Le matin, canonnade
Toute l'armée passa le pont : d'abord l'infanterie et les chasseurs tyroliens, puis les Russes sous le général Paniutine, avec leurs beaux attelages et leur sUperbe artillerie. En passant devant les débris de New-Szeged, une expression de plaisir éclairait le visage de chaque soldat russe ; les plaisanteries se succédaient : • Yoilà
du feu pour la pipe d'un Russe ! — C'est la maison de Kossuth qui brûle ! » etc. , etc.
Alors passa notre division de trente escadrons , cuirassiers , dragons , chevau-légers et lanciers. Où étaient nos beaux hussards ? Hélas ! mille fois hélas ! ils étaient de l'autre côté...
Puis le front se remplit de brillants uniformes, et le général en chef passa , suivi de son état-major et de ses aides de camp. C'était le signe que l'affaire allait commencer.
En effet, àtrois heures cinquante minutes, l'attaque contre les retranchements hongrois commença. Notre escadron, qui avait jusqu'au dernier moment occupé New-Szeged, rejoignit, au trot et au galop, notre brigade, portée à l'aile gauche de l'armée.
Quand nous arrivâmes , la canonnade à notre gauche était fort vive, mais elle ne tarda pas à s'éloigner : c'était d'un excellent augure.
DJÉTAILS.
Devant nous , nous avions un long rempart, bâti par Jellachich l'année précédente. Les hussards y galopaient de haut en bas, et, sans nous causer un grand tort, nous faisaient siffler dans les oreilles les balles de leurs carabines. Le colonel m' ayant envoyé \efi déloger, leur officier me cria de loin : • Je vous
connais fort bien. Vous êtes les chevau-légersL..., et vous venez d'Italie. »
Les hussards nous ayant fait place, à notre tour nous galopâmes sur le rempart , si bien que nous attirâmes l'attention de l'artillerie ennemie , qui nous honora de quelques coups de canon dont l'effet ne fut pas fort grand, car nous étions en tirailleurs, à dix ou quinze pas les uns des autres.
Je pouvais voir toute la plaine remplie de masses noires de cavalerie , d'infanterie et de la levée en masse (landsturm) ; mais je n'eus que peu de temps à admirer en paix ce beau spectacle. Des tirailleurs ennemis s'avancèrent le long du rempart, et se couchant le long de l'épaulement, sans qu'on pût même les voir, nous harcelèrent de coups de fusil; bon gré, mal gré , nous ne pouvions que les laisser tirer en paix. Mais en6n, l'ennemi s' avançant en masse, je fus rappelé, et alors tous ensemble, conduits par notre colonel , nous montâmes rang par rang sur le rempart presque impraticable , laissant le mieux possible nos chevaux glisser en bas de l'autre côté. Par cette manœuvre hardie , nous nous montrâmes d'une façon tout à fait inattendue dans le flanc des Hongrois , qui poussèrent un cri de rage en s' avançant en masse pour nous charger.
Ce fut un moment d'attente suprême. A peine formés, nous aussi nous nous avançâmes à la rencontre.
Les deux lignes s'approchaient avec aplomb ; aucune ne voulait broncher, quand soudain, et au moment le plus décisif, à notre gauche, une bande d'artilleurs se montrèrent sur le rempart que nous venions de passer, et lancèrent Tune après l'autre des raquettes dans les rangs des hussards étonnés. Poussant un hourra général, nous enfonçâmes l'éperon dans les flancs de nos chevaux. Nous étions sur le point de nous mêler et de combattre homme à homme et dent à dent, quand le Dieu des Hongrois (c'est le titre que les Hongrois lui donnent)', cette fois encore abandonna les siens. Ils s'embrouillèrent , firent volte-face et se sauvèrent au grand galop ; à peine pûmes-nous en attraper une cinquantaine, sur les corps desquels nous repassâmes quand le rappel sonna.
Je fus ici témoin d'un épisode étrange.
Un de nos capitaines, Hongroispur sang, revenait au galop se former avec les siens, qui s'étaient séparés dans la poursuite. Il avait l'œil effaré, le sang échauffé, et son sabre était rouge des coups qu'il venait de férir ; or, un des nôtres avait par exception fait prisonnier (on n'en fait guère dans la charge) un officier de hussards. Notre capitaine, passant non loin de là, et voyant le prisonnier le plumet tricolore sur le schako et l'ordre de Saint-Louis-Kossuth sur la poitrine, se laissa emporter par son sang qui bouillonnait encore , galopa droit à lui et se mit en hongrois (lan-
gue extrêmement forte) à lui faire des reproches plus qu'énergiques sur la lâcheté et l'infamie de sa conduite, de se battre, étant gentilhomme hongrois, contre le roi de Hongrie pour un polisson (ce fut son expression) comme Kossuth.
Curieux de voir le dénoûment de cette scène , je m'approchai.
Le pauvre prisonnier, humilié et abattu, alléguait que la fatalité l'avait entraîné , et ne savait guère que dire, quand notre capitaine, lui coupant la parole, recommença avec moins de mesure que jamais sa kirielle d'invectives; mais, ainsi que le beau temps succède à l'ouragan, soudain, de furieux devenant calme, et s' apercevant de sa conduite peu charitable , il adoucit sa voix et, s' approchant du prisonnier, lui demanda pardon , en termes vraiment touchants , de s'être laissé emporter si loin par la chaleur du tempérament et par la force de ses convictions, le pria d'oublier ses reproches, et, l'emmenant avec lui, prit tous les soins possibles pour que rien ne lui manquât.
Quoique le grec en général, et l'Odyssée d'Homère en particulier, soient de ces choses que l'on apprenne seulement pour les oublier, je crois me souvenir que le bon Homère raconte un épisode à peu près semblable entre Achille et un Troyen, ou bien entre Hector et un des Hellènes. Mais revenons à notre sujet. Encore plus à notre gauche, à l'aile extrême de l'armée,
une de nos divisions reprit des canons qu'un autre de nos régiments de cavalerie n'avait pu maintenir.
Ces deux charges terminèrent la bataille de Szegedin.
Le canon cessa de toutes parts ; l'ennemi s'éloigna petit à petit. Malgré l'obscurité profonde (il faisait déjà nuit) , nous nous avançâmes , quoique fort prudemment, jusqu'à minuit. Fiers de notre victoire, nous marchions silencieux. On n'entendait que le bruit sourd de la marche mesurée de l'infanterie , que le froissement des chaînes des attelages et que le pas de nos chevaux fatigués, quand soudain le mot de Halte ! halte ! retentit de toutes parts, et tous nous nous arrêtâmes; alors, au milieu du silence profond et majestueux de la nuit, les accords imposants de l'hymne de l' Autriche s'élevèrent solennellement, comme une prière, vers le ciel, pour remercier Dieu de sa visible protection.
Un hourra comme le bruit des eaux déchaînées et provenant de cinquante mille guerriers victorieux et dévoués, retentit trois fois dans les airs, menaçant de faire craquer la voûte du ciel, et portant l'épouvante dans le cœur des rebelles vaincus, qui sans doute tremblèrent en l'entendant de loin.
A l'intention du corps Paniutine, qui s'était fort distingué, l'on n'omit pas de jouer ensuite l'hymne impéralc de Russie ; un nouveau hourra retentit en l'honneur de celui qui un instant avait semblé être le
seul et dernier gentilhomme qui restât en Europe, et qui certes fut le seul qui se déclara hautement pour la bonne cause : je veux dire l'empereur Nicolas, Ce jour-là, Dembinski fut blessé à l'épaule.