‹ Fragments littérairesChapitre 25 sur 56 · DISCOURS PAONONCÉ AUX FUNÉRAILLES · texte numérisé non relu

DISCOURS PAONONCÉ AUX FUNÉRAILLES

ici que marquer rapidement les traits distinctifs de ce rare esprit, ce qui, à quarante-cinq ans , avec un petit nombre d'écrits , Tavait fait illustre.

Lorsque, au commencement de noire siècle, trois hommes supérieurs, Maine de Biran, Laromiguière, Royer-CoUard , renouvelèrent la philosophie , de jeunes esprits pleins d'ardeur et de talent s'empressèrent sur leurs (races : parmi eux se distingua de bonne heure M. Théodore Jouffroy.

Dans les modestes conférences de FÉcole normale, il apportait déjà cette précoce sobriété de jugement, ennemie de toute hypothèse, rebelle à toute impulsion étrangère, cet impérieux besoin de s'entendre avec lui-même et de voir clair en toutes choses : qualités éminentes qu'il n'emprunta à personne, et qui, développées par une culture régulière et assidue, et transportées successivement sur de dignes théâtres, lui ont composé une renommée solide, et lui donnent un rang à part et très^élevé dans l'enseignement public et parmi les écrivains philosophiques de notre temps. U était chez nous le véritable héritier de Laromiguière. Parmi les étrangers, il faut le mettre entre Reid et Dugald Stewart, semblable à l'un par le sens et la gravite, à l'autre pat* la finesse et par la grâce. Nul ne posséda, nul surtout ne pratiqua mieux la vraie mé»thode philosophique, la méthode d'observation appliquée à l'âme humaine. Il interrogeait la conscience avec tant de bonne foi et tant de sagacité, il en exprimait la voix avec une telle fidélité, qu'en l'écoutant

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on en le lisant on croyait entendre la congcience elle* , même racontant les merveilles du monde intérieur de Tâme dans un langage exquis, pur, lucide, harmo* nieux. Son style, comme sa parole, éclaircissait, ordonnait, gravait toutes ses pensées. Il était, sans contredit, le plus habile inlerprète que la science pût avoir non-seulement dans Técole , mais auprès du monde , solide et profond parmi les doctes , et en même temps accessible à tous. C'était là, parmi nous, le véritable rôle, le rôle original, grand et bienfaisant de M. Jouffroy.

Peut-être sa circonspection était -elle portée un peu loin, comme la confiance de quelques autres peut paraître téméraire. De peur de s'égarer, sur les pas mêmes du génie, dans la haute métaphysique, oubliant un peu trop les puissants instincts et le dogmatisme ' immortel de Tesprit humain, M. Jouffroy se plaisait à demeurer sur le ferme terrain de la psychologie, dans ces régions lumineuses et sereines que l'observation éclaire toujours, et où la sagesse peut jeter avec sécurité les fondements d'une science qui ne craint point les vicissitudes du temps et des systèmes.

Hâtons-nous de le dire : l'âme de tous les travaux ée M. Jouffroy, de ceux que vous connaissez et de ceux qu^il a laissés et que la postérité connaîtra, était un TÎf sentiment de l'excellence et de la dignité de la philosophie. Trop sage pour rechercher le bruit qu'on fait parmi la foule, il aimait profondément la science à laquelle il avait voué sa vie, il l'aimait de cet amour

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fidèle qai résiste au maUiear et peutbraver la prospérité. Élèves de l'école normale, qui assistez à cette triste cérémonie, sachez y trouver une leçon salutaire. Geax qui vous ont précédés ont traversé des épreuves que vous ne connaîtrez point. Ils n'ont pas toujours reacontré, comme vous, un gouvernement ami, un publie favorable, un auditoire préparé à les comprendre. Us ont eu souvent à lutter contre le pouvoir même qui devait les protéger ; il leur a fallu conquérir peu à pea le suffrage public, occupé par une opinion contraire. C'est à cette rude écSle que s'est formé M. Jouffroy. Vous qui l'avez vu au faite de nos modestea dignités universitaires, savez-vous bien par où et comment il y était parvenu? De i 81 5 à i850, la route a été Ion* gue et pénible. Il a lentement parcouru tous les degrés de l'enseignement, et partout il a laissé une trace ineffaçable. Aussi lorsque, il y a deux ans, la philosophie eut besoin d'un représentant au conseil de Tinstruction publique, si de libres élections avaient eu lieu dans l'université, un suffrage unanime eût désigné M. Jouffroy et consacré le choix qui fut fait. Qui pouvait mieux que lui guider l'enseignement philosophique à travers des écueils sans cesse renaissants, l'éclairer à la fois et le défendre, si jamais il avait besoin d'être défendu? Quel homme pénétré d'un respect plus sincère pour ces nobles croyances qui ont été le berceau de la philosophie moderne, et en même temps plus fermement attaché à l'indépendance de la raison, dans les limites qu'elle se prescrit à elle-même !

ms il. JOUFFROY. 89

Ha vieille amitié eût été fière des nouveaux et importants- services que M. Jouffroy allait rendre à la philosophie ; et voilà que tout à coup la mort l'arrête au milieu de sa carrière et me renvoie à moi-même la mission que je lui avais confiée ! fragilité de nos meilleurs desseins! ô vanité de toutes choses» excepté de la science et de la vertu l C'est moi qui aujourd'hui viens mettre au tombeau celui en qui reposaient mes plus fermes espérances pour notre cause commune, cehii qui semblait destiné à me rendre un jour à moi* même ce pieux office ! C'est moi qui viens lui dire : Adieu, Jouffroy ; adieu pour la dernière fois !

FVnÉRAILLES DE M. DE G1ÉRANDO.

DISCOURS

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