LA BONNE MÈRE
Jordaëns, dans ses nus, de Maës dans ses jeux de lumière, de Terburg même dans son dessin d’étoffes. Il a vu ces maîtres, les a compris, assimilés, recomposés. Il reste Frago, mais un Frago décidément enfui de l’Italie académique et hanté du coloris chaud et sombre de l’art septentrional ou, subitement, par un retour de sa maîtrise, de l’éclat des Vénitiens ou de la suavité de Murillo. La touche est grasse, violente et savoureuse, les contours perdent toute sécheresse, les lumières se vaporisent, les ombres suggestives sont ardemment colorées, le chant des tonalités s’éveille, une indication apparente contient tout ce qu’une vaine science y eût ajouté en lui ôtant son charme imprévu, les nus sont puissants. On dirait que derrière la sensualité du sujet il y a une beauté picturale qui préside à un second tableau élevé à la pureté du grand art éternel, et surtout ce qui place ces prodigieuses esquisses très au-dessus de leur époque, c’est l’intense sincérité qu’on y sent, la vibration d’un être voluptueux et nerveux qui comprend la passion à un point que le libertinage méconnaîtra toujours. Par là il y a quelque chose d’instinctif, de naturel et de profond dans Frago, de profond comme il en advient dès que l’artiste dépasse la vie extérieure et touche à un ressort secret du corps ou de l’âme. On ne songe plus à sourire devant l’esquisse de Y Instant désiré', le mouvement est si ardent qu’il fait penser. L’élan des amants courant à la Fontaine d'amour a quelque chose de fatal, une tension impressionnante
des corps jeunes et sveltes. Le Vœu à l'amour est un rêve de colorations vaporeuses. Mais quelle langueur, quelle étude presque cruelle de la femme, sous cette grâce fade, quelle troublante intention d’artiste sensuel ! Cette époque de Fragonard est peut-être la meilleure de toute sa vie.
Le Coucher des ouvrières en modes est un chef-d’œuvre absolu au strict point de vue pictural : on n’a pas poussé plus loin la justesse des valeurs, la savoureuse originalité des indications, la répartition magistrale des lumières, le sens du groupement. La Gimblette est un morceau adorable de couleur, de vivacité, de pénombre amoureuse. Quant à la Bacchante endormie , cette minuscule merveille de transparence, où il y a juste ce qu’il faut de matière sur une toile à gros grains, personne n’a dépassé cela en force et en charme. On y trouve l’ampleur de Rubens, un reflet du Corrège, on y prévoit le clairobscur rosé et perlé de Reynolds. La Chemise enlevée est un joyau : impossible de se jouer plus subtilement des nacres pâles du linge et des nacres plus chaudes de la chair dans une ombre plus suave, qui recèle tout un mystère parfumé. Et que dire des Baigneuses, au beau mouvement rappelant Rubens et éclipsant Doucher? Ces trois toiles, au Louvre, témoignent d’un peintre immortel, détenteur des plus grands secrets de son art. Il faut joindre le Début du Modèle , dont l’élégance, la science et l'esprit confondent, et ces étonnants dessins à la sépia, si nerveux, si larges, si suggestifs, pour comprendre la valeur exceptionnelle de Frago dans son
f. E SERMENT 1) AMOUR
temps. L’esprit plus ou moins contestable des sujets n’a rien à voir avec le véritable esprit qui est au bout de son pinceau, l’esprit mis dans un pli, dans la façon de cerner le contour d’un fauteuil, d’éclairer une cassure de draperie. C’est la verve même, soutenue par une puissance native, la divine spontanéité d'un maître pour qui la difficulté n’existe pas, mais qui ne daigne être aisé que devant les plus malaisés problèmes du dessin et du coloris. 11 ne recourt jamais au facile, il n’a pas non plus la pédanterie de rechercher les difficultés pour étaler son talent : elles s’évanouissent pendant qu’il improvise.
Relativement à cette incomparable technique, il m’est impossible de résister au plaisir de citer l’une des pages magistrales que les Concourt ont écrites en cette éblouissante étude sur Frago, qui est une des perles de leur série sur ï Art au XVIIIe siècle. Certains détails peuvent y avoir été, depuis, reconnus inexacts, mais ce que ces grands romanciers artistes ont dit de l’âme et de la technique reste inimitable et définitif :
« Ces petits tableaux si vifs, ces poèmes libres, comment Fragonard les sauve-t-il? Quel charme met-il en eux pour être leur excuse et leur pardon? Un charme unique : il les montre à demi. La légèreté est sa décence. Ses brosses n’appuient pas, ses couleurs ne sont pas des couleurs de peintre, mais des touches de poète... le lit est chez lui presque un voile comme le nuage, la femme est une apparition. Sur la batiste bleutée, entre les vagues de soie que font en bouillonnant les lourds rideaux, il ne renverse que
des corps de lait à peine rougis aux joues, aux coudes, aux genoux.... Apparences voluptueuses, à la fois confuses et rayonnantes, vagues et magiques diffusions de lumière, académies d’aurore se levant dans un étincelant brouillard matinal, voilà ses tableaux.... Avec leur sang si paiement rosé, la vie délicate et argentée de leur peau, leurs membres rondissants dans la fluidité du contour, les femmes de Fragonard ne semblent vivre que d’un souffle de désir. Tout s’enfuit, frissonne, se cache à demi dans cette pudeur de sa peinture : l’esquisse, qui fait trembler le nu devant les yeux, et voile la femme avec un éblouissement d'incertitude.
« Un esquisseur de génie, voilà le peintre chez Fragonard. Il éclate dans l'ébauche, il est un maître dans le premier jet, dans la préparation, lorsqu’il improvise des grâces, des nymphes, lorsqu’il fait jaillir des nudités ondulantes de la toile qu’il frappe et touche au vol. De l’huile délavée, des égratignures de pâte sèche qui semblent promener les rayures d’un peigne dans le sens de tous les muscles, de la poussière de pastel dont il paraît poudrer et brillanter ses tons, du maquillage adorable de sa peinture aux ombres bleutées, il sort des bouquets de chair, des morceaux de corps de femme, des rayonnements de peau blondissante qui ont le charme, la douceur, l’harmonieux assoupissement d’une tapisserie de Beauvais passée; c’est le blanc diffus, la fonte nuageuse, le demiévanouissement des tons qui ne laissent à une trame de soie que le souvenir, la pâle et délicieuse mémoire des