SUITE DE L'HISTOIRE DU PARRICIDE
- Dulv/i 1, fuUo*, 179-18e ' —
... Il fit la réflexion suivante : Où irai -j 3 maintenant? Dans une contrée éloignée et barbare ; c'est ce qu'il y a de mieux. Il alla' donc dans une contrée éloignée et barbare. Là, un maître de maison s'attacha à lui, lequel, ayant cru ouvertement, se mit à construire un Vihâra à cause de lui ; et, parmi les Bhixus établis dans cette région et dans diverses contrées, il y en eut beaucoup qui, en résidant là, arrivèrent à l'état d'Arhat, grâce à ses exhortations et à ses discours *.
Plus tard, il devînt malade. Des racines, des plantes, des feuilles, das fleurs, des fruits lui furent présentés avec respect comme médicaments ; mais il tomba en grande faiblesse. Il dit à ceux qui l'entouraient : Ayusmats, préparez, à cause de moi, un bain de vapeur 3 pour la Confrérie. Ceux-ci donc préparèrent un bain de vapeur pour la Confrérie.
Tout ce qui est accumulé finit par s'épuiser ; tout ce qui est élevé finit par tomber ;
* Ce récit est la continuation de ce qu'on a lu plus haut* p. 94-97.
- Voilà un grand criminel, un parricide, banni de la société vertueuse du Buddha, et qui, entre la perpétration de son crime et le temps de la punition qui approche, fait arriver d'autres hommes au plus haut degré de vertu !
5 Le mot que je traduis ainsi est rendu par Wilson a dry hot bath (un bain chaud sec) dans son dictionnaire anglais.
tout ce qui est joint finit par se disjoindre; tout ce qui vit finit par mourir1.
En vertu de ce dicton, il mourut ; son temps était arrivé. Il renaquit dans le grand enfer Avîci.
Un des Arhats qui avaient formé son entourage se prit à penser : Où mon maître a-t-il repris sa naissance ? — Il se met à regarder si c'est parmi les dieux; il ne le voit pas. — Il regarde si c'est parmi les hommes, ou les animaux, ou les Yaxas ; il ne le voit pas. Quand il se met à regarder si c'est dans les enfers, il voit qu'il a repris naissance dans le grand enfer Avîci. Il se mit à faire la réflexion suivante : Mon maître avait une grande réputation de moralité : si je rassemble la roue de la loi, quel acte avait-il accompli pour renaître dans le grand enfer Avîci ? — Telle fut sa pensée. — En y réfléchissant, il voit que c'est pour avoir tué sa mère.
(Le patient), -frappé par les rayons de l' Avîci, dit : Oh ! ce bain chaud et sec (m'a valu) un feu colossal (et) brûlant! — Alors un gardien de l'enfer, saisissant un marteau, le frappe sur la tête, en disant : Si ton lot est un bain chaud et sec, ce grand enfer Avicî est (bien ce qu'il te faut).
Quand il fut arrivé au temps (de la récompense) des pensées vertueuses, il renaquit parmi les dieux de la région des quatre grands rois.
C'est une loi pour les fils de dieux ou les filles de dieux que, une fois renés, peu de temps après la réception (de leur nouvel état) ils font (ces) trois réflexions : D'où est-ce que je viens par la mort ? Où suis-je né? En vertu de quel acte suis-je né ? — Celui-là donc voit qu'il est né en venant des enfers, — parmi les dieux des quatre grands rois, — pour avoir fait faire un bain de vapeur à la Confrérie.
Ensuite, ce fils de dieu, qui avait été être infernal, fit cette réflexion : Il ne serait pas convenable de laisser des jours (entiers) se passer sans aller
* Sentence qui se trouve au commencement du Kandjour ; Gsoma Ta notée et traduite duns son analyse.
rendre visite à Bhagavat et m'approcher de lui pour lui présenter mes hommages. Pourquoi doncn'irais-je, sans laisser passer un (seul) jour, rendre visite à Bhagavat et m'approcher de lui pour lui offrir mon hommage ?
Cette réflexion faite, ce fils de dieu qui avait été jadis être infernal, se para de pendants d'oreille mobiles et sans tache, orna son corps de colliers, de bracelets de perles, se chargea le plus qu'il put de lotus divins, de lotus bleus, de lotus rouges, de lotus blancs ; puis quand les couleurs furent confondues, à la nuit, il descendit (sur la terre), se rendit là où était Bhagavat, couvrit Bhagavat de fleurs, et, après avoir salué avec sa tête les deux pieds de Bhagavat, il s'assit à quelque distance. Par la puissance des couleurs du fils de dieu, ancien être infernal, tout Jetavana fut pénétré d'une grande clarté.
Ensuite Bhagavat, qui connaissait à fond les inclinations du fils de dieu, ancien être infernal, ses bonnes dispositions, son tempérament (moral) et sa nature lui fit un exposé de la loi, tel que, après l'avoir entendu, ce fils de dieu, primitivement être infernal, sur le tapis même où il était assis, brisa par la foudre de la science supérieure la hauteur aux vingt sommets qui fait considérer l'amas de ruines comme une demeure (véritable) ; en sorte que le fruit de Srota-âpatti lui fut manifesté, et (Bhagavat) lui enseigna ainsi la loi qui fait qu'on s'assimile, en les raisonnant, les quatre vérités sublimes.
Après avoir vu les vérités, il prouonça trois fois cet Udâna : Vénérable, rien de pareil à ce qui vient de m'être fait par Bhagavat ne m'a été fait ni par mon père, ni par ma mère, ni par le roi, ni par les dieux, ni par mes pères et mères d'autrefois, ni par lesÇramanas et les Brahmanes, ni par la foule de mes parents, de mes amis et de mes intimes. L'Océan de sang et de larmes est desséché, la montagne d'ossements est franchie ; les portes de la voie mauvaise sont fermées, celles du Svarga sont ouvertes ; j'ai le pied hors de l'enfer, de l'animalité, de la condition de Prêta; je suis au rang des dieux et des hommes.
Il ajouta :
C'est par ta puissance que la voie mauvaise pleine de terreurs et de maux a été fermée, que la voie abondante en mérites, la voie du Svarga a été ouverte, et que moi j'ai pu obtenir d'entrer dans le chemin du Nirvana.
c'est pat* ton appui excellent et parfait
que j'ai obtenu l'œil pur exempt de péché,
la joie sublime, le repos du rang le plus élevé,
quej'ai, par conséquent, traversé l'océan de la douleur.
les animaux, les dieux, les êtres non humains ont vu mes offrandes (?)
Je suis affranchi de la naissance, de la vieillesse et de la mort.
Cette vue qu'il est difficile de rencontrer dans mille existences,
0 muni, après une longue (attente), j'en recueille aujourd'hui le fruit.
Ensuite, après avoir témoigné son affection en attachant sur luises ornements
et avoir salué ses pieds, quand le matin parut,
il fit le pradaxina autour du vainqueur de l'ennemi,
et s'en retourna dans le ciel, région du monde des dieux.
Ensuite, ce fils de dieu, ancien être infernal, comme un marchand qui a réalisé des bénéfices, comme un agriculteur qui â fait la moisson, comme un héros qui a remporté la victoire, comme un malade guéri de toutes les maladies, retourna chez lui avec le même cérémonial avec lequel il s'était présenté à Bbagavat1.
Un Sthavira de la Confrérie qui avait habité avec lui étant assis à sa place pour le repas, d'autres, qui avaient aussi habité avec lui, distribuèrent de l'eau à la Confrérie. Gependaut, le Sthavira de la Confrérie ayant reçu de Peau dans un vase d'airain, n'eut pas plutôt touché (le vase) du bout des doigts qu'il pensa et se dit en lui-même : Nous, nous buvons l'eau (fraîche) à pleines gorgées ; et notre maître est dans le grand enfer Àvîci où il ne mange et boit que des choses bouillantes. — Ces réflexions faites, il entreprit de chercher à le voir dans le grand enfer Avîci et disparut (de ce monde).
Après avoir (successivement) visité les animaux, les Prêtas, les hommes et les divers enfers, il se met à chercher dans l'espace occupé par les dieux, et le voit assis, rené parmi les dieux des quatre grands rois, devenu dieu, et ayant vu la vérité en présence de Bhagavat. Il commença par faire voir un
* Cet épisode de la visite d'un dieu nouvellement rené au Buddha, revient très souvent dans les textes et est toujours raconté dans les mêmes termes. ■
sourire ; puis, ayant obtenu la foi en Bhagavat, il fît entendre cet Uclâna * : Oh ! Buddha ! oh ! Loi ! oh ! Confrérie ! oh ! bon enseignement de la loi ! Ceux qui ont commis un tel péché et sont, par suite, allés dans la déchéance, obtiennent néanmoins une telle masse de qualités !
Le premier docteur *, le voyant satisfait, content, joyeux au plus haut degré, lui dit: Ayusmat, maintenant que ton maître est mort, tu es satisfait, content, extrêmement joyeux à la pensée que tu es devenu le Sthavira de la Confrérie. — Il lui répondit : Ayusmat, ce n'est pas le moment de répondre à l'instant même à ta question. Questionne-moi au milieu de la Confrérie; ce sera alors le moment de répondre à la question.
A un autre moment, après avoir (attendu) autant qu'il (fallait), la Confrérie siégeant au conlplet en conférence, le Sthavira de la Confrérie fît au premier docteur cette question : Ayusmat, que dis-tu maintenant?
L'autre répondit : Je t'avais dit: N'es-tu pas satisfait, content, joyeux au plus haut degré, en te disant : Maintenant que le maître est mort, je suis le Sthavira de la Confrérie. C'est ainsi qu'il souleva la question exposée au milieu de la Confrérie. — L'autre, plein de satisfaction, et les Bhixus (avec lui) prononcèrent cet Udâna : Oh ! Buddha ! oh ! Loi ! oh ! Confrérie ! oh ! bon enseignement de la loi ! Ceux qui sont allés dans la déchéance pour avoir commis un tel péché, obtiennent de telles qualités ! 3.
* Cette adhésion au Buddha de la pari d'un dignitaire de la Confrérie, d'un Àrhat* est bien singulière. 11 est vrai qu'il s'agit en quelque sorte d'une Confrérie rivale; mais on eu parle comme s'il s'agissait de la Confrérie du Buddha. Peut-être veut-on donner à entendre que la Confrérie qui existait à côté se rallie à la véritable ; mais c'est bien obscur.
* Ou le « docteur unique » ; ce dojt être le nom d'une dignité. Ce récit met en scène deux dignitaires, le Sthavira de la Confrérie et le docteur unique. Il est assez difficile de déterminer leurs attributions respectives ; je ne pourrais le faire que d'une façon toute conjecturale. Il est bon toutefois de noter ces deux titres.
3 L'épisode finit d'une manière un peu brusque et semble inachevé. En tous cas, l'histoire du héros de ce récit est incomplète. On ne nous apprend rien sur sa destinée future. Nous aurions pu, à la rigueur, supprimer cet épisode ; mais, outre qu'il apporte de nouvelles lumières sur le sort des hommes décédés et sur leurs relations avec les vivants, il était utile de donner l'histoire du parricide dans son entier.
LES PRETAS DE VINDUVATI
. Cette histoire que nous empruntons au IIP volume du Dulva, et queCsoma* dans son analyse, a résumée en huit lignes, nous donne bien quelques détails sur la situation des personnages qu'elle met en scène, mais ne nous apprend rien sur leur origine ou leur destinée ultérieure. On voit bien que le Buddha ^intéresse à eux et leur facilite la délivrance; mais on ne nous dit pas pourquoi ils sont devenus prêtas et ce qu'ils deviendront ensuite. C'est que le récit a pour but à peu près unique de mettre en relief la miséricorde et la puissance du Buddha. Il existe bien des récits où la destinée des Prêtas est exposée avec plus de détails que dans le nôtre ; mais diverses raisons nous empêchent de les introduire ici. Celui qu'on va lire, malgré les lacunes que l'on peut regretter, donne une idée des infortunes des Prêtas, de leurs souffrances et de la manière de leur venir en aide.
— Dulva III, folios 21--3. —
Ensuite Bhagavat, se promenant dans le Koçala, arriva à la ville de Vinduvatî (dans la région de) Çyepa1; et il résida au nord de la ville de Vinduvatî dans le bois de Çapa *.
* Je restitue en sanskrit sous la forme Vinduvatî le nom tibétain Thigs pa*can, « qui a une goutte. » Quant au mot Çyepa, je ne sais pas même si c'est un mot tibétain ou nn mot sanskrit.
* Je ne saurais non plus rien dire de certains sur ce mot Çapa qui n'est peut-être pas autre que le mot orthographié Çyepa dont il vient d'être question. — Çapa, en sanskrit, signifie « malédiction ».
Les Brahmanes et les chefs de maison de la ville de Vinduvatî apprirent cette nouvelle : Bhagavat est (ici) venant du Koçala, et il réside dans le bois de Çapa.
A cette nouvelle, ils se réunirent par groupes ; ces bandes se rencontrant se réunirent et, sortant de Vinduvatî, se rendirent au lieu où était Bhagavat. Quand ils y furent arrivés, ils saluèrent avec la tête les deux pieds de Bhagavat, et, après avoir témoigné une joie parfaite et entière, ils restèrent silencieux ; seulement ils paraissaient très fiers.
Ensuite, les Brahmanes et les maîtres de maison de Vinduvatî, s'étant levés de dessus leur tapis, firent l'anjali du côté où était Bhagavat et lui rendant hommage, parièrent ainsi à Bhagavat : Bhagavat, nous te prions de consentir à venir demain prendre part à notre repas de midi avec la Confrérie des Bhixus. Bhavavat acquiesça par son silence à la demande des Brahmanes et des maîtres de maison de Vinduvatî. Alors, les Brahmanes et les maîtres de maison de Vinduvatî, ayant compris que Bhagavat témoignait de son acceptation par le silence, adorèrent avec la tête les deux pieds de Bhagavat, puis se retirèrent de devant Bhagavat.
Ensuite des Prêtas semblables à des squelettes ambulants, qui n'avaient pour se couvrir que leur chevelure, dont le ventre était comme une montagne et la bouche comme le trou d'une aiguille, qui flambaient, flambaient fortement dans toutes leurs parties, et ne formaient qu'une flamme de feu, se rendirent au nombre de cinq cents au lieu où était Bhagavat, et quand ils y furent arrivés : Quel bonheur si une parole (en notre faveur) était adressée à nos parents ! Que Bhagavat nous prenne en pitié ! Nous demandons qu'une offrande soit annoncée pour nous.
Bhagavat répondit : J'ai fait un vœu; si par suite de votre apparence
àmn. G. — IV 37
extérieure actuelle, il est temps d'annoncer une offrande, (eh bien!) qu'une offrande soit annoncée en votre nom !
Les Prêtas reprirent: Bhagavat, si Ton a honte (de nous), qu'adviendra -t- il?
Alors Bhagavat prononça à ce moment-là ces stances :
S'ils ont de la honte quand il ne faut pas avoir delà honte
et s'ils n'ont pas de honte quand il faut en avoir ;
s'ils craignent quand il n'y a pas lieu de craindre,
et s'ils ne craignent pas quand il y a lieu de craindre ;
(en un mot), s'ils ont des vues fausses,
les êtres suivent la mauvaise voie.
S'ils ont de la honte quand il convient d'en avoir,
s'ils n'ont pas de honte quand il n'y a pas lieu d'en éprouver,
s'ils ne craignent pas quand il n'y a pas à craindre
et craignent s'il y a sujet de craindre,
(en un mot), s'ils ont des vues justes,
les êtres suivent la bonne voie.
Les Prêtas répondirent : Bhagavat, s'il en est ainsi, advienne (que pourra) !
Ensuite les Brahmaues et les maîtres de maison de la ville de Vinduvatî préparèrent les uns et les autres, dès la nuit, des aliments et des breuvages purs et sains; puis, ayant pris des tapis et une position bien inférieure, ils s'assirent en présence de Bhagavat pour entendre la loi ; et ce faisant, ils paraissaient fiers.
Les cinq cents Prêtas arrivèrent. Alors les Brahmanes et les maîtres de maison de Vinduvatî, en apercevant les Prêtas, commencèrent à fuir ?
Messieurs, pourquoi fuyez- vous ? dit Bhagavat. — Ils répondirent : Bhagavat, ces Prêtas que voici ! .
Bhagavat reprit : Venez ! Ils sont de votre parenté j si vous y consentez, j'annoncerai une offrande en leur faveur.
Ils répondirent 2 Bhagavat, il est convenable qu'il en soit ainsi *
Alors Bhagavat, de sa voie mélodieuse à cinq membres, annonça l'offrande en leur nom, (puis il ajouta) :
Puissent les mérites de ce don
accompagner ces Prêtas !
Puissent-ils sortir promptement
du monde mauvais des Prêtas !
Que, par ce don, vêtements, breuvages, aliments
résidence, lits et autres choses semblables de toute espèce
leur échoient en tout temps sans s'épuiser !
Qu'ils en soient abondamment pourvus '!
Ensuite, Bhagavat, ajant instruit, par un enseignement raisonné de la loi, les Brahmanes et les maîtres de maison de la ville de Vinduvati, les ayant ainsi endoctrinés, exaltés, réjouis, se leva de dessus de son siège et partit.
Après cela, les Brahmanes et les maîtres de maison de la ville de Vinduvatî, rentrés chez eux, se réunirent et causèrent de cette aventure: Oh! disaient-ils, le Bhixu Gautama a un grand amour (pour les êtres) ; ses auditeurs ont aussi un grand amour.
Quelques-uns dirent: Messieurs, le Çramana Gautama a un grand amour; il n'en est pas de même des Tîrthikas.
* La condition de Prêta est la punition des égoïstes et des avares, a L'offrande annoncée » au nom des Prêtas est une offrande fai!e en leur lieu et place par ceux qui leur veulent du bien et de laquelle le mérite est acquis aux Prêtas comme s'ils l'avaient faite eux-mêmes, parce que d'autres Tout faite à leur intention.
SUKARIKA AVADANA
De même que le récit précédent, celui que Fou va lire est destiné à faire ressortir la miséricorde et la puissance du Buddha. Il nous montre bien la fragilité de la félicité divine, puisqu'il s'agit d'un dieu déchu condamné à renaître sur terre sous la forme d'un porc. Mais quelle est la cause de cette déchéance ? Gomment ce dieu se trouve-t -il sur la terre avant d'avoir pris la forme qu'il y doit revêtir? On ne nous le fait pas savoir. Nous aurions aussi besoin de quelques explications sur le nouveau coup de théâtre par lequel ce dieu, qui devait être porc et paraît échapper à son malheureux sort, meurt (sans avoir vécu) et renaît dans une nouvelle classe de dieux supérieure à celle où il était d'abord. Malgré tous ces desiderata, le texte donne une idée de l'instabilité de toutes choses et en particulier des hauts et des bas par lesquels les êtres animés sont exposés à passer presque en un clin d'œil.
Le texte sanskrit du Sûkarika Avadâna du Kandjour se trouve dans le recueil intitulé : Divya-Avadâna, ou du moins dans l'un d'eux ; car il existe à notre connaissance deux recueils de ce nom qui ne sont pas composés de la même manière, quoique formés presque totalement l'un et l'autre d'éléments identiques : ce sont les numéros 97 et 98 du fonds Burnouf à la Bibliothèque nationale. C'est dans le numéro 97 que se trouve le Sûkarika Avadâna; il en forme la quatorzième section. La version tibétaine du Kandjour répond parfaitement à ce texte dont elle est visiblement le traduction.
Il existe une autre rédaction sanskrite de ce même texte, dans un autre recueil, le Ratna-Avadâna-Mâla, dont elle forme la sixième section. Tous les récits du Ratna- Avadâna-Mâlâ sont versifiés et apparaissent comme des paraphrases, des amplifications, au fond très exactes, mais très développées dans la forme, des récits en prose qui se trouvent dans d'autres recueils. C'est précisément le cas pour le texte dont nous parlons ; il est aisé de reconnaître que le Sûkarika du Ratna-Avadâna-Mâlâ est une amplification de celui du Divya-Avadâna.
Voici la traduction de la version du Divya-Avadâna, reproduite en tibétain dans le Kandjour.
- Mdo XI 3 (Folio 427-430), —
En langue de l'Inde : Sûkarika avaddna. — En langue de Bod : Phagmai-rtog$-pa brjod-pa. — (En français :) Légende de la truie.
[Voici le discours que j'ai entendu une fois ; Bhagavat résidait à Çrâvasti, à Je ta va na, dans le jardin d'Anâthapindada. Ensuite Bhagavat parla ainsi aux Bhixus : Bhixus ! '].
[C'est une loi que] cinq signes précurseurs se manifestent chez un fils de dieu assujetti à changer d'existence. Ses vêtements non froissés se froissent; ses guirlandes non flétries se flétrissent ; une mauvaise odeur s'échappe de son corps; une sueur se produit aux deux aisselles ; le fils de dieu assujetti à changer d'existence ne peut se tenir solidement sur son siège.
Or, un fils de dieu assujetti à changer d'existence se trouvait sur la terre et s'y agitait, disant: « Ah! le Gange céleste! Ah! l'étang! Ah! la pièce d'eau ! Ah ! le jardin de Kuvera ! Ah ! le bosquet d'Indra ! Ah ! le bois de Nandana ! Ah ! le paradis d'Indra ! Ah ! le (mont) Paripâtraka ! Ah ! le rocher de la pierre jaune (Pàndukambala) ! Ah! la réunion des dieux! Ah! Bellevue (Sudarçana, la cité d'Indra) ! » — C'est en ces termes qu'il se lamentait pitoyablement.
Çakra, le roi des dieux, vit ce fils de dieu qui se trouvait sur la terre et et s'y agitait extrêmement. A cette vue, il se dirigea vers l'endroit où était
* Ce début ne se trouve que dans la Yerjion tibétaine du Kandjour.
ce fils de dieu, et, quand il fut arrivé, il dit au fils de dieu : « Par quelle raison, ami, te trouves-tu et t'agites-tu extrêmement sur la terre et te lamentes-tu pitoyablement, oui, pitoyablement en disant : Ah ! le Gange, etc.
Le fils de dieu répondit à Çakra, le roi des dieux: Moi que tu vois, Kauçika, après avoir goûté le bonheur des dieux, je dois, dans septjour3, renaître au sein d'une truie ; et là, pendant un grand nombre d'années, il me faudra me nourrir d'excréments et d'urine.
Alors Çakra, le roi des dieux, ému de compassion, parla ainsi au fils de dieu : Allons, toi, ami, va en refuge dans le Buddha, le premier des bipèdes» va en refuge dans la Loi, le premier des abris contre la passion, va en refuge dans la Confrérie, la première des troupes. »
Le fils de dieu, effrayé par l'appréhension de renaître dans l'animalité, effrayé par la mort, parla ainsi à Çakra, le roi des dieux : ce Oui, moi, Kâuçika, je vais en refuge dans le Buddha, le premier des bipèdes,... dans la Loi, le premier des abris contre la passion,... dans la Confrérie, la première des troupes.
Ensuite ce fils de dieu, ayant saisi les trois refuges, changea d'existence, puis mourut, et renaquit dans la corporation des dieux (appelés) Tusita.
Or, c'est une loi que, pour les dieux, la vue de la connaissance descend au-dessous d'eux sans s'élever au-dessus. Çakra, le roi des dieux, cherche donc ce fils de dieu du regard: « Ce fils de dieu, (se dit-il,) est-il né au sein d'une truie, oui ou non? » — Il regarde et ne (voit) pas qu'il y soit né. — « Est-il né dans des matrices d'animaux ou dans les Naraka? » — Il regarde : ce (fils de dieu) n'y était pas né. — « Ou bien est-il né dans l'humanité ? » dit-il. — Il regarde; le fils de dieu n'y était pas né, non plus. — Il se met à regarder encore les dieux de la section des quatre grands rois et les dieux Trayastrimçats : là encore, il ne le voit pas. — Poussé par la curiosité, Çakra, le roi des dieux, se rend au lieu où était Bhagavat. Quand il y fut arrivé, il salua avec la tête les pieds de Bhagavat et s'assit près de lui ; puis Çakra, jle roi des dieux, adressa ces paroles à Bhagavat: a Ici, moi, vénérable, je vis un fils de dieu assujetti à la loi de la déchéance, s'agitant sur la terre et se lamentant misérablement en disant : Ah ! le Gange céleste ! etc., etc. (répétition de ce qu'on a vu ci- dessus). — Il répondit : Moi que tu vois, Kauçika, après avoir goûté le bonheur des dieux, je dois, dans
sept jours, renaître au sein d'une truie; et là, pendant un grand nombre
d'années, il me faudra me nourrir d'excréments et d'urine. — Après avoir
ainsi parlé, le fils de dieu mourut. Où ce fils de dieu est-il né, ô vénérable ?
« Bhagavat reprit : Les dieux qu'on appelle Tusita ont la satisfaction de
tous leurs désirs. C'est là que ce dieu se réjouit après être allé dans le triple
refuge. » .
Alors Çakra, le roi des dieux, fut dans le ravissement, et il prononça à cette
heure même ces stances :
Ceux qui vont en refuge dans le Buddha, ceux -là ne craignent pas la voie mauvaise ; après avoir abandonné les corps d'hommes, ils entrent dans des corps de dieux. Ceux qui vont en refuge dans la Loi, ceux-là ne vont pas dans la voie mauvaise ; après avoir abandonné les corps d'hommes, ils entrent dans des corps de dieux. Ceux qui vont en refuge dans la Confrérie, ceux-là ne suivent pasla voiemauvaisc ; après avoir abandonné les corps d'hommes, ils entrent dans des corps de dieux.
Alors Bhagavat, louant le discours de Çakra, le roi des dieux, parla ainsi :
C'est bien cela, Kauçika, c'est bien cela.
Ceux qui vont en refuge, etc. (répétition des mêmes vers).
Après avoir salué Bhagavat, après avoir îourné trois fois autour d3 lui et avoir fait Tanjali, (Çakra) s'inclina vers Bhagavat, et disparut.
IL PREDICTIONS
Nous réunissons sous cet intitulé un certain nombre de textes qui se rangent naturellement dans la classe dite Vyâkarana, soit qu'ils aient officiellement cette qualification, soit qu'ils ne Paient pas. La classe Vyâkarana est au fond une subdivision de la classe appelée Avadâna. Il y a, dans le Kandjour, des textes isolés, qui sont intitulés Vyâkarana; mais on trouve aussi, dans les recueils d'Avadânas, nombre de textes qui ne sont autre chose que des Vyâkaranas.
Le mot Vyâkarana a plusieurs sens ; sans insister sur celui de « grammaire », nous rappellerons que ce terme désigne toute déclaration solennelle, importante, faite avec autorité; ainsi la première prédication du Buddha, l'enseignement des quatre vérités, est qualifiée quelquefois Vyâkarana. Mais le plus ordinairement, il s'applique aux prédictions du Buddha ; et alors on peut distinguer plusieurs cas. Ou bien la prédiction se rapporte exclusivement à l'avenir; c'est-à-dire que le Buddha, à propos d'un fait actuel, point de départ nécessaire de toutes ses explications, prédit un événement futur tans aucune allusion au passé ; c'est le cas le plus fréquent, et presque tous les Vyâkaranas dont nous offrons au lecteur la traduction, rentrent dans cette catégorie. — Ou bien le Buddha, en faisant sa prédiction, donne des explications sur le passé du personnage, objet de cette prédiction, de sorte qu'il embrasse dans son enseignement le passé et l'avenir.— Ou bien enfin la parole
An*, g. — IV 38
duBuddha s'applique exclusivement au passé, c'est-à-dire qu'il rapporte une prédiction ancienne, faite par un Buddha antérieur autre que lui et qui a déjà reçu son accomplissement/
Les distinctions qui viennent d'être faites sont relatives au temps ; on peut en noter d'autres relatives au genre de la prédiction. Que prédit le Buddha? Toujours une naissance, ou plutôt une renaissance dans telle ou telle condition, depuis la plus élevée, celle de Buddha parmi les hommes, jusqu'à la plus basse, celle de damné dans les enfers. Toutefois nous ne connaissons pas de textes renfermant d'autres prédictions que celles de la Bodhi et de la Pratyekabodhi.
Ordinairement, peut-être toujours, le Buddha rit au moment où il va faire une prédiction. On a en déjà vu un exemple dans le Catuska-Nirhâra qui renferme un Vyâkarana épisodique1. Il est vrai qu'il existe des Vyâkaranas dans lesquels il n'est pas question de ce rire ; mais que faut-il en penser ? Nous connaissons plusieurs textes dont il existe deux versions distinctes, semblables pour le fond, différentes pour la forme; dans l'une de ces versions, le Buddha rit, dans l'autre il ne rit pas. Sans entrer dans la discussion da ces divergences, nous pouvons afdrmer que, dans la règle, le Buddha rit au moment de faire une prédiction.
Gsoma, dans son analyse (Dulva, I, f* 133), a signalé le rire de Çâkya. La description de ce rire et de ses effets revient très souvent, toujours dans les mêmes termes. Cette description est connue par la traduction qu'en a donnée Burnouf en insérant dans son Histoire du Buddhisme indien un avadâna où elle se trouve. Malgré cela, nous la reproduisons ici; d'abord parce que l'ouvrage de Burnouf peut n'être pas à la portée du lecteur, ensuite parce que cette description a sa place marquée en tête d'un recueil de Vyâkaranas.
Notre collection de prédictions est formée des textes suivants :