‹ Fragments littéraires (volume 2)Chapitre 2 sur 62 · DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

QUAI DES ADGUSTINS, 35.

DISCOURS

BE RECEPTION A L*ACAB£MI£ FRAI^ÇAISE.

M. Cousin, ayant été élu par rAcadémie Française à la place yacante par la mort de M. Fourier, y est venu prendre séance le 5 mai i83i, et a prononcé le discours qui suit :

Messieurs ,

Si quelqu'un s'étonnait de voir aujourd'hui , à l'Académie Française, un métaphysicien succéder à un géomètre, je lui monti'erais la statue que vous avez élevée dans cette enceinte au père de la géométrie et de la métaphysique moderne^.

Les lettres tendent la main à toutes les sciences qui honorent la raison humaine; et vous ne demandez aux plus abstraites elles-mêmes, pour les accueillir parmi vous, que de savoir parler votre langue. Pourquoi donc la philosophie serait- elle ici une étrangère?

Non , messieurs , il y a des liens étroits entre la

1 La staluc de Descarie5. «

philosophie et la Httérature. Toutes deux travaillent sur le même fonds, la nature humaine : l'une la peint, Tautre essaie d'en rendre compte. Souvent elles ont échangé d'heureux services. Plus d'une fois les lettres ont prêté leur voix à la philosophie; elles ont accrédité, répandu, popularisé la vérité parmi les hommes; et quelquefois aussi la philosophie reconnaissante a apporté k la littérature des beautés inconnues. N'est-ce pas au génie même de la métaphysique que les lettres antiques doivent ces pages inspirées où la grâce d'Aristophane le dispute à la sublimité d'Orphée et le dithyrambe à la dialectique? C'est Aristote, c'est sa concision élégante qui a donné le modèle du style didactique. Et dans l'Europe moderne, parmi nous, messieurs, celui dont l'image est ici présente, et qui a créé une seconde fois la géométrie et la philosophie, n'est-il pas aussi un des fondateurs de notre langue? Cherchez dans Rabelais et dans Montaigne cette précision sévère, cette dignité dans la simplicité, ce caractère mâle et élevé que prend tout à coup la prose française dans le discours sur la Méthode. Quand on lit Descartes, on croit entendre le grand Corneille parlant en prose. Ecoutez Malebranche : n'est-ce pas Fénélon luimême avec tout le charme et la mélodie de sa parole? Sans doute Condillac ne s'offre point à l'imagination avec les attributs éminents de ses deux

illustres devanciers; il n'a ni Tëii^rgie du premier, ni l'éclat du second; mais on ne peut lui refuser cette simplicité de bon goût, cette lucidité constante, cette finesse ingénieuse sans afifectation, cette dignité tempérée, qui sont aussi des qualités supérieures. Mais, qu'ai-je besoin d'aller chercber si loin des preuves de l'heureuse alliance de la littérature et de la philosophie ? N'aperçois-je pas dans vos rangs deux philosophes célèbres, ailleurs divisés peut-être, ici rapprochés et réunis par l'amour et le talent des lettres? Tous deux appelés à occuper un jour un rang élevé dans l'histoire de la philosophie, dans cette histoire où il y a place pour tous les systèmes, pour tous les ];ioiQmes de génie qui ont aimé et servi à leur idanière la cause sacrée de la raison humaine ; l'un^, disciple original de Gondillac, qui semble avoir épuisé le système entier de l'école qu'il représente par l'étendue et la hardiesse des conséquences que sa pénétration en a tirées, et dont l'honneur est de n'avoir guère laissé à ceux qui viennent après lui que l'alternative de le suivre comme à la trace ou de l'abandonner pour être nouveaux; écrivain singulièrement remarquable par cette clarté suprême qui à elle seule est déjà un don si rare, et qui en suppose tant d'autres; l'autre^, messieurs;^ qui appar-

1 M. De Tracy.

« M. Royer-Collard.

tient à l'école de Descartes et le premier parmi nous l'a réhabibtée en la rappelant à la sévérité de sa propre méthode; puissant orateur qu'une raison inflexible, secondée d'une imagination qui s'ignore, conduit involontairement et par sa rigueur même aux plus heureux effets de style, pittoresque, brillant, ingénieux comme malgré lui-même, parlant naturellement la langue des grands maîtres du dixseptième siècle, parce qu'il a vécu dans leur commerce intime, et quUl est en quelque sorte de leur

famille.

Gomment arriver jusqu'à moi après vous avoir rappelé tous ces glorieux modèles de la science philosophique et de l'art d'écrire? Mais je ne me suis point considéré, messieurs; je n'ai pensé qu'a la philosophie, et j'ai cédé devant vous à mon plus cher et plus habituel sentiment , la foi à la dignité de la philosophie et le culte des grands hommes qui Font servie par la double puissance de la pensée et de la parole. Ce sentiment m'a conduit de bonne heure dans une carrière difficile; il m'a soutenu dans plus d'une épreuve; qu'il me protège aujourd'hui, messieurs» et me soit un titre à votre indulgence !

Qui m'eût dit, en effet, que jamais je viendrais m'asseoir à cette place qu'occupait naguère avec tant d'éclat le savant célèbre dont la perte irréparable est un deuil pour l*Iqstitut tout entier, pour

la France et pour l'Europe? LuUaussi avait voué sa vie à des études qui ne conduisent point ordinairement à l'Académie Française ; et c'est là malheureusement la seule ressemblance qui soit entre nous ; mais la gloire, qui est de toutes les académies, le désignait à vos suffrages dans les hautes régions de l'analyse mathématique; et l'homme de goùt> rhomme excellent avait aisément introduit parmi vous le grand géomètre, lies titres de M. Fourier à l'admiration du monde savant trouveront ailleurs un digne interprète : ilm'appanient à peine de vous les rappeler*

La science qui a pour objet les grands phénomènes de 1^ nature doit sa naissance et ses progrès à trois causes, l'observation, le calcul et 1» temps. C'est l'observation dirigée par la méthode qui recueille, amasse, éprouve les matériaux de la science ; mais pour que la science se forme, il faut que le calcul s'ajoute à l'observation ,' le cajcul , puissance merveilleuse qui métamorphose tout ce qu'elle touche, néglige dans les faits observés les détails arbitraires, fruits de circonstances passagères et indiflférentes, pour en retenir seulement les éléments nécessaires qu'elle dégage, met en lumière et exprime alors, dans leur simplicité et .leur abstraction, en formules générales sur lesquelles elle opère avec confiance, et dont elle tire» des résultats aussi généraux que leurs princ^es,

c'est-à-dire des lois, c'est-à-dire la science. Une fois sortie du berceau de Texpérience, et lancée dans le monde par la main du calcul , la science marche, et s'avance avec le temps de conquête en conquête jusqu'au terme qui lui est assigné. Ce terme est une loi si générale qu'elle épuise l'expérience et n'admet aucune autre loi plus générale qu'elle-même. Mais les siècles, en poursuivant ce terme, le reculent sans cesse et le chassent pour ainsi dire devant eux. Dans ce grand mouvement, dhaque progrès de la science, chaque généralisation nouvelle est l'ouvrage de quelque homme de génie qui y attache son nom en caractères impérissables. La suite de ces grands noms est l'histoire même de la science. Ordinairement, messieurs, il faut bien des siècles, bien des hommes de génie pour porter une science à quelque perfection. Voyez celle du mouvement : combien de temps ne lui a-t-il pas fallu pour arriver à un certain nombre de lois générales? Appuyé sur deux mille ans de travaux accumulés, Répler n'avait pu s'é* lever plus haut : il a fallu un siècle entier, le renouvellement de la géométrie et Newton pour généraliser les lois de Kepler, et il a fallu un siècle encore et Laplace pour généraliser en quelque sorte la loi de Newton, en l'étendant • k tous les corps célestes et à tous les temps. Voici maintenant un autre phénomène, presque

aussi universel que le mouvement^ qui accompagna partout la lumière et pénètre dans des régions où la lumière ne peut le suivre, qui se joue à la fois dans les champs illimités de Fespace et se mêle à tout sous nos yeux , qui produit la vie universellfs à tous ses degrés et sous toutes ses fotmes, rçpaplit et anime l'univers comme le mouvement le mesure. Chose admirable l ce phénomène était à peine étudié ^ il y a un demi-siècle ; et quand Laplace achevait la Mécanique çélestey à peine quel<^ ques observateurs en avaient fait le sujet d'expériences ingénieuses, qui, même entre les mains les plus habiles, n'avaient pu rendre ce qu'elles ne renfermaient pas, des lois générales, une théorie, une Sj&ience* Parfcii tous le9 grands géomètres et les grands physiciens qui , d'un bout de l'Europe à l'autre, se disputaient alors les secrets de la na** ture, pas un n'avait su appliquer le calcul à ce phénomène* Il semble donc qu'il lui faudra bien du temps, selon la marche ordinaire de l'esprit humain, pour donner naissance à une science digne de s'asseoir parmi celles qui font l'orgudil de notre siècle. Non,. messieurs, il n'en sera point ainsi. Un homme parait tout à coup, qui fait à lui seul plus d'observations que tous ses devanciers ensemble et traverse le premier âge de la science, celui de Texpérience, et qui, non-seulement commence le second âge de la science, celui de l'ap-

plication du calcul à l'expérience, mais, dérobant à Tavenir ses perfectionnements, développe, agrandit, assure la science qu'il a fondée, et en tire, avec les applications les plus ingénieuses et les plus utiles au commerce de la vie, les lumières les plus inattendues et les plus vastes sur le système général du monde. Ce phénomène si important et si longtemps négligé, devenu tout à coup la matière d'une théorie complète, d'une science très-avancée, c'est, messieurs, le phénomène de la chaleur ; et M. Fou- ^ rier est l'homme auquel le dix-neuvième siècle doit cette science nouvelle.

Sans chercher à 'vous donner ici la moindre idée de la théorie de la chaleur, il me suffira de vous rappeler que la grandeur dte ses résultats n'a pas été plus contestée que leur certitude, et qu'au jugement de l'Europe savante, la nouveauté de l'analyse sur laquelle ils reposent est égale à sa perfection. M. Fourier se présente donc avec le signe évident du vrai génie : il est inventeur. Supposez l'histoire la plus abrégée des sciences physiques et mathématiques où il n'y aurait place que pour ' les plus grandes découvertes, la théorie mathématique de la chaleur soutiendrait le nom de M. Fourier parmi le petit nombre de noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. M. Fourier y serait à côté de ses deux grands contemporains, Lagrange et Laplace. Lagrange, messieurs,

ÉLOGE DE M. POURIEK. 9

est comme le dieu de l'analyse ; il réunit en lui l'invention , la fécondité, la simplicité, la facilité, j'allais dire la grâc^. Les beaux calculs s'échappent de son esprit comme les beaux vers de la bouche d'Homère. Mais^des hauteurs où il règne, il abaiâie à peine ses regards sui^la nature. Laplace/ au contraire, n'emploie guère l'analyse que pour arriver à la découverte ou à la démonstration de quelque loi naturelle : il appartient à l'école de Newton et de Galilée, comme Lagrange à .celle d'Euler et de Leibnitz. S'il n'a pas découvert le système du monde , il a su trouver, dans les conditions même de son existence, le secret.de son éternelle durée. Avec moins de grandeur, M. Fourier a plus d'originalité peut-être; car il n'a pas seulement perfectionné une science, il en a inventé une, et en même temps il l'a presque achevée. Et il n'avait pas devant lui plusieurs générations d'hommes supérieurs. Newton k leur tête : il est en quelque sorte le Newton de cette importante partie du système du monde.

Ne serait-il pas naturel de croire que l'auteur d'aussi graiids travaux n'a pu les accomplir qu'à l'aide des circonstances les plus heureuses, dans le sein d'une paix profonde , et en leur consacrant , sans distraction et sans réserve, tous les jours d'une longue vie? Un étranger qui se trouverait dans cette enceinte serait fort étonné d'apprendre que

iO DISCOURS DE RÉCEPTION.

le rival de Lagrange et de Laplace a consumé ses meilleures années dans les orages de la vie politique ou dans lei affaires ; que la foAune Fa jeté à travers les scènes les plus mémorables de la révolution et de l'empire ; et qnteè sa vie en elle-même, et sans les découvertes qui rendent son nom ftumortel/^t encore une des destinées les plus intéresmates^l^ plus remplies et les plus utàlH^e notre

Elevé à l'école militaife d'Auxerre que dirigeait l'ordre savant et éclairé auquel la France doit une partie de sa gloire littéraire^, sans fortune et sans ambition^ passionné de bonne heure pour les mathématiques, plein de i^#connaissance pour les maîtres qui avaient formé son enfance et lui montraient parmi eux un avenir indépendant et tran- (Juille, peu s'en fallut qtie M. Fourier ne se fît aussi Bénédictin ; et sans les événements qui survinrent, très-^irobablement sa paisible destinée se serait écoulée dans une modeste cellule, il n'eût jamais eu d'autre théâtre que l'école de sa ville natale, et ses courses dans le monde se seraient bomées à quelques voyages d'Auxefte à Paris, |irar communiquer à l'Académie des sciences des mémoires d'algèbre» Mais la révolution française en décida autrement, et renversa tout le plan de sa

1 Les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur.

ÉLOGE DE M. FOUBIER. li

vie. M. Fourier salua la révolution avec espérance ; il Tembrassa avec amour, lorsqu'elle était noble et pure; et quand plifs tard, condamnée^ pour se défende, à une dévorante énergie, elle devint coupabft et malheureuse, il ne crut pas dev(»r Fabandonner jians ses mauvais jour», et il la servit encore, non pas dans ses fautes, mais dans ses périls : il a rbqmtttur de Ravoir traversée sans tadbe el de ne l'avoir jamais trahie. Son patriotisme lui fit accepter d'honorables fonctions que sa probité courageuse tourna bientôt contre lui-même; et, dénoncé, emprisonné, condamné à mort, le jeune géomètre eut bien de la peine à échapper au sort de Lavoisier. La tempête un peu apaisée, nous le retrouvons sur les bancs de l'Ecole normale et dans la chaire de l'Ecole polytechnique. Sa première et et studieuse carrière semblait se rouvrir pour lui. C'était encore une illution. Un autre géomètre , un peu plus ambitieux , le vainqueur d' Arcole , sentant que son heure n'était pas venue en France et qu'il manq[uait un homme à l'Orient, entreprit de lui donner cet homme, de recommencer le rôle d'Alexandre en attendant celui de César, et de réaUser les vues de Leibnitz sur l'Egypte» Il ne s'agissait pas seulement de soumettre cette belle contrée à la domination française ; il fallait la conquérir à la civilisation de l'Europe. Le membre de l'Institut , général eu chef de l'armée d'Egypte, fit

42 DISCGUKS DE RÉCEPTION.

donc appel à la science, et la science s'élança h sa voix, aussi aventureuse et aussi confiante que l'armée. Voili, M, Fourier enlevé de nouveau à ses études chéries. Qui ne sait les prodiges de^'expédition d'Egypte? Le Kaire à peine soumis^ l'Institut d'Egypte fut fondé sur le modèle de l'Institut de France. M. Fourier en était le secrétaire perpétuel. Son esprit vaste et flexible emliyassait et animait tous les travaux. Là il s'entretenait d'analyse avec Monge, de géodésie et de mécanique avec Andréossy et Girard, de physique et de chimie avec Malus et BerthoUet ; ou bien il discutait avec Denon et les antiquaires improvisés de l'expédition l'âge obscur des mystérieux édifices de Dendérah et d'Esné, qu'ils avaient visités ensemble. Mais ces nobles loisirs s'évanouirent bientôt. Le général Bonaparte vit son étoile pâlir à Saint-Jean-d'Acre et repasser d'Orient en Europe; il la suivit. Les circonstances rengagèrent une seconde fois M. Fourier dans les affaires. Kléber lui donna toute sa confiance, et le secrétaire de IListitut devint à la fois le ministi*e de la justice, le ministre de l'intérieur et quelquefois même le ministre des relations extérieures de l'Egypte firançaise. Les habitants, les savants, l'armée , le respectaient et le chérissaient à r envi; et quand les désastres s'accumulèrent sur cette vaillante colonie^ quand le poignard frappa Kléber le même jour où Desaix tombait à

ÉLOGE DE m. FOURIER. iS

Marengo, ce fut M. Fourier que la douleur commune voulut avoir pour interprète; noble mission^ douloureux discours, où^ malgré la résolution de Toratepr de soutenir les courages» la tristesse de ses paroles semblait avouer que les funérailles des vainqueurs d'Héliopolis et de Sédiman étaient celles de Texpédition elle-même. Quelle soèiw» messieuçil Représentez -vous à six cents lieues de la patrie^ sur les bords du Nil, au pied des Pjrramides, en face du désert, Tarmée française réduite à une poignée de braves, ramenée des extrémité de l'Egypte , cernée en quelque sorte autour du cercueil d%ses deux meilleurs capitaines, et associant involontairement à ces deux grandes ombres celles de tant de braves qui les avaient précédés. Aujourd'hui même, àia dislance de trente années, en lisant les deux touchants discours prononcés par M. Fourier, on ne peut se défendre des mêmes sentiments qui l'agitaient ainsi que l'armée entière, et de sentiments bien plus pénible^encore, quand on se demande où sont aujourd'hui tous ceux qui mêlaient alors leurs larmes à la voix de M. Fourier; Combien 4'entre eux ne sont pas sortis d^ l'Egypte et dorment dans cette vieille terre ! Et ceux qui échappèrent aux deniers désastres, et ceux aussi qui, une année auparavant avaient suivi en Europe la fortune de leur général, que sont-ils devenus? Héros de l'Egypte! quelle qu'ait été

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votre destinée^ dans quelque lieu que reposent vos cendres, et vous, en bien petit nombre, qui leur avez survécu^ soldats ou savants^ qui avez fait partie de cette grande expédition et de ces jours héroïques êi6 notre histoire, soyez tous honorés ici dans l'un de vos plus dignes compagnons ! Jamais l'Institut, jamais la France n'oubliera ce qu'elle doit à votre ocurage, à vos vertus, à vos malheurs.

De retour ea France avec les débris de l'expédition d'Egypte , M. Fourier croyait avoir acheté le droit de revenir à ses premières études et de s'y livrer tout entier : son ambition se bornait à une place de professeur de mathématiques. Mais le chef du nouveau gouvernement ne consentit point à se priver de ses talents politiques, et l'administrateur du Kaire fut appelé à la préfecture de l'Isère. M. Fourier y remplit dignement le pl^gramme et en quelque sorte le mot d'ordre de cette époque, union et grandeur. A la voix d'un sage, les ressentiments des partis, les jalousies d'intérêt ou d'opinion s'apaisèrent. Sous le compas hardi du savant, ce sentier escarpé des Alpes qui avait conduit Annibal en Italie, devint une route facile pour les conquêtes pacifiques du commerce et de l'industrie. De vastes marais, inépuisable foyer de maladies de toute espèce, dévoraient une partie considérable du département : un zèle habile et persévérant les rendit à la culture et créa trente-

ÉLOGft DE M. FOURIER. IS

^ept eonimmies florissaiites. L'empiré ajouta ses rëcôixtpenses aux bëhédictions du peuple ^ et les hbniieurd tintent chercher M. Fourier. Mais les ëpréuves de ââyie n'étaient paâ terminées. Bientôt il Tit ch&ncélei* et tomber, se relever un moinettt^ et tomber encore celui qu'il avait boiijiiu tour à itiùr gëdëral^ |)rèmier consul ^ empereur; et^ au lâiliëu de oés grandes catastrophes, plaiié entra l'tl^ ii'Elbé et f aris^ Anïé trahit personne et n« servit ^lie là France. Il lui était rései^é de souffrir «a* ëore àtëc ëllè^ Tdinbé dans la disgrâce, réduit à ûfile hoiiôràblé pauvreté , le dignitaire de Tëmpirè viiit demàader uii adle à l'Institut, et l'Institut Itif teiid^t la 'inâiné Mài§ ceux ^1 persécutaietit Môiigé, ilè J)6uvàierit ëfmrgner M. Fôurier; la àânetion royale fut réfutée à sa nomination. L'Aca-* détaie des ikbiences répondit à cet acte par une iiotainatlUÉi nouvelle faite à l'unanimité, et cette fois^ gràëe k de loyales interventions, 3a voix généreuse fut entendue. Ici finissent, messieurs, les aventures, les lon^ftes agitations de la vie de M. Fou-^ rier. La science l'avait recueilli ; il ne vécut plus que pôiIr elle. Il trouva dans son sein cette paix profoùde aprèé laquelle il soupirait depuis si long^ temps. Il ne s'occupa plxis que de rassembler et de coordonner ses travaux épars. Le temps qu'il dérobait k la géométrie, il lé Sonnait aux lettreiJ qu'il avait toujours aimées. Familier avec les chefs-

d' œuvre de rantiquité et de la littérature française, il avait fait une étude approfondie de l'art difficile de faire parler à la raison un langage digne d'elle, et cet art , il l'avait pratiqué en maître dans la belle Préface digne de servir de frontispiée au grand ouvrage de la De^tcription de l'Egypte. Aussi quand l'Académie des Sciences pwidit Delambre, elle confia son héritage à M. Fourier ; et on peut dire avec la véritë la plus scrupuleuse qu'il n'y avait pas une qualité de son esprit et de son caractère qui ne le destinât à cette noble magistrature, et l'étendue de ses coninaissances qui embrassaient toutes les parties des scieries ainsi que leur histoire, et l'impartialité supérieure de son intelligence secondée par sa modération naturelle, et le vif sentiipent de la dignité de l'esprit humain, et l'alliance si rare d'un savoir profond et d'une imagination élégante. Moins piquant, mais plus instruit que Fontenelle, aussi précis et plus orné que d'Alembert, aussi riche en vues générales, mais plus pur, plus délicat, plus artiste que Gondorcet, l'auteur de l'éloge d'Herschell est au premier rang des plus heureux interprètes des sciences. L'Académie Française voulut partager un aussi beau talent avec l'illustre compagnie à laquelle elle avait déjà emprunté Laplace et M. Guvier. Ge nouveau Huen l'attacha plus intimement encore à l'Institut. II vivait en quelque sorte dans

son sein. Ce n'est pas qu'il eût perdu ce vif intérêt, cette tendre sollicitude pour les destinées de la patrie et de l'humanité qui jadis Tavait jeté au milieu des affaires. L'âge et le malheur n'avaient pas glacé son cœur, mais il croyait avoir payé sa dette à la vie active, et c'est du port qu'il contemplait les orages. Il aimait toujours, le monde, mais il vivait dans la solitude. Il se plaisait à y recevoir avec quelques amis éprouvés des jeunes gens passionnés pour les sciences ou pour les lettres. Aucun d'eux ne le visitait sans en recevoir d'aimahles encouragements et des conseils utiles. Il répandait autourde lui comme un parfum d'honnêteté et de bon goût. On ne pouvait le fréquenter, je le sais par expérience, sans aimer davantage et les sciences qui apprennent à connaître la nature , et ces études auxquelles il se plaisait à rendre leur antique nom d'humanités, parce qu'en effet elles sont comme les nourrices de l'humanité et les institutrices de la vie. Ce qui nous frappait surtout en lui , sans parler de la finesse de son esprit et de la richesse de sa mémoire, c'était son exquise bienveillance et son admirable désintéressement. C'étaient là ses deux vertus naturelles : il les pratiquait sans effort, parce qu'elles faisaient comme partie de lui-même. Dans toutes les positions, il avait vécu comme il l'aurait fait dans la cellule de l'école d'Auxerre, content d'une modeste aisance

et sans $ouci du lendemain. Sous l'empire, il fais^t ^âeXix part^ de séi revenus, la première pour Jâ Êimille qui s'honorait de $es bienj^iti, la seconde pour ècs expériences; quant à lui-même et à son avenir, il n'y pensait point : 1815 le trouva prèsqu6 sans ressources, et il n'a laiss.é ni dettes ûî foirtUne* Il aimait tendrement les hommes et leur rapportait seç ti^avaux les plus élevés comme seè moindres démarches. C'était par amour des hommes qu'il aimait les sciences, ce moyen si ptiissant de leur être utile. Son patriotisme était aussi àé l'humanité* Il recardait comme un devoir de rie négliger aucun moyen d'être utile, et quand^ abandonné par la fortune, affaibli par Tàge, il n'avait plus rien à donner, plus de services a rendre, raménité de ses manières et sa politesse affectueuse réfléchissaient encore l'inépuisable bonté de son cœur. Il y avait de la profondeur jusque dans s^ politesse, parce qu'elle tenait i la fois a sa natUre et h une philosophie élevée. En un mot, c'était uni véritable sage, une intelliycîucc; supérieure avec une &me sensible.

C'est au milieu de cette paisible solitudç, en possession d'une vraie gloire, do. la vénération pubhque et d'une bonne consuience, plein de nobles souvenirs et occupé de nobles travaux qu'il s'est éteint tout h coup, à l'eiitn'e de la vieillesse.

Sans doute sa carrière aurait dû àlre plus longue

É)L06E DE M. FOUBIEB. 19

pour les sciences qu'il aurait encore agrandies, et pour ses amis qui trouvaiejijt un si grand charme dans son dbmmerce: mais en elle-même elle est pleine et achevée, et quand je la considère sous ,tous ses aspects, elle me paraît heureuse. Oui, M. Fourier ^ été heureux , car Dieu lui avait donj|;ië pne âme nohie et un beau génie. Il a pu jouir de la beauté de l'ordre du monde et se pénétrer de la sagesse infinie de son auteur dans Tétude et la m^ ditation de l'un des phénomèn^e^Jfes plus vastes de la nature. Il a connu, il a compris Lagrangej et ce qui vaut mieux encore, il a pu lire dans Fàme d'un Cafarelli, d'un Desaix, d'un Kléber; et dans ce commerce héroïque il a appris que la vertu , la liberté, la patrie ne sont pas de vains noms, et que les trahir ou en désespérejj^ jamais est une faiblesse impie. Il a vu les plus vaillantes épées au service des plus nobles desseins. 1)1 ji assisté à l'immortalité de ses amis; lui-même il a dû avoir le pressentiment de la sienne. Si plus d'une fois il a gémi sur les malheurs de la patrie , il a cru à la puissance des lumières et au progrès irrésistible de l'humanité : il a vécu et il est mort dans cette foi.

Il ne lui a manqué que de vivre assez pour assister au grand spectacle qui lui aurait rappelé les plus beaux jours de sa jeunesse. Il est mort quelques semaines avant celle qui ne périra pas dans

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