‹ Fragments de philosophie du moyen âgeChapitre 56 sur 115 · Oav. inéd., p · texte numérisé non relu

Oav. inéd., p

La première école que combat Abélard dans notre manuscrit n'est pas l'école nominalisle ; c'est l'école réaliste, et dans celle-ci l'école particulière a laquelle se rapporte la première doctrine de Guillaume de Cliarupeaux, qui est en effet l'expression la plus rigoureuse et la plus élevée du réalisme.

Cette polémique est fort étendue : on sent qu'Abélard a devant lui une école puissante et nombreuse. Aussi, tout en rapportant précédemment à Guillaume de Cbampeaux quelques traits de la doctrine ici combattue, lorsque des indications positives nous y autorisaient, nous n'avons pas osé lui attribuer cette doctrine dans sa totalité; car Abélard ne cite aucun nom, et il y a un passage qui évidemment ne s'applique pas a Guillaume de Champeaux, mais a Bernard de Chartres*. C'est donc l'école réaliste elle-même, non pas dans tel ou tel de ses représentants, mais dans ses principes les plus généraux et dans ses arguments les plus accrédités, qu'Abélard entreprend de réfuter, et qu'il nous fait connaître en la réfutaut. Sous ce rapport nous répétons que le fragment de Saint-Germain est du plus grand prix. Mais c'est surtout l'argumentation d' Abélard qui doit nous occuper.

Avant d'attaquer l'école réaliste, il rappelle d'abord la thèse qu'elle soutenait : « L'humanité est une chose es- « sentiellement une, qui ne possède pas en elle-même « mais à laquelle adviennent certaines formes qui font « Socrate. Cette chose, en restant essentiellement la même, « reçoit de la môme manière d'autres formes qui font Pla- « ton et les autres individus de l'espèce homme; et hormis « ces formes qui s'appliquent à celte matière pour faire

(. Voyez plus bas, p. ISO.

« Socrate, il n'y a rien en Socrate qui ne soit le même « en même temps dans Platon , mais sous la forme de « Platon. » La polémique d'Abélard contre cette doctrine est longue et serrée, et il est bien diflicile d'en détacher quelques anneaux; mais les divers arguments dont elle se compose tiennent à un premier et fondamental argument, qui la représente presque tout entière, et dont les autres ne sont guère que des développements. Cet argument est en quelque sorte la protestation du sens commun contre le réalisme, et, comme tout argument tiré du sens commun, il attaque par le ridicule et il a l'air irrésistible. Aussi Abélard le présente-t-il avec la plus grande confiance : il déclare que nulle réplique n'est possible. Le voici, dans sa plus simple expression : Si le genre est l'essence de l'individu, et s'il est tout entier dans chaque individu, de sorte que la substance entière de Socrate est en même temps la substance entière de Platon, il s'ensuit que, quand Platon est à Rome et Socrate à Athènes, la substance de l'un et de l'autre est en même temps à Rome et à Athènes, et par conséquent en deux lieux à la fois. Autre forme de l'argument : La substance de Socrate, l'homme universel dans Socrate, l'homme devenu Socrate, c'est l'homme socratique, ou en d'autres termes Socrate lui même : or, l'homme universel, en revêtant la forme de Socrale, l'a admise tout entière dans son essence, et la transporte partout où il est; donc, quand l'homme universel dans Platon et dans Socrate est à Rome et à Athènes, l'homme socratique, c'est-à-dire Socrale, est a la fois a Athènes et à Rome; et de même pour Platon, et pour les autres hommes. « S'il « en est ainsi, dit Abélard, comment pourra-t-on nier

« que Socrate ne soit dans le même femps à Rome et à « Athènes? En effet, là où est Socrate, là est aussi « l'homme universel, qui a dans toute sa quantité revêtu « la forme de la socratité; car tout ce que prend l'uni- « versel, il le prend en toute sa quantité. Si donc l'uni- « versel qui est tout entier affecté de la socratité est a « Rome dans le même temps tout entier dans Platon, il « est impossible qu'en même temps et au même lieu ne « se trouve pas la socratilé qui contenait cette essence « tout entière. Or, partout où la socratilé est dans un « homme, là est Socrate; car Socrate est l'homme socra- « tique. A cela un esprit raisonnable n'a rien a répon- « die. » (Fol. 42 verso, c. I) '. « Quod si ita est, quis « polest solvere quiu Socrates eodem tempore Roinaj sil a et Athenis? Ubi enim Socrates est, et homo universalis « ibi est, secundum totam sua m quantitatem in forma tus « socratilate. Quicquid enim res universalis suscipit, tota « sui quanti ta le retinet. Si ergo res universalis, tota soft cralitate affecta, eodem tempore et Ronue est in Platone « tola, impossibile est quin ibi etiam eodem tempore sit « socratitas, qnae totam illam essenliam continebat. Ubi- « cumque aulem socratitas est in hoinine, ibi Socrates « est; Socrates enim homo socraticus est. Quid contra « hoc dicere possit, rationabile ingenium non habet. »

Peut-être cet argument n'est— il point aussi irrésistible que le ci oit Abélard, et un esprit raisonnable pourrait y faire plus d'une réponse solide. Toute la force de cet argument repose sur la confusion, dans Socrate, du genre et de l'individu, de l'homme universel et de l'homme particulier, de l'humanité et de Socrate. Mais cette confu-

i. Ouv. inéd., p. 513.

sion, c'est Abélard qui l'impose gratuitement à l'école réaliste, dont le principe au contraire est la distinction en chaque chose d'un élément général et d'un élément particulier. Ici, les deux extrémités également fausses sont ces deux hypothèses : ou la distinction de l'élément général et de l'élément particulier portée jusqu'à leur séparation, ou leur non séparation portée jusqu'à l'abolition de leur différence; et la vérité est que ces deux éléments sont à la fois essentiellement distincts et inséparablement unis. Toute réalité est double : le lien de cette dualité est l'organisation, et son résultat la vie. Abélard suppose toujours qu'un universel, pour parler ce langage, ne peut prendre une forme sans la retenir constamment dans toute sa quantité : « quicquid res universalis susci- « pit, lola sui quantitate relinet, » proposition très-équivoque qui implique que, quand le genre humanité a pris la forme de Socrate et qu'il vient à prendre une autre forme, celle de Platon, il garde la première, ce qui est absurde; et qu'une substance ne peut prendre successivement plusieurs formes et rester identiquement la même, ce qui pourtant est incontestable. Prenons l'exemple le plus évident et le plus voisin de nous, à savoir, nous-mêmes. Ce moi identique et un que nous sommes, est essentiellement tout entier dans chacune de ses manifestations. C'est essentiellement et intégralement le même moi qui raisonne, qui se ressouvient, qui veut, qui pense, etc. Le sens commun le dit et la conscience l'atteste1; le moi ne change ni ne s'altère, ne diminue ni ne s'agrandit dans la diversité et la mobilité de ses manifestations; nulle d'elles ne l'épuisé et n'est absolument

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