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comblée par lui de galanteries et de cadeaux, avait vu tous ses vœux réalisés depuis qu'elle avait reçu le grand cordon de la Légion d'honneur. Pour continuer sa tâche, il laissait derrière lui un homme de haute valeur, connaissant de longue date le pays et ses habitants, et rompu à toutes les roueries de la politique malgache.
Ce n'est donc pas la faute de M. de Vilers si le traité de 1885 devint caduc, au point de nécessiter, de la part de la France, une expédition en règle pour rétablir dans l'île une autorité que l'on pouvait croire, en 1889, définitivement établie. Ce n'est pas davantage celle de son successeur M. Bompard, ni après lui celle de M. Larrouy qui, en butte à une hostilité flagrante, dut abandonner la partie, et en appeler à la force des armes. Si, dans la rupture de 1894, une part de responsabilité nous incombe, il faut chercher plus haut et plus loin.
/ L'erreur initiale fut celle du gouvernement, qui négligea toujours de centraliser, dans une main unique, l'ensemble de nos services dans Madagascar et ses dépendances. Tandis qu'en effet, un Résident général, délégué du ministre des affaires étrangères, représentait la France à Tananarive, et demeurait chargé de toutes nos relations avec les Hovas, nous persistions, on ne sait trop pourquoi, à entretenir à Nossi-Bé, à Diego-Suarez et à Sainte-Marie, des gouverneurs civils ressortissant directement au soussecrétariat, — plus tard ministère — des colonies. D'autre part, quelques-uns de ces territoires étant placés sous le régime de l'état de siège, il y avait entre les gouverneurs civils et les officiers de la guerre et de la marine, des conflits journaliers d'attribution. Sur un point cependant, militaires et civils étaient d'accord : c'était pour déplorer que l'établissement à Tananarive d'un Résident général les eût dépouillés de ce qui jadis donnait de l'autorité et du lustre à leurs fonctions, c'est-à-dire des relations politiques et diplomatiques avec la cour d'Emyrne. De là une ten-
dance inévitable à sortir de leur rôle purement administratif et à grandir leur importance en empiétant sur le domaine réservé au représentant du quai d'Orsay. De là également du tirage, à Paris, entre les quatre ministères intéressés, à Madagascar, entre leurs agents respectifs, diplomates, gouverneurs, militaires et marins, et un man-, que d'homogénéité dans la direction des affaires.
Dès 1888, M. de Vilers avait été frappé des dangers de cette situation, et il s'en était ouvert confidentiellement à son chef, dans une lettre presque prophétique ^. Passant en revue les divers établissements que nous entretenions autour de la Grande-Terre, il signalait l'anarchie administrative qui y régnait. Depuis notre installation à Tananarive, Nossi-Bé était en pleine décadence ; les comptoirs s'y fermaient chaque jour, pour se transporter sur la terre ferme, la population avait diminué de moitié : « Il était donc rationnel, disait-il, d'y réduire nos dépenses. Le contraire s'est produit. Au simple commandant, qui suffisait dans la période de prospérité, on a substitué un gouverneur, et le premier titulaire, après quelques mois d'exercice, a été remplacé par un député en mission. Quelle mission?... Le premier ministre s'en inquiète, ajuste titre, et se demande si, pendant que je témoigne de nos dispositions pacifiques, le gouvernement de la République ne prépare pas une nouvelle expédition. Ses craintes sont d'autant plus vives que la marine entretient, à Nossi Bé, une flottille de quatre navires. Les bateaux qui sont innavigables font nombre et, aux yeux des Malgaches, représentent une force effective. Nous dépensons ainsi 450.000 francs avec l'unique résultat de nous créer des embarras... De son côté, le gouverneur de Nossi-Bé, qui voit chaque jour diminuer l'importance de ses fonctions à mesure qu'il s'élève en grade, cherche et je ne saurais l'en blâmer, car ce sentiment est naturel, les oc-
1. M. de Vilers au ministre, 16 août 1888. Correspondance inédite.
casions de jouer un rôle politique. Les instructions le lui interdisent, mais les chefs de ces îles possèdent des terres dans notre colonie : c'est une occasion qui s'offre de nouer des négociations, de revenir au temps passé. »
A Diego-Suarez, la situation était pire encore. « Avant d'y arriver, continue M. de Viler s, j'ignorais à qui appartenait l'autorité ; aujourd'hui, je ne suis pas plus avancé. » Entre M. Froger, gouverneur civil, le colonel commandant l'état de siège, et le chef de la division navale chargé de la défense maritime, Tharmonie était loin de régner : chacun tirait de son côté, l'un voulant occuper la montagne d'Ambre, l'autre la ville d'Ambohinerina, un troisième recrutant, de sa propre autorité, une compagnie de Sakalaves : « De tout ceci je n'aurais cure, concluait le Résident général, si les entreprises de nos agents n'avaient pour conséquence de maintenir les Malgaches dans une inquiétude constante. Le gouverneur d'Ambohinerina, un de mes amis, m'a demandé confidentiellement si les hostilités allaient recommencer, si lui et ses officiers pouvaient faire venir leurs familles. Voilà où nous en sommes, après deux ans et demi de paix... Soyez-en persuadé, monsieur le Ministre, dans un temps très prochain, l'incorrection de notre conduite nous attirera de sérieux embarras où nous n'aurons pas le beau rôle; nous risquons de nous engager dans quelque sotte aventure et de nous faire accuser de duplicité. Pendant que je m'efforce de convaincre le gouvernement malgache de nos bonnes intentions, les autorités françaises de la côte l'inquiçtent par des mesures dont elles ne comprennent pas la portée. Nous dépensons des sommes énormes, et nous n'avons ni arsenal, ni division navale : tout est gaspillé en frais^de personnel et d'entretien de pontons. De toute nécessité, il faut sortir de cette confusion, savoir ce que nous voulons, et, une fois un programme arrêté, charger un agent responsable de l'exécution. »
Le cri d'alarme jeté par M. de Vilers était d'autant plus fondé, qu'aucune des imprudences de nos compatriotes ne passait inaperçue, à Tananarive : elles étaient, bien au contraire, exploitées et commentées avec mille exagérations, par un parti ardent et nombreux, qui ne pardonnait pas à Rainilaiarivony d'avoir, en 1885, accepté la tutelle de la France. Aussi longtemps que M. de Vilers demeura à son poste, les intrigues souterraines de ces irréconciliables n'eurent aucun résultat, car il avait su prendre, sur l'esprit mobile et défiant du premier ministre, un ascendant singulier et, bon gré mal gré, le maintenait dans le droit chemin. Mais la situation éminente qu'avait acquise le Résident lui était toute personnelle : lui parti, Rainilaiarivony retomba sous la coupe de ceux qui avaient tout intérêt à le brouiller avec nous. Certes, il était trop intelligent ; il connaissait trop la faiblesse de son administration pour ne pas comprendre les dangers d'une rupture avec nous, mais en même temps, il sentait son autorité menacée. Trente années d'une dictature impitoyable avaient naturellement suscité contre lui nombre de jalousies et de haines, il hésitait à fournir à ses adversaires un argument de plus, en pratiquant envers nous une politique prudente de concessions. Déjà la signature du traité de 1885 avait provoqué de vives récriminations, et l'un de ses plus ardents ennemis, Ravoninahitriniarivo, en avait tiré prétexte pour fomenter contre lui une insurrection. Le coup avait échoué, mais d'autres pouvaient recommencer, et en fait, ils n'y manquèrent pas. Aussi le premier ministre, plein d'incertitude et d'anxiétés, de deux maux finit par choisir sinon le moindre, du moins le plus éloigné. Partagé entre la crainte d'une révolution de palais et d'un débarquement des Français, il se fia à nos lenteurs et aux tergiversations habituelles dont nous lui avions tant de fois donné l'exemple; il compta sur les ressources de sa propre habileté, peut-être aussi sur les
promesses qui ne lui furent pas ménagées, d'une intervention ou du moins d'une médiation européenne. En un mot, il ferma les yeux sur le péril extérieur, pour ne voir que les dangers intérieurs et, dès l'arrivée de M. Bompard, il s'ingénia à éluder par tous les moyens l'exécution loyale du traité qu'il avait signé.
La première manifestation de cette volte-face intempestive fut une protestation, en bonne forme, contre les conventions de 1890, par lesquelles l'Angleterre et l'Allemagne * avaient reconnu le protectorat de la France sur Madagascar. Le premier ministre déclara que ces actes constituaient une violation du traité de 1885. « 11 ne s'agissait pas alors, dit-il, de protectorat : le rôle du Résident français devait se borner à servir d'intermédiaire entre le gouvernement hova et les puissances étrangères. On eut beau jeu à répliquer que cette sujétion constituait précisément le protectorat, et que d'ailleurs nous ne tenions pas au mot, pourvu que le fait existât. Mais Rainilaiarivony tint bon et profita de l'incident pour laisser tomber les demandes Xexequatur qui lui furent présentées par notre représentant. De même, on ne put obtenir de lui l'organisation des tribunaux mixtes prévus par le traité de 1885, pour le jugement des causes entre Français et Malgaches, de sorte que le cours de la justice se trouva suspendu. x\ux réclamations de M. Bompard et de M. Larrouy, il opposa une force d'inertie absolue, si bien qu'à plusieurs reprises toute relation se trouva suspendue entre la Résidence et le Palais d'Argent.
La situation s'aggrava encore, le jour où la faiblesse et l'anarchie du gouvernement laissèrent le champ libre au brigandage. L'insécurité prit bientôt les proportions les plus inquiétantes : les vols et les assassinats se multi-
1. Le 17 novembre 1890, une déclaration, échangée entre le baron de Marschall, ministre des affaires étrangères d'Allemagne, et M. Herbette, avait tranché la question.
plièrent jusque dans Tananarive, sans que jamais intervînt aucune répression, car les associations de malfaiteurs trouvaient, dans la famille royale, leurs chefs et leurs commanditaires. En un mot, le protectorat de la France devint complètement illusoire; non seulement nous n'en tirions aucun bénéfice, mais il risquait de nous attirer de graves difficultés avec les puissances étrangères, qui pouvaient nous rendre justement responsables des dommages causés à leurs nationaux.
L'obstination de Rainilaiarivony à refuser l'exécution du traité de 1885 fut donc bien la cause primordiale de la rupture violente de 1894, mais il y a peu à douter que ses mauvaises dispositions à notre égard aient été, sinon provoquées, du moins entretenues par la tourbe cosmopolite qui gravitait autour de lui. Tous les Anglais de Madagascar faisaient, en effet, cause commune avec les mécontents et s'ingéniaient à pousser et à maintenir le premier ministre dans la voie hostile où il s'était engagé. Un jour, à propos du remplacement du consul américain, ils annonçaient que, par une lettre confidentielle de septembre 1887, M. de Vilers avait formellement reconnu au gouvernement hova le droit exclusif de conférer Vexequatur. Cette lettre, disaient-ils, avait été dissimulée en 1890, lors de la convention franco-anglaise, d'où il résultait que cette convention était, de notre part, un acte de mauvaise foi et, comme tel, entachée de nullité. Cette information fantaisiste, qui dénaturait sciemment les faits, ne fut pas sans impressionner vivement l'opinion publique, à Tananarive comme à Londres, et dut faire, de la part du cabinet français, l'objet d'un démenti officiel ^
Un autre jour, on annonçait la formation d'un syndicat anglais, qui aurait obtenu pour 60 ans la concession de 2.064.000 acres de terre, dans le nord-ouest de l'île, avec /