‹ Fragments philosophiquesChapitre 41 sur 41 · C.-à-d. de la raison humaine contre la raison humaine · texte numérisé non relu

C.-à-d. de la raison humaine contre la raison humaine

2. Par les maximes théoriques d'une morale impraticable, selon Pascal, les Stoïciens représentaient l'homme comme en société avec Dieu, comme supérieur même, par l'cfTet de sa vertu volontaire, à un dieu qui serait parmit et heureux sans effort.

ce principe, dit-il, que hors de la foi tout est dans Tincertitude, et considérant bien combien il y a que Ton cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la tranquillité, il conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres*; et demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur les sujets de peur d'y enfoncer en appuyant; et prendre le vrai et le bien sur la première apparence, sans les presser, parce qu'ils sont si peu solides, que quelque peu qu'on serre les mains ils s'échappent entre les doigts et les laissent vides. C'est pourquoi il suit le rapport des sens et les notions communes, parce qu'il faudrait qu'il se fit violence pour les démentir, et qu'il ne sait s'il gagnerait, ignorant où est le vrai. Ainsi il fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut pas résister par la même raison, mais sans en conclure que ce soient de véritables maux, ne se fiant pas trop à ces mouvements naturels de crainte, vu qu'on en sent d'autres de plaisir qu'on accuse d'être mauvais, quoique la nature parle au contraire*. Ainsi, il n'a rien d'extravagant dans sa conduite; il agit comme les autres hommes ; et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe, qui est que les vraisemblances étant pareillement d'un et d'autre côté, l'exemple et la commodité sont les contrepoids qui l'emportent.

» Il monte sur son cheval, comme un autre qui ne serait pas philosophe, parce qu'il le souffre, mais sans croire que ce soit de droit *, ne sachant pas si cet animal n'a pas, au contraire, celui de se servir de lui. Il se fait aussi quelque violence pour éviter certains' vices; et même il a gardé la fidélité au mariage, à cause de la peine qui suit les désordres ; mais si celle qu'il prendrait

4. Du scepticisme théorique de Montaigne va sortir ta morale d'Epiciire.

2. Ce sont les règles de Pyrrhon pour arriver à la tranquillité, à ïataraxie, . ,

3. Au fait, il y a là une question de droit qui n'est point si facile a résoudre.

ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI. 8i

surpasse celle qu'il évite, il y demeure en repos *, la règle de son action étant en tout la commodité et la tranquillité, n rejette donc bien loin cette vertu stoïque qu'on peint avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé, et en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes, dans un morne silence, et seule sur la pointe d'un rocher : fantôme, à ce qu'il dit, capable d'effrayer les enfants*, et qui ne fait là autre chose, avec un travail continuel, que de chercher le repos, où il n'arrive jamais. La sienne est naïve, familère, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire folâtre : elle suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidents bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille*, d'où eUe montre aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peine^ que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, comme il dit lui-même ♦ .

» Je ne puis pas vous dissimuler, monsieur, qu'en lisant cet auteur et le comparant avec Épictète, j'ai trouvé qu'ils étaient assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde et les seules conformes à la raison, puisqu'on ne peut suivre qu'une de ces deux routes, savoir : ou qu'il y a un Dieu, et lors il y place son souverain bien ; ou qu'U est incertain, et qu'alors le vrai bien l'est aussi, puisqu'il en est incapable * . J'ai

1. n demeure en repos là où il est. C'est la tranquillité de Pyrrhon et d*Epicure.

5. En effet ; mais ce n'est point là une peinture exacte de la yertu stoïque. Le stoïcien ne se tenait point seul sur la pointe d'un rocher. Voyez les Thraséas et les Helvidius Priscus.

3. Ce tableau rappelle par sa perfection, mais avec plus de naturel, la peinture de la moUesse dans Boileau.

4. Essais, m, 13. « Oh ! que c'est un doux et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, a reposer une tète bien faite ! »

6. Pascal veut dire : on il y a un Dieu, et alors le souverain bien (rêvé par Epictète) est possible par l'aide de Dieu; ou il n'y a pas de Dieu, et alors le souverain bien est impossible, car nous ne pouvons nous-mêmes le réaliser (d'après Montaigne) et Dieu ne peut nous venir en aide. Selon Pascal^ ce dilemme est celui dont la raison n'a jamais pu et ne pourra jamais sortir. Reste à savoir s'il n'y a pas. une troisième route, que Pascal n'aperçoit pas. La supposition cachée sur laquelle

pris un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnements en quoi les uns et les autres sont arrivés à quelque conformité avec la sagesse véritable qu'ils ont essayé de connaître. Car, s'il est agréable d'observer dans la nature le désir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, où l'on en voit quelques caractères parce qu'ils en sont les images, combien est-il plus juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour imiter la vérité essentielle*, même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en égarent, comme j'ai tâché de faire dans cette étude.

» D est vrai, monsieur, que vous venez de me faire voir admirablement le peu d'utilité que les chrétiens peuvent retirer de cesétudes philosophiques. Je ne laisserai pas néanmoins, avec votre permission, de vous en dire encore ma pensée, prêt néanmoins de renoncer à toutes les lumières qui ne viendront point de vous ', en quoi j'aurai l'avantage, ou d'avoir rencontré la vérité par bonheur, ou de la recevoir de vous avec assurance.

» n me semble que la source des erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de sa création ; de sorte que l'un, remarquant quelques traces de sa première grandeur et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de la su- Pascal 8*appuie, c'est que l'homme n'a poiat le libre arbitre, qu'il oe peut se déterminer lui-même librement par sa volonté au bien que sa raison conçoit et commande. Or, cette absence de liberté dans rhomme est une pure hypothèse que Pascal n'a pas démontrée. Montai^e prouve que notre raison peut se tromper quand il s'agit de déterminer exactement ce qui est conforme ou contraire à l'idée du bien ; mais il n'a pas prouvé que nous n'ayons aucune idée du bien, car alors Pascalluimème n'aurait plus où appuyer son raisonnement. De même, Montaigne a prouvé que notre volonté est souvent chancelante et lâche, il n'a pas prouvé que le courage fût absolument impossible. De ce que nous tombons souvent, peut-K)n conclure que nous ne pouvons marcher, et surtout que nous ne marcherons jamais ? •

1. Ces paroles sont toutes platoniciennes : le monde, selon Platon, est l'image des Idées ou essences éternelles, et les opinions des hommes sont aussi l'image de la vérité essentielle.

2. Pascal dit dans son mémento : « Soumission totale à Jésus-Christ, et à mon directeur. »

perbe ; au lieu que l'autre, éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable, ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien, et de là dans une extrême lâcheté. Ainsi ces deux états qu'il fallait connaître ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices, d'orgueil ou de paresse, où sont infailliblement tous les hommes avant la grâce, puisque, s'ils ne demeurent dans leurs désordres par lâcheté, ils en sortent par vanité % tant il est vrai ce que vous venez de me dire de saint Augustin, et que je trouve d'une grande étendue; car en effet on leur rend hommage en bien des manières. » C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l'un connaissant les devoirs de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la présomption, et que l'autre connaissant l'impuissance et non le devoir, il s'abat dans la lâcheté ; d'où il semble que puisque, l'un conduit à la vérité, Vautre à Terreur*, l'on formerait en les alliant une niorale parfaite. Mais, au lieu de cette paix, il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre et qu'une destruction générale : car l'un établissant la certitude, l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme, l'autre sa faiblesse, ils ruinent les vérités aussi bien que les faussetés l'un de l'autre *. De sorte qu'ils ne peuvent subsister

i. Par lâcheté f par vanité. Selon Pascal, ce sont les deux termes da dilemme où la raison est prisonnière : être vaine avec Epictète ou lâche avec Montaigne. Mais n'y a-t il pas un milieu à la fois naturel et moral entre ces deux extrêmes ? Attribuer à Tbomme la volonté libre, n'est-ce pas lui attribuer le moyen de n'être ni lâche ni vain ? La vraie lâcheté, c'est de ne pas se reconnaître moralement libre ; la vraie vanité, c'est^ en se reconnaissant moralement libre, de croire qu'on a pour cela atteint la perfection morale. 11 y a un intermédiaire entre ces extrêmes; c'est de dire : puisque nous devons être moralement parfaits, nous ne le sommes pas encore; ici est l'origine de la modestie; et, d'autre part, puisque nous devons être moralement parfaits, nous pouvons Têtre, si nous le voulons avec persévérance : là esl l'origine de la dignité.

2. L'un conduit à la vérité. Vautre à Verreur; c'est-à-dire : Eçictète conduit à cette conclusion que la vérité et la certitude existent, Montaigne conduit à cette conclusion que l'erreur et l'incertitude existent.

3. Il est certain que, si Montaigne avait réellement raison et était

seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions^ et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile*. C'est eUe qui

rationnellement irréfutable; si, d'antre part, Epictète avait aussi raison et était irréfutable, il y aurait là ce que Kant devait appeler plus tard une antinomie insoluble : Epictète et Montaigne se ruineraient l'un Vautre, non-seulement dans leurs faussetés contradictoires, mais encore dans leurs vérités contradictoires.

1. Il y a ici, dans Pascal, une dialectique qui rappelle les subtilités des Grecs et qui devance les subtilités des Allemands. Mais Pascal a-t-il bien montré : 1^ qu'il n'y a d'antre philosophie possible que celle d'Epictète ou celle de Montaigne ; 2o que chacune de ces deux philosophies, principalement celle d'Epictète, ne peut subsister à cause de ses défauts ; 30 que ces défauts ne peuvent être corrigés par une interprétation meilleure des principes du stoïcisme, on par quelque principe emprunté à une autre philosophie ; 4» que le scepticisme de Montaigne ne peut être ramené k une juste mesure ; 5<> qu'il y a opposition de tout point entre Epictète et Montaigne; que, par exemple, les affirmations d'Epictète sur la morale ne peuvent s'allier avec les doutes de Montaigne sur la métaphysique, etc? Que de thèses là conclusion de Pascal suppose démontrées! Et si ces thèses ne sont pas démontrées réellement, comment ne aux arti!

mathématicien

thèse et de l'antinomie': ses pensées roulent tontes sur l'opposition l'infiniment grand et de l'infiniment petit, de notre dignité et de notre bassesse, de notre puissance et de notre impuissance, de notre raison et de notre déraison; on se demande si Pascal n'a point ponssé trop loin ces « contrariétés de la pensée. »

2. En admettant les prémisses de Pascal, on aboutit certainement à cette conclusion, que son Epictète et son Montaigne « se brisent et s'anéantissent »-, mais la question est de savoir ce qui reste alors. En bonne logique, il ne reste rien. Si en effet Montaigne a raison de nous déclarer radicalement impuissants, Epictète a tort de nous proposer des devoirs que nous ne pouvons remplir. Pour qu'Epictète ne soit pas entièrement anéanti au profit de Montaigne, il faut qu'il y ait quelque vice dans certains raisonnements de ce dernier; si on prétend que la raison ne saurait découvrir ce vice, il faut dire alors que la denuère victoire est à Montaigne, qui triomphe, selon les expressions de Pascal, dans sa défaite même. Dès lors, une fois toute idée morale renversée, Pascal n a plus droit de dire que ses deux philosophes se sont anéantis « pour faire place à l'Evangile. » Le scepticisme est-il une bonne et vraie transition a l'Evangile ? Celui qui doute réellement de tout, y compris la moralité, verra-t-il la nécessite d'établir la foi sur les mines de la raison? Pour que l'homme ait besoin de l'Evangile, il faut qu'il soit un être moral ^ mais s'il est un être moral, il a une liberté véntable et une raison qui n'est pas absolument menteuse : Epictète reprend donc l'avantage et Montaigne .est réfuté. Si au contraire c'est Montaigne qui est invincible, alors l'homme n'est plus un être moral, doué de raison et de liberté : comment donc verrait-il la nécessité de la foi et ne se contenterait-u pas du «mol oreiller» de Montaigne? C'est an nom d'une idée morale

accorde les contrariétés par xm art tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce gui est de faux, elle en fait une sagesse véritablement céleste où s'accordent ces opposés, qui étaient incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde placent les contraires dans un même sujet ; car l'un attribuait la grandeur à la nature, et l'autre la faiblesse à cette même nature, ce qui ne pouvait subsister*; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets diflërents : tout ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'il y a de puissant appartenant à la grâce *. Voilà l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un Homme- Dieu.

» Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie, qui était seule mon sujet; mais il m'y a conduit insensiblement; et il est difficile de ne pas y entrer, quelque vérité

que Pascal secoue notre tète prête k s*endormir « sur ce chevet; » par cela même, pour nous réveiller, il emprunte à Epietète quelque chose de ce qu'il prétendait anéanti par Montaigne.

i . Cette manière de résumer la question est contestable. Ce n'est pas à la nature qu'Epictète attribue la grandeur, mais à la volonté, par conséquent à la moralité. La contradiction ^ue Pascal croit apercevoir est donc une simple apparence ; ce n'est pomt sous le même rapport que l'homme est grana et petit : il est moralement grand et matériellement petit.

â. On reconnaît le jansénisme de PascaL Mais, si tout ce qui est infirme appartient à la nature : tout ce qui est puissant, k la grâce, qu'estqui appartient vraiment à I homme, à la volonté humaine, k la liberté humame? Rien. Il ne reste que la nature et Dieu : l'homme^st anéanti. En bas, le règne de la nature; en haut, le règne de la grâce; quant au règne de la moralité, il n'existe plus. S*il en est ainsi, Pascal peut-il dire une, de l'abaissement où nous avait réduits Montaigne, il nous ait relevés? Radicalement infirmes nar la nature^ nous ne sommes pas moins infirmes par la grâce, puisque, selon le jansénisme, c'est la grâce qui fait tout en nous sans que nous fassions nen. Entre ces deux extrêmes, la moralité humaine cherche vainement k se retrouver ; Pascal, par ce coup de théâtre qui devait nous restituer k nous-mêmes, nous enlève entièrement k nous-mêmes : son scepticisme avait réduit Thomme an néant; sa foi janséniste le réduit aussi an néant.

qu'on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les vérités ; ce qui parait ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car, s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de Thomme, qu'ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de TÉvangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu? Et s'ils se plaisaient à voir l'infirmité de la nature, leurs idées n'égalent point celles de la véritable faiblesse du péché, dont la même mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré; et ce qui est admirable, ils s'y trouvent unis, eux qui ne pouvaient s'allier dans un degré infiniment inférieur I »

M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il était surpris comment il savait tourner les choses ; mais il avoua en même temps que tout le monde n'avait pas le secret comme lui de faire sur ces lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes ^. Il ajouta que, quoiqu'il vit bien, par ce qu'il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l'esprit se traînerait un peu, et n'aurait pas assez d'élévation pour Ure ces auteurs et en juger, et savoir tirer les perles du milieu du fumier, aurumex stercore^ disait un Père. Cequ'on pouvait bien plus dire de ces philosophes, dont le fumier, par sa noire fumée, pouvait obscurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseillerait toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes, et de devenir

1. Expression charmante qui représente bien rart de Pascal; mais cette façon de manier les raisons est assez dangereuse, et U est doutenx que cette médecine soit propre k guérir les incrédules.

la proie des démons et la pâture des vers, selon le langage de l'Écriture, comme ces philosophes l'ont été.

(( Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, Je vous dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans Epictète un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures, et pour les forcer à reconnaître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles ; qu'il est impossible qu'ils trouvent autre chose que l'erreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre Torgueil de ceux qui, hors la foi, se piquent d'une véritable justice; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient trouver dans les sciences des vérités inébranliÂles ; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égarements, qu'il est diiBciJe, quand on fait un bon usage de ses principes, d'être tenté de trouver des répugnances dans les mystères * : car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de vouloir juger si Tlncarnation ou le mystère de l'Eucharistie sont possibles ; ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent.

))Mais si Epictète combat la paresse, il mène à l'orgueil, de sorte qu'il peut être très-nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus parfaite justice qui n'est piis de la foi. Et Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. C'est pourquoi ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin, de discrétion et d'égard à la condition et aux mœurs de ceux à qui on les conseille. Il me semble seulement qu'en les joignant ensemble elles ne pourraient réussir fort mal, parce que l'une s'oppose au

1. Oui; mais, si le sceptiane ne voit pas de répugnance dans les mystères, yerra-t-il la nécessite des mystères? Sur quoi de certain Pascal fondera->t-il cette nécessité, puisqu il a préalablement accordé que rien n'est certain? De même, supposez un bomme qui refuse, comme mensongère, toute valeur au témoignage des hommes, comment accordera* t-il une valeur au témoignage des hommes sur les miracles fondateurs de la religion ? Encore une fois, on n'établit rien sur le scepticisme absolu.

mal de l'autre : non qu'elles puissent donner la vertu, mais seulement troubler dans les vices ; l'âme se trouvant combattue par les contraires, dont l'un chasse l'orgueU et l'autre la paresse, et ne pouvant reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements, ni aussi les fuir tous. »

Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si bel esprit s'accordèrent enfin au sujet de la lecture de ces philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où ils arrivèrent néanmoins d'une manière un peu différente ; M. de Saci y étant arrivé tout d'un coup par la claire vue du christianisme^ et M. Pascal n'y étant arrivé qu'après beaucoup de détours, en s'attachant aux principes de ces philosophes.

... M. de Saci et tout Port Royal des Champs étaient ainsi tout occupés de la joie que causaient la conversion et la vue de M. Pascal... On y admirait la force toutepuissante de la grâce, qui, par une miséricorde dont il y a peu d'exemples, avait si profondément abaissé cet esprit si élevé de lui-même.

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