dévouement par cette noble créature qui aima comme sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque, et dont la grâce devait être irrésistible puisqu'elle charma saiut Bernard lui-même 2. Héros de roman dans l'Eglise, bel esprit dans un temps barbare, chef d'école et presque martyr d'une opinion, tout concourut à faire d'Àbélard un personnage extraordinaire. Mais de tous ses titres, celui qui se rapporte à notre objet, et qui lui donne une place à part dans l'histoire de l'esprit humain, c'est l'invention d'un nouveau système philosophique et l'application de ce système et en général de la philosopbie à la théologie. Sans doute avant Abélard on trouverait quelques rares exemples de
4. Hist. littéraire de la France, t. ix, p. 173; t. xn,p. 133. — Abael. opp. Epist. Helois. , p. 46 : « Duo auteni , fateor, tibi spccialiter inerant quilms fœminarum quarumlibet aninios statini allicere poteras, dictaudi
videlicet et cantandi gratia amatorio nictro vcl rhythuio composita rc-
liquisti carniina quae, prœ nimia suavitate taui dictaminis quam canins sœpius frequentata, tuuni in ore omnium nomen inccssanter tcnebant. »
2. Hist. littéraire de la France, t. xn, p. G42 , article Héloïse: « Les plus grands hommes de son temps se firent une gloire d'être en relation
avec elle Saint Bernard, depuis sa rupture avec Aliélard, ne cessa
point d'estimer Héloïse , malgré rattachement inviolable qu'il lui connaissait pour son époux. Elle, réciproquement, consena toujours les mêmes sentiments de vénération pour l'abbé de Clairv au\. Bagues Metel , autre adversaire d'Abélard, ne fut pas moins zélé partisan de i'ubbesse du Paraclet. » Voyez les deux lettres de Metel, citées daus cet article, et la lettre de Pierre le Vénérable.
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4 PHILOSOPHIE SCBOLASTIQGB.
celte application périlleuse, nais utile dans ses ■Abcs aux progrès de la raison ; mais - .lard qui
. 1 principe : c'est doae lui qui contribua le plus à fonJer la scholastique. car la scholastique u'est pas autre chose. Depuis Cbarleimgne. et même auparavant, on enseignait daus beaucoup de lieux un peu de mammaire et de logi jue : en même temps un enseigueineut
- eux ne manquait pas: mais cet euseiguemeut se
réduisait a une exposition plus ou moins régulière des
s - icrvs : il pouvait suffire a la foi , il ne fécondait
I intelligence. L'introduction de la dialectique dans la tbc - .uvait seule amener cet esprit de controverse qui est et le vice et l'honneur de la scholastique. Abélard est le principal auteur de cette introduction : il est donc le principal fondateur de la philosophie du moyen de sorte que la France a donné a la fois a l'Europe la scholastique au douzième siècle, par Abélard. et au commencement du dix-septième, dans Descartes, le destructeur de cette même scholastique et le père de la philosophie moderne. Et il n'y a point là d'inconséquence: car le même esprit qui avait élevé l'enseignement religieux ordinaire a cette forme systématique et rationnelle qu'on appelle la scholastique. pouvait seul surpasser cette forme même et produire la philosophie proprement dite. Le même pays a donc très-bien pu porter, à quelques s clés de distance, Abélard et Descartes: aussi remarquet-on entre ces deux hommes une similitude frappan: travers bien des différences. Abélard a essayé de se rendre compte de la seule chose quon pût étudier de son temps, la théologie ; Descartes s'est rendu compte de ce qu'il était enfin permis d'étudier du sien, l'homme et la
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nature. Celui-ci n'a reconnu d'autre autorité que celle de la raison; celui-là a entrepris de transporter la raisou dans l'autorité. Tous deux, ils doutent et ils cherchent; ils veulent comprendre le plus possible et ne se reposer que dans l'évidence : c'est là le trait commun qu'ils empruntent à l'esprit français, et ce trait fondamental de ressemblance en amène beaucoup d'autres ; par exemple, cette clarté de langage qui nait spontanément de la netteté et de la précision des idées. Ajoutez qa'Àbélard et Descartes ne sont pas seulement Français, mais qu'ils appartiennent à la même province, à cette Bretagne dout les habitants se distinguent par un si vif sentiment d'indépendance et une si forte personnalité. De là, dans les deux illustres compatriotes, avec leur originalité uaturelle, une certaine disposition à médiocrement admirer ce qui s'était fait avant eux et ce qui se faisait de leur temps, l'indépendance poussée souvent jusqu'à l'esprit de querelle, la conflancedans leurs forces et le mépris de leurs adversaires ', plus de vigueur dans la trempe de l'esprit et du caractère que d'étendue et de profondeur dans la pensée, plus d'invention que de sens commun ; abondant dans leur sens propre plutôt que s'élevant a la raison universelle, opiniâtres, aventureux, novateurs, révolutionnaires. Abélard et Descartes sont incontestablement les deux plus grands philosophes qu'ait produits la France, l'un au moyen âge, l'autre dans les temps modernes; et cepen-
t. Pour Descartes, voyez le Discours sur la Méthode et toute sa correspondance; pour Abélard, la fameuse lettre, Bist. Calamil., où il s'accuse lui-même d'arrogance, et tous ses ouvrages. Othon de Freisingen , son contemporain, qui l'avait connu personnellement, s'en exprime ainsi , De Gestis Friderici , lib i , cap. 47 . <v Tam arrogans suoque tantuni ingenio confidens. ut vis ad audiendos magistros ab altitudiue mentis sua1 humiliatus deseenderet. »
dant, il y a douze années, la France n'avait point une édition complète de Descartes, et elle attend encore une édition complète d'Abélard. Le volume donne en -1616 parle conseiller d'État François d'Amboise1, contient toute l'Histoire des rapports d'Abélard avec Héloïse, le Commentaire sur l'épitre de saint Paul aux Romains, et l'Introduction à la Théologie; mais les pièces si précieuses de ce recueil sont publiées sans aucun ordre, je pourrais dire sans aucun soin. Quelques autres écrits d'Abélard sont épars et presque perdus dans les collections bénédictines 2. Un bon nombre d'ouvrages jadis célèbres sont encore ensevelis dans la poussière des bibliothèques de la France et de l'Europe 3. J'appelle de tous mes vœux, je seconderais de tous les moyens qui sont en moi une édition des œuvres de Pierre Abélard. Si j'étais plus jeune , je n'hésiterais point à l'entreprendre, et je signale ce travail a la fois patriotique et philosophique a quelqu'un de ces jeunes professeurs, pleins de zèle et de talent, auxquels j'ai ouvert la carrière et que j'y suis avec tant d'intérêt4. Je veux du moins me charger d'une partie de cette tâche, en publiant et en faisant connaître ici quelques ou-
\. Pétri Abœlardi opéra, in-4, avec des notes de Duchesne.
2. La Theoloyia Chrisliana et ÏHexameron, dans le Thésaurus novus anecdotorum deMartenne et Durand, 1717, t. \;VElhica seu liber Scito le ipsum, dans le Thésaurus anecdolorum novusinms de B. Pez, 1721 , t. m, p. 626-C88.
5. M. Rheinwald a publié à Berlin , en 1831 , le Dialogus inler philosophum, Judœum et Chrislianum.
4. Nul ne se présentant, j'ai moi-même entrepris cette tâche, assisté de mes deux jeunes amis, M. Jourdain et M. Despois. Deux volumes in— i paraîtront bientôt, qui comprendront fous les ouvrages d'Abélard , à l'exception de ceux que je fais connaître ici et que j'ai déjà publiés sous ce titre: Ouvrages inCdils d'Abélard, \ vol. in-4, imprimerie royale, 1836.
vragcs jusqu'alors inédits de ce Descartes du douzième siècle.
C'est l'application régulière et systématique de la dialectique a la théologie qui est peut-être le titre historique le plus éclatant d'Abélard ; c'est par la qu'il exerça une action si vive sur les hommes de son temps. Mais l'instrument de celte action était la philosophie d'alors , la dialectique, et il n'appartenait qu'au plus grand dialecticien de son siècle d'appliquer avec un pareil succès la dialectique a la théologie. Le dialecticien est en quelque sorte dans Abélard le père du théologien ; c'est le génie de l'un qui a fait la gloire, les erreurs et les infortunes de l'autre. La dialectique était l'étude chérie d'Abélard, son goût dominant, son talent suprême ; elle avait fait l'occupation de sa jeunesse et rempli de ses luttes pacifiques toute la première moitié si brillante et si heureuse de sa vie.
Quelle était donc la dialectique d'Abélard, sa philosophie proprement dite? 11 est impossible de supposer qu'il n'ait été que professeur : il avait beaucoup écrit. Dans le prologue de X Introduclio ad Theologiam, il dit luimême : « Cùm enim a nobis plurima de philosophicis « studiis et sa:cularium litterarum scriptis studiose legis- « sent, ac eis admodum lecta placuissent... *. » Voilà des écrits et même des écrits nombreux de philosophie, plurima, avoués par leur auteur. Plus bas, dans cette même Introduction , Abélard cite son traité de la Quantité : « Sicut de Quantitate tractantes ostendimus, cùm gram- « inaticam scriberemus 2. n Dans le quatrième livre de la