‹ Fragments littéraires (volume 3)Chapitre 51 sur 59 · A MADAME MADAME LA COMTESSE DE FIESQUE · texte numérisé non relu

A MADAME MADAME LA COMTESSE DE FIESQUE

(Il y a un billet dans cette letre'.)

De Moulins, ce 28 mars.

Le panneau est grossier et la pièce est mal inventée. J'en loue Dieu de tout mon cœur"; car enffin , outre Finterest de mademoiselle, j'y ay encore le mien, et vous volez bien que la belle ' dont est question avoit envie de faire ce qu'on apelle en méchant proverbe d'une pierre deux coups. Car enffin sy mademoiselle eut escrit de cette manière, on eut pris le courrier asurément et on n'eut pas douté que je n'eusse part à son envoy. Enffin nous

1 Dame d'honneur de mademoiselle de Monfpetisier, que celleci lAus peint comme fort intriganle et s* entendant sous main avrr le cardinal , pendant que son mari semblait être k M. le prince dr Condé.

' Ce billet n'est plus.

> Une autre main, mais encore du dix-seplicme .siècle, a mis cette noie : « La belle, madame de Ckattillon. »

avons là une bonne amie ' qui veille pour nous , quand nous dormons , et qui songe à nos intéresls, quand nous Je^ nesgligeons. Vrayn^ent voilà la plus di^ne histoire quç cette dan^e ait encore fabriquée, et je vouç trouve biep heureuse de l'avoir en yostre voisinage pour estre récréée de temps en temps de ses comédies. J'en sçay quelques unes^ et je voudrois fort que celuy i qui en est le principal subject en fut instruit ; car enffin avec touttes ces tracasseries, elle lui (j^aste ses affaires; car Je sçay qu'il n'y a sorte de sotises qu'elle ne dise pour monstrer qu elle ^n est la maîtresse. Se sera une digne action que de la servir auprès de luy. Mais il faudroit qu'il rompit avec elle sans esclaircissement. Je m'en vais me mettre en prière pour soutenir par là ce que tous ferez. J^ seray vostre sainte en cette entreprise , et se sera moy qui demanderay la bénédiction de Dieu sur vos discours. Je serois rçivie d'escrire, mais je n'oserois; car sy le courrier estoit pris, monsieur de Longueville ne me le pardonnercit jamais ; mais faittes mille compliments pour moy, sans me nommer, sy se n'est du nom de son martyr; carenfBu je le suis, le prince de Conty ayant dit à M. le cardinal que sy on me laisse retourner en Normandie, je m'y mettray à la teste des désordres que monsieur mon frère y soulèvera. Enffin monsieur de Chenaille sçait mes affaires comme moy-mesme; et comme le bon homme n'est pas mon confident, je voy bien qu'il en est instruit par une dame qui a part au secret du ministère par son gallant nouveau , je veux dire par nostre assas-

> Ce doit être madame la princesse palatine, qui ne manqua à aucun de ses amis, dans quelque parti qu'ils fussent, et se chargea des intérêts de madame de Longueville auprès de la cour.

* La même main : a Celuy^ Monsieur le prince, »

DE MADAME LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE. 3Sd

sinateur *. Vrayment je suis estonnée de toutes ces friponneries^à ; c'est le vray nom qu'on peut donner à un tel procédé. Vous pouvez m'escrire par la voie de la poste, et mettre au-dessus de vos letres : A monsieur Genin, à Moulins, et dedans : A madame de Long^ueville. Mais il faut un chiffre; j'en demande un... ' Vousvvousen servirez, affin qu'on se parle plus librement, et surtout des pauvres absents; c*est touste ma joie que de sçavoir un peu de leurs nouvelles et de souffrir pour eux au moins, puisque je ne los pixi^ servir. Faites ma cour auprès d'eux, je vouç pri^j mais ne me nommez point dans toutes les letres que par des noms de chiffres, si vous en avez; mais sy le porteur des letres est tel que vous dites, vous luy pouvez parler de moy et de mes sentiments nouveaux'; qu'il n'en parle qu'à celuy qui les cause. J'en ai pour vous de fort tendres , n'en doutez point. Mandez-moi comment on vous peut e^crire.

Jjà duchesse de Longueville mourut aux Carjpxéliies âgée de cinquante-neuf ans, le 15 avril 1679. Dans ses derniers moments, lorsqu'on lui annonça qu'elle ne devait plus se relever, elle qui avait toujours eu une si grande crainte de la mort

* Je ne trouve point le nom de M. deChenaîlledansles mémoires de La Rochefoucauld, ni dans ceux de madame de Motteville, et toute cette phrase demeure obscure.

' Mot difficile à lire, peut-être une abréviation convenue.

' De qui peut-il être ici question? ce ne peut êlre La Rochefoucauld. Serait-ce le prince de Conty, son frère, avec lequel elle était alors brouillée et désirait se réconcilier? ou plutôt ne seraitce pas son mari, auquel elle s'attacha de nouveau à la fin de son séjour à Moulins ?

et des jugements de Dieu, éprouva tout à coup un heureux changement : la confiance rentra dans son cœur et elle mourut avec toute sa raison et avec une sainte allégresse ^.

Ayant passé la fin de sa vie entre les Carmélites et Port-Royal, elle avait voulu qu'on renterrât dans celle de ces deux maisons où elle mourrait, et qu'on donnât son cœur à l'autre. Elle fut donc inhumée aux Carmélites où elle était morte, et son cœur fut déposé à Port-Royal. M. Marcel obtint de la famille le don de ses entrailles pour l'église de Saint-Jacques du Haut-Pas. A l'exhumation des corps de Port-Royal, le cœur de M"* de Longueville fut transporté et réinhumé à Saint- Jacques avec celui de son fils le duc de Longueville, mort avant elle et tué dans la campagne de Hollande. On les plaça à droite vis-à-vis l'œuvre, dans la chapelle du Bon-Pasteur, où les entrailles de M"^ de Longueville avaient été enterrées. Sou oraison hmèbre fut prononcée par l'évêque d'Aulun, Roquette. Le texte était : Fallax pulchritudo, mulier timens Deum ipsa laudabitur. La Rochefoucauld assista à cette cérémonie, et il mourut l'année suivante en 1680.

On trouve dans notre manuscrit les deux discours qui furent prononcés, l'un en remettant le

* Villefore, p. 1 69 ; et Hittoire de f abbaye de Port^Royal, première partie, Hist, des religieusety t. III, p. 90.

corps de M"** de Longueville k M. Fëvêque d'Autun aux Garmëlites pour y être enterré, l'autre en remettant son cœur à son aumônier pour le porter à Port-Royal des Champs. Nous donnerons ici ces deux discours qui n'ont jamais étë publiés.

Monseig^neur ,

Nous vous apportons le corps de très-haute et très-puis- ^ante princesse madame Anne Geneviève de Bourbon, princesse du sang, duchesse douairière de Lon^eville. Nous venons vous demander pour elle, dans ce lieu si saint, si vénérable, la sépulture ecclésiastique. Il est de l'usage de l'Église et de la piété même de vous rendre témoignage de sa foi ; mais que pouvons-nous vous en dire, à vous, Monseigneur, qui laconnoissez très-parfaitement? il suffit de vous avoir nommé son nom auguste, et après il faudroit demeurer dans un respectueux silence qui en diroit assez et qui conviendroit même mieux à la douleur que nous avons de l'avoir perdue. Mais si nous prenons la résolution de nous taire, écoutons tout ce qui parle en faveur de cette incomparable princesse et qui publie hautement ses rares vertus et son mérite extraordinaire. Les pierres des temples qu'elle a bâtis en l'honneur du Dieu vivant, parlent; les peuples de cette ville principale et ceux des provinces à qui elle a donné de si grands exemples, parlent; les pauvres qu'elle a nourris, visités, consolés, parlent aussi ; ce monastère où elle a passé tant jàe temps dans la pratique des exercices les plus saints et le^ plus réguliers, parlent; l'Église dont les intérêts lui ont été si chersy parle pour elle; enfin sa mort précieuse que vous

avez vue, Monseig[neur, aussi bien que sa vie et qui en a 4té la cx>uronae et la perfection, parlent si bien. C'est sur ces témoignages avantageux que tout le monde est provenu pour madame de Longueville d'une estime et d'une vénération toute particulière, et que nous vous demandons pour cette grande, pieuse et sainte princesse , les honneurs de la sépulture et les prières ecclésiastiques,]

Recevez s'il vous plaît, Monsieur, le cœur de très-haute et très- puissante princesse, madame Geneviève deBourbon, •princesse du sang, duchesse douairière de Longuevillle, •que nous vous remettons entre les mains. On nous avoit fait l'honneur de nous le confier comme un dépôt trèsprécieux, et j'avoue que nous aurions peine à nous en défairesi nous n'étions riches d'un autre, qui va faire en cette église une sépulture honorable qui sera pour cette grande princesse la seule sépulture publique exposée à la vue des peuples. Ce sont ses entrailles, entrailles vraiment de charité, qui servent de fondement à cette église qu'elle a bâtie et qui seront un monument à tous les siècles de la bonté qu'elle a eue pour cette paroisse abandonnée, et de son zèle pour le salut des peuples et pour la gloire de Dieu. Rendez compte, Monsieur, des sentiments de ce grand cœur au lieu saint où il a ordonné qu'il fût mis et où vous ïe portez. Dieu l'avoit donné à madame de Longueville tel qu'il le falloit à une personne de son rang et de son mérite, tel qu'il l'avoit promis par son prophète et qu'il l'a "donné à ses saints ; un cœur tout de chair, comme parle l'Écriture, où sa loi étoit écrite comme sur des tables vivantes, et qui l'aimoit sincèrement, un cœur droit qui se portoit à Dieu seul, et qui ne lui faisoit prendre que ses règles saintes pour sa conduite; un cœur pur et simple

qui ne cherchoit aucune autre chose; un cœur ferme et inflexible que rien ne pouvait ébranler ni détourner des résolutions que la piété, la justice et la raison lui avoient fait prendre; un cœur tendre et compatissant qui étoit touché des misères et des peines d'autrui et qui les lui faisoit secourir autant qu'il lui étoit possible : un cœur docile qui lui faisoit recevoir avec joie et avec douceur la parole de la vérité, et qui la soumettoit aux grâces de Dieu et à ses épreuves avec une égale reconnoissance et avec une humilité profonde. Cette illustre princesse a voulu que ce cœur reposât dans une Secrète solitude, et au milieu des chastes épouses de J.-C. ; il est vrai de dire, selon la parole de l'Évangile, que là étoit tout son trésor, comme il est aussi très-véritable que par l'assemblage des sentiments les plus vifs de la religion et de la foi avec les vertus les plus solides et les plus éclatantes, elle avoit fait de ce même cœur un bon trésor dont elle tiroit toutes sortes de biens. Allez , Monsieur, dites les choses que vous savez comme nous, que personne n'ignore, qui font toute notre consolation , et toute la gloire d'une des plus grandes et des plus vertueuses princesses du monde.

Nous terminerons par un portrait de M"" de Longueville, mais de M"* de Longueville convertie, que donne notre manuscrit (p. 301) sans en indiquer l'auteur. Il est étonnant que Villefore n'ait pas connu ou du moins n'ait pas publié cette pièce.

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