CHAPITRE IV
— Cette femme vou» a payé comme les autres, ditelle au patron en ouvrant sa bourse.
El à peine avait-elle pris elle-même avec d'Hauteville possession de la partie la plus arrière de la barque gue les rameurs poussèrent au large et le rivage napolitain s'éloigna.
— Tous êtes rêveuse, enfant, dît d'flauteville h voix basse, et s'il m'est permis de vous le faire remarquer, c'est depuis notre visite au musée des Studii.
— Yous avez raison, monsieur d'Hauteville.
— Puis-je demander ce qui vous occupe?
— Si vous voulez parler parlons de la France..
— Ne supposez pas du moins qu'une curiosité vaine
Camille ne répondit pas.
-—Il ne m'est point échappé, j'espère, quelques mots qui aient pu vous blesser ?
— Mon Dieu! qu'avez-vous dit? Je n'ai rien entendu.
— Cependant c'est depuis cette discussion avec Eléonore que votre humeur a subitement changé.
— Eh bien ! la vue de tant d'objets précieux et rares, dit Camille avec un effort pour déguiser sa contrainte , aurait pu jeter un autre esprit que le mien dans la réflexion ; mais moi , si ces objets m'ont particulièrement frappée, c'est par les souvenirs que j'y attache.
— Et comment ?
— Je suis la fille d'un sculpteur, comme vous savez.
— Non pas ; le seigneur Lillo ne m'aVait point dit...
— le suis la fllle d'un sculpteur ; mon père fut proscrit presque au moment de ma naissance , mais j'ai été pour ainsi dire élevée dans un atelier. Ma mère passait là une partie de ses journées; et dans cette enceinte, peuplée d'images qui lui rappelaient du moins les travaux de son époux , il lui semblait qu'elle était moins séparée de lui. Au nombre des copies que possédait mon père d'après les chefs-d'œuvre de l'antique, il y avait une statue dont je me souviens toujours parceque ma mère Tamait beaucoup. De la petite place où elle avait coutume de s'asseoir pour broder ou faire la lecture à haute voix pendant que mon père ébauchait ses figures, celte statue était en perspective. Ma mère nous racontait, à mon frère et à moi, qu'avant que nous fussions nés, elle aimait déjà à occuper cette place avec prédilection , et elle disait avoir regretté souvent que celte image ne fût point celle d'une sainte, afin de nous la donner pour patronne.
— Voire émotion est fort naturelle, dît d'Hauleville; il est des objets qu'on a si anciennement et si constamment vus qu'il semble qu'on ne les ait jamais regardés, mais si on les retrouve après un long intervalle de temps , leur aspect produit une impression bien nouvelle et bien inattendue.
— Voilà ce qui m'a fait rêver, dit Camille. Je ne pense jamais à ma mère sans ressentir au fond de l'âme la crainte de n'avoir plus de parens, et d'aujourd'hui je suis sûre que ma mère seule aurait pu encore m'aimer sur la terre.
— D'aujourd'hui, Camille ? Et sans parler de moi , qui donnerais mille fois ma vie pour vous , songez
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qae LîUo et ce frère dont j'enteods pour la première
fois prononcer le noin.*...
— Oui , nous évitons d'en parler parée que nous ignorons son sort et que c'est là un sujet d'incertitude et de chagrin. Il faut vous dire , puisque j'ai commencé des confidences intimes, que si mon père ne posséda jamais que l'bumble fortune d'un artiste, ma mère était héritière de grands biens. Elle était Allemande et d'une famile noble-, mon père l'avait épousée durant un voyage que ses parens lui faisaient faire en Sicile, et tant qu'elle vécut ses parens refusèrent de lui pardonner. Les orphelins ont trouvé grâce à leurs yeux. Mon père fut mis en possession d'une moitié de la fortune maternelle afin de pour» voir à mon éducation , et mon frère Philippe AdrianI avait déjà été envoyé à Vienne pour jouir du rang el des prérogatives attachés à l'orgueilleuse faimlle de ma mère. Hélas] depuis longtemps on n'a plus^ même indirectement, des nouvelles de Philippe.
— Il reviendra, ma jeune et inquiète amie ; ee aéra un cœur de plus à aimer. Vous verrez que l'avenir sera beau et la vie heureuse à vos c6tés. Remarquée déjà combien autour d^ nous il règne de douceur et de sérénité*, jamais cette baie, unie comme um beau lac, ne me parut plus caln^e qu'aujourd'hui* Quelle nuit admirée avant de vous connaître velut ces cieux étoiles et ces vagues parfumées de toutei les fleurs de vos îles voisines!
— Je remarque une autre chose, dit Camille. Tout à l'heure je laissais flotter ma main le long de cette barque afin de sentir la fraîcheur des fiçts^ p«u 4
12 rRAGOLETTA.
pea mes doigts ont effleuré la mer sans que Je m^en sois aperçue, et voilà que cette main, restée immobile, esl maintenant presque tout entière dans i*eau.
— Seigneur Français, dit le patron en s'appro-chant de d'Hauleviile, qu'alions-nous devenir? nous «ommes trop chargés^ tâchons d'arrêter l'eau qui entre par la quiUe , ou nous enfonçons dans un quart d'heure.
— Je m'en serais douté, dit froidement Camille. El combien y a-*t-il encore de distance d'ici à la côte?
— Trois milles, signora.
•—C'est beaucoup ^ mais on peut nager jusque-là.
*^ Oui , oui , on le peut, dit d'flauteville. SaWator, tenez vous prêt; nous allons nous Jeter à la mer afin d'alléger la barque et de sauver s'il se peut votre mattresse.
— Attendez un moment, dit la Jeune fille ; J'aperçois dans cette direction une espèce de chaloupe, nous sommes portés vers elle et certainement nous aurons du secours.
Un mouvement des femmes, tout à coup effrayées, fit pencher l'esquif sur le côté droit, et il s'éleva un cri presque général comme celui des ombres malheureuses qui , non loin de ces mêmes lieux , traversaient autrefois les marais de l'Averne.
— Me trompé-je? reprit Camille , observant foujours la chaloupe à la lueur que projetait faiblement sur la mer le fanai du bateau de poste; je crois reconnaître un des hommes qui montent cette embarcation. Regardez donc vers la droite , et sous ce Jarge chapeau , n'est-ce pas le frère Savérelli ?
GHiPITRE IV. U
-^ Au nom de Dieu , monsieur, lenci le goaternaîl pendant que Je vait essayer les rames, ajouta le patron. N'approchons pas de celte barque , ce sont des gens de Gaprée , ils méditent de nous enleyer les dépèches et l'argent des Français : peut-être un plus mauyais coup.
Le moine que Camille avait cru reconnaître se lera sur un banc de rameurs; il cachait une moitié de son yisage sous sa main; mais les craintes qui Tenaient d'être exprimées avaient produit un effet asses vif sur l'esprit de la jeune fille pour qu'elle crût distinguer au fond de la chaloupe un objet sanglant i demi recouvert par un manteau. Du moins ne se trompa-t-elle pas en voyant l'inconnu saisir une espingole et ordonner d'un geste de maître A son équi» page de s'éloigner du bateau de poste.
•- Sauvez-nous , sanf .^^onio/ criaient leè matrones.
«^ Je te promets trente livres de cire.
— Je te ferai raccommoder le bras que je t'ai cassé dans ma fureur.
Et les femmes de Galabre tiraient de leurs poches une image de saint Gologaro sculpté en buis et baisaient ardemment ses yeux de verre et sa figure enluminée.
— Je ne sais ce que je dois croire, igouta Camille. Pourquoi Sayérelli , si c'était lui , montrerait-il à de malheureux passagers des dispositions si hostiles? On dirait cette chaloupe bien empressée de fuir les côtes de Sorrente. Il ne nous a sûrement pas vus.
— Becommandez votre Ame & Dieu , cria le patron , I. T
t4 fftAGÔLÊTTA.
fst il «*élança lui-même loin de la barque; mais dans l'ob^ourilé deê vogues^ il ne put saisir rexlrémtté d'une corde qu'il y avait atlaciiée.
to'Hauteyîlle déposa son uniforme aux pieds de Camille.
— Non , c'est à moi de mourir, dit-elle ; tous ne lavez pas combien je bénis mon sort s'il me laisse accomplir une action utile et vous offrir la seule marque d'affection dont je puisse payer la Vôtre. Je suis cause de tous vos périls.
— Eh bien , cette vie, qui me devenait chère, Je Toffrirai en réparation de mes fautes, dit Tamant d^Honorine ; laissez-moi du moins essayer de vous sauver, vous Camille !
— Sauver qui? Vous sacrifier pour qui! vous dont* l'avenir est possible et que le monde ne repousse point I vous, si généreux , si sensible!
— Dites un cœur sans pitié, un ingrat, un monstre! murmura d'Haute ville.
— Non ! ce n'est pas vous , ce n'est pas vous , répéta Camille et ce n'est pas à vous de mourir.
B'Hautèville était déjà penché sur l'abtme; sa compagne le retenait d'un bras puissant ; mais elle aperçut en face cette chaloupe qui voulait et ne pou** yait s'éloigner d'eux.
L'inconnu, rapproché du bateau à demi naufragé^ laissa alors échapper avec une étrange expression de ^ pitié et de courroux un mot que Camille avait déjft entendu une fois sortir de ses lèvres.
C'est bien Savérelli , dit-elle.