CHAPITRE XVI
D'Hauteville, après des dangers évités quelquefois avec adresse et toujours avec sang-froid et courage, rentra à Naples par une soirée du mois d'octobre. II y avait un peu moins d'une année qu'il avait quille celte ville turbulente : quelle influence avait-elle pu subir qui la couvrait d immobilité et de deuil? Ce n'était plus ce mélange d'activité folle ou cruelle -, plus de ces ardens sauvages qui conduisaient une victime à la mort ou péroraient aulour de la boutique fleurie d'un marchand de limons et d'eau glacée. Les supplices s'exécutaient secrètement et sans relâche ; on ne voyait plus courir de la chaire d'un prédicateur aux tréteaux d'un bouffon cette population oisive qui pleure et chante tout à la fois , qui ouvre une bouche énorme afin d'exhaler ses vociférations, prend ses repas dehors en faisant assaut de grimaces, puis tombe aux pieds d'un prêtre en poussant des sanglots, en s'accusant de ses péchés avec contrition et larmes, jusqu'à ce que le tambourin d'un bateleur ou les cris aigus de polichinelle la relèvent subitement et l'entraînent à des rires inextinguibles.
Graves maintenant comme les Autrichiens, qui avaient reparu depuis le départ de Macdonald, les
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habilans du mùlo el de Tolède se tenaient constamment recueillis sur le seuil enfumé de quelque palais. Ils étaient là tout le jour, comme autrefois durant les heures passagères de ces pluies subites et terribles qui n'établissent qu'un moment de solitude dans les rues blanches et luisantes de la cité qui penche vers la mer.
Décimer lentement un peuple pour venger la cour et la consoler d'avoir fui-, dresser des listes d'exil où chaque prince , ministre, grand seigneur et complaisant de grands seigneurs , fait entrer les objets de sa petite haine particulière: prendre l'argent du pauvre et du laboureur pour payer, d'abord les étrangers qui se sont battus contre eux, ensuite indenmiser les courtisans de leurs doubles frais par de là la frontière; reconnaître les lois rendues pour défendre la patrie et lui conserver un nom, et s'armer de ces lois contre leurs auteurs comme des batteries de l'ennemi prises et tournées sur lui au milieu des combats; haïr et mépriser le plus grand nombre des sujets , au lieu de se rendre justice à soi-même; ériger la peur en dévouement et le courage de la résistance en trahison ; gouverner enfin contre les intérêts , la dignité, l'avenir d'un million de familles au profit d'une seule famille devenue étrangère aux lumières et aux mœurs même de TEurope : voilà ce que les valets titrés, les compagnons de chasse, le confesseur et les cochers de Ferdinand appelaient une restauration.
Au milieu toutefois des joies de la vengeance et des honneurs de son singulier triomphe, cette cour ellemême était morne et craintive. La chaîne de l'escla-
vajîo a toujours deux bouU, et elle pèse aussi à la main de celui qui le conduit. L'avilissement de ce peuple et sa bassesse , pire que sa destruction , accusaient Aclon et la reine. Partout sur le cadavre politique on reconnaissait les coups de l'assassin. Cette reine si impérieuse sans être grande, si fragile sans êlre sensible, avait osé dire dans le cercle du dernier gala de la cour : « Le temps viendra où le préjugé ridicule qui fait regarder comme infâme l'office de délateur sera détruit.))
Grand nombre de personnages à cordons s'efforçaient de hâter ce moment. On avait vu des fds accuser leur père dès que le roi eut donné l'exemple d'oublier les services et les amitiés de trente ans. On avait vu jusqu'ici condamner quelquefois au nom de la loi et faire grâce au nom du prince: ici il était réservé au prince de frapper quand la loi avait absous.
Ces excès poursuivaient leur cours au milieu de cette Europe égoïste ou distraite, qu'on appelle civilisée. La seule tribune anglaise avait retenti d'accens philanthropiques ^ mais on avait à peine écouté le premier orateur de ce peuple, dont le premier poëte a dit : (( Si j'eusse été la nourrice d'un roi, les premiers mots que je lui aurais appris à prononcer eussent été : «Je pardonne. »
A^ainement Fox, l'illustre Fox, s'était écrié en faisant le tableau des royales félicités de Naples en plein parlement : « La chair même des victimes y a été dévorée par les amis de Tordre social et moral. )) Le parlement , occupé de la naissante royauté de liona-
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parle, avait laissé les amis de Nelson oblenir les tristes honneurs de Tordre du jour.
DHauleville, qui gagnait à pied le quartier solitaire où il avait résolu de demeurer, se félicilait de ne point rencontrer la foule dans les carrefours tumultueux. Il ignorait que celte foule capricieuse et insensée qui criait naguère: «Meure la nation! Yive le roi plus qu'absolu! » aimait alors et eût protégé les Français, ou il savait que cette prolcclion était bien vaine. L'affection de la populace ne s'étend jamais à empêcher un supplice; elle peut quelquefois renoncer à faire le mal , mais non à le voir faire , ce serait fermer ses spectacles. Et comment la sécurité d'un Français aurail-elle pu s'établir au milieu de tant de vaincus redevenus les Fuaîtres.^
Cependant celte rarelc des habitans devint plus inexplicable pour d'Hauleville dès qu'avançant vers la place assez large qui fait face à Tégiise de Saint- Antoine, il trouva une population considérable entassée dans ce seul endroit. Là, les animaux les plus nombreux n'étaient pas les lazarroni : des chevaux, des ânes, des chiens, des porcs, des chèvres s'y tenaient confondus, hennissant, bêlant, aboyant et portant tous au cou un morceau de pain ou de gâteau de blé de Turquie sut^pcndu dans un collier de ficelle. Celait le saint jour de la bénédiction des écuries.
Un desservant du temple particulier de Sainl-Anloine vint bénir chaque quadrupède, en commençant par les pourceaux-, et les palefrois mêmes du haras royal , qui portaient les couleurs de la monarchie
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tressées dans leurs crins isabelles, ne furent expédiés quen second lieu.
Le major eût craint d'èlre remarqué en tournant le dosa Taugusle cérémonie; mais il croyait au moins pouvoir se dégager dès que les conducteurs de troupeaux se retireraient, bien assurés maintenant de les guérir de toute maladie en leur faisant manger le pain consacré. Il n'en était pas ainsi : un dernier acte religieux restait à accomplir. On promena autour de la place , sur une espèce de pavois , une image en pied de la Yierge. Elle était coiffée d'une perruque poudrée, elle était vêtue d'épais jupons de brocart d'or, et à un signal donné, lorsqu'une certaine quantité de sbires et de familiers de la police eut pris en main les fusils de chasse, les jupons de la Vierge se levèrent, et il en sortit une nuée d'oiseaux qui essayèrent de prendre leur volée. Les coups de fusil les abattaient sur les tètes serrées des spectateurs. Etait-ce un symbole de la puissance divine, qui peut créer soudainement des êtres pleins de mouvement? était-ce un emblème delà liberté, telle qu'elle venait d'être rendue aux Napolitains.^ D'Hauteville apprit que cet usage était continué depuis des siècles , d'année en année, à pareil jour.
L'homme qui avait pris la parole pour lui donner cette explication, qu'il ne demandait pas, le regardait depuis quelques instans avec une attention mêlée de bienveillance-, mais d'Hauteville s'éloigna. L'idée seule d'être reconnu d'un homme dans celte ville où sa tête avait été si récemment destinée à l'échafaud le rendit au sentiment de tous ses périls. 11