‹ Fragments philosophiques (volume 4)Chapitre 2 sur 14 · ZENON D'ÉLÉE · texte numérisé non relu

ZENON D'ÉLÉE

ZENON, appelé ordinairement Zenon d'Élée pour le distinguer du fondateur du stoïcisme, naquit a Ëlëe, colonie phocéenne de la Grande- Grèce (1). Les uns lui donnent pour père Pyretès (2) , la plupart Teleutagoras (3) , la majorité des témoignages faisant de Pyretès le père de Parménide (4). Pour la date de sa naissance et toute sa chronologie, l'autorité la plus précise que nous ayons est l'introduction du Parménide de Platon , où Parménide et Zenon sont représentés arrivant à Athènes, Parménide à l'Age de soixante-cinq ans, et Zenon à l'ftge d'à peu près quarante. Et il ne faut pas éluder l'autorité de Platon, en invoquant ses nombreux anachronismes ; car Platon se permet , il est vrai , des anachronismes, mais quand ils lui sont nécessaires, ou quand ils sont insignifiants; or ici rien de semblable. Platon n'avait aucun besoin de nous donner l'âge précis de Parménide et

(t) Diog. de Laërte, ix, 28; Apulée, ApoL, i. Strab., vi, etc.

(2) Apollodore , dans ses Chroniques, au rapport de Dîogène, IX, 25.

(3) Diog. , ibid. ; Suidas, Z^'y^y.

(4) Diog., Parmen.; Suidas, Uap^tf,; Théodoret , Thirap. Serm,

ZBKON DELEE. 85

de Zenon , et Terreur serait trop positive et trop grave pour être une simple distraction chronolo*gique ; oe serait une véritable déception tout-a-fait inadmissible. On peut donc regarder la date fixée par Platon connue une base sur laquelle la critique doit s'appuyer. Or Zenon , arrivé à Athènes à l'Age de près de quarante ans , y jeta un grand éclat pendant son séjour, à ce que Platon nous a|^»rend. 11 y donna des leçons à l'élite de la jeunesse athénienne : Plutarque assure même qu'il enseigna à Périclès la philosophie de Parménide. Ainsi cette époque peut être considérée comme la plus bril*lante de sa vie , et par conséquent c'est à celle-là que peut ti^ès^bien se rapporter ce que dit Diogène, que Zenon fleurit à la soixante-dix-neuvième olympiade; Suidas dit à la- soixante-dix-huitième ; Eusèbe le place avec Heraclite à la quatre-vingtième. Or un homme qui a près de quarante ans- vers la soixante-dix-huitième ou soixante-dix-neuvième olympiade, est né vers la soixante-buitirà:ie ou soixante-neuvième. Le même calcul servirait aussi à bien fixer la chronologie de Parménide. Si on fait tomber l'âge de soixante-cinq ans que Platon lui donne vers la soixante-dix-neuvièine olympiade, il sera né entre; la soixante-unième et la soixantedeuxième , c'est-à-dire dans le berceau même d'ÉIée et dans le premier établissement de Isl colonie* Il aura pu entendre Xénophane, mort vers ]a soixantesixième olympiade, et il aura très-bien pu commencer à se distinguer vers la soixante - neuvième ,

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comme le manfue positivement Diogène. Son illastration se sera accrue et développée de la sohumteneuTième à la soixanteMiix-*limtîème ou soiitamtedix^neiitième, époque à laquelle il arriva à Athènes à l'âge de soixant&<»nq ans , déjà .tout couvert de cheveux blancs y dit Platon , et avec l'aspect d*tuie belle vieillene. Après son voyage à Athènes, sa célébrité n'a pu que se maintenir jusqu'à sa mort , ce qui çxplique œ que dit Eusèbe qu'il a fleuri avec Empédocle dans la quatre*vingt}ème <^ympiade; la mention simultanée d'Empédocle prouve assefc qu'il ne s'agit pas ici du commencement de la réputation de Parménide , mais de son plus haut degré et de son dernier terme. La seule objection est l'impossibilité quechns cette hypothèse Socrate, né dans Tolynipiade soixantenlix-seplième , 3* année, ait pu prendre part à la conversation retracée dans le Parménide , et qui a dû avoir lieu vei^s la soiicante -dix- neuvième olympiade ^ c'est-'à^dire , quand Socrate avait au plus dix ans. Sa jeune imagination uura bien pu être frïippée de l'aspect imposant du vieux philosophe ; mais comment l\ii pré^ ter^ si précoce qu'on le suppose , une partie de l'ai^umentation du Parménide ? A cela nous répondons que c'est )ci que se place très-bien le genre d'anachronisme que Platon se permet, et qu'il pouvait se permetlare. Platon se proposant de faire connaître la {^ilosophie éléatique, c'était une bonne fortune pour lui de trouver établie et répandue une tradition vive encore du voyage et du séjoiir de

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énîde et de Zéncm à Athènes , tradition qui lui permettait de mettre en scène ces deux illustres personnages exposant eux-mêmes leur doctrine. D'un autre côté, la donnée fondamentale des drames de Platon était TînterYention de Soàate; et So^ crate dans son enÊinoe avait tu ou pu voir Parme» liide et 2!énon. Il ne s'agissait donc que de loi pré^ ter quelques années de plus, et de subrtituer sa première, jeunesse à son enfonce , changement né^ cessaire, mais sojûisant pour Êiire j<mer à Soente ui^ certain rôle dans cette haute .conversation philosophique. L anachronisme était peu de chose , et il était indispensable. Aien d'ailleurs n'était plus aisé que de le masquer sous ^ne expression indécâse qui offrit le double sens de l'enÊinoe ou de la pjotmière jeunesse , et c'est précisément une semblaUe expression (1 ) qu'emploie Platon dans le Parme-nide et le Théœtète. Celte seule hypothè^ admise , il en résulte un calpul qui a pour lui la concordance de tous les autres tàuotgnages , qui fixe et détermine toute la chronologie de Zenon et de Farménide, se Ue à celle de Xénophane^ établit l'enchaînement et le mouvement de l'école d'îÊlée, et par là éclaire l'histoire entière de oette école* On voit alors toute cette métaphysii<|ue; en appa-* rence si arbitraire , se développer régulièrwient ^ comme d'après un pi») arrêté d'avance sur lequel viennent se dessiner successivement et au temps

(i) S^d/fff' yi0r, 7«»u veof.

88 ZENON d'éiIée.

marqué, avec leurs rapports intimes et leurs difl^ renées nécessaires , les trois grands hommes -qui constituent Técole d'Élée. Entre la soixante-unième et la soixante - sixième olympiade, Xénoj^ane, Ionien de naissance, et récemment établi au milieu des colpnies doriennes et pythagoriciennes de la Grande - Grèce , conçoit Ijdée fondamentale 4è l'école d'Élée , et la lègue indécise* encore , mais féconde et pleine d'avenir, à son successeur Parmenide, qui, né à Élée, n'ayant jamais respiré d'autre air que celui de la Grande-Grèce , nourri de bonae heure et. pénétré de l'esprit qui avait inspiré la vieillesse de Xénophane, retranche de l'ensemble impariait, dont il hérite l'élément empirique et ionien, pour en développer exclusivement l'élément dorien, la haute tendance idéaliste iet pytha«goricienne , et imprime ainsi au système éléatfque l'unité et la rigueur qu'aucun système ne peut avoir à sa naissance , l'élève à son véritable principe y le pousse à ses véritables conséquences, lui donne enfin son caractère et sa forme définitive. Ceci avait lieu vers la soixante-dixième olympiade. ZénoU, né à Elée, vers cette époque, trouvant l'école éléatique fondée et achevée , n'avait plus rien à faire qu'à la défendre et à combattre pour elle : c'était le seul rolequi lui restât , et il l'a rempli adm^ira* blement de toute manière. On peut dire que Xénophane est le fondateur de l'école d'Élée ; que Parméuide en est le législateur; Zenon, le soldat, le héros et le martyr. Ce point de vue domine à la

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(bis la vie de Zenon et ses ouvrages ; car la vie et les ouvrages d'un homme qui appartient véritablement a l'histoirç expriment la même idée et tiennent à la même destinée. La destinée de Zenon devait être toute polémique. De là , dans te monde extérieur, la forte vie et la fin tragique du patriote ; et dans le monde de la pensée , le rôle laborieux du dialecticien (1).

Né à Élée vers la soixante-neuvième olympiade avec des avantages extérieurs remarquables (2) , la première partie de la vie de Zenon s'écoula , à ce qu'il paraît, dans l'étude de la philosophie de Par^ ménlde , qui l'aima comme un père (3) , selon les uns, ou plus vivement encore , selon les autres (4). Tous les auteurs s'accordent sur son ardent patriotisme. C'était l'époque de l'affranchissement de la Grèce et de l'élan général vers la liberté et l'indépendance : de toutes parts on secouait le joug des Perses , et l'on travaillait à se donner des institutions plus libres. L'histoire de chaque colonie , et

(1) riyoft ^i «V9f ytfftuôrtiTûÇ xêù i y ÇtX6T0fttt xMt iv s-dAiriiW, Dîog., IX, 25.

(2) Platou, Parm,, %vfin%n xah z'^fmf» /^i7y. ; Apulée, j4pol, i, Longe decQrissimum, Diogène dit la même chose d'après PlatoD.

(3)Dîog., ^vrttfi&tfTtXiuTtiyêfâtfyB'im il Jlaf^tuioo, (4) PlatoD, ibid., nmhK» tûZ na^^tuiâu. Athénée, llv. xi, éd. Schw., t. IV, p. 381, semble confirmer l'opinion de Platon par le reproche même qu'il loi fait d'avoir dit sans .'lucane nécessité que Zenon était le bieu-aîmé de Parménide :

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surtout l'histoire d'Élëe ^ est couverte de tëuèbros trt^ épaisses, pour que nous sachions œ qui se passa alors sur œ point intéressant de la Graîide- Grèce. Seulement nous voyons que , fondée dans ]a soixantemnième olympiade , Ëlée s'adressa à ses philosophes , à Parménide, selon Phxtarque et IHo^ gène 'f k Parménîde et^ à Zenon , . selon StjradMMs , pour fixer sa constitution et ses lois (I). QatiUb était la nature de cette législation ? Inclinait-^Ué vers req>rit des établissements doriens , ou , fidèle à son origine phocéenne, Élée conserva-t^dlç Tesprit ionien dans ses institutions ? On s'acoorde à loua* cette législation sans la décrire , et Plotarque (2) assure ^'au commencement de chaque année, les citoyens disaient serment de n'y rien changer. La tradition dit la même chose des lois que Charondas donna k Rhégium , et de celles de plusieurs autres villes de la Grande-Grèce. Si Je fait rapporté par Plutarque est certain , il su}^>oserait à Ëlée , comme à Rhégium , comme à Thurii et ailleurs , des troubles antérieurs , probablement causés par la lutte de l'aristocratie et de la démocratie , lutte qu'on aurait essayé de termina par l'adoption d'une législation tempérée. Quoi iqu'il en soit , Zenon , content d'avoir contribué à donner à sa patrie des institutions sages, ne chercha pas à s'y faire une grande place , et ne voulut d'autre pouvoir que celui de ses vertus et de ses talents.

(1) Diog., IX, 23; Plularq., contr, Colot,, éd. Reiske^t. x> p. 628 ; Strabon, vi. — (2) Ibid.

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Diog^e atteste qu'il méprisait les grandeurs (1) à régal d'Heraclite y et l'on sait que Fionien Heraclite méprisa si fort les grandeurs , qu'il renonça Tolontaii^ment au pouvoir suprême. Mais les deux philosophes étaient animés en cela de sentiments bien différents. Heraclite quitta en même temps le poor Toir et la société des hommes pour se livrer tout entier à l'étude de la nature. Zenon , en se maint&> nant pur de toute ambition y conserva son activité politique. Il était même tarès-senâble à l'opinion y et Dic^ène nous a conservé un mot qui prouve qu'il y avait en lui un cœur d'homme et une honorable sympathie. Quelqu'un (2) lui demandant pourquoi il était si sensible au mal qu'on disait de lui : a Si le blâme de mes concitoyens , répondit-il ^ , (c ne me faisait pas de la peine , leur aj^irobation ne K me ferait pas de plaisir. » Il aimait trop ses concitoyens pour n'avoir pas besoin d'en être aimé. Élée n'était , il est vrai y qu'une petite ville ^ mats ses citoyens étaient honnêtes y et Zenon piéCn-a coo* stamment ce séjour modeste aux magnificences d'Athènes (3) y qu'il ne fit que visiter de temps en temps, et qui ne purent le séduire ni l'arrêter.

Ce fut dans un de ces rares (4) voyages qu'il accompagna Parménide y et que se place l'épisode de

(2)Dîog., ix,29.

(3) Diog., IX, 28 , n«An' cvrfAf iyixnn /««XA^f riyf Aênr»**'* fiiytùMuj^iêtç, Suidas, '£Ag«.

(4) Diog., ibid,, 0»x iwiênftiimç r« ^ûX?m srfof êtirovt.

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sa vie qui fait le sujet du Ptwménîde de Platon. Ce voyage eut rimjportant résultat de faire entrer h philosophie élëatique dans le mouvement général de la philosophie grecque. Zenon enseigna la nouvelle philosophie à Péridès (1 \ et donna à Pf thodore et à Gallias (2) des leçons qu'ils lui payèrent cent mines; et, quoique la coutume de faire payer ses leçons lui ait été commune avec les' sophistes > il n'y feut rien voir de contraire aux habitudes modestes de sa vie et à ^n désintéressement. Platon est le premier qui donna des leçons gratuites, dV bord parce qu'il répugnait à faire dégénérer l'enseignement de la sagesse en une sorte de profession mercantile; ensuite pour distinguer par là plus fortement l'enseignement de Socrate et le sien de celui des sophistes; enfin par la raison qu'il était fort riche , et pouvait se passer de tout salaire. Faute de cette dernière raison , les philosophes jdatoniciens eussent été obligés d'abandonner tôt ou tard l'exemple de leur maître, si les Antonins n'eussent pas créé à Athènes des ^chaires publiques de platonisme avec un traitement donné par l'Etat ou avec des dotations affectées à la chaire qui permettaient aux professeurs (o/ AtdJ'o^ot) d'enseigner gratuitement; et ces dotations subsistèrent jusqu'au décret célèbre de Justinlen, sous le consulat de Décius, au sixième siècle (3). Olympiodôre, dans

(1) Plutarq., f^it, PericL — (2) Plat., Alcib. Voyez ma traduclloti, t. V, p. 72.

(3) Joaiines Malela, Hist. chron., ii, p. 187, cd. Oxon.

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son Commentaire sur le premier Âlcibicule, en eonunentant le passage sur les cent mines que Zenon fit payer pour ses leçons à Callias et à Pythodore, tout platonicien qu'il est^ a le bon sens de ne point accuser Zenon y et même de le défendre , par cette raison très-simple qu'on ne voit pas pour* quoi il n'en serait pas de la philosophie comme de la médecine et des autres arts, et pourquoi le philosophe instruirait les hommes sans obtenir une récompense de ses soins (1). D'ailleurs la vie entière de Zenon est là pour le défendre du reproche de cupidité. On peut -voir dans le Parménide l'effet que produisirent à Athènes les étrangers d'Élée, et la doctrine de l'unité absolue. On conçoit que les objections et les plaisanteries ne manquèrent pas de la part de l'empirisme ionien , la seule doc-> trine philosophique jusqu'alors connue et accréditée à Athènes. Zenon , chargé par Parménide de soutenir la discussion , au lieu de rester sur les hauteurs de l'idéalisme, descendit sur le terrain même de l'empirisme , et tournant contre ses adversaires leurs propi^s objections et leurs plaisanteries , les força de reconnaître qu'il n'est pas {dus aisé d'expliquer tout par la pluralité seule que par la seule unité. Cette polémique d'un genre tout nouveau déconcerta entièrement les partisans de la philosophie ionienne , excita une vive curiosité et un haut intérêt pour les doctrines italiques ; et

(1) Olymp., in Plat, Alcib., éd. Creuzer, p. 1 40 el 141 .

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ainsi fut déposé dans la capitale de la cÎTiUsatioD grecque, avec un élément nouveau et une uouvelk dcMinée philosophique , le germe ftoond d'un ék^ veloppement supérieur. Zenon,, avec sa diale^ tique subtile et audacieuse , apparut aux AthénicBS comme une sorte de Palamède en fait de discussion philosophique (1).

De retour à Élée , et ici toute date précise nom abandonne, son patriotisme trouva To^xsasion de se déployer sur un plus grand théâtre. Totii tes historiens attestent qu'Élée étant tombée, îl étUt impossible de savoir comment , sous le joflg 'd'un tyran appelé Néarque, ou Diomédon, ou Dénirpos^ Zenon entreprit de la délivrer, qu'il succomba, i^

(1) Platon, Pkèdr, (Voyez ma tradaction^^t. Vi, pt 85.), et Dîog., ix, 25, d'après Platon. C'est en efll^i Zèw>^ qv» Platon désigné sous le nom de Palamède dlÊUe.- Heîmias (éd. Ast. , p. 184) et le Scholiaste l'entendent ainsi '«•rf/t ^«ifiTFtrrnfcmf oxt^*f V êtunf^mç km* UaXmftii'iiç, QuintHieiif InsL Or,, m, i, voit un rhéteur dans le Palamède de Platon, le rhéteur Alcîdamas. Il n'est pas besoin , avec Spalding, de rejeter la phrase de Quintîlicn comme l'addition d'un glossateur ; il suffit de l'expliquer par les habitudes d'esprit d^ Qtintilien. Il est étrange que Tiedemann^^r^u». in Plai.,^, 378, rapporte cette expression à Pannënide, fondant cette coaljee» turc sur une autre, véritablement au^essous d^ la cvi^qi^i savoir, que Platon aura ainsi parlé d'après un livjçe controuyé de Parménide qu'il aura pris pour authentique. Mais lui-même a plus tard abandonné cette opinion , et il est revenu à celle que nous avons adoptée. Geisl der spéculât. Philos., t. 1", p. 298.

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périt dans un horrible supplice où il montra un caractère hër(^'que. Voilà le fond du récit des historicB^ ; mais les variantes sont innombrables. Le fait est irop intéressant en lui-même et trop honorable à la philosophie éléatique, pour qu'il nous soit permis de ne pas l'examiner en détail.

Cicél*on (1 ) le rapporte d'une manière très-générale» Plutarque le déTe{<^pe davantage (2) : ce Zéu non^ l'ami de Parménide, ayant conspiré contre (V Démy los , et ayant échoué dans son projet > Tence dit témoignage par ses actions de l'eiccellence et de la doctrine de son maître , et prouva qu'une ce âme forte ne craint cpie ce (jui est désbonnéte, ce et que la douleur ne fait peur cju'à des enfants ce et à des femmes, ou à des honmiefii q^j rOnt un ce coaor de femme. En efFi^> il se coupa la kngue oc avec les dents et la cracha à la figure du tyi:aiil » Il rapporte la même c^ose ailleurs (3) ; et dans les CoMÉradictions des Stoïciens (h) y en faisant allusioD àa mall^Cfur de Zenon , il rappelle le nom du tyr^n Pémylos. Le récit de Diogène est encore plus détaillé que celui de Plutarque , et repose, sur diverses autorités graves (5) : ce Zenon ayant entré- (c pris dé renverser le tyran Néarque, d'autres (c disent Diomédon ^ fut pris, comme le dit Héra- (t elide dans l'abrégé de Satyrus. Interroge sur se&

(1) Tusc, II. — De nat, deor,, i. ~ (2) Contr. Colot,, éd. Reîske, t. x, p. 630.

(3) De Garrulitate^ t. viii, p. 13. — (4) T. x, p. 345. — (5) IX, 26-28.

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ff complices ^ et sur les armes <pi'il avait transport ;f tées à Lipara^ il nonmia tous les partisans dn ic tyran , afin de le priver de ses appuis. Ensuite , ce feignant d'avoir quelque secret à lui dire ^ il lui H mordit Toreille et ne lâcha prise qu'après avoir u été percé de traits , suivant l'exemple d'Aristocc giton le tyrannicide. Démétrius, dans les Homoc< nymes , dit qu'il lui mordit le nez. Antisthène j H dans ses Successions de philosopfies, usaJ^^tuy u raconte qu'après avoir dénoncé les partisans du « tyran ,. comme celui-ci lui demandait s'il ne lui K restait plus personne à dénoncer , il répondit: (c Toi 9 iléau de ma patrie! » et que, s'adressant aux assistants : « J'admire , leur dit-il , votre lace cheté, si , par crainte de ce que je souiFre^ vous M consentez à être esclaves. Enfin il se coupa la « langue avec les dents, et la cracha à la face du « tyran. Alors les citoyens se jetèrent sur le tyran a et le tuèrent. Voilà ce que disent à peu près la (4 plupart des auteurs; mais Hermippus prétend « que Zenon fut jeté dans un mortier et pilé. » Diodore de Sicile (1 ) dit positivement que le tyran dont il est ici question était un tyran d'Élée, ce que dit aussi Suidas (2) , et ce qui va très-bien avec le récit de Diogène; car, pour délivrer Élée qui |)jit sur la côte, il était naturel de s'assurer de Mjittrtt qui est presque en face, et d'où l'on peut injililcment débarquer à Éléè. Il n'est donc pas

^\^ rrvt^m., éd. Bip., i. IV, p. 63-64. — (2) 'exU.

ZENON d'élée. 97

tlu tout nécessaire de supposer avec quelques critiques^ qu'il s'agit d'un tyran de Lipara que Zenon avait voulu attaquer (1), encore moins, avec Valère Maxime y du tyran d'Agrigente, Phalaris (2), et encore moins , avec Philostrate (3), d'un tyran de Mysie. Il ne faut pas représenter Zenon comme un aventurier poli tique , mais comme un patriote dévoué. Diodore appelle le tyran d'Élée Néarque, ainsi que Philostrate; Clément d'Alexandrie l'appelle Néarque ou Démylès (4); Suidas (5), qui copie Diogène, Néarque ou Diomédon. Diodore , dans son récit/ ajoute quelques particularités qu'il est impossible de passer sous silence. Néarque demandant à Zenon quels étaient ses cbmpliôes : « Plût à Dieu, répondit Zenon, que j'eusse le corps « aussi libre que la langue ! » Diogène dit que Zéiion ne lâcha l'oreille du tyran qu'à force de coups; Diodore va jusqu'à prétendre qu'on fut obligé de l'en prier. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le récit de Diodore, c'est que les dernières lignes semblent faire entendre que Zenon fut délivré et qu'il se tira d'aflaire, ce que les dernières lignes du récit de Diogène admettraient aussi, sans toutefois l'indiquer. Ménage, sur Diogène, et Bayle ont révélé et expliqué les erreurs des écrivains inférieurs qui , en racontant cette

(1) Vorstius, dans Bajle. — (2) m, 3. Voyez Bajle. — (3) F^it, Apollon. , VII , 2 , éd. Olear. , p. 279. 'Ex«utffp« râ

(4) Strom.yVf. — (5) Ibid,

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histoire^ en ont coniondu les héros, le temps et la scène. Far exemple , Tertnllien , dans \Apologétique, fait demander par Denys à Zenon d'£lëe ce qu'enseigne la philosophie. Celui-ci lui répond : « Le mépris de la mort. » Sur quoi il est lÎTré à d'affreux supplices et scelle sa pensée de son sang. C'est un pur roman , et Dionjrsio est là évidenunent pour Deniflo ou Nearcho. Ammien Marcelliu (1 ) prête cette aventure à Zenon le stoïcien ^ et lait du tyran d'£lée un roi de Cjpre, évidemment encore d'après une mauvaise interprétation de la phrase de Gicéron , qui, à côté delà mort de Zenon d'Élée, cite celle d'Anaxarqne, qui eut Keu par l'ordre d'mi roi de Cypre. En général l'histoire d' Anaxarque et celle de 2j^on ont été confondues , el^ pour achever la confusion , Sénèque (2) attribue à un des conspirateurs athéniens contre Hippias ^ probablement Aristogitoo , une partie des choses que l'on a coutume d'attribuer à Zenon d'Êlée.

De l'ensemble de ces faits réduits par ht critique et appréciés à leur juste valeur, mais rapprochés et combinés dans ce qu'ils ont de certain , ressort le caractère que nous avons signalé dans Zenon comme homme et comme citoyen , et que nous allons retrouver et suivre dans le philosophe. En effet, quel est le trait le plus frappant et le plus original de Zenon comme philosophe? Quel est le titre incontesté auquel est attaché son nom ? C'est évidemment

(1) XIV, 9. — (2) De Ira, ii, 23.

zÉMON d'bubb. 99

l'inTéntion de la dialecliijae. Et je ne parle pas ici de la dialectique qu'on trouyait déjà dam les easais de XénofJiaiie , et qui n'a paa manqué non plus à Farménide ; je yeux parler de la dialectique considérée comme un système et comme un art, ayec ses règles et ses formes y ayec l'appareil et l'autorité d'une méthode positive. C'est mi point sur lequdl tous les auteurs sont d'accord. Diogène rapporte (1 ), sur la foi d'Aristote^ que Zenon est l'inventeur de la dialectique^ comme Elmpédocle de la rhétorique. Sextus (2) répète la même chose sur l'autorité du même Aristote y et il parait que c'était là un &it constant dans l'antiquité^ puisque Diogène, dans son Intt^oductian (3) y en traitant des trois gramdes parties de la philosc^hie^ la physique , la morale et la dialectique , attribue Tinvention de cette der* nière à Zenon. Maintenantquelle était la dialectique de Zenon? la réfutation de l'erreur comme moyen indirect de ramener à la vérité. Or la vérité pour Zéncm c'était le système éléatique. Ce système une fois découvert par Xénophane , développé et achevé par Farménide y il ne s'agissait plus que de le défendre contre les attaques de ses adversaires. De là le rôle polémique de Zenon y et l'invention nécessaire de la dialectique. Delà encore l'emploi nécessaire de ia prose; car si l'intuition, spontanée de la vérité , l'inspiration et toute conviction primitive ont la

(l)Diog., IX, 25. — (2) Scxtns, vii, 7. (3) Diog., Introd., 18; Pkilostr., f^it. Jpoll,, vn, ^; Saiclas, Z9F«y ; Apuléci ApoL

1 00 ZENON D ELfiE.

po^iepour langue naturelle, la prose est l'instm-^ ment dfe la réflexion et de la dialectique. Auisi Zenon est-il le premier philosophe éléatique qui ait écrit en prose. L'antiquité atteste qu'il écrivit^ non des poëmesy comme Xénophane et Parménide, mais des traités , et des traités d'un caractère émi-^ nemment prosaïque^ c'est^^lire^ des réfutations. Il écrivit de bonne heure (1), et il écrivit beaucoup (2). Diogène qui loue ses écrits (3), ne les nomme pas. Mais Suidas , à l'article Zenon, assure qu'il écrivit 1*^ ÈfiS'Af, des Débats ^ c'est-à-dire quelque ouvrage de pure controverse; 2° È^nyao-tr Tou iÈfjLTTti^Kkiovfy Un examcn (fEmpédocle, de ses opinions ou de ses ouvrages (4); 3* riporToùr ^lAo^o^ouf 'jrtfî ^v&tafi sur la nature contre les philosophes i^)* D'ailleurs Suidas ne dit rien sur la forme de ces différents ouvrages. Il serait assez naturel que l'inventeur de la dialectique eût inventé ou du moins employé la forme du dialogue qui est la forme même de la réfutation. Et en effet, si l'on en

(1) Plat. 9 Parmen., ùttù fiouùfroç ifto5 îyp«^«...

(2) Dîog., Introd., 16.

(3) Diog. f IX, 26 , B{Q?iitt voTJitjs cvfio^&ç yiftofra, . .

(4) Tov Ku^ter , rif Ménage sur Diogène.

(5) Ou bien encore, selon l'interprétation de Tennemann, deux ouvrages différents , l'un contre les philosophes, l'autre sur la nature. Suidas ne trahit d'aucune manière les sources auxquelles il a puisé ces renseignements ; les autres pskrlîes de l'article fort court qu'il a consacré à Zenon sont un extrait de Diogène.

ZENON B'éLékr 101

croit Diogène (1 ) , Zenon passait poni* le pretnier qui eût écrit des dialogues^ et Fon pourrait indutrè aussi qu'il a employé cette forme de composition , d'une phrase d'Arîstote, où il est question de Zenon comme interrogeant et comme répondant (2).

Quoi qu'il en soit, si nous ne connaissons pas certainement la forme de ses écrits, nous pouvons nous faire une idée très-claire de leur but , et de leur caractère général , d'après l'introduction du Parmenide^ où Platon nous donne un exposé substantiel , mais précis , d'un livre de Zenon , destiné à défendre la philosophie de son maître. Ce livre était une composition en prose (3) , divisée en plusieurs chapitres, subdivisés eux-mêmes en plusieurs points; car Sôcrate prie Zenon de relire le pre-

(l)Diog.,.Pto.,iii',47.et48.

(2) Arguments sophistiques, i, 9. wStaûdlîn (Geschichte und Geisi des Scepticismus , t, i ,'p. 211 , ) a entendu ce passage comme s'A s'agissait de dialogues on Zënoh eût joue le même rôle q^^ $ocfate dans ceux de Platon; maïs Tennemann (Geschichte dér Philosophie, U î, p. 193)cbnclut seulement de la phrase d'Arîstote que Zénop, présentait sa pensée sous la forme de demandes et de réponses. Quant à Tinvention du dialogue, Aristote , dans le livre i" de son ouvrage perdu sur les poètes, l'attribuait h Alexamèné de f éos, et Phavorinus était de là même opinion, au rapport de Diogène, iit, 47 et 48. Athénée, qui cite la phrase même d*AriStofc, ajoute (xi, 16,) à cette autorité celle de Nîcias de Nicéè et de Sotion (le texte ordinaire donnait Sotcrion ; Schweigkaeuser a corrigé : Sotion ).

(3) l^laion , Parménid, , ovyy^ptfi^etTt opposé à tôIç jFôtifittnf. Sîmplic. , in Phys, Jrist, , p. 30. 'Ef /tttf rS crvyyfif*,^u,rt

ÊtVTOV,,,,

402 'ZENON d'blsb«

miér pôûit; ta première hypothèse du jH^emier cha-

V pifDa\ rèf w^m-iiv vriStcrtv rov 7^4rrou xo^v. Le inot

^ vxo9«^ir réyèle la nature de la compoûtioii ^ et Produs, dans la Théologie de Plaion, et surtout dam le Commentaire sur le Parménide (i), ne laîflfe aucun doute à cet égard. C'était une revue critîcpie d'un certain nombre d'hypothèses qui toutes étaient $«coessiyementpousséesàrahsurde. Feul-étiremèaie était-ce l'ouvrage intitulé i^iJ^f dont parie Suidai Pour en hien siûsir l'esprit^ il faut serappdler l'état de la querelle dans laquelle intervenait Zenon. Parménide, continuant etdéveloppant XàM^phane, avait dit que tout est un ^ et que l'unité^seide existe. Un cri s'était élevé' contre une pard^Ue proposition. Si tout est un, disaient les Ioniens, il n^y a plus de différence : le semblable est le dissemblable, et le dissemblable est le semblable; le grand est le petit, le petit est le grand; le mouvement est le rqpos et le repos le mouvement , etc. Il n'était pas très-facile de répondre à cette objection. Que fit Zenon ? au lieu de défendre son maître , il attaqua ses adversaires , leur renvoya leurs propres arguments, et le ridicule de leurs conséquences. II s'appliqua à démontrer que toutes les difficultés que les partkans de la pluralité élevaient contre l'unité retombaient sur «ix-mém^ , et que dans leur hypothèse aussi le dissemblable est le semblable, etc. Écoutons Platon : a Toi (dît Socrate

(1) Voyez le i*' livre de ce commenlaire, toHi. iv de ma collection des ouvrages inédits de Proclus. Paris, 1821.

à Parménide ) ,^ tu avances dans les poèmes qae Mut est un et tu eu apportes de bcfUes et bonnes preuves; lui (Zenon) I il prétead qu'il n y a pas de plural itë*... M

(f La vérifeéest (dît Zenon) que cçt ëortt est fait pour venir à Tappui du systémé de Parménide » contre eeux -qui voudraient le tourner en ridicule e/Êi montrant que si tout était un^ il s'ensuivrait une foule de conséquenoes absurdes et contradictoires. Mon (Mivrage répond donc aux partlëans de la pluralité et leur tenvôie leurs arguments et même au Aàky en essayant de dânontrêr qu'à tout bien considérer la supposition qu'H y a de la pluralité conduit a oes^xkiséqueàces encore plus ridicules que la supposition que tout estun (4)» » Simplicius lui air tribue précisément le même point de vue* if Zàdon démontre sUccéssiVcHnent qiiè si la pli|i*alité existe,

elle est à lafoîâ grande et petite finie et infi-

nie..... étant et n'étant pas (2) m Ces passages

oantieninrent tout le secret de la dialectique de Zenon; ils font voir que Zenon s'était placé tout ejcprès dans l'hypothèse de la pluralité pour la imeiix combattre) en la poussant à ses ccmséquences nécessaires. Fai;^ de bien œmprendre le but qu'il se proposait et la sitiuition où il s'était mis, on lui a prêté une foule d'opinions ridioides qui , loin de lui appartenir, sont des conséquences qu'il tire de la doctrine de la pluralité pour la con-

(\) Platon, Parménide; de ma trad. fr. , t. xii, p. 8 et 9. —

(2) Ibid.

104 ZBNON DELBB.

vaincre de contradiction et d'absurditë* On a attribué à Zenon précisément les extravagances qu'il imputait à ses adversaires et sous lesqtielles il les accablait. On s'est imaginé, par exemple, que Zenon soutenait pour son propre compte que le sembisrble et le dissemblable sont la même chose , que le mouvement est la même chose que le repos, etc. 9 tandis qu'il soutenait que ces conséquences dérivent rigoureusement de la doctrine de la pluralité , et que par là même cette doctrine est inadmissible. Vous pi'étendez^ disait-il aux empiristes ioniens , qu'il n'existe que ce que les sens vous attestent; qu'ainsi la pluralité seule, existe ; et vous triomphez dans l'énumératiôn des différences, que vous opposez à la doctrine de l'unité absolue ; vous triomphez surtout du mouvement universel que vous opposez à l'immobilité absolue, qpi résultée de l'unité absolue de Parménide. Eh bien ! je vous prends par vos propres arguments, et je vous délnontre que si tout difïere , par cela même tout se ressemble , que , si tout se meut , tout est en repos ; qu'ainsi vôtre système même vous pousse à des conséquences opposées à votre propre système. L'empirisme est donc condamné à la "contradic- 'tion, et à une contradiction perpétuelle. Cette contradiction est votre monde , le monde de la pluralité et de l'apparence que les sens vous attestent, et que l'opinion vulgaire admet. Il ne faut croire qu'à la raison, non aux sens et à l'opinion. Or, la raison condamne la pluralité à l'extravagance; donc

ZÉTfON d'ÉLEE. 105

la pluralité n'existe pas. N'objectez pas que dans le système de l'unité absolue^ le dissemblable aussi devient le semblable ^ le mouyement le repos , etc. ; car notre système ne tombe pas sous de pareilles objections , puisque ces objections ne viennent que de votre hypothèse de la différence, du mouve* ment, de la pluralité et du monde visible, et que cette hypothèse a été convaincue d'absurdité et de contradiction • Les objections que vous élevez contre notre théorie , du sein d'une théorie détruite , ne portent donc pas. La raison n'admet d'autra autorité que la sienne, et|la raison n'existe pour elle-même, ne s'exerce et ne se développe, ne comprend et ne conçoit que sous la condition de l'unité. Rien de ce que conçoit la raison n'est dépourvu d'unité. La raison n'a en dernière analyse que l'unité pour forme et pour objet. L'unité est la région , le monde de la raison , le seul monde que des penseurs et des philosophes puissent admettre. Donc, la doctrine de l'unité absolue de Parménîde est la seule vraie philosophie. C'est du haut de ce point de vue qu'il faut envisager et apprécier la dialectique de Zenon, son prétendu scepticisme, son prétendu nihilisme , et en particulier sa polémique contre le mouvement qui a été si peu comprise. Considérée ainsi , cette polémique prend un caractère simple et grand qui a échappé à tous les critiques.

Otez l'unité, ne la supposez jamais, rien n'est uni, rien ne peut l'être, tout est isolé et nécessai-

106 ZBHON DBLBB.

rement isolé dans le temps comme dans Tespaoe; le temps et l'espace se réduisent à des points et k des moments qui tendent eux^-mémes à se diviser et à se subdiviser sans cesse. La seoie loi qai subsiste est celle de la divisibilité à Tinfini ^ qui détroit tout ccmtinu et par conséquent tout mouYement. C'est dans ce sens qu'il faut entendre les ai^^iunents avec lesquels Zenon étaUissait l'impossibilité du mouvement. Jusqu'ici on les a fort bien exposés et développés en eux-mêmes ; on n'a oublié que le cadre qui les met dans leur vrai point de vue^ savoir^ l'hypothèse exclusive de la pluralité , c'est-àdire la négation absolue de l'unité ^ laquelle emporte la divisibilité à l'infini ^ laquelle emporte la destruction de tout continu.

Voici ces arguments tels qu'Aristote nous les a conservés dans sa Musique, liv. vi, ch. 9.

P' ArgumenL — « ce Le mouvement est impossible y car ce qui est en mouvement doit traverser le milieu, avant d'arriver au but (Ce qui est impossible , là où il n'y a plus de continu , et où chacpie point se divise et se subdivise à l'infini ) (1). »

(1) Noos avons cité textaellement Aristote avec les seules additions nécessaires pour le faire comprendre , mais il ne sera pas inutile' de donner ici le développement de Bayle : « S'il y avait du mouvement, il faudrait que le mobile pût passer d'un lieu à un autre ; car tout mouvement renferme deux extrémitéis, terndnum à quo, terminum ad quem, le lieu d'où l'on part et le lieu où l'on arrive. Or, ces deux extrémités sont séparées par des enlaces qui contiennent une infinité de parties , vu que la

Z8NON d'blbe. 407

II** jir^ument. -—ce Le mouvement n'existe pas; car ce qui court le plus vite ne peut jamais atteindre ce qui va le plus lentement. En effet, il faudrait c[ue celui qui poursuit fût arrivé d^à au point d'où l'autre part (Ce qui est impossible avec la divisibilité à l'infini qui, subdivisant infiniment l'e»pace^ met toujours un infiniment petit qudconque entre les deux cou!reurs ) (1). ^

matière est divisible à l'iafinî ; il est d«iic impossible que le raolnle porvieime d'me extrémité à Tautre. Le milîea esteomposé d'une infinité de pAitîes qu'il faut parcourir successivement les unes après les autres , sans que jamais vous puissiez tovicber celle de devant ^ en même temps que vous touchez celle qui est en deçà , de sorte que pour parcourir un pied de ma^ tière, je veux dire pour arriver du commencement du premier pouce à la fin du douzième pouœ, il fanait un temps infini, car les espaces qu'il faut parcourir successivement entre ces doux termes, ^aitt infiais en nombre , il est clair qu'on ne peut les parcourir que dans une infinité de moments... La réponse d'Aristote est pitojaUe ; il dit qu'un pied de matière n'étant infini qu'en puissance , peut fi>rt bien être parcouru dans un temps fini... C'est se moquer du monde que de se servir de cette doctrine, car si la matière est divisible à l'infini, elle contient actuellement un nombre infini de parties ; ce n'est dcmc point un infini en puissance ; c'est un infini qui ciMte réeUemeiit, adueUement... »

(1) C'est l'jirgmnéiit célèbre^ appelé l'Acbille. Dit^ène, (ix, 29,) dît que Zenon en est l'inventeur, mais il convient que Phavorinus l'attribue à Fsrménide et à beaucoup d'autres. Bajle: « Supposons une tortue à vingt pas en avant d'Achille; UmitpDS la vitesse de la tortue et ceHe de ce héros k la proportion d'un à vingt. Pendant qu'Achille fera vingt pas, la tortue

108 ZENON d'eLBE.

IIP ArgumenU — « Le mouyement est identique au non mouvement. En effets tout mouvement a lieu dans un espace qui lui est égal, c est-a-dîre où il a lieu au moment où il a lieu ; donc (conmie on est toujours là où l'on est) la flèche est toujours en repos quand elle est en mouvement ^car elle n'est jamais où elle n'est point) (1). »

IV Argument. — («Le mouvement conduit à l'absurdité. Supposez deux corps (2) égaux entre eux j mus dans un espace donné et dans une direction opposée et avec la même vitesse ; supposez que l'un parte de l'extrémité de l'espace donné, l'autre

en fera un ; elle sera donc encore plus avancée qne^ lai. Pendant qu'il fera le vingt et unième pas, elle gagnera la vingtième partie du vingt-deux ; et pendant qu'il gagnera cette vingtième partie, elle parcourra la vingtième partie de la partie vingt et unième , et ainsi de suite. Âristote nous renvoie à ce qu'il a répondu à la précédente objection; nous pouvons le renvoyer à notre réplique. »>

(1) Bajie : m Si une flèche qui tend vers un certain lieu se mouvait , elle serait tout ensemble en repos et en mouvement. Or cela est contradictoire , donc elle ne se meut pas. La conséquence de la majeure se prouve de cette façon. La flèche à chaque moment est dans un espuce qui lui est égal ; elle y est en repos, ciar on n'est point dans un espace d'oii l'oti sort; il n'y a donc point de moment où elle se meuve ; et si elle se mouvait dans quelques moments , elle serait tout ensemble en repos et en' mouvement. »

(2) Bayle : « Ayez une table de quatre aunes , prenez deux corps qui aient aussi quatre aunes , l'un de bois , l'autre de pierre ; que la table soit immobile, et qu'elle soutienne la pièce de bois , selon la longueur de deux aunes à l'occident ; que le

ZENON d'eLEE. 109

<lu milieu :,( comme Fun n'aiira parcouru que la xxioitié de l'espace donné , quand l'autre l'aura ent^ièrement parcQuru, le même espace sera parcouru par deux corps égaux et d'égale vitesse dans un t,enips inégal ) il en résulte qu'une moitié de temps parait égale au double. »

morceau de pierre soit à l'orient , et qu'il ne fasse que toucher le bord de la table. Qu'il se meuve sur celte table vers l'occident , et qu'en dèmi-beure , il fasse deux aunes , il deviendra contigu an morceau de bois.- Supposons qu'ils ne se rencontrent que par leurs bords, et de telle sorte que le mouvement de l'un vers l'occident n'empêche point l'autre de se mouvoir vers l'o rient ; qu'au moment de leur contiguïté , le morceau de bols commence à tendre vers l'orient, pendant que l'autre continue à tendre vers l'occident; qu'ils se meuvent d'égalé vitesse; da lis demi-heure , le morceau dé pierre achèvera de parcourir toute la table ; il aura donc parcouru un espace de quatre aitnés dans une heure , savoir toute la superficie de la table. Or le morceau de bois dans demi-heure a fait un semblable espace de quatre aunes puisqu'il a touché toute l'étendue du morceau de pierre par les bords ; il est donc vrai que deux mobiles d'égale vitesse font le même espace, l'un dans demi-heure, l'autre dans une heure, donc une heure et une demi-heure font des temps égaux , ce qui est contradictoire. Aristote dit que c'est un sophisme , puisque l'un de ces mobiles est considéré par rapport à un espace qui est en repos , savoir la table , et que l'autre est considéré par rapport à un espace qui se meut, savoir le morceau de pierre. J'avoue qu'il a raison d'observer cette différence , «nais il n'ôte pas la difficulté ; car il reste toujours à expliquer une chose qui paraît incompréhensible , c'est qu'en même. temps un morceau de bois parcoure quatre aunes par son côté méridional , et qu'il n'en parcoure que deux par sa surface inférieure.,. ))

440 ZENON d'élbr*

Arislote et Simplicius^ dans son Commentaire , attribuent positivement ces argmnents à Zenon , el les donnent sous le nom A^àto^m , doutes , ai^;iiments natifs de Zenon contre le mouvement^ soit, comme le dit Simjdicius^ que tous les arg»ments de Zenon contre le mouvement se réduisissent réellement à quatre ^ soit qu'il y en eût davantage, mais quatre surtout plus décisifs que les autres» Mais ces arguments n'étaient pas les seuk dont se servissent les adversaires du mouvement. Aristote au même endroit en cite plusieurs antres, par exemple celui-ci : Tout mouvement est chan«* gement ; or, changer c'est n'élre ni ce qu'on étaît| ni ce qu'on sera; on n'est plus où l'on était; autrement, il n'y aurait pas eu de mouvement; on n'est pas où Ton tend, car il n'y aurait pas besoin de mouvement. Le changement et le mouvenaenl ne peuvent donc avoir lieu ni dans ce qu'on était ni dans ce qu'on sera, ni dans l'un ni dans l'autre, mais dans ce qui n'est ni l'un ni l'autre , c'est-à-dire dans rien, ce qui est impossible; par conséquent le changement et le mouvement sont impossibles. Un argument curieux est aussi celui par lequel on essayait de démontrer que le mouvement circulaire et sphérique et le mouvement sur soi-même impliquent à la ibis le mouvement et le repos. A qui appartenaient ces derniers arguments? Aristote^et après lui Sîmplicius , les rapportent en général aux sophistes. On n'a aucune raison de les attribuer à Zenon; ils appartiennent très-probablement à l'éris-

ZENON DBLEB. 111

tique mëgarienne encore si peu connue, et qui a fini par représenter et continuer seule en Grèce la dialectique de l'école d'Êlée. Il faut bien se garder de les confondre aipec les quatre arguments que nous avons exposés , et qui sont les seuls que la critique soit fondée à attribuer à Zenon. Bayle triomphe de ces quatre ai^ments , et les maintient ab* solument; tandis que, pris absolument » ils ne renfermeraient que des subtilités vaines ; le quatrième même a bien l'air de n'être, dans toute hypothèse, qu'un pur sophisme , et Eudème, au rap port de Simplicius , l'avait déjà bien séparé des trois autres. Parmi ceux-ci le troisième revient au pre* mier, comme Ta remarqué Aristote, ce qui réduit les quatre arguments à deux , le premier et le second, lesquels sont bons relativement, relativement à l'hypothèse exclusive de la pluralité, contre laquelk ils étaient faits. Pour les reprendre en sous-œuvre , il n'est pas besoin d'être sceptique ; au contraire , on peut les employer à réfuter le scepticisme, qui résulte nécessairement de l'empirisme , et à démontrer que la pluralité toute seule est incapable d'expliquer les choses, de rendre compte de la continuité de l'espace et du temps, et de la possibilité du mouvement. C'est, dit-on , en entendant répéter ces arguments de Zenon , que Diogène le Cynique , pour toute réponse , se leva et marcha. Mais 2iénon aurait très-bien pu répondre à Diogène : Sott ; car vous n'avez pas de système, et TOUS ne niez pas l'unité. Mais quand on est assez

112 ZENON d'ÉLBB.

sceptique pour nier l'unitë 9 c'est à-dire y la (x>iiditîon absolue de tout continu ^ de l'espace et da temps, avouez que c'est une faiblesse ridicule que de n'aller pas jusqu'au bout de son opinion , et de croire , contre tout bon sens , au mouTement sans continu , sans temps et sans espace et dans la dissolution de toutes choses à l'infini. Nous ne connaissons qu'un seul moyen de répondre à Zenon ^ c'est de rétablir la continuité du temps et de l'espace dans l'unité, et d'admettre, pour la formation du monde, l'intervention de l'unité aussi bi^n que celle de la pluralité. Mais l'habile éléatique, aussitôt que pour échapper à ses arguments on aurait admis l'unité, partant de la , n'eût pas tardé à rétablir le dogme fondamental de son maître, savoir, que l'unité est indivisible, par conséquent qu'elle exclut la pluralité, et par conséquent encore le mouvement* En effet ^ le mouvement périt à la fois dans l'une et l'autre hypothèse d'une pluralité sans unité, ou d'une unité sans pluralité. La pluralité toute seule, sévèrement interrogée, ne donne que la divisibilité à l'infini , sans aucune collection, sans aucune totalité possible ; car toute collection, toute totalité renferme de l'unité; il en est de même de la plus simple succession; toute succession est plus ou moins un ensemble, une totalité , c'est-à-dîre tient à l'unité. Par conséquent, dans l'hypothèse de la pluralité, ni continu, ni contigu, pas de temps, pas d'espace, nulle succession, nulle totalité, nulle coexistence , nul rapport de points ou de moments.

ZENON d'ÉLBE, 113

Chaque point devient -un infini de points qui se dissolvent et qui se dissolvent infiniment; chaque moment un infini de moments qui se divisent et se subdivisent à l'infini; de là le vide absolu » et dans ce vide absolu l'absolue dissolution de tout élément composant , si petit fîkt-il , soit de temps , soit d'espace; par conséquent pas de mesure possible du temps là où il n'y a plus de temps , et aucun passage d'un lieu à l'autre là où il n'y a plus d'espace ; par conséquent pas de mouvement. D'un autre coté^ supposons que l'unité ne sorte pas d'elle-même , et qu elle demeure indivisible , vous rétablissez la possibilité du temps et de l'espace , et par conséquent du mouvement; la possibilité^ dis-je, mais non pas la réalité; vous rétablissez l'espace et le temps absolu s^ns temps et sans espace relatif et visible ; par conséquent sans mesiu^^ sans ikiouvement« Le temps et l'espace (m potentiây non in actu) restent alors dans l'éternité et l'immensité, dans une éternité sans, succession , dans une immensité sans forme , dans une existence absolue , vide de toute existence positive , dans une immobilité complète. Voilà où conduit l'idée exclusive de l'unité, ou l'idée exclusive de la pluralité. Il faut les unir, et fondre ensemble la pluralité et l'unité pour obtenir la réalité: to tv kaî Toh\eL

AristoteyPhjrs», iv, 3, nous a aussi ocmservéune objection de Zenon contre l'espace, qui montre parfaitement l'esprit général de sa dialectique , laquelle consistait à pousser ses adversaires dans l'a-

114 ZENON DELBB.

blme de la divîsibililé à rinfini ^ et dans une multiplicité qai se délniiraît elle-même par le défiint de toute unité. Il disait : f< L'espace est le lîea des ooips^ mais dans quel espace est l'espace lui-même? » Dans un autre espace ; et celui-ci dans un autre encore ; et toujours ainsi jusqu'à l'infini , sans c|u'oii puisse s'arrêter logiquement , à moins qu'on ne veuille sortir de la pluralité pour admettre l'unité, c'e6trà'<lire ici l'unité absolue de l'espace. Dans ce sens y l'argument de Zenon nous paratt exceUent, et loin d'aller contre l'espace en soi, il tend à l'établir en établissant sa condition, savoir, l'unitë.

On cite, d'après Aristote, une phrase entière de Zenon , qui semble lui faire nier précisément ce qu'il avait pris tant de peine à établir et même à établir exclusivement , c'est-à-dire l'unité. Mais il &ut entendre bien autrement cette phrase importante. Encore une fois , avec la seule catégorie de la pluralité , on ne peut obtenir que des quantités indéfinies, sans addition possible, sans totalité ; car la totalité, qu'il faut encore bien distinguer de l'nnité en elle-même, est l'application de l'unité à des quantités qu'elle assemble et réunit en un toat qudconqiie. Supposez l'esprit humain vide de toute idée d'unité, et, ce qui est la même chose conçue extérieurement, supposez la nature dépourvue de tottte force assiniilatrice, attractive et composante, il n'y a de possiMe ni une seule proposition, ni une seule chose déterminée et finie. Voilà l'existence telle qu'elle résulte rigoureusement du système qui

ZENON D'éLBB. 115

exclut toute idée d'unité. Zenon démontre aisément qu'une pamUe existence, to 2r » n'ayant nen de fixe et d'ahsolu, ressemble à une mm^esôstence , to ^ ivj, puisque par la diYÎsibilitéà l'infini, son attribut easentid, elle y tend sans cesse. La vertu de l'unité est de ne point tomber dans une pareille existenee. De là la proposition oélèbre : ce Si Funité est indivisible , elle n'est pas , » c'est-à-dire , elle n'est pas dans le sens empirique du mot« En effet, être, pour l'empirisme, les sens et le vulgaire, u c'est être une c< quantité, qui, ajoutée ou retMnchée, augmente u ou diminue ce de quoi on la retranche ou ce à « quoi On l'a}ouie, c'est:à-dire une quantité matécf rielle ; c'est là l'existence réelle. La monade ou c< l'unité, ne reoxplissant pas cette condition, n'est K pas (1 ). » Tel est ie sens véritable de la phrase de Zenon conservée par Aristote , phrase si souvent citée et st peu comprise. Il est évident qu'une fois l'existence réduite à l'existence matérielle et em* pirique des loni^is, dont l'attrSiut fondamental est la divisibilité à l'infini , cVst-à-dire la tendance au néaTxt, Fmiité, dont l'attribut fondamental est l'indivisibilité, ne paît exister de cette manière , afin d'exister de la vraie existence , de cette existence qui ne tend pas au néant , mais riepose immobile , sans commencement comme sans fin, iyiwtnov icai iiS'm. La proposition de Zenon contre la réalité oupirique et matéridlle de l'unité ne tient donc pas

{\) Aristùie y Métaph,, u, ëdit. Brandis^ p. 56 et 57.

116 ZENON d'eLÉE.

à nn système de nihilisme , comme on l'a tamt répété f mais tout au oontraire au réalisme transoeDdental de Tidéalisme dorienv Rien n'est moins nihiliste que l'école d'ÉIée^ car elle tend à Texistenoe absolue ; mais à ses yeux l'existence absolue exdat toute existence relative ; de là l'existence relative et phénoménale assimilée à la non-existence, to ir ^n h. Ou bien, l'existence phénoménale est«lle prise pour type de Texistenoe ? voilà l'unité indivisible , laquelle n'existe que de l'existence absolue, assimilée à la non-existence, ro h aJ'tAipêriv (Ji h.

Ce que nous avons dit du pihilisme de Zenon, il faut le dire de son prétendu scepticisme et de l'habileté qu'on lui attribue à soutenir le poor et le contre* Sans doute il soutenait le pour et le contre; mais dans quelle sphère ? Dans celle de ses adversaires , dans celle de l'empirisme. Or l'empirisme ou la négation de toute réalité transcendentale, et par conséquent de l'unité absolue qui ne se trouve pas dans la scène visible de ce monde, l'empirisme ne peut admettre, au lieu de l'unité, qu'une simple totalité , et encore comme inconséquence ; car l'idée de la totalité tient à celle de l'unité ; et à la rigueur Tempirisme ne peut admettre que la pluralité sans totalité , c'est-à-dire la pluralité non ramenée à l'unité, la pluralité en soi , avec la divisibilité à l'infini pour caractère unique ; l'empirisme implique donc la destruction de tout autre rapport que celui de la différence. Et ce n'est pas là seulement une conséquence forcée de l'empirisme ionien;

ZENON DELBE. i17

o^en était une conséquence avouée et consentie : o'était le système même d'Héracdite. En effet , de ixiéme que l'uirité indivisible de l'école éléatique est le dernier et nécessaire résultat de l'idéalisme dorien et pythagoricien , de même la différence , l'opposition absolue d'Heraclite ( imfri^rnf ) est le dernier terme de F empirisme ionien. Voilà les deux grands systèmes exclusif de la philosophie dans leur idéal le plus rigoureux : il appartenait au génie grec de les produire presque à son berceau. Heraclite et Parménide les représentent dans toute leur grandeur et dans toute leur misère. Admirables Tub contre l'autre y ils se détruisent d'eux-mêmes ; et Zénoti raisonnait à merveille lorsque, pom* attaquer le système de la ploralilé , il se plaçait dans le cœur même de ce système , dans le système d'Héracltte. Là, en effet, par ime manœuvre habile, il lui était aisé de tourner ce système contre luimême , et de démontrer qu'une absolue différence est une absolue ressemblance, et que l'absolue opposition est l'absolue confusion. Si tout est. essen- i tiellemeut différent, tout a quelque chose d'essentiellement commun, savoir, d'être différent; l'identité est donc encore sous cette apparente discordance; l'opposition est à la surface sur la scène de ce monde, et l'identité est au fond dans le principe invisible des choses* Zenon ramenait ainsi l'opposition à l'identité , et détruisait de fond en comble le système d'Heraclite, en le forçant de rentreir dans celui de Parménide , du haut duquel

11*8 2BNCMf d'bLEB.

ensuite il foudroyait de nouveau celui d'HéracUte^ prouvant de reste que l'unité^ si elle est rigooreu-* sèment acceptée ^ ne conduit qu'à elle-même^ ût sort pas d'elle-même, et exclut toute pluralité^ toute différence, c'est4i-dire, tout phénomène et tout empirisme. Le scepticisme n'était donc pas dims la pensée de Zenon ; au contraire, il y avait un dqg-o matisme excessif; mais le chemin dece dogmatboflie était un scepticisme apparent , une dialectique qui a l'air de se jouer de toute vérité en soutenant dtemativement le pour et le coiStre. Car il fallait bien que Zenon admit un moment avec Heraclite^ que tout se meut et que tout diffère, pour scmhtenir ensuite que si tout est mû, tout est repos, que si tout difiere, tout se ressemble, et que 91. tout est, pluralité, par cela même tout est unité. Contre Heraclite, contre tout système exclusif qui se réfute par ses conséquences , ce genre d'ai^^ ments était excellent; c'était là le vrai terrain où il fallait se mettre, et Zenon s'y est mis. Il était en effet curieux de faire voir que cet empirisme si fier de son bon sens apparent et du sentiment de la réalité vis-à-vis l'idéalisme pythagoricien, n'était lui-même qu'une confusion déplorable qui dans le détail renfermait les conséquences les plus contra^dictoires etjes plus ridicules. Cette confusion^ oes contradictions, ces extravagances, ce oui et non perpétuel , ce scepticisme universel était la conséquence nécessaire de l'empirisme^ dont Zenon voulait l'accabler, pour ramener à l'unité absolue dans

ZBNON d'éléb. 419

laquelle il n'y a plus 4e contradiction, à un dogiaa*tisme ferme et solide; et, chose admirable, on lui a prêté précisaient le scepticisme, la confusion et les folles qu'il imputait à ses adversaires I

Reste a examiner un point très^^obscur que per^ sonne n'a remarqué ni éclairci, et qui mérite bien de Tétre. Cet adversaire du mouv^nent^ du temps, de l'espace, de l'existence visible et sensible est tout-à-coup transformé par Diogène en un physi** cien et un naturaliste. Après avoir rappelé les arguments de Zenon contre le mouvement , et en ^/kïé* rai tout un ordre d'opinions qui détruit l'existence du monde, Diogène, avec le plus grand calme, passe à l'exposition du système physique de Zenon» U nous apprend (1) que Zenon « admettait pluie sieurs mondes ^ mais avec la réserve qu'il n'y a <c point de vide, que tout est composé de ùoid et de « chaud , de sec et d'humide, confondus entre eux, « que l'homme vient de la terre, que l'âme (4<^X^s u il s'agit ici du principe vital et non de l'âme des « modernes) est un mélange des éléments préoè<- (( dents dans une tçlle harmonie qu'aucun d'eux ne u prédomine. » On se demande ce que ceci veut dire, et quel est le mot de cette nouvelle énigme* Le voici, selon nous. Nous avons fait voir ailleurs que la réputation de sceptique qu'on avait faite mal-^à-propos à Xénophane , vient très<-probable* ùndikt de ce qu'on aura pris pour sa philosophie

(l)Diog.,ix,30.

120 ZENON b'ÉLBE.

tout entière un des colés de cette philosophie ^ et de ce qu'en effet Xënophane si dogmatique en métaphysique y dans la r^ion de Tentendement, était sceptique en mythologie et dans la sphère de l'opinion. Parménide ajouta à la fois au dogmatisme et au scepticisme de son maître ^ et les augmenta en raison directe l'un de l'autre. Son poëme sur la na* ture avait ^ ditron ^ deux parties , la première toute métaphysique et idéaliste , où il n'admettait d'autre monde que celui de la raison, savoir, l'unité et ses attributs essentiels ,' la seconde où il traitait du monde du vulgaire, de l'opinion et des sens, t» J^^ao'Tovi où même il empruntait le langage de la mythologie de son temps. C'était dans cette seoonde partie que se trouvaient vraisemblablement, avec les fables mythologiques, acceptées comme des fables et des illusions de l'imagination, les débris de la physique ionienne de Xénophane, conservés, mais relégués parmi les fables et les préjugés, dans le domaine de la simple opinion. Parménide ne consentait à traiter du monde que dans la seconde partie de son ouvrage , comme d'une simple opinion et d'un phénomène sans réalité ; mais enfin il en traitait, et il rendait compte, à sa manière, dés apparences sensibles. C'est sans doute par une pareille condescendance que Zenon s'occupait aussi de physique. C'est ainsi du moins que nous interprétons le passage de Diogènë sur la physique de Zenon. Mais ce hors-d'œuvre de physique, qui dans Xénc^hane attestait l'influence des opinions io-

2BNON DELBB. 12f

niennes et de l'esprit de sa première patrie, retranché par Parménide de ]a vraie philosophie et rejeté parmi les préjugés populaires ^ occupe à peine une place dans Zenon; et nul autre auteur n'en dit un mot après Diogène , excepté Hésychius qui le copie.

Ce n'est pas là que l'histoire doit chercher et apercevoir Zenon d'Élée : il est tout entier comme philosophe dans la polémique qu'il a instituée contre la pluralité et l'empirisme. Il n'y a même que cela qui repose sur des preuves bien certaines. Zenon, dans sa carrière philosophique, est, comme dans sa vie, Yàvnp TpAKnKOf de l'école d'ÊIée. La il se mêle aux événements politiques de son temps , entreprend la défense des lois de sa patrie, et succombe dans cette entreprise; ici il descend des hauteurs de l'unité absolue dans les contradictions de la pluralité, du relatif et du phénomène, et épuise dans cette lutte toutes les forces de son génie. Ce génie est purement dialectique : c'est là qu'est l'originalité du rôle de Zenon et son caractère historique : c'est par là qu'il a sa place dans l'école d'Ëlée f dans la philosophie grecque et dans l'histoire de l'esprit humain. Faible encore et indécis dans^ Xénophane, l'idéalisme éléatique s'aifermit^ acquiert de l'unité et de la rigueur entre les mains de Parménide, qui l'expose fet' le développe systématiquement, tandis que dans Xénophahe, comme l'a très-bien remarqué Aristote> c'est moins uti^ystème qu'un pressentiment fécond et une în-

ZBNON DBLB&.

iuition sublime. L'unilé de Xénophane renfiermait encore y jusqu'à un certain point, dans une harmonie incertaine, l'unité et la pluralité, l'esprit et la nature , Dieu et le monde , le théisme et le panthéisme, quelque chose de l'esprit dorien et quelque chose de l'esprit de l'Ionie. Mais Parménîde est exclusiyement dorien, théiste, idéaliste, unitaire. Tout dualisme a disparu dans l'abîme de l'unité absolue. L'unité absolue a perdu tout rap« port avec autre chose qu'elle-même; car en tant qu'unité absolue, elle exclut tout ce qui n'est pas ^Ue : par conséquent même en elle, elle exclut toute différence, toute distinction, par conséquent encore tout rapport d'elle-même à elle-même, identité et indivisibilité sans puissance diSërentielle, unité sans nombre, éternité sans temps , immensité sans forme, intelligence sans pensée, pure essence sans qualité et sans contenu. C'était là la perfection systématique de l'école d'Élée ; car c'était là sa dernière conséquence ; en efiet il n'y a rien par-delà l'Être en soi , et la borne infranchis* sable de toute abstraction est atteinte. Mais l'entier développement d'un système exclusif, en trahissant son vice fondamental, entraîne sa ruine. Parvenu au sommet, et pour ainsi dire sur le trône de l'abstraction , sans autres sujets que des ombres, ou plutôt sans ombres mêmes, car l'indivisible unité ne doit pas même projeter une ombre, l'idéalisme élëatique trouvait sa perte inévitable dans sa rigueur systématique. Les conséquences accusaient trop et

zéifON d'bléb. f23

renversaient irréastiblement leur principe. Mais en même temps il était réservé à Fécole d'Ëlée d'accabler, en • tombant , l'empirisme ionien; et sans pouvoir sauver le système de Parménide, la mission de Zenon était de détruire celui d'Héra* dite. En effet, si l'unité deParménide est une unité impuissante, et pour parler le langage de la science moderne, une substance sans cause, c'est-à-dire une substance vaine, puisqu'elle est dépourvue de l'attribut essentiel qui constitue la substance, de même la pluralité d'Heraclite', son mouvement universel et la différence absolue n'est pas autre chose que la cause séparée de la substance, l'attribut sans si^et, la force sans base, la manifestation sans principe qu'elle manifeste, et l'apparence sans rien k Êiire paraître» Or^ la cause sans substance, comme la substance sans cause, le mouvement sans un moteur inunobile, com:tne un centre immobile sans force motrice, l'identité absolue sans différence, comme la différence sans identité, l'unité sans pluralité, comme la pluralité sans unité, l'absolu sans relatif et sans contingent, comme le relatif et le contingent sans quelque chose d'absolu , c'étaient là deux erreiurs contradictoires, deux systèmes exclusifs qui devaient, en se rencontrant sur le théâtre de l'histoire, sébriser l'un contre l'autre, et se détruire l'un par l'autre. Mais non; rien ne se détruit, rien ne périt ; tout se modifie et se transforme dans l'histoire comme dans la nature. En effet, que suit-il de la polémique de l'empirisme ionien et de l'idéalisme éléa^

124 ZENON DBLBS*

tique? Il ne suit point que Tunité et la diflR^renœ soient des chimères; mais tout au contraire que h différence et Funité sont toutes deux réelles , et si réelles qu'elles sont inséparables^ que l'iuiité est nécessaire à la différence , et la différence à runité, et par conséquent qu'après s'être combattus, pour s'éprouver^ les deux systèmes opposés n'ont qu'à retrancher les erreurs, c'estrà-dire les côtés exclasifs par lesquels ils s'entre-choquaient , pour se réconcilier et s'unir, comme les deux parties d'un même tout, les deux éléments intégrants de la pensée et des choses, distincts sans s'exclure^ intimement liés sans se confondre. Tel devait être le résultat de la lutte de l'empirisme ionien et de l'idéalisme éléatique. Ce résultat était dans les destinées de la philosophie grecque; mais il ne parut qu'en son temps. L'effet immédiat et apparent fut la double ruine du système d'Heraclite et du système de Parménide, l'un par l'autre. Zenon, avec sa dialectique, opéra cette. lutte mémorable et s'y épuisa; encore une fois , c'était là son rôle dans la philosophie comme dans la vie.

Nous avons essayé d'envisager et de présenter sous son véritable jour la dialectique de Zenon ; mais si elle a été peu comprise généralement , il ne faut peut-être pas s'en beaucoup étonjier. Il est naturel qu'un homme qui voile son but et ce qu'il y a de positif et de grand dans ses desseins pom* n'en laisser paraître que le côté négatif, qui a l'air d'accepter les opinions de ses adversaires , afin de les

ZENON DELBB. 125

mieux réfuter par les conséquences auxquelles il

les pousse j en supposant, ce qui est inévitable,

qu'il soit lui-même descendu à quelques subtilités;

il est y dis-je , très^naturel qu'un tel homme ait été

mal compris , et qu'il ait passé auprès du grand

nombre pour un simple disputeur qui soutient tour

a tour le pour et le contre. C'était la en efiet la ré-*

putatiôn que lui avait £aiite Timon le Sillographe,

qui pourtant rend justice à sa loyauté (1). Iso-

crate (2) , Plutarque (3) , Sénèque (4) le représeiH*

tent comme un sophiste , dont l'unique but est de

trouver des objections contre toute doctrine sans

en établir aucune , ne faisant pas réflexion que si

Zenon n'établit aucune doctrine, c'est qu'il n'en

(1) ' Aft^^rif^yXâlavû» ^i fiiyttcéif^ç êùtc ivirn^f Znfmnsy vif^ Ttêf tirixiwTû^êç Plutarq., Vit, Pericl,

(2) Encom, Helen , 2. zi^mita rit ravra ^tnnvrm ««i rtfAiv

(3) Plutarq.^ Vit Pericl. , iXtyzrtxtivTtfa xtù ^* ifmrruXêy/Mt

ttç êttr^flaf xMTMtXtUv^mv f(ir. Dans un écrit perdu dont

Eusèbe nous a conservé des extraits (Prœpar. EuangeL, i, 8)9 Plutarque dit de Zenon : Il n*a rien établi sur ce point (l'origine du monde), mais il a fait une foule d* objections» En effet, Parinénide, et même ayant Parménide , Xénophane , ayant établi la vérité, savoir^ que l'être véritable, l'unité n'a pas de naissance et de commencement, il ne restait plus à Zenon qu'à attaquer l'bypotbèse de la naissance des choses et du monde.

(4) Epist,, 88. Zeno Eleates omnia negotia ie negotio dejieiens, ait nihil esse. Si Parmenidi credo, nihil est praeter unuro; si Zenoni, ne unum quidem.

126 ZENON DBLBS.

avait pas besoin, celle de Parménidey son maître, étant là , et qu'ainsi tout son effort devait être de réfuter les adversaires de Parménide, et de les pousser k la contradiction et à l'absurde. Oa com- ]Nrend fort bien ces malentendus de la part de simples amateurs de philosophie^ mais il est plus re^ maitpiable quePlaton lui*4némeaitparus'y tromper dans le Phèdre^ où il a l'air de Qonibndre Zenon avec les autres sophistes (1). Mais contre Platon, nous avons Platon lui-même , et au jeune ami de Socrate , qui n'était pas encora sorti de sa ville natale f et ne connaissait la doctrine éléatique et la dialectique de Zi^on que par oiâ-dire, d'après l'iiapression qu'elle avait feite h Athènes ^ et .-! traver»les préjugés du bon sens socratique, no\> pouvons opposer le philosophe mûri par l'a;; , l'étude et les voyages , qui dans un ouvrage spccî ^ dont les personnages sont précisément Parmc'n * ' et Zenon, nous montre le disciple imbu de la uv-^ doctrine que le maître, partageant le même ô^^ matisme, et le dogmatisme le plus absolu qui jamais , avec cette seule différence que l'un ' affaibli par les années, se contente d'exp« doctrine, et que l'autre, jeune encore, p^ force et d'audace, attaque ceux qui attaque ■ ménide, et les combat avec leurs propre^ le ridicule et l'absurdité des conséquences. ■ plus clair et de plus positif que cette décln»

(1) Tom. VI de ma traduction, p. 85.

ZENON d'blbb. 427

Platon, dans rintrodvctîon du Parménide; el tontes les autorités doivent fléchir devant celle-là* Sans' doute on peut supposer avec Simplicius, sur la Pkfsique dArisioie j et avec Tennemann , que danis le cours de la discussion, Platon^ voulant faire connaître l'école éléatique tout entière, et épuiser la question de Tunité efcde la pluralité, a rassemblé et concentré dans Fârménide et dans Zenon tous les autres personnages de Técole d'Élëe, et prêté à ces deux philosophes beaucoup d'arguments qui appaiienaient réellement à plusieurs autres. Cette supposition est plus que vraisemblable : mais il xï'en faut pas conclure le moins du monde que dans l'avant^cène, et lorsqu'il s'agit seulement de décrire et de faire connaître les différents personnages de son drame , Raton se soit amusé à leur attribuer, sans aucune nécessité, des caractères et des desseins imaginaires , à établir entr^ le maître et le disciple une identité de doctrine qui n'eût pas exTSté , et une différence de méthode qui n'eftt pas existé davantage, à feindre, par exemple, que Zenon avait embrassé de bonne heure un rôle qui n'eût pas été le sien, qu^nd tout le monde a Athènes, et surtout à Mégare, eût pu se moquer de Platon. Il est absurde de supposer qu'il eût prêté à Zenon tel ouvrage, entrepris dans tel but, écrit avec telle méthode, divisé de telle manière, contenant telle polémique, réfutant telles hypothèses, si rien de tout cela n'eût été vrai , et n'eût été généralement connu et admis. Ce témoignage de Platon , si clair.

128 ZBNON d'elbe.

si précis^ si étendu, dans un de ses meilleurs et de ses plus authentiques ouvrages , nous paraîtrait décisif, fût-il seul. De plus, Proclus, dans son Commentaire sur le Parménide, emploie tout le premier livre à développer l'introduction du dialogue de Platon ; et partout il confirme ce qu'avait avancé Platon. On ne saurait trop se pénétrer du poids que doivent avoir, contre des assertions courtes et obscures , de longs morceaux , comme Fintroduction entière du Parménide et le premier livre du commentaire de Proclus, où rien n'est laissé à une interprétation arbitraire, et où tout est présenté avec une étendue , une clarté et une abondance de détails et de renseignements qui ne laissent rien à désirer ni à contester. C'est sur cette base que nous nous sommes appuyés avec confiance ; c'est avec pette autorité que nous avons éprouvé toutes les autres. A. la lumière que Platon nous ofire , on se reconnaît et on s'oriente dans les détours de l'école d'Élée ; on aperçoit la place de Zàion dans eette école, ses rapports avec ses devanciers, et en même temps la différence qui l'en sépare et lui donne un caractère propre et original ; on conçoit sa ^lissiop ; et sa dialectique cesse alors d'être une logomachie inintelligible. C'est ,^ selon nous, une mc^ thode fort commode , mais très-peu critique et philosophique, au lieu d'approfondir une doctrine jusqu'à ce qu'on la comprenne et qu'on y trouve un sens , de se tirer d'affaire et de trancher toute difficulté en y supposant une extravagance qui nous

zéNON d'eleb. 129

absout de n'y rien comprendre et nous dispense de Tétudier. Il ne faut pas être si prompt à trouver des extravagances. Lies grands systèmes que pro* duit l'esprit humain ont un sens qu'il faut péné*trer : un honune ne devient pas célèbre parmi ses senoblables par de pures folies, et le dernier et illustre représentant de la grande ëoole d'Élëe mérite bien de n'être pas tout d'abord traité d'absurde sans examen.

En somme , notre manière de concevoir Zenon, sa vie et ses ouvrages, repose sur l'introduction du Parménide de Platon, commentée et confirmée par Proclus. Nous regardons les différents arguments contre le mouvement, qu'Aristote nous a conservés et qu'il attribue à Zenon , comme une partie des détails cachés sous les généralités indiquées dans l'introduction du Parménide. Quand d'un côté Platon déclare que Zenon ^ dans un de ses ouvrages, examinait successivement diverses hypothèses empruntées à l'empirisme et au système de la pluralité , et dont il tirait des conséquences à la fois r^oureuses et en contradiction avec les hypothèses données ; quand lui et son commentateur Proclus, sans énumérer ces hypothèses , expriment nej^tement les résultats de l'argumentation dont elles étaient le sujet, savoir, que sans unité la pluralité est inadmissible , que la pluralité bien examinée renferme l'unité, la différence la ressemsemblance, le mouvement le repos, et que le mouvement sans ilnité est impossible; et quand d'un

430 ZENON DELEE.

aatre cote nom trouvons dans Aristote Ténumëration précise de divers arguments contre le mouvement et contre l'espace; quand enfin en mettant ces détails dans le cadre général que Platon nous fournit , on leur donne un sens raisonnable et ud but intelligible , et que par là on explique toutes choses y n'est-on pas fondé k admettre une supposition si naturelle et si plausible, à considérer les arguments que nous a conservés Aristote comme quelques^ns de ceux que devaient renfermer les i^ypothèses indiquées par Platon , à les y rapporter comme les détails aux généralités , et à interpréter les détails dont le cal'actère est obscur et douteux par le caractère non équivoque et non contesté des généralités? Il est vrai qu' Aristote, dans les endroits où il cite les quatre arguments contre le mouvement, ne les ramène pas au point de vue sous lequel Platon nous présente la polémique de Zénoii dans le Parménide; mais d'abord il ne dit pas non plus que Zenon prit ces arguments d'une manière absolue; ensuite, comme plus tard ces arguments furent employés absolument par les Sophistes, et qu' Aristote considérait plutôt l'abus qu'on en avait fait que le sens qu'ils pouvaient avoir dans l'esprit de leur inventeur, il n'est pas étonnant qu'il les ait pris lui-même absolument, et qu'il ait cherché à y répondre aussi d'une manière absolue. Enfin, nous avouerons que les réponses d' Aristote , commentées et développées par Simplicius , nous paraissent, ainsi qu'elles ont déjà paru à

ZBNON d'bLBB. 131

Bayie y assez peu satisfaisantes. Aristote accuse Zé* non de mal raisonner, et lui-même ne raiscHine guère mieux et n'est pas exempt de paralogisme; car ses réponses impliquent toujours l'idée de l'unité, quand rargumentation de i^non repose sur l'hypothèse exclusive de la pluralité. Au reste nous convenons qu'en efiet Aristote n'est pas favo* rable au point de Tue que nous avons adopté j mais nous avons pour nous l'autorité dePlaton^ que nous devions préférer ; car la critique pent^lle hésiter entre quelques lignes jetées sans développement et en passant , de sorte que ce qui appartient précisément à Zenon n'est pas très-facile à reconnaître, et un long passage d'un ouvrage composé ex pro^ fesso, non pas seulement sur les matières traitées par Zenon , maïs sur l'école à laquelle il appartient^ sur son maître et sur lui-même , sur ses opinions et sa méthode? Là question est de savoir si on donnera à quelques lignes d'Aristote une certaine interprétation , ou si l'on rejètera absdlument l'autorité du Parménide de Platon.

Les deux autres passages de Zenon , contre l'espace et l'existence empirique de l'unité, se trouvent dans Aristote, Physique^ iv, 3, et dans la Mitaphysique, II, édit. Brandis, p. S6, 57. Il estfeit aussi allusion à la prétention de Zenon, que le mouvement est impossible, dans \es Premiers Ana^ Ijrtiques, édit. Sylb. , tome i, p. 184; dans les Topiques, édit. Sylb., tome i, p. 411 et 457. Le

i 32 ZENOiN D ELBE.

livre des Lignes insécables , édît. Sylb. , tome vi, contient plusieurs phrasesd' Aristote^ plus ou moins défigurées par George Pachymère, mais où Ton reconnaît pourtant y à travers les réfutalious d'Aristote et les raisonnements tronqués de Zenon, le but que celui-ci avait toujours devant les yeux, savoir, de ramener à un principe indivisible , en montrant toutes les extravagances de la divisibilité à l'infini. Tous les passages du traita de G. Pachynaère qui se rapportent à Zenon regardent quelcpi'un des quatre arguments contre le mouvement.

Peut-être semblëra-t-il étrange que nous n'ayions fait aucun usage du. livre d'Aristote sur Xénophajie, Zenon et Gorgicts, livre sur lequel nous nous sommes souvent appuyés ailleurs pour établie plusieurs opinions de Xénophane. Notre réponse est que la partie de ce petit traité qui concerne Xénopbanie^ quoique visiblement corrompue et d'uD^ interprétation très-difficile sur plqsieurs points, est cependant intelligible en général , tandis que h partie qui regarde Zenon est dans un état tel que nous avouons franchement que tous nos efforts pour l'entendre n'ont abouti qu'a une interprétation inciertaine et arbitraire, sur laquelle nous n'osons asseoir aucun résultat critique et vraiment historique. Il n'est pas même encore universellement reconnu qu'il s'agisse dans cette partie de Zenon et non de Mélisse. Nous avons donc négligé cet écrit, dont la meilleure édition est celle de Fulie-

ZENON D BLEE. 1 33

born (1 ), Commentatio qud liber de Xenoph., Zen. et Gorg. passim illustratur^ Halle ^ 1789. Voyez aussi Spalding , Commentarius in primant parient Ubelli de Xen., Zen. et Gorg. y Berlin , 1793.

Outre l'autorité de Platon et de Proclus d'un côté, d'Aristote et de Simplicius de l'autre, il n'y à plus guère dans l'antiquité d'autre témoignage sur Zenon d'Élée que l'article de Dîogène de Laërte, ix, 25-30 , qui a passé dans les extraits des écrivains postérieurs. Parmi les modernes, il faut consulter, mais avec précaution, l'excellent article de . Bayle , qui , ^ selon sa coutume , se complaît à faire de Zenon un sceptique. Il est curieux de lire Brucker sur toute l'école d'Élée, et en particulier sur Zenon, pour se faire une idée de la mauvaise hmneur de ce bon et savant homme contre une doctrine qui sui^sse son intelligence, et qui lui parait avoir quelque rapport avec le panthéisme. Aux yeux de Brucker, Zenon est un sceptique et un sophiste. Kant est le premier, je crois, qui, dans la Critique de la raison pure , ait soupçonné que les

(!) Cependant on en peut employer quelques lignes qui dans le texte même sont rapportées à Zenon ; par exemple, eelles-ci qui éclaircissent le passage de 1a Métaphysique où Zenon pousse tout principe empirique à la divisibilité indéfinie, pour ramener , par les extravagances que la divisibilité engendre, à l'indivisibilité du principe transcendental : Quelle que soit cette existence visible, eau ou terre,il faut qu'elle ait plusieurs parties, comme le prefend Zenon, Il y est fait aussi allusion à l'opinion de Zenon sur l'espace.

134 ZENON d'slee.

contradictions auxquelles Zenon rëduit tour à tocu* tous les phénomènes y ne sont pas aussi sophistiques qu'on l'a prétendu, et que Zenon peut-être n'a pas Youlu nier absolument les deux termes de la contradiction y mais seulotient prouver par là que l'un et l'autre, admettant une contradiction raisonnaUe, ne peuvent avoir une vérité absolue. Cette remarque aj^rtenait de droit à l'auteur des Antinomies de la rais<m, à celui qui a montré le premier les contradictions de propositions réputées également raisonnables, et qui par là, sans les détruire, a réduit leur valeur, et les a reléguées dans une sphère inférieure d'évidence. Depuis, Tiedemann (Geist der spéculative Philosophie, tome i , p« 285-300) et Tennemann ( Geschichte der Philosophie, U^ne I, p. 191-20&), sans avoir reconnu le véritable point de vue sous lequel il £giut considérer la dialectique de Zenon, ne l'ont pas du moins traitée c<Hiime une pure logomachie. Quant aux détails, il est impossible de mieux exposer que ces deux savâmts critiques les arguments de Zenon contre le mouvement et l'espace , d'après Aristote et Simplicius. Staiâdlin ( Geschichte und Geist des Scepticismusy tome i, p. 200-246, Leipeig, 1804) a le bon sens de défendre Zenon contre l'accusation qui lui est généralement faite de n'avoir été qu'un sophiste. Il refuse de mettre parmi les Gorgîas , les Protagoras, les Hippias et les Prodicus, l'homme austère qui préféra l'obscurité d'une petite ville vertueuse aux magnificences d'Athènes, et la mort à la servi-

ZENON DELEE. 135

tude. Staûdlin ferait yolontiers pour Zenon une classe particulière de sophistes. Il va même jusqu'à convenir qu'on n'a pas de raison solide pour le considérer comme un sceptique.

On peutencore consulter sur Zenon les ouTrages suivants : Buhle^ Commentatio de ortu et progressa pantheismi inde à Xenophane Colophordo, primo ejusauclorey usque adSpinosam, Comment, societ. scient. Goetting. , x; «— Car. H. Erdm. Lolise, Disseriatio de argumentisf quitus Zeno Eleates nullum esse' motum demonstraifit ^ et de unicâ horwn refutandorum ratione, prceside, Hofiliauery Halle^ 1 794, in-8 ; — Tièdemann : Utrùm scepticus fuerit an dogmaticus Zeno Eleates? N09* BibL phiL et crit. i , fasc. 2.

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