‹ Fragments littéraires (volume 2)Chapitre 62 sur 62 · TEL PL^ SANTA-ROSA · texte numérisé non relu

TEL PL^ SANTA-ROSA

Ce 15 août f827.

Je pose la plume, mon cher ami; je n'ai fait, vous le voyez, que rassembler des fragments de correspondance, recueillir des renseignements dignes de foi, retracer quelques faits, et exprimer des sentiments que quinze années n'ont point affaiblis et qui sont encore dam mon âme aussi vifs^ aussi

prohïkàs qu^ils l'ont jamais été. Mais ye n'ai plus la force de faire passer dans mes paroles l'énergie de mes sentiments. Ce long récit n'a point l'intérêt que j'aurais voulu lui donner. Mon esprit épuisé ne sert plus ni mon cœur ni ma pensée ; ma plume est aussi faible que ma main ; elle a tracé péniblement chacune de ces lignes : il n'y en a pas une qui ne m'ait déchiré le cœur, et je n'aurais pas souffert davantage si j'eusse, de mes mains, creusé la fosse de Santa-Rosa. Et n'est-ce pas, en eSety ce triste devoir que je viens d'accomplir? Mon cœur n'est-il pas son vrai tombeau ? Encore quelques jours peut-être, la voix, la seule voix qui disait son nom parmi les hommes et le sauvait de l'oubli, sera muette^ et Santa-Rosa sera mort une seconde et dernière fois. Mais qu'importe la gloire et ce bruit misérable que l'on fait en ce monde, si quelque chose de lui subsiste dans un mondemeilleur, si Fàme que nous avons aimée respire encore avec ses sentiments, ses pensées sublimes, sous l'œil de celui qui la créa? Que m'importe à moimême ma douleur dans cet instant fugitif, si bientôt je dois le revoir pour ne m'en séparer jamais? O espérance divine, qui me fait battre le cœur au miKeu des incertitudes de l'entendement! 6 problème redoutable que nous avons si souvent agité ensemble I ô abîme couvert de tant de nuages iftélés d'un peu de lumière ! Après tout, mon cher

ami, il est une vérité plus éclatante a mes yeux que toutes les lumières, plus certaine que les mathématiques : c'est l'existence de la divine providence. Oui, il y a un Dieu, un Dieu qui est une véritable intelligence, qui, par conséquent, a conscience de lui-même, qui a tout fait et tout ordonné avec poids et mesure, et dont les œuvres sont excellentes, dont les fins sont adorables, alors même qu elles sont voilées à nos faibles yeux. Ce monde a un auteur parfait, parfaitement sage et bon. L'iiomme n'est point un orphelin : il a un père dans le ciel. Que fera ce père de son enfant quand celui-ci lui reviendra? Rien que de bon. Quoi qu'il arrive, tout sera bien. Tout ce qu'il a fait est bien fait;- tout ce qu'il fera je l'accepte d'avance, je le bénis. Oui, telle est mon inébranlable foi, et celle foi est mon appui, mon asile, ma consolation, ma douceur, dans ce moment formidable.

Adieu, mon cher ami, conservez cet écritcomme un souvenir de moi et de lui. Vous l'avez connu, vous l'avez aimé; parlez souvent de lui avec le petit nombre d'amis qui ont survécu. Songez que c'est à lui que nous devons de nous être connus l'un et l'autre. Je me souviens encore de ce jour où, vers la fin de 1825, vous et Lisio, qui ne m'aviez jamais vu, vous vîntes chez moi me demander pour vous, ses compagnons d'infortune et d'exil,

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quelque chose du sentiment que i*avais pour Itii. Eh bien ! c'est moi aujourd'hui qui« en me retirant, viens vous demander de me remplacer auprès de sa mémoire. Gaitiez-Ia fidèlement, mes amis, entourez de respect sa femme et ses enfants; guidez ceux-ci dans ]a route du devoir et de l'honneur : apprenez- leur quel fut leur père; faites-leur lire cet écrit, il est exact et fidèle; il n'y a pas un mot qui ne soït scrupuleusement vrai, pas un mot qui ne soit emprunté aux lettres mêmes de leur père. Ses défauts sont manifestes à côté de ses grandes qualités. L'énergie touche à l'exaltation , et Texaltation est presque une folie sublime. Il y a du héros de roman dans tout héros vériuible, et nos plus grandes quahtés ont leur rançon dans leur excès. Sans doute Santa-Rosa fut un homme incomplet, mais Santa-Kosa eut une âme grande et a la fois une àme tendre ; c'est par là que vous lui devez une place éminente dans votre admiration et dans vos regrets. Adieu.

I" novembre 1838.

Victor Cousin.

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