TEL FUT SANJA-ROSA
Ce 15 août f«^.
Je po$e la plume^ mon cher ami ; je n'ai fait , vous le voyez, que rassembler des fragments de correspondance, recueillir des renseignements di- ^n^es de foi, retracer quelquies faits, ist<eic{)iin»er xiei^ sentin^^eixts <]<ue quinze ann^s n'ont point affaiblis et qui sont encore dans mon âme aussi vifs^ aussi
pmfisods qu ils V<mx jamais «éte« M^ |e n'^i plus la for<3e de faire passer dans mes |)arole6 l'énergie de mes sentiments. Ce long récit n'a point rinsâ^ét qne j'aurais voulu lui donnai*. Mon esprit épiûsé ^e sert plus ni mon oœur ni «na pensée ; xm plume est aussi faible que ma ma;in ; elle a •tjcafoé ^péni- JUement chacune de ces lignes :: il nj en ^ ^pes ijtne qui ne m'ait décbîpé le icoejar» let je n'auiiais pas souffert davantage si j'^nsse^^e mes mains, creusé la fosse de Santa-Bosa. Et n'eat-ce pas^^en «effet^ ce triste «devoir i€£ue je viens d'accomplir? Mcm cœur n'est^H pas son vrai tombeau ? Encore (quelques jours peut^^tre, la cvoix, la seule voix qui disait son nom parmi les bommes .et le sauvait de rt>ubli, sera muette, et Santa-Rosa sera mort une aeoonde et dernière fois. Mais qu'importe la gloire et ce bruit misérable que l'on Ëiit en ce monde, si quelque chose de lui subsiste dans un monde meilleur, si l'âme que nous avons aimée respire encore avec ses sentiments^ ses .pensées sublimes, sous ji'j^il de celui qui la créa? Que m'importe à moiwéme ma douleur dans cet instant fugitif, si bientôt je dois le revoir pour ne m'en séparer ijamais? O espémnce divine, qui me fait battre le cœur. au milieu. des incertitudes de l'entendemend.! 6 (problème redoutable que nous avons si souvent agite .ensemble ! ô abime couvert de tant, de nuages qoaélés d'un^muide lumière ! A^wès tout, imoniche^
ami y il est une révité plus ëclatante a mes yeux que toutes les lumières^ plus certaine que les mathématiques : c' est l'existence de la divine providence. Oui, il y a un Dieu» un Dieu qui est une véritable intelligence, qui , par conséquent, a conscience de lui-même, qui a tout fait et tout ordonné avec poids et mesure, et dont les oeuvres sont excellentes, dont les fins sont adorables, alors même qu elles sont voilées à nos faibles yeux. Ce monde a un auteur parfait, parfaitement sage et bon. L'bomme n'est point un orphelin : il a un père dans le ciel. Que fera ce père de son enfant quand celui-ci lui reviendra? Rien que de bon. Quoi qu'il arrive, tout sera bien. Tout ce qu'il a fait est bien fait; tout ce qu'il fera je l'accepte d'avance, je le bénis. Oui, telle est mon inébranlable foi, et cette foi est mon appui, mon asile, ma consolation, ma douceur, dans ce moment formidable.
Adieu^ mon cher ami, conservez cet écrit comme un souvenir de moi et de lui. Vous l'avez connu, vous l'avez aimé; parlez souvent de lui avec le petit nombre d'amis qui ont survécu. Songez que c'est à lui que nous devons de nous être connus l'un et l'autre. Je me souviens encore de ce jour où, vers la fin de 1825, vous et lisio, qui ne m'aviez jamais vu, vous vîntes chez moi me demander pour vous, ses compagnons d'infortune et d'exil.
SANTA-ROSA. 5i3
quelque chose du sentiment que j'avais pour lui. Eh bien ! c'est moi aujourd'hui qui, en me retirant, viens vous demander de me remplacer auprès de sa mémoire. Gardez-la fidèlement, mes amis, entourez de respect sa femme et ses enfants; guidez ceux-ci dans la route du devoir et de Fhonneur: apprenez- leur quel fut leur père ; faites-leur lire cet écrit, il est exact et fidèle ; il n'y a pas un mot qui ne soit scrupuleusement vrai, pas un mot qui ne soit emprunté aux lettres mêmes de leur père. Ses défauts sont manifestes à côté de ses grandes qualités. L'énergie touche à l'exaltation , et Texaltation est presque une folie sublime. Il y a du héros de roman dans tout héros véritable, et nos plus grandes qualités ont leur rançon dans leur excès. Sans doute Santa-Rosa fut un homme incomplet, mais Santa-Rosa eut une âme grande et à la fois une àme tendre ; c'est par là que vous lui devez une place éminente dans votre admiration et dans vos regrets. Adieu.
1" novembre 1838.
Victor Cousin.