FU A G ON A UD
graveur a fait un si joli cadre de verdure, de nature, d'abandon et de désordre! Ne dirait-on pas de divines terres cuites tombées dans l’herbe du socle d’un Priape? Ou plutôt, avec leur entourage de mousse, de liserons, de fraîcheur aquatique, ne font-elles pas penser à des pierres gravées ramassées par le peintre français dans la grotte des nymphes où se baignait Chloé (i ) ? »
Les Traitants font penser à Rembrandt, h' Armoire , de 1778, est la pièce la plus importante. Son sujet rappelle les scènes badines du Frago des débuts : un jeune coq de village, surpris par de furieux parents, sort tout penaud de l’armoire où i! s’était caché, pendant que dans un coin leur lille pleure. L'eau-forte est d’une maîtrise prestigieuse. 11 faut nommer aussi l’ail égorie à la gloire de Franklin que Frago improvisa et tira devant le célèbre physicien qui venait visiter le Louvre, pièce importante mais sans rapport avec sa manière; et enfin la protection du fermier général Bergeret de Grandcour, qui invitait Frago et les siens à la Folie-Beaujon, et au fils duquel Mlle Gérard donnait des leçons, amena l’artiste à exécuter un grand nombre de croquis au crayon et de dessins à l’encre de Chine d'une intimité, d’une justesse et d’un esprit ravissants. Entre sa femme, dont les miniatures honorables plaisaient, et sa jolie belle-sœur, dont le talent froid, mais délicat, grandissait sous sa direction, le spirituel Frago était le bien-
(I) Les Concourt, Fragonard , passim.
venu chez son Mécène, qui l’admirait, et de cette aimable réunion naquit l’idée d’un voyage en commun en Italie, en 1773.
Le voyage en Italie était alors le passe-temps de choix des riches amateurs d’art, qui emmenaient avec eux des artistes. Ainsi Randon de Boisset avait emmené Boucher, Greuze était parti avec l’abbé Gougenot, Cochin avec M. de Yandières, frère de la Pompadour. Bergeret de Grandcour, opulent fermier général, trésorier de l’ordre royal de Saint-Louis dont il était commandeur, était un fort brave bourgeois un peu vaniteux qui s’intéressait passionnément aux arts, étant même associé libre de l’Académie de peinture. Son goût pour le talent et la personne de Frago vaudront à son nom d’ètre un peu lié à celui de son illustre protégé, et son Journal de voyage , retrouvé par la Société des antiquaires de lf Ouest, constitue un document très amusant et très pittoresque sur cette figure de linancier du xvme siècle, sur les amateurs de ce temps et sur l’Italie vue par un bourgeois de Paris, beaucoup plus à vrai dire que sur le voyage de Frago lui-même. Gicerone, dessinateur de l’expédition, Frago est assez peu mentionné par Bergeret, qui, rédigeant pour ses nièces, dit surtout ses impressions personnelles sous un « nous » où il faut souvent deviner l’influence de
son compagnon dans les jugements d’art, mais non dans les naïfs tableaux de mœurs.
Fragonard, enchanté de revoir, après douze ans, sa chère Italie où il allait revenir glorieux, partit avec sa femme, Bergeret et son fils, une gouvernante, des domestiques, et un cuisinier dont le méfiant amphitryon n’eût su se passer dans les auberges. Après un séjour dans une terre de Bergeret, Négreplisse près Montauban, qu’atteste une alerte sépia du Four banal par Frago, la caravane passa par Toulouse, Nîmes, Aix, Marseille, la Provence, sans pousser jusqu’à Grasse, et s’embarqua avec ses berlines et ses bagages à Antibes, pour gagner Gènes. Le mauvais temps la lit s’arrêter à San Remo, et de là tous s’acheminèrent à mulels. Le Gênes les voyageurs se rembarquèrent pour Lericci, en felouque, furent à Fisc, Florence, Sienne, Viterbe, et enfin Rome où ils touchèrent après deux mois de voyage et une foule d’incidents drôlatiquement notés par Bergeret. La première visite fut pour Natoire, qui dirigeait toujours l’Académie et que son élève devenu célèbre eut plaisir à retrouver, puis les invitations commencèrent et les voyageurs connurent la fastueuse hospitalité du cardinal de Bernis, ambassadeur, qui se vantait de « tenir l’auberge de France du carrefour de l’Europe ». Bergeret s'installa bientôt dans un palazzo et tint à honneur d’y recevoir et d’étaler sa générosité. Ses relations avec l’Académie furent charmantes. Il y connut, en compagnie de celui que tous appelaient « l’aimable Frago », les jeunes pensionnaires, notamment
:i s o ii
Vincent, élève de Vien, qui fut peintre d’histoire et portraitiste, et dont nous savons une charmante étude d’après Bergeret, pleine d’humour, Barthélemy, Suvée, Ménageot, le sculpteur Guiard.
Cette compagnie intelligente plaisait au financier, qui visitait avec ses nouveaux amis les villas des environs de Borne, les musées, les églises et les édifices. Ménageot surtout lui plut, qui fut plus tard directeur de l’Académie de France sous la Révolution. 11 se faisait montrer les dessins de ces jeunes gens, les conviait à des goûters et à des soirées où l'on examinait les œuvres de chacun, avec force dissertations sur l’antique et la Renaissance. Bergeret lui-même se prit d’une belle passion pour le dessin, qu’il avait cultivé dans sa jeunesse : et l’on peut s’imaginer le pôle de Frago dans cette existence variée et amusante, il y est le boute-en-train et le conseiller d'art. Il conduit Bergeret chez les antiquaires, donne son avis, retouche un croquis, est l’âme des « conversations » avec glaces et friandises qu’il est de bon ton de se donner tour à tour.
Ce séjour à Rome, raconté par Bergeret avec son gros bon sens et son air imperturbable de Parisien bien fourni d’argent, est le tableau le plus savoureux qu’on puisse voir, et en quelque sorte jette autant de lumière sur les mœurs des amateurs du xvme siècle que la peinture de Frngo en peut révéler. La sceptique relation d’une entrevision du pape, un satirique croquis de l’Opéra de Rome, une ascension au Vésuve, un concert chez lord Hamilton
ambassadeur d’Angleterre (l’époux de la célèbre lady Hamilton), un concert chez Piccini qui va aller à Paris (« Gare la secousse à la musique française! » s’écrie Bergeret), tout ce train s’interrompt par la nouvelle de la mort de Louis XV. Bergeret prend le deuil, mais avoue mettre à profit la cessation des « conversations » pour dessiner. Enfin il fallut songer au retour, qu’on décida de faire par l’Allemagne pour éviter la traversée difficultueuse du Mont-Cenis, et l’on rentra par Vienne, Dresde, Leipsick, Francfort et Strasbourg, et après onze mois de pérégrinations, Bergeret met lin à son étonnant journal le 8 septembre 1774 : « Tout va bien, jusqu’à notre voiture qui a fait bien des cent lieues et à laquelle il ne manque rien... Ce n’est pas la faute des cabots et chemins affreux et du nord et du midi qui Font mise à de rudes épreuves. Je finis et me couche. »
Frago revenait avec une énorme quantité de dessins; durant le voyage certains froissements se produisirent, qui amenèrent Bergeret à biffer aux premières pages de son journal les éloges faits de Frago et de sa femme. Mais la brouille s’accentua tout à fait lorsque Frago redemanda ses dessins, sanguines, sépias, qui remplissaient toute une caisse. Il prétendit que ces travaux devaient l’indemniser du temps perdu à courir les chemins en compagnie d'un homme qui l’avait invité à l’escorter et à l’aider de ses conseils. Bergeret d’autre part soutint qu’ayant supporté les frais entiers du voyage, les dessins devaient lui revenir comme une sorte de