II. — EFFORTS TENTÉS POUR L ABOLITION
DE l'esclavage
C'est à la France républicaine que revient l'honneur d'avoir fait entendre, la première, l'appel des esclaves à la liberté, et, après un intervalle de cinquante-quatre ans, d'avoir réalisé leur émancipation. En effet, la Convention avait aboli l'esclavage
210 FRANGE, CHRISTIANISME ET GIVIUSATIOxN
dès nègres dans toutes les colonies et décrété que les hommes^ sans distinction de couleur, qui y étaient domiciliés étaient citoyens français ^ Mais, c'est seulement le l*""mars 1848, que le Gouvernement provisoire, sur la proposition de F. Arago, considérant que « nulle terre française ne peut porter d'esclaves » institua la commission, présidée par Victor Schœlcher, qui prit les mesures pour assurer l'abolition effective de l'esclavage. On va voir que de résistances, que de préjugés, que d'intérêts coalisés, il fallut vaincre dans l'intervalle !
Voici d'abord le premier consul Bonaparte qui, désireux de rallier à son pouvoir les planteurs et sans doute sous l'influence des Beauharnais, imbus des préjugés des créoles contre les noirs, révoque le décret libérateur de la Convention et rétablit l'esclavage dans toutes les colonies restituées à la France par le traité d'Amiens et dans les autres (30 floréal anX). Il ne rougit même pas d'autoriser la traite des noirs et leur importation dans nos colonies, suivant les lois antérieures à 1789. Cette mesure, publiée à Saint-Domingue à l'époque d'une situation déjà troublée, fournit à Toussaint Louverture une arme redoutable pour soulever la population noire, très nombreuse, contre tout ce qui était français et, après avoir fait couler des flots de sang, le résultat en fut de nous faire perdre la possession
* Décret du 16 pluviôse an II.
de cette perle de nos Antilles. Il est vrai qu'aux Cent-Jours, Napoléon, mieux avisé, abolit la traite des noirs. Mais il était trop tard. Par sa réaction sur ce point, il avait laissé prendre l'avance à l'Angleterre. Ce fut sur les instances de lord Castlereagh que le Congrès de Vienne abolit le commerce des esclaves et c'est, à la suite de Sa Majesté Britannique, que Louis XVIII s'engagea dans la voie de la répression des négriers ^ L'Angleterre a le mérite d'avoir été la première à abolir l'esclavage dans toutes ses colonies (1833).
A défaut des rois pu des empereurs, la France du moins peut citer avec fierté des citoyens qui dénoncèrent, sans se lasser, le fléau de l'esclavage et de la traite à l'indignation de l'opinion et des pouvoirs publics. L'abbé Grégoire, par ses écrits sur la littérature des nègres (1810), sur la traite des noirs et des blancs et sur les peines infamantes à infliger aux négriers (1815) contribua largement à rendre populaire la cause de l'abolition. Puis le duc Victor de Broglie, pair de France, entra en scène et fut le premier qui, dans un Parlement européen, éleva la voix en faveur des esclaves. Dans la séance du 23 mars 1822, il présenta à la Chambre des pairs une proposition tendant à « supplier le Roi de se faire représenter les traités, en vertu desquels la
* Article additionnel du traité conclu entre Louis XVIIt et le roi de Grande-Bretagne (31 mars 1814).
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France s'était engagée à abolir le commerce dit « traite des noirs » aussi bien que les lois et ordonnances à cet effet ; de se faire rendre compte des faits qui prouvaient que, malgré ces lois, ce commerce se continuait sous pavillon français; et, enfin, de faire préparer dans ses conseils les mesures et projets de loi propres à mieux assurer Texécution 1 des traités sus-énoncés. » Quelques jours après, il prononçait un discours, à l'appui de sa proposition. Après avoir constaté, d'après les documents officiels, plusieurs faits de traites commis à Tabri de notre pavillon de 1816 à 1820, il s'écriait: « Les engagements pris au nom de l'Etat ne sont point accomplis, les lois rendues par vous n'ont pas atteint leur but. On doit, maintenir l'honneur de la France aux yeux de l'étranger, il faut faire respecter vos volontés. » Le duc de Broglie aboutit à cette double conclusion. On doit, à tout prix, mettre un terme à la traite, source de l'esclavage. Quant à ce dernier, on ne peut songer à l'abolir immédiatement ; il faut engager I les colons à traiter les esclaves avec douceur, à favoriser entre eux les mariages, à les assister dans l'éducation de leurs enfants et à préparer, par une gradation volontaire, les nouveaux rapports, qui doivent exister quelque jour entre maîtres et esc'" ves (séance du 28 mars).
Mais telles étaient encore les désillusions et ; amertumes causées par le désastre de Saint-Donc
gue, telle était la force des préjugés contre la race noire, que dans cette assemblée où le duc de Broglie comptait tant d'amis, quatre ou cinq pairs seulement * firent écho à sa voix ; les ministres de la Marine et des Finances parlèrent contre le projet et firent voter Tajournement.
Le duc de Broglie fut plus heureux sur un autre terrain, il réussit à intéresser à cette cause la Société de morale chrétienne, qui avait pour but de rapprocher des hommes de toute confession sur le domaine pratique et qui comptait parmi ses membres Auguste de Staël, Guizot, Stapfer. La société forma un comité pour Tabolition de la traite (1822), qui révéla des détails atroces sur l'organisation des navires négriers, à Nantes, et publia en français les enquêtes du gouvernement anglais sur les faits de traite, commis par des navires français. Il en ressortait que ce trafic abominable continuait clandestinement, malgré son abolition officielle. En vain deux ordonnances de Louis XVIII, rendues en 1817 et 1818 avaient prononcé l'interdiction de tout capitaine et la confiscation de tout navire, qui se livrerait à ce trafic. En vain, le baron de Mackau avait été envoyé au Sénégal, pour vérifier certains faits de traite, signalés par le gouvernement anglais Ces sanctions étaient insuffisantes.
* C'étaient le duc Dècazes, les comtes d'Argout, Lanjuinaîs et Mole, le baron de Barante.
Le duc de Broglîe revînt à la charge et dénonça à la Chambre des pairs les procédés des négriers comme des crimes qui méritaient l'exécration des amis de l'humanité ^ C'est à son instigation que furent accomplis les deux premiers actes qui portèrent les coups décisifs] à ce fléau. Une ordonnance de Charles X (25 avril 1828) punissait du bannissement et d'une amende, égale à la valeur de la cargaison, l'armateur, le capitaine et les officiers des navires qui auraient transporté des nègres; et la loi du 4 mars 1831, rendue sous Louis-Philippe, aggravait les peines, en remplaçant l'exil par les travaux forcés, de 5 à 20 ans suivant le degré de culpabilité. Ces lois furent complétées par des conventions conclues avec la Grande-Bretagne en 1831 et 1833 et qui, en accordant le droit de visite réciproque sur les navires battant pavillon de l'une et l'autre nation, permettaient de les appliquer efficacement aux négriers ^. En effet l'efficacité de la répression de la traite dépend de la réciprocité du contrôle exercé sur les navires suspects. Mais ce droit de visite étant, par suite de la disproportion des deux marines, exercé plus souvent par des croiseurs anglais que par les nôtres, provoqua une cer-
* Discours sur la piraterie (1827).
Le droit de visite était admis le long de la côte occidentale d'Afrique, depuis le cap Vert jusqu'à 10« au sad de Tfcquateur et dans une zone de vingt lieues autour de Cuba, Porto-Rico, le Brésil, Madagascar.
LA FRANCE ET LE MOUVEMENT ÀNTI-ESCLAVAGlSTE 215
taine susceptibilité de la part de nos oflBciers dé marine. On y vit une atteinte à la liberté de la navigation et même une offense au pavillon tricolore. Aussi, à propos de la présentation d'un nouveau traité avec l'Angleterre (184i) généralisant ce droit, plusieurs députés et pairs réclamèrent Tabolition des conventions de 1831 et 1833. Gomme on essayait même d'introduire ce vœu dans l'adresse de la Chambre des pairs au Roi, en 1843, le duc de Broglie monta à la tribune et justifia les conventions faites dans l'intérêt de l'humanité. « Le droit de visite, dit-il, étant établi pour arrêter les navires négriers, il faut regarder sous quel aspect la loi française considère un tel navire ? Eh bien, la loi française considère si peu le bâtiment négrier comme partie du territoire français, qu'elle en prononce la confiscation. Elle le considère comme un instrument de crime. Or c'est ce qu'ont fait les conventions de 1831 et 1833 ; elles considèrent le navire négrier comme l'instrument d'un criminel fugitif, qui, sur la pleine mer, territoire commun à toutes nations, tombe sous la main d'un gouvernement étranger (séance du 25 janvier 1843). »
Lé duc de Broglie réussit, pour le moment, à faire maintenir les conventions auxquelles il avait participé comme ministre des Affaires étrangères. Mais, deux ans plus tard, le ministère Guizot sous la pressiop de l'opinion ultra-patriote, conclut avec
216 FRANCB, CHRISTIAMSME ET CIVILISATION
l*AngIeterre une nouvelle convention relative à la traite (28 mai 1847), qui substituait la vérification du pavillon à la visite des navires suspects de transporter des esclaves. Grâce à ces trois conventions anglo-françaises et à d'autres, conclues avec le Danemark, la Sardaigne, la Norvège, les villes Hanséatiques et la république de Haïti (1833-1845), la France coopéra efficacement à la répression de la traite.
Mais, pour les amis de Thumanité, il ne suffisait pas de tarir la source où s'alimentait Tesclavage des colonies, il fallait encore diminuer les maux c[ui pesaient sur tant de noirs, enlevés de force à leur pays natal et condamnés sans crime à de vrais travaux forcés, maux dont Mme Beecher-Stpwe a fait la peinture si vraie et si émouvante dans la Case de F Oncle Tom et prépai^er un meilleur sort aux générations futures*. C'est la pensée qui inspira la proposition de loi, faite par M. H. Passy et quelques collègues à la Chambre des députés, qui tendait à déclarer libres tous ceux qui naîtraient de parents esclaves à partir d'une certaine date (10 février 1838) et donnait aux esclaves la faculté de se racheter à un prix fixé par des arbitres nommés d'avance. M. Passy, dans la séance du 15 février, justifia ce système d'émanci-
* Il y avait alors dans nos colonies uae population de 250 000 esclaves, dont J66 000 aptes.au travail, de 16 à 40 an&.
pation progressive par les trois arguments que voici. Il soutint d'abord que la suppression de la traite, Tamélioration du sort des esclaves et les droits conférés aux noirs affranchis, loin de paralyser le travail, n'avaient fait que le rendre plus actif et fructueux. Ensuite il montra que Texpérience faite par TAngleterre, de Tabolition graduelle de Tesclavage dans ses colonies, n'avait donné lieu à aucun trouble. Il fallait craindre, en revanche, que Témancipation complète des noirs des colonies anglaises n'eût un contre-coup dans la population esclave des nôtres. Il proposait d'ailleurs d'allouer une indemnité raisonnable aux propriétaires des mères, dont les enfants naîtraient libres.
Le ministre de la Marine, M. de Rosamel, combattit la proposition comme étant a inopportune, inique et inhumaine, » mais il promit, au nom du gouvernement, de présenter un plan d'émancipation, quand les hommes et les choses y seraient suffisamment préparés. La proposition Passy fut soutenue par M. Delaborde, mais rencontra deux genres d'adversaires. Les uns, comme MM. Mauguin et Berryer, la combattirent comme dangereuse, avant qu'on eût moralisé les noirs ; d'autres, tels que Lamartine, la trouvèrent insuffisante. « L'occasion, dit ce dernier, ne fut jamais plus belle pour étouffer l'esclavage, non seulement dans nos colonies, mais dans l'univers tout entier. Vous saisissez à la fois l'esclavage
par les deux extrémités de l'Asie et de TAfrique.
Par Alger, vous allez Téteindre dans un immense
littoral. La Russie, sur la Mer-Noire le repousse en
Circassie et Géorgie. En Egypte, vous le supprimerez
le jour où vous voudrez. Les Anglais Tont supprimé
sur rOcéan. L'Espagne, en perdant l'Amérique du
.i# Sud, le laisse tomber et s'éteindre. Il ne reste que
Z nous. Dites un mot, déclarez l'émancipation des noirs
Z aux colonies, et l'esclavage est tari partout ! » La
5 proposition de M. Passy fut prise en considération
-J et la Chambre nomma une commission dont le rap-
!I porteur, M. de Rémusat, déposa des conclusions
favorables. Ce fut là la première victoire remportée au Parlement par les abolitionnistes. Malheureusement, la dissolution de la Chambre des députés empêcha la discussion du rapport.
L'année suivante, la question fit un second pas en avant. La Chambre des députés prit en considération la proposition de M. de Tracy, qui avait repris celle de M. Passy (12 juin 1839). M. de Tocqueville, chargé du rapport de la commission, se montra plus hardi que M. de Rémusat. Il conclut à l'émancipation générale et simultanée, comme elle avait été accomplie dans les colonies anglaises, et demanda au gouvernement d'apporter à la session de 1841 un projet d'émancipation complète. D'autre part, M. de La Charrière, président de la Cour royale de la Guadeloupe, dans son livre sur V Affranchissement
des esclaves (1836) et Tamirâl Duperré dans son Précis de F abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises (1840-1843) préparaient l'opinion publique à accepter l'idée de raffranchissement des esclaves, en montrant qu'il n'avait pas produit chez nos voisins les troubles et la ruine si redoutés. Mais la masse des planteurs, représentés par les Conseils coloniaux, persistaient dans leur opposition à toute mesure qui tendrait à l'abolition. L'un d'eux, celui de Bourbon, allait jusqu'à soutenir que « la condition de l'esclave était moralement supérieure et matériellement préférable à celle des travailleurs libres et que l'esclavage était l'instrument providentiel de la civilisation des noirs ! »
Le gouvernement de Juillet, placé entre l'opinion de la métropole, qui le poussait à l'abolition, et les créoles, qui évoquaient pour l'arrêter le spectre de la ruine de Saint-Domingue, était perplexe. Il sentait pourtant que la France ne pouvait pas s'isoler du grand mouvement qui tendait à l'amélioration du sort des noirs. L'attitude qu'il prit est bien rendue par ces mots d'une lettre adressée par le comte de Rigny, ministre de la Marine, aux gouverneurs de nos colonies : « Le gouvernement veut rester paisible spectateur des graves mesures que l'Angleterre vient de prendre pour l'abolition de l'esclavage dans ses colonies. Mais, pour qu'il puisse soustraire les nôtres au péril de l'assimilation, il faut entrer fran-
clieinent et largement dans la voie des améliorations. » (Circulaire du 25 août 1833) Le gouvernement mit bientôt ses actes d'accord avec ce principe. La loi du 24 avril 1833 supprima toutes les restrictions mises par les ordonnances antérieures à l'acquisition des droits civils et politiques par les hommes de couleur libres et affranchis (art. II), et mit ces derniers sur un pied d'égalité sociale avec les blancs. On simplifia, par d'autres ordonnances*, les formes de Tafifranchissement et l'on déclara vacant, c'est-àdire libre, tout esclave non porté aux recensements. Enfin, par celle du 5 janvier 1840, on pourvut à l'instruction morale et religieuse des enfants noirs (de quatre à quatorze ans) et l'on organisa le patronage effectif des esclaves, sur les plantations, en chargeant les ministres du culte catholique et les procureurs du Roi et autres officiers du parquet, d'inspecter régulièrement les plantations, de s'assurer que les noirs n'étaient pas maltraités et de veiller à ce qu'on leur laissât le temps nécessaire pour le repos et pour vaquer aux offices religieux. En même temps, une somme de 650 000 francs était inscrite au budget de 1840, pour augmenter le personnel du clergé colonial. Ces mesures peuvent être considérées comme un troisième pas en avant vers le but.
Le cabinet du 12 mai 1839, présidé par le maréchal Soult et dont faisaient partie M. Passy (finances)
* Ordonnances des 12 juillet 4832, 29 avril 1836, il juin 1839..
et Tamiral Duperré (marine) en fit un nouveau et grand, en prenant les décisions suivantes. Il donna son adhésion aux conclusions du rapport de M. de Tocqueville (16 décembre 1839) et aux moyens proposés par lui : 1** indemnité à payer aux colons pour le rachat des noirs; 2*" paiement à TEtat du salaire dû par les colons pour les travailleurs ; 3° fixation de la durée du travail et des jours de repos. En outre, vu la mauvaise volonté des Conseils coloniaux, il institua dans chaque colonie un Conseil spécial, composé d'administrateurs et de magistrats et chargé de lui fournir les renseignements sur la situation. Enfin, sur la proposition de l'amiral Roussin, ministre de la Marine, le roi Louis-Philippe nomma une Commission extra-parlementaire, chargée d'examiner les questions relatives à l'esclavage et la constitution politique des Colonies (26 mai 1840) ^
Cette Commission, dont la présidence fut confiée à juste titre au duc Victor de Broglie, décida tout d'abord de ne s'occuper que de la question de l'esclavage. Elle prit pour point de départ les conclusions de M. de Tocqueville à la Chambre de 1839, que le ministre avait adoptées, entendit un bon nombre d^ anciens planteurs et magistrats coloniaux, et, après des travaux approfondis qui durèrent trente-
* Cette commission se composait de trois pairs de France, de six députés, parmi lesquels MM. Passy, de Tracy et de Tocqueville, du vice-amiral de Mackau, du directeur des Colonies.
deux mois, présenta son rapport au ministre de la Marine (mars 1843)*.
Le duc de Broglie commençait par constater, au nom de toute la Commission, que le moment était venu de faire cesser l'état d'incertitude au sujet de la question qui régnait aux colonies et qu'il fallait amener l'émancipation. Il partait de ce double principe : il faut accorder aux propriétaires d'esclaves une indemnité raisonnable et ménager la transition de la servitude à la liberté, en préparant les noirs à en user sagement. Ici la Commission se divisait en deux opinions.
La majorité se prononçait pour l'émancipation simultanée, avec un délai de dix ans, pour y préparer les noirs. A dater du 7 janvier 18S3, l'esclavage cesserait d'exister dans toutes nos colonies. On devait, tout en les maintenant dans la condition d'esclaves, c'est-à-dire sous l'autorité de leurs maîtres, prendre de sérieuses mesures pour les éduquer, les encourager au mariage et au travail : à cet effet, les articles V à XII du projet de loi leur accordaient la capacité d'acquérir des biens meubles, de les gérer et de les transmettre à leurs héritiers ; tout esclave pouvait racheter les années de travail gratuit, à prix débattu. Le projet de la minorité consistait dans
* Procès-verbaux delà Commission instituée par décision royale du 26 mai 1840, pour l'examen des questions relatives à l'esclavage et à la constitution politique des Colonies. Paris, 1843.
LA FRANCE ET LE MOUVExVENT ANTI-ESCLAVAGISTE 223
utie émancipation partielle et progressive. Elle décla-rait libres les enfants, nés de parents esclaves, depuis le 1" janvier 1838, dans les colonies françaises et ceux qui naîtraient à Tavenir, ainsi que tous les noirs invalides ou atteints d'infirmités incurables. Mais l'émancipation générale et définitive de tous les esclaves n'aurait lieu que dans vingt ans (1863). Le rapport examinait en outre la question de l'esclavage au point de vue de Tordre public, de l'intérêt des colons 'et du maintien de notre système colonial.
Ce projet, abandonné en 1844, fut repris le S février 1845 et discuté par les Pairs du 3 au 1 1 avril; puis à la Chambre des députés (29 mai au 3 juin), et ne fut voté qu'après de très vives controverses. Les adversaires de la loi, le baron Ch. Dupin entre autres, prétendaient qu'en l'adoptant, on avait l'air de subir l'influence de l'Angleterre et qu'on désorganiserait le travail dans nos colonies des Antilles, déjà si éprouvées. Les partisans au contraire, tels que le comte Beugnot, rappelaient certains articles rigoureux du Code noir et démontraient l'insuffisance des demi-mesures. M. J. de Lasteyrie, rapporteur de la Commission à la Chambre des députés, aux considérations tirées du sentiment d'humanité ajouta des raisons de prudence politique. « En cas de guerre, dit-il, il n'y avait aucune sécurité à espérer désormais pour nos colonies à esclaves, ni pour nos flottes
qui y auraient été chercher un refuge, et Tennemi pouvait être certain d'y trouver une population prête à se soulever à sa vue. Et même en temps de paix, la situation n'était pas rassurante, car les nègres de nos colonies avaient à côté d'eux l'exemple de voisins plus heureux qui excitait leurs désirs. » La loi fut enfin votée le 18 juillet 1845. Elle eut pour corollaire une ordonnance du roi Louis-Philippe (21 juillet 1846), qui affranchissait les esclaves appartenant au domaine de l'Etat.
Désormais, la voie était frayée, qui devait mener à l'émancipation définitive des noirs. Jl était réservé à la République de 1848 de couronner l'édifice, si laborieusement préparé par la monarchie de Juillet ; c'est à Victor Schœlcher, l'apôtre infatigable de l'abolition, que revient ce mérite ^ A peine le gouvernement provisoire de 1848 eut-il été installé qu'il redoubla d'instances auprès de ses membres, surtout auprès de F. Arago, ministre de la Marine et des Colonies, pour obtenir un acte décisif. Ses efforts furent couronnés de succès. Par le décret du 4 mars, dont nous avons cité plus haut le considérant, était instituée une commission, chargée de préparer dans le plus bref délai l'acte d'émancipation immédiate des esclaves, dans toutes les colonies de la République. Cette commission, présidée par Victor
* Schœlcher, Histoire de l Esclavage dans les deux dernières années. Paris, 1847, 2 vol. in-8».
Schœlcher et qui prit pour secrétaire M. Wallon \ prépara les lois du 27 avril et du 4 novembre, qui abolirent définitivement l'esclavage . On accorda un peu plus tard ^ une indemnité aux planteurs dont les esclaves avaient été affranchis. Ces lois conféraient aux noirs affranchis la qualité de citoyen français.
Louis-Napoléon Bonaparte, devenu empereur, sous le titre de Napoléon III, se garda de suivre en cette matière les funestes errements de son oncle ; il promit solennellement que Tesclavage ne serait pas rétabli (art. P"" du Sénatus-Consulte du 3 mai 18S4). L'initiative prise par l'Angleterre et la France fut suivie parles Pays-Bas (1860), le Portugal (1856-1867), les Etats-Unis, après une guerre civile qui faillit amener la dislocation de l'Union (1864-67), et enfin par le Brésil (1884).
Cependant, tant qu'il restait des pays à esclaves comme les colonies espagnoles, Cuba, et les Etats musulmans (Maroc, Tripoli, Egypte, Turquie d'Europe et d'Asie, Perse) il était à craindre que la traite continuât en Afrique, ce grand réservoir d'hommes pouvant seul satisfaire à la demande de « travailleurs forcés. » En effet, les explorateurs et les gouverneurs des colonies françaises ne tardèrent pas à confirmer ces craintes. Le général Faidherbe fut un des
* M. Wallon venait de composer sa savante Histoire de l'Esclavage dans l'antiquité (Paris, 1848, 3 vol.), avec une magistrale introduction sur l'esclavage aux colonies.
* Lois du 19 janvieret 30 avril 1849, du 30 juillet 1850.
premiers à donner l'alarme. Après avoir distingué nettement l'esclavage domestique de la captivité, il disait : « C'est par la guerre que se perpétue l'esclavage de traite; sans la guerre, l'esclavage domestique, à force de s'adoucir, disparaîtrait d'Afrique comme il a disparu des autres parties du monde. » Après lui, ce fut la voix de Livingstone qui eut le plus de retentissement. Ce dernier écrivait vers 1836-37, à propos du commerce des esclaves à Zanzibar : « Il passe 19000 esclaves par an à la douane de Zanzibar. Si la moitié de ces horreurs pouvait être connue, l'indignation et la pitié qu'elles éveilleraient seraient telles que ce trafic infernal disparaîtrait bientôt, quelque sacrifice qu'il dût en coûter pour l'anéantir. » Les métis portugais se montraient, d'après son témoignage, plus cruels encore que les marchands arabes dans la pratique de la traite.
M. Mage, alors lieutenant de vaisseau, pendant un voyage de trois ans (1864-1867) dans la région comprise entre Médine (Haut-Sénégal) et Ségou (Haut- Niger), fut témoin des atrocités de la traite. Après avoir décrit les souffrances endurées par les femmes et enfants dans les convois d'esclaves, qui ont parfois 400 à 500 lieues à franchir à pied, il disait : « Dans les guerres, tous les prisonniers mâles sont tués aussitôt que pris, il ne reste que les femmes et les enfants en bas âge qui vont alimenter les marchés de chair humaine. Il n'y a qu'un remède à cet état de
fl
choses : c'est la création, dans Tintérieur de l'Afrique, de colonies où Ton fera régner le bon exemple et où les missionnaires iront prêcher la bonne parole » .
Ces témoignages, joints aux nouvelles du triste état dans lequel se trouvaient les noirs affranchis d'Amérique, après la guerre de Sécession, suggérèrent à la Société britannique et étrangère pour l'abolition de l'esclavage Tidée de convoquer à Paris, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867, une Conférence pour aviser aux mesures les plus efficaces à détruire le fléau. Le gouvernement de Napoléon III accorda avec empressement l'autorisation et les délégués de quatre sociétés : anglaise, américaine, espagnole et française, se joignirent à plusieurs philanthropes d'autres pays pour l'organiser. A défaut du duc Victor de Broglie, empêché par son grand âge, E. de Laboulaye présida les séances du Congrès, où Ton entendit MM. Augustin Cochin et Albert de Broglie, pour la France, W. Lloyd Garrison, représentant de Haïti, etc^ L'assemblée vota des conclusions dans lesquelles elle constatait que les demi-mesures, telles que libération des enfants, système d'apprentissage, émancipation différée, ne faisaient aucun bien. Elle chargeait les comités abolitionnistes anglais, français, espagnol et américain de renouveler en son nom auprès des souverains du Brésil, d'Espagne, de Portugal, de Turquie et d'Egypte, « les instances les plus
* V. Re\)ue des Cours littéraires, 28 sept, et 2 nov. 1867.
énergiques pour Tabolition immédiate et absolue de Tesclavage et de la traite (28 août i867). »
L'initiative prise par des philanthropes laïques à la Conférence internationale de Paris (1867), allait être continuée par un évèque français, qui devait jouer un rôle capital dans le mouvement anti-esclavagiste, Mgr Lavigerie. Ce prélat qui, dix années auparavant, avait fondé Toeuvre des écoles d'Orient, fut nommé cette année archevêque d'Alger. Son grand cœur se trouva bientôt à l'étroit dans son diocèse et il ne se borna pas, comme aurait voulu l'y restreindre le gouvernement impérial, à « moraliser les 200 000 colons catholiques d'Algérie. » Sa charité vraiment apostolique embrassait toutes les races, toutes les religions, les indigènes musulmans comme les colons chrétiens. Il était trop frappé des misères de la société musulmane, des conséquences fatales de certains articles du Coran, pour ne pas être convaincu que son devoir d'évêque était d'y porter les remèdes de la charité et de l'instruction chrétiennes.
Il commença par recueillir dans des asiles les orphelins des familles arabes, décimées par la famine (1867) et crut qu'il était légitime d'enseigner l'Evangile à ces enfants privés de tout recours humain. Ni les observations du maréchal Mac-Mahon, ni les avertissements de l'empereur Napoléon III, qui craignaient que son prosélytisme ne provoquât un soulèvement des Arabes, ne le découragèrent. La ténacitc
de sa foi triompha des plus hautes oppositions * et il eut la joie de pouvoir conserver la direction d'un millier d'enfants arabes des deux sexes, à qui il fit donner une éducation agricole dans les établissements de Kouba et de Maison-Carrée. En 1868, il faisait un pas de plus en avant et instituait la congrégation des Missionnaires (T Alger y dits Pères Blancs, qui se consacrèrent d'abord à l'éducation des orphelins arabes. Mais bientôt la vocation missionnaire s'éveilla chez eux, à mesure qu'ils se recrutaient parmi la jeunesse catholique de France, de Belgique et de Hollande. Le concile provincial d'Alger, ayant appris cette œuvre et le pape ayant ratifié son décret, Mgr Lavigerie convoqua le premier Chapitre général, qui organisa la société et élut ses successeurs (octobre 1884). Le P. Deguerry fut élu vicaire général avec les PP. Charmetant et Livinhac pour assesseurs. Dès lors, ils entreprirent la mission dans le Sahara, au Nyanza et jusqu'à l'Ouganda. Les premiers Pères Blancs reçurent les palmes du martyre chez les Touaregs*'*.
Cependant, l'attention des puissances européennes se portait plus généralement sur le continent africain
* Voyez, dans le Journal Officiel du 28 mai 1868, la lettre du maréchal Nielà l'archevêque d'Alger.
• Les noms de ces martyrs sont : le P. Richard, supérieur et MM. Menoret et Pouplard. Les Pères Blancs ont' au moins quatre stations dans le Sud de l'Algérie : El-Abiod, El-Goleah Ghardala et Ouargla, qui accueillent et protègent des esclaves fugitifs.
dont les compagnies à charte anglaises, la Belgique et TAllemagne avaient commencé d'exploiter les ressources à peine soupçonnées. Et sur l'initiative de Bismarck, une conférence fut convoquée à Berlin pour régler les questions de commerce et de navigation, soulevées par la présence de compagnies rivales dans les bassins du Niger et du Congo. La France accepta l'invitation.
Jules Ferry, alors président du Conseil, dans une lettre au baron de Courcel, notre ambassadeur à Berlin, limitait le programme des délibérations aux trois points suivants : 1° établissement de la liberté commerciale dans le bassin et aux embouchures du Congo; 2° application de la liberté de navigation aux fleuves du Niger et du Congo; 3° définition des formalités à remplir pour que des occupations nouvelles sur la côte d'Afrique soient réputées valides.
Mais, comme une -grande partie de cette région était traversée par des caravanes de marchands d'esclaves, il était impossible aux délégués des Etats civilisés de faire abstraction de la traite. M. le baron de Courcel, qui représentait la France, se joignit aux délégués de l'Angleterre et insista sur les mesures à prendre pour améliorer le sort des indigènes. C'est ainsi que la Conférence prit deux résolutions importantes. Par la première, toutes les puissances, exerçant un droit de souveraineté dans ces territoires, s'engageaient à concourir à la
suppression de Tesclavage, surtout de la traite; elles promettaient, en second lieu, de protéger, sans distinction de culte, ni de nationalité, toutes les institutions organisées à ces fins ou tendant à instruire les indigènes. La liberté de conscience et la tolérance religieuse étaient expressément garanties à ces derniers, comme aux Européens (art. VI).
D'après un article (art. IX), la traite des esclaves était interdite et les opérations qui, sur terre ou sur mer, fournissaient des esclaves à la traite devant Têtre également, les puissances déclaraient que les territoires, formant le bassin du Congo, ne pouvaient servir ni de marché, ni de voie de transit pour la traite des esclaves de quelque race que ce soit. Chacune d'elles s'engageait à employer tous les moyens en son pouvoir pour mettre fin à ce commerce et punir ceux qui s'en occupent.
De son côté Mgr Lavigerie, devenu cardinalarchevêque de Carthage et primat d'Afrique, avec résidence à Tunis, avait conçu le plan grandiose d'une association européenne pour la suppression de la traite et de l'esclavage. Il exposa ses vues dans une première et solennelle conférence donnée à Saint-Sulpice (l®' juillet 1888). Après avoir décrit les misères de la traite des esclaves en Afrique, il adressait un appel pressant à ses auditeurs pour l'aider à les soulager et suppliait ces derniers, en particulier les représentants delà presse, de rendre
populaire cette sainte cause. Cet appel fut entendu, et les grands journaux de Paris, le lendemain, commentèrent son discours avec éloges.
Puis, sachant que la Grande-Bretagne avait été la première à abolir la traite et l'esclavage, il $e rendit à Londres et y prit la parole dans un meeting, présidé par lord Granville, ancien chef du Foreign Office et auquel assistait l'élite de la société anglaise (31 juillet). C'est dans cette réunion que Mgr Lavigerie proposa pour la première fois au public l'idée d'un concert des puissances pour sauver l'Afrique du fléau qui la ruine. Prenant texte des paroles de lord Granville, qui avait rappelé que toutes les nations de l'Europe au Congrès de Vienne (1815) et à la Conférence de Vérone (1822) s'étaient solennellement engagées à ne plus tolérer le trafic des esclaves, il ajouta : « Aujourd'hui les principales nations de l'Europe ont, par un consentement commun, reconnu et proclamé leurs droits présents et futurs sur l'Afrique. Elles ont, dès lors, des devoirs vis-à-vis d'elle. Et le premier de ces devoirs est de ne pas laisser cruellement^ détruire la race indigène et fermer de nouveau, en la transformant en désert,' la terre que les explorateurs ont ouverte à la civilisation. » L'assemblée vota des résolutions conformes, sur la proposition du cardinal Manning qui assistait au débat. Après cela, le nouveau Pierre l'Ermite alla prêcher sa pacifique croisade à travers toute l'Europe ; à
Bruxelles (18 août), àFribourg-en-Brisgau^ (28 août), à Rome, Naples et Milan (novembre) ; et partout sa parole ardente et convaincue fit des recrues pour cette noble cause. Et quand il ne pouvait aller parler en personne, il écrivait; c'est ainsi qu'il n'hésita pas à adresser une lettre à Bismarck, lui demandant, comme signataire de l'acte de Berlin (1885), de travailler à établir un concert entre les Etats de l'Europe, qui avaient été représentés à ce Congrès, afin de faire cesser la capture et la vente des esclaves. La lettre fut communiquée au Reichstag par le chancelier de l'Empire allemand et agit efficacement sur ce parlement. La Suisse, l'Espagne, le Portugal, l'Autriche répondirent aussi bien à ses appels, et le premier résultat fut la création de sociétés anti-esclavagistes dans toute l'Europe : à Paris, à Bruxelles, à Cologne, à Vienne, à Rome, à Madrid, à Lisbonne. Avant de s'embarquer à Marseille pour retourner à Tunis, Mgr Lavigerie précisa nettement le but à poursuivre dans une lettre à M. Keller : <( Ceux qui ont cru, y disâit-il, que je me proposais de supprimer de suite l'esclavage domestique chez toutes les nations musulmanes, n'ont rien compris à ma mission. Ce que je demande aux puissances chrétiennes d'Europe, c'est de m'aider à faire cesser la traite, c'est-à-dire la chasse à l'homme, à
* Voyez l'abbé Klein : le cardinal Lavigerie et ses œuvres d'Afrique, Paris/ 2« éd., 1898.
l'intérieur de l'Afrique, le transport et la vente des esclaves sur les marchés turcs \ »
Les adhésions lui vinrent de toutes parts : les plus précieuses et les plus utiles furent celles de tous les évêques de France et celle de Léon XIII qui, par un bref du 17 octobre, lui envoya son approbation et ses encouragements, en y joignant im don de 300 000 francs; celles du roi Léopold II et de la société anti-esclavagiste de Londres. Cette dernière par l'organe de Mr Sidney Buxton, appuyé par lord Granville, posa la question d'une conférence internationale devant le Parlement. La reine Victoria, impératrice des Indes, pria le roi des Belges de prendre l'initiative de convoquer les puissances à une nouvelle Conférence à Bruxelles. Léopold II, qui, en qualité de souverain de l'Etat libre du Congo, avait l'un des premiers pris à cœur cette cause, accepta et invita les autres souverains à envoyer des délégués, pour mettre fin aui crimes et dévastations qu'engendrait la traite des noirs et protéger efficacement les aborigènes de l'Afrique.
M. SpuUer, alors ministre des affaires étrangères de France, en définissait nettement l'objet dans sa circulaire aux ambassadeurs de la République : « Il
* La Société anti-esclavagiste de Paris fut fondée en 1888 ; son premier Bulletin mensuel parut le 25 octobre 1888 ; il s'annonçait comme faisant suite au Bulletin des missions d'Afrique, qui était publié tous les trois mois, sous les auspices de l'Œuvre de Saint-Augustin et Sainte-Monique, depuis novembre 1871.
LA FRANCE ET -LE MOUVEMENT ANTI-ESCLAVAfilSTE 235
ne s^aglt pas seulement de prendre des mesures propres à réprimer la traite par mer, mais il s'agit en autre de délibérer sur les mesures qui permettraient de prohiber la capture des noirs à Tintérieur de l'Afrique. C'est là une question qui a pour nous une importance d'autant plus grande que nous avons sur le continent africain des possessions plus nombreuses. »
La Conférence de Bruxelles, où la France fut représentée dignement par M. Bourée, notre ministre en Belgique, et par M. Cogordan, ministre plénipotentiaire, et à laquelle prirent part, outre les puissances chrétiennes, des plénipotentiaires de la Turquie, de la Perse et du sultan de Zanzibar, ne trompa point les -espérances du cardinal de Lavigerie. Elle rédigea en cent articles ce qu'on pourrait appeler le « Code noir du xix® siècle, » destiné à extirper radicalement la traite et à préparer l'émancipation graduelle des « captifs de case. » Elle examina la question sous les aspects suivants, auxquels correspondent les chapitres de l'acte général : 1^ pays de traite ou d'origine des captifs; 2° routes des caravanes et transport des esclaves par terre; 3° traite par mer; 4° pays de destination des esclaves; 5° institutions destinées à assurer l'exécution de l'Acte de Bruxelles ; 6"* mesures restrictives du trafic des spiritueux.
Nous reviendrons plus loin sur les mesures pré-
conisées par la Conférence pour tarir la source de la traite, barrer les routes, et remédier aux progrès de Talcoolisrae. Mais il faut signaler tout de suite les articles les plus importants : les puissances signataires de TActe de Bruxelles étaient d'accord pour prendre des mesures efficaces, afin d'empêcher le transport des esclaves sur des bâtiments qui usurperaient leur pavillon. Par égard pour les traditions de la marine française, très jalouse de son indépendance, on limita le droit de visite aux navires de moins de 500 tonneaux (art. XXIII) et à la zone comprise entre les côtes de l'Océan indien, depuis le Beloutchistan jusqu'à la côte de Quilimane et une ligne suivant le méridien du Cap depuis le 26® degré de latitude Sud et contournantMadagascar (art. XXI) *. Les souverains dont les possessions comportaient l'esclavage domestique et servaient de lieux de destination aux noirs, par exemple l'empereur des Ottomans, le schah de Perse, s'engageaient à prohiber sur leur territoire l'importation, le transit, la sortie et tout commerce d'esclaves (art. LXII). On instituait à Zanzibar un bureau international, chargé de surveiller et de poursuivre la répression des faits de traite et d'envoyer les documents à Bruxelles qui les publierait chaque année (art. LXXIV à
« Voyez l'étude de M. Arthur Desjardins sur la France^ Vesclavage et le droit de visite dans la Revue des Deux Mondes, du 15 octobre 1891.
LXXX). On recommandait enfin les institutions les plus utiles pour la protection des esclaves Jibérés (art. LXXXVI à LXXXIX).
A peine Mgr Lavigerie eut-ii reçu le texte officiel de TActe international, qui consacrait ses revendications, qu'il convoqua à Paris le Congrès libre des sociétés anti-esclavagistes, qui n'avait pu se réunir à Lucerne. Il se tint, en efiPet, dans notre capitale le 21 septembre 1890, sous la présidence de M. Keller, il était composé de trois délégués de chacun des comités anti-esclavagistes de France, Allemagne, Angleterre, Autriche, Belgique, Espagne, Italie.
L'archevêque de Carthage ouvrit la première séance à Saint-Sulpice, le 21 septembre 1890 au soir, devant un auditoire au premier rang duquel on remarquait Mgr Livinhac, missionnaire, arrivé le matin même de la région des grands Lacs, avec quatre indigènes chrétiens ; Mgr Fabre, archevêque de Montréal ; le prince Rospigliosi, président du comité de Rome ; le vénérable Charles Allen, secrétaire général de V Anti-slavery-society^ Jules Simon, M. Georges Picot et toute l'élite des philanthropes français. Il électrisa ses auditeurs et unit tous les cœurs dans une pensée, par sa parole aussi éloquente que généreuse. Les délégués de tous pays et de toutes confessions n'eurent pas de peine, après cette entrée en matière, à se mettre d'accord sur les conclusions dont voici la substance. Après avoir envoyé aux sou-
verains signataires de l'Acte de Bruxelles le témoignage de leur gratitude pour l'œuvre accomplie, ils résolurent : 1® de laisser aux comités nationaux leur autonomie pour provoquer le concours de toutes les bonnes volontés ; 2** de recommander surtout l'emploi des moyens pacifiques, l'action morale des missionnaires ; 3** de signaler aux puissances le danger que faisait courir à la civilisation le développement de certaines sectes musulmanes et 4^ les abus dans le recrutement des travailleurs libres, afin de sauvegarder la liberté des noirs. Enfin le Congrès exprimait au Saint- Père, qui avait si glorieusement revendiqué en maintes circonstances, entre autres, dans sa lettre aux évêques du Brésil, la liberté des enfants noirs de la grande famille humaine, le vœu qu'il autorisât une quôte annuelle pour le besoin de Tœuvre. Léon XIII, qui avait déjà si généreusement encouragé les premières démarches du cardinal Lavigerie, exauça ce vœu en permettant que, dans tous les pays catholiques, la quête de TEpiphanie fût consacrée à la suppression de la traite*.
Après le cardinal Lavigerie et les gouverneurs civils et militaires à qui l'on doit la fondation des villages de liberté, les deux Français, qui ont remporté le plus de succès dans la lutte contre la traite et l'esclavage sont MM. Lagarde et Laroche. Le premier,, pendant les vingt années qu'il a représenté la France à * Cette quête rapporte environ 300 000 francs par an.
Obock et en Abyssinie, a déployé autant de persévérance que d'énergie à réprimer la traite, ce qui était difficile, parce qu'il se faisait auparavant dans le golfe de Tadjourah un commerce d'environ 20 000 esclaves par an, qui étaient exportés en Arabie. Dès que le sultan de Loïtah eut accepté notre protectorat, il exigea la fermeture du marché d'esclaves qui se tenait dans ses Etats. De plus, M. Lagarde conclut avec Je sultan de Tadjourah (28 octobre 1889), et peu après avec le bey de Djibouti, deux conventions déclarant l'esclavage aboli sous n'importe quelle forme. Rien de plus honorable pour lui que le témoignage du major Hinters, consul britannique à la côte de Somalis. « M. Lagarde, dit-il, a exposé sa personne et même sa vie en intervenant contre des négriers qui voulaient importer des esclaves à Tadjourah. » Notre consul général, devenu chef du protectorat à la côte des Somalis, après avoir barré cette route à la traite par un contrôle rigoureux exercé dans le golfe de Tadjourah, s'efforça ensuite de^ réduire l'importation des armes et munitions de guerre dans toute l'Abyssinie, en la limitant au seul port de Djibouti. M. H. Laroche n'a pas moins bien mérité de l'humanité, en décidant le gouvernement de la République à abolir l'esclavage à Madagascar. On a vu plus haut que la traite avait été supprimée dans la grande île africaine et que la reine des Hovas, sous l'influence des missionnaires chrétiens, avait fait
une série de lois, qui amélioraient beaucoup la condition des esclaves et Tavaient rendue dIus douce que celle des colonies en général. M. Laroche nommé résident en janvier 1896, et arrivant dans une situation troublée, se mit de suite à Tétude de la question de Tesclavage. Après cinq mois d'enquête auprès des indigènes, il se convainquit que Topinion était mûre et que maîtres et esclaves s'attendaient à Tabolition. Dès le 4 juin, il interdit les ventes d'esclaves, par une circulaire aux chefs de districts. Il nomma ensuite une commission pour examiner la question d'opportunité, où il fit entrer le procureur général, des ingénieurs et deux missionnaires, un catholique, un protestant. Cette commission, qui siégea à Tananarive sous la présidence de M. Laroche, se prononça en majorité pour l'abolition immédiate et eut ridée plus spécieuse que juste de présenter aux propriétaires d'esclaves l'émancipation comme l'équivalent d'une contribution de guerre qu'on eût été en droit d'exiger. C'est sur son avis, corroboré par le vote de cette commission, que le gouvernement français télégraphia au résident général l'ordre de proclamer l'abolition de l'esclavage. M. Laroche s'empressa donc de publier l'arrêt-loi suivant (26 septembre 1896) :
Article premier. — Tous les habitants de Madagascar sont personnes libres.
Art. II. — Le commerce des personnes est inter-
dit, SOUS peine d'une amende de 500 à 2 000 francs et d'un emprisonnement de deux mois à deux ans...
Art. VI. — La France renonce à frapper sur le peuple de Madagascar aucune contribution de guerre extraordinaire... Des secours, sous forme de concessions territoriales, peuvent être accordés aux propriétaires dépossédés.
La masse de la population profita de cette mesure, beaucoup d'affranchis acquirent des propriétés ; mais la noblesse hova, qui était grande propriétaire, fut ruinée. Le générai Galliéni ^, arrivant quelques jours après, eut besoin de prendre des mesures énergiques pour calmer l'effervescence et faire exécuter avec modération le décret Laroche.
Tel a été, pendant le siècle écoulé, le rôle de la France dans le mouvement anti-esclavagiste. Si, au début du siècle, elle s'est laissée devancer par l'Angleterre, sur la fin, grâce aux efforts du duc de Broglie, de Victor Schœlcher et du cardinal Lavigerie elle a repris le rang, qui lui appartient, à l'avantgarde des libérateurs de l'humanité esclave.
III. — MOYENS PROPRES A COMBATTRE L ESCLAVAGE sous SES DIFFÉRENTES FORMES
Les règlements, édictés par la conférence de
* Voyez, dans la Revue des 45 mai et 15 juin 1900, la Pacification de Madagascar (1896-1898), par M. André Lebon.
Bruxelles, ont été bien exécutés en général, surtout TAngleterre, la France et la Belgique, et les rapports de nos possessions d'Afrique, publiés par le ministère des Affaires étrangères de' Belgique, accusent d'année en année une décroissance rapide de la traite, de sorte qu'on peut prévoir l'époque où l'esclavage, en Afrique du moins, ne se présentera plus que sous la forme des captifs de case et ne se propagera plus que par natalité. Or, nous l'avons dit, ce genre de servitude est assez doux, il tient à la fois du servage et de la clientèle romaine; d'ailleurs, il sera pour longtemps encore une nécessité pour le travail agricole sous les tropiques et pour le ménage des nègres.
Si nous cherchons maintenant des remèdes à l'esclavage, il faut le considérer séparément, sous les différents aspects qu'il prend : captifs de guerre ou fugitifs, travailleurs immigrants ou captifs de guerre. La guerre entre tribus, ou les razzias opérées par les chefs conquérants, ont été de longue date la cause première de la réduction en captivité de populations entières. Aussi, les défaites infligées à des chefs comme Ahmadou, Behanzin ou Samory, la conquête du Touat et du Tidi-Kelt par nos troupes sont autant de victoires sur la traite, parce qu'elles tarissent la source de ce commerce odieux en pacifiant ces contrées. Le jour où Français et Belges, Anglais et Allemands auront pris possession du Hinterland^ qui est assigné à chaque pays par les traités, et seront
maîtres du centre de l'Afrique, la traite aura vécu.
D'ici là, il faut appliquer rigoureusement les mesures préconisées à Bruxelles, à savoir : établir des stations militaires fortement occupées dans les Hinterland, pour prévenir ou punir la chasse à l'homme, construire des routes et des voies ferrées, accompagnées de lignes télégraphiques et organiser la navigation à vapeur sur les fleuves, afin de remplacer le plus vite possible le portage des marchandises à dos d'hommes, en général d'esclaves, et de procurer aux: indigènes le numéraire, qui leur permettrait de se passer de « monnaie humaine » pour acheter des chevaux, du sel ou des vêtements de luxe. Quant au commerce des armes à feu et des munitions, il faut, suivant les prescriptions de la conférence de Bruxelles, restreindre leur livraison à certains postes et pour un usage déterminé. L'alcool, ce poison, bien plus funeste encore à la race noire qu'à la blanche, devrait être absolument interdit, car il ne produit pas seulement l'extinction de la race, mais il excite encore les passions cruelles et sauvages;
Quand la traite se présente, comme on l'a vu pour les Annamites et comme cela avait lieu naguère encore pour les Hindous aux Antilles, sous la forme hypocrite de con^ra^ de louage de travailleurs^ sans garantie pour l'ouvrier transporté loin de son pays, il faut démasquer lés opérations véreuses de certaines maisons de commerce et donner à ces contrats une
24i FRANCE, OHRISTIANISMR ET CIVILISATION j
garantie, en les faisant passer devant les consuls ou 1 des notaires, de manière à protéger l'indigène contre ' la rapacité des agences de recrutement. Il faudrait, i en outre, comme Tout fait les Anglais aux Antilles et à la Guyane, organiser un système d'inspection du travail sur les plantations, pour protéger les « coolies » immigrants. En d'autres termes, sans découra- ' ger ces essais d'introduction de travailleurs aguerris au climat des tropiques, on doit veiller à ce que le salaire de leur travail soit payé régulièrement, qu'en cas de maladie, on leur donne des soins médicaux et qu'au terme de leur engagement on les rapatrie, suivant leur contrats Les colons européens ne devraient pas oublier que le travail volontaire seul est ennoblissant et devraient respecter, dans ces ouvriers asiatiques ou africains, les collaborateurs de leur fortune.
Entre les captifs de guerre et les captifs de case, il y a une catégorie de nègres très intéressante, ce sont les fugitifs. Ceux-ci se sont évadés pour échapper aux sévices de maîtres brutaux ou aux menaces de mort d'un sorcier, qui voulait les immoler en l'honneur d'une idole ; ceux-là avaient été abandonnés
* C'est à cela que tend le décret sur l'immigration à l'île de la Réunion, dont nous avons parlé au début de cette étude. 11 réglemente l'introduction, le logement, la durée du travail, 4e traitement médical et le rapatriement des travailleurs asiatiques ou africains. Pourquoi ne l'étendrait-on pas à la Nouvelle- Calédonie et, en général, à toute colonie, où Ton emploie des 4x coolies? »
LA FRANCE ET LE MOUVEMENT ANTI-ESCLAVAGISTE 2i5
pour cause d'infirmité ou de vieillesse. C'est pour eux qu'ont été établis les « villages de liberté. » Jadis, Tenceinte seule de nos postes militaires servait d'asile aux esclaves fugitifs. C'est ainsi que cela se passait au Sénégal et encore aujourd'hui dans nos postes les plus avancés à l'intérieur. Si, au bout de trois mois l'esclave n'est pas réclamé par son propriétaire légitime, comme captif de case, il est déclaré libre et reçoit un certificat d'émancipé.
Le général Galliéni, alors colonel et gouverneur du Soudan français, créa auprès de chaque poste un village de liberté, où les captifs maltraités trouvèrent bon accueil (1887); on favorisa le mariage des meilleurs cultivateurs avec les femmes indigènes, en sorte qu'ils crûrent et se multiplièrent rapidement. Plus tard, quand la guerre avec les Toucouleurs eut fait presque un désert du Haut-Sénégal, le colonel Archinard n'eut qu'à puiser dans le trop-plein de ces asiles de réfugiés, pour créer des villages sur la route de Kayes à Bammakou, et c'est ainsi qu'il repeupla la contrée. Il y avait au Soudan, en 1895, quarante-quatre villages de liberté habités par 793 indigènes arrachés à la servitude et dont les trois quarts s'étaient acquis un certain bien-être. On en a établi de même au Congo français et à la Côte de Guinée. Or, un village de liberté n'est pas seulement un asile pour des fugitifs, encore moins doit-il être une halte pour des vagabonds, qui reprendraient après un
temps de repos leur vie nomade ou un dépôt de travailleurs corvéables à morci. Ce doit être un séjour permanent, où l'on s'efforce de faire prendre au nègre le goût de la vie sédentaire, du travail agricole et où on Tinitie peu à peu à la morale et à la religion chrétienne. Aussi la première chose à faire c'est de le marier, et de lui donner une pièce de terre à cultiver à son profit.
Il importe donc de placer ces villages de liberté près de stations de missionnaires, où le ministre du Christ puisse travailler, avec la persévérance et l'abnégation que la foi seule peut donner, au relèvement moral de ces infortunés et à l'éducation de leurs enfants. A ce point de vue, il faut signaler, au Soudan, les villages de Dinguira et de Magadiambougou, près Kita, qui sont dans le voisinage des écoles agricoles des Pères du Saint-Esprit; au Congo, ceux de Fernan Vazet de Franceville; dans l'Oubangui, celui de Bangui. Les Pères du Saint-Esprit, sous l'intelligente direction de Mgr Augouard, puis de Mgr A. Le Roy, ont établi, en outre, à Kayes, à Sainte- Marie de Libreville, à Bangui, des écoles professionnelles qui rendent les plus grands services*. Les
* Il faut lire la vie du Révérend Père AUaire, missionnaire de ladite Congrégation au Congo (Paris et Poitiers), [et celle de Mgr. Hacquard par M. Marin (Paris, 4905), pour comprendre les services que peuvent rendre à la cause de la civilisation des hommes tels que ceux-là, à la fois animés d'une foi héroïque et doués d'aptitudes au travail manuel et à la mécanique.
Pères Blancs se consacrent également à cette œuvre d'apprentissage des noirs fugitifs ou affranchis, dans leurs stations de Segou-Sikoro (village de liberté), Tombouctou, Bouyé, Kati et Banankourou, au Soudan et dans celles du Sud-algérien. Un refuge serait très bien placé à Satadoungou, au sud de Kayes, sur les confins du Fouta-Djallon, qui était naguère un repaire de brigands. Ainsi, les villages de liberté, après avoir commencé par être de simples asiles d'esclaves fugitifs, deviendront, avec l'aide des missionnaires, des foyers de travail agricole et de vie morale qui porteront dans des pays jadis barbares les bienfaits de la civilisation.
Si nous venons maintenant aux captifs de case, qui forment le gros de la population noire en Afrique, nous nous trouvons en face d'un problème beaucoup plus complexe, parce qu'il dépend d'une organisation sociale très ancienne et qu'il est en rapport étroit avec les mœurs et la vie domestique des nègres. Il faut, en pareil cas, nous défier de la solution radicale, qui consisterait dans la libération en grand et immédiate. Un tel acte ne ferait qu'aggraver la situation des noirs, en désorganisant le travail agricole, principale source de richesse et en ruinant les colonies. Au reste, la condition de ces esclaves domestiques se rapproche beaucoup de celle des clienles à Rome ou des francs-tenanciers au moyen âge' : ils font partie de la famille, y jouissent de réels
égards et sont même en certains cas devenus chefs de ia famille. Il n'y a donc pas urgence à les affranchir.
D'ailleurs, la mentalité et le sens moral de la plupart des esclaves, des captifs de guerre plus encore que des captifs de case, sont très faibles. Il n'est pas rare d'entendre un esclave, à peine délivré du joug d'un traitant, se retourner vers un de ses compagnons moins robuste et lui dire : « Porte-moi mon fardeau, tu es mon esclave, parce que je suis plus fort que toi* ! » Une autre fois, un esclave fugitif, se sauvant à la nage à travers le Niger, aperçoit sur l'autre rive un maître qui l'attend pour s'emparer de lui ; il le vise avec une arme à feu et le tue. Ou bien, le nègre émancipé ne voudra plus travailler : le travail est devenu pour lui synonyme de servitude; et il pense que l'oisiveté est le signe de la liberté : « Donnenous des esclaves, un homme libre ne travaille pas, » telle fut la première demande des nègres délivrés du joug de Samory au gouverneur de la Guinée, qui leur montrait lé drapeau français, symbole de leur liberté. La plupart de ces fugitifs ou de ces émancipés sont enclins à n'user de leur liberté que pour ne rien faire ou imiter les vices des Européens. Il importe donc, avant tout, de rendre ces pauvres êtres, déclassés et démoralisés par des siècles de servitude,
* Bulletin de la Société anti-esclavagiste de France, n® 17. Article sur les « Villages de liberté. »
dignes de Tindépendance. Et c'est à cela que les villages de liberté et les stations de missionnaires chrétiens seront si utiles ; car là on apprendra aux noirs deux choses, qu'ils ignorent : la noblesse du travail et la sainteté de la famille.
Ainsi, sauf des circonstances rares, comme à Madagascar, où l'émancipation des esclaves avait été préparée de longue main, l'abolition immédiate et en masse serait plus nuisible qu'utile aux noirs mêmes. Il faut les y préparer, en faisant leur éducation et en les défendant contre l'entraînement de leurs instincts. « En échange de la liberté assurée à l'esclave, » a fort bien dit le colonel Binger, « il y a lieu de ne pas le livrer immédiatement à lui-même ^ » Il faut encore l'habituer à l'épargne et c'est pourquoi le gouverneur de la Guinée française, M. Ballay, a créé une caisse, où les captifs de case versent le pécule amassé par leur travail, et dès qu'il a atteint un chififre modéré (200 à 300 francs), cette somme est remise au maître de l'esclave qui lui délivre un certificat de liberté.
Il reste encore un pas à faire, il faut marier l'affranchi, car c'est seulement alors qu'il y aura espoir de lui faire perdre ses habitudes vagabondes et de l'attacher au sol et à la colonie. C'est la méthode, que nos gouverneurs militaires et les missionnaires ont suivie avec succès. Le général de Trentinian, au Sou-
* Binger, Esclavage, islamisme et christianisme, p. 81.
dan français, a posé la règle de délivrer un certificat de liberté à tout captif réfugié qui, au bout de trois mois de séjour, n'était pas réclamé à bon droit. Quant aux captives libres, on favorise leur mariage avec des tirailleurs indigènes, moyennant 30 francs versés à la caisse du village. S'il s'agit d'enfants d'esclaves, on les confie, munis d'un certificat, à des négociants européens ou indigènes de Bammakou^ de Kayes ou de Saint-Louis, à titre d'apprentis. Une fois majeurs, on les déclare libres et on leur laisse le choix de rester ou de retourner au pays natale Ici, nous rencontrons la question de la polygamie, sur laquelle les missionnaires ne sont pas d'accord avec les administrateurs civils ou militaires. Deux choses sont également certaines : l'affranchissement et le relèvement moral de la femme sont étroitement liés à la question de polygamie et, si Ton supprimait d'emblée celle-ci, on jetterait sur le pavé, — je me trompe, sur le sable du désert, — une foule de pauvres femmes, qui ont des droits acquis et qui auraient le sort d'Agar et d'Ismaël. Il serait donc inhumain d'obliger un noir polygame à renvoyer toutes ses femmes, sauf une. Cela, d'ailleurs, équivaudrait à la désorganisation du ménage noir et se heurterait à la liberté laissée sur ce point par le Coran.
' Voyez le Rapport du général de Trentinian au ministre des Colonies, 29 janvier 1897.
Le parti le plus sage me paraît être de respecter le statut personnel des indigènes, en matière de mariage, c'est-à-dire de tolérer le mariage musulman, dans nos possessions d'Afrique, de même que nous reconnaissons le mariage bouddhiste ou confucéen en Annam; mais de favoriser, d'encourager, par tous les moyens, le mariage chrétien ou monogame. A cette fin, il faudrait, comme Tabbé Lemire Ta demandé à la Chambre', étendre la catégorie des administrateurs français qui ont qualité pour remplir la fonction d'officier d'état civil, et remplacer les pièces écrites par la preuve testimoniale. Le mariage religieux, d'ailleurs, qu'il eût été célébré d'après le Coran ou suivant l'Evangile, ne serait légal que lorsqu'il aurait été confirmé par le magistrat français et attesté par un certificat, qui porterait mention de la somme payée par le mari aux parents de sa femme. C'est surtout par l'éducation des jeunes filles et en assurant à l'épouse monogame certains avantages que Ton élèvera peu à peu la conception que les noirs se font du mariage et que l'on préparera le triomphe de la monogamie. Les résultats obtenus parles Collèges américains de jeunes filles syriennes ou turques, à Beyrouth et à Damas, sont encourageants. L'exemple des bonnes mœurs et de l'union des familles monogames, chez les nègres chrétiens des
* Bulletin de la Société anti-esclavagiste de France, mars 190 Article sur « le mariage des indigènes au Congo. »
Etats-Unis, est aussi de bon augure ^ Ce qui importe donc, avant tout, pour préparer l'époque de 1* abolition de l'esclavage domestique et faire en sorte que cette opération soit bienfaisante et non pas funeste aux principaux intéressés, c'est d'initier peu à peu les noirs aux conceptions chrétiennes du travail et de la vie de famille, en écartant d'eux, autant que possible, les vices qui sont les vers rongeurs de notre société européenne : l'alcool et la débauche. Et quel meilleur moyen d'atteindre ce but que d'encourager les travaux des missionnaires qui, comme les Pères du Saint-Esprit, les Pères Blancs ou les missionnaires protestants français, ont déjà fondé parmi eux des- églises, des fermes-écoles, des ateliers professionnels? Quels hommes, mieux que ces ministres désintéressés et austères de l'Evangile, peuvent leur inculquer, lentement, patiemment, les idées de beauté morale, de noblesse du travail, de respect de la femme, de sollicitude pour l'être humain le plus pauvre et le plus infirme ?
Mais, ici même, il y a un écueil à éviter, ce serait de vouloir importer chez les noirs notre genre de vie, nos coutumes, notre civilisation européenne. Nos usages sont souvent si incompatibles avec le climat d'Afrique et l'organisation sociale des noirs, qu'ils y répugnent, et alors, ils se jettent de préfé
* Voyez aussi l'Ecole de jeunes filles musulmanes fondée Tunis (1900) par M-"» René Millet.
rence clans les bras de Tapôtre de rislamisme, qui, étant de même race ou de race voisine ou métis, sait mieux s'accommoder à leurs mœurs et adapter la religion de Mahomet aux besoins de leur nature \ Dieu me garde de la pensée de consentir, pour lutter contre la propagande musulmane, à la moindre transaction sur les principes moraux ou les dogmes du christianisme ! Ce que je voudrais seulement, c'est que nos missionnaires catholiques ou protestants se bornassent à annoncer, à inculquer aux noirs la bonne nouvelle du salut, les préceptes moraux annoncés par Jésus-Christ, et qu'ils laissassent à Télite des nègres le soin de les assimiler, de les adapter à leur tournure d'esprit et à leur genre de vie ! En quoi ils né feraient que reprendre la vieille méthode de Tapôtre des Gentils, qui sut se faire tout à tous.
On raconte que, quand Livingstone fut mort à Ilala (Chitambé), trois membres de son escorte noire : Chouma, Sousi et Wainwright, résolurent de cacher sa mort aux tribus hostiles qui les environnaient et de rapporter son corps à la côte, parmi ses compatriotes et amis. Triomphant, par l'affection, de leur horreur instinctive pour le cadavre, ils embaumèrent le mieux qu'ils purent celui du maître qui les avait instruits, nourris et soignés, enveloppèrent la momie
* Forget, VIslam et le christianisme dans l'Afrique centrale, Paris, 1900.
dans Técorce d'un arbre et la rapportèrent à la côte du Zanzibar, après un voyage à pied de neuf mois, au prix de mille dangers et privations. Leur âme naïve avait été conquise par le noble cœur de Livingstone et la gratitude transforma ces grands enfants en héros. En lisant le récit de cette odyssée funèbre, je me disais que Tâme nègre vaut bien Tâme blanche. Une race capable d'un si persévérant effort mérite la sollicitude de ses sœurs aînées. Nous devrons réaliser, pour la sauver, le vœu du grand missionnaire mourant : Tout ce que je puis dire dans ma solitude est ceci : Dieu bénisse abou" damment quiconque^ Chrétien ou Turc, s'emploiera à guérir l'ulcère béant du monde! "^