CRITIQUE DE L IDÉE D ONE DÉLIMITATIOIN NATURELLE
Trois fois, sous la première race, TAustrasie se sépare : en 687, la bataille de Testry gagnée sur Ebroïn, maire de Neustrie, parle duc d'Austrasie, Pépin de Herstal, semble reconstituer dans son intégrité la monarchie franque, plus forte , plus glorieuse que jamais, sous une dynastie nouvelle. L'idée qui en 486,
avait présidé à la fondation de la monarchie franco-gauloise, est reprise en sous-œuvre par Pépin de Herstal, Charles Martel, Pépin le Bref et Charlemagne. C'est toujours le Rhin, que les princes, le clergé, toute la Gaule ont en vue : c'est par le Rhin que Charlemagne vient à hout des Saxons, et mérite d'être proclamé empereur d'Occident ; mais Charlemagne avec tout son prestige n y fera pas plus que Clovis; son successeur Louis le Débonnaire est forcé de partager son vaste empire; après sa mort, en 843, le traité de Verdun, qui fonde la Lotharingie, sépare pour toujours le pays rhénan du reste de la France.
À partir de ce jour, l'attraction germanique devient la plus forte ; la féodalité en se constituant rend d'ailleurs toute prétention inutile. Ce n'est qu'après des siècles, en 1214, que la France, proclamant son antique et géographique unité, viendra dire, à Bouvines, aux nouveaux Francs confédérés, l'empereur d'Allemagne, le duc de Brunswick, le roi d'Angle-
terre et le comte de Flandre, qu'elle ne perd pas de vue la ligne du Rhin.
Ainsi, ni la Gaule celtique, ni la Gaule romaine, ni la Gaule franque, ou ce qui revient au même, ni les Francs devenus romains et gaulois, ne peuvent réaliser la pensée de rendre à notre pays la ligne du Rhin.
Louis XIY y échoua : venant après la Réforme, après le traité de Westphalie, il rencontrait un nouvel et insurmontable obstacle. Si à la majorité de ce prince, les provinces du Rhin avaient fait partie de ses États héréditaires, la condition de l'Europe eût été changée. Avec le caractère du prince, avec des hommes de guerre tels que Turenne, Condé, Vauban, Luxembourg, Villars, avec la supériorité de civilisation, la conquête pouvait s'accomplir? Qu'eùt-elle duré? c'est une autre affaire. Après la Réforme et Ja promulgation des nouveaux principes, le pays de la rive gauche n'appartenant pas à la France, il n'y avait rien à faire : le Rhin nous repoussait. — Napoléon, enfin, y échoua lui-même : de 1795 à 1814,
la Belgique, avec une partie de la Hollande, est réunie à la* France : pendant près de vingt ans la révolution, par la vertu de son principe, maintient sa conquête. Mais la France tombe de république en despotisme : le Rhin, de ce moment, n'a plus d'autre signification pour le despote conquérant que la soumission de l'Europe, et l'Europe, pour reprendre le Rhin, se coalise; l'antique confédération des Francs se reforme contre la France, et, pour ne parler que des Hollandais et des Belges, fidèles gardiens du fleuve. Napoléon put juger à Waterloo combien peu les compatriotes de Charlemagne sympathisaient avec son héritier.
Grâce au ciel, ces temps sont loin de nous.
Encore un peu et les questions de frontières paraîtront aussi surannées que les disputes de religion. En ce qui touche la France, qu'il soit permis à un de ses enfants de le dire : la pensée de domination qu'on lui a tant de fois reprochée est injuste. Elle existe, cette pensée, chez tous les peuples. Dévorer ou être dévoré, telle est la loi d'anarchie écono-
mique, loi atroce, antisociale, mais qui résuite de la fatalité des choses, qui nous a été enseignée par la Bible sous le nom de messianisme, dont la tradition nous a été léguée en outre par les empereurs ou prétendants à l'empire, qui, dès le premier siècle de notre ère, choisirent pour résidence la Gaule, où quelques-uns même avaient reçu le jour. Elle nous est commune, cette même pensée, avec le saint-empire germanique, fondé, consacré par les papes, acclamé par les peuples, apparemment en prévision d une monarchie suprême; avec l'Espagne, dont les deux monarques les plus célèbres, Charles-Quint et Philippe II aspirèrent ouvertement^ aussi bien que Louis XIV et Napoléon, à la domination universelle; avec le Tsar, enfin, dont le panslavisme fut naguère frappé par nous si rudement en Crimée.
Des pédants attribuent à un vice de race les prétentions du peuple français à la suprématie du globe, son humeur guerrière, sa manie d'assimilation. Ils voudraient, comme
le baron de Stein, voir notre patrie humiliée, démembrée, rayée de la liste des nations. Ils n'aperçoivent pas, ces profonds ethnographes, ce qui crève les yeux, que la France est plus à plaindre en tout ceci qu'à blâmer, que ses vues ambitieuses sont le résultat de causes fatales, séculaires, dont elle ne s'est pas encore rendue maîtresse, mais qu'aucun peuple n'a combattue autant qu'elle? N'est-ce pas pour obéir à la France que Napoléon III, entrant en Italie, protesta contre toute pensée de conquête?
Que chacun se rassure? La frontière du Rhin, depuis un siècle, a singulièrement perdu de son importance. Il n'y a guère que les attardés du chauvinisme qui s'en entretiennent encore. La civilisation des races germaniques a égalé celle des races romaines : or, sans la supériorité de civilisation, la possession d'une ligne militaire comme celle du Rhin devient, pour la conquête, insignifiante. Le Rhin, qui jadis pouvait servir d'une manière efficace les projets de la France contre
rÂUemagne, peut servir aujourd'hui tout aussi bien les projets de rÂIlemagne contre la France. Ce qui nous fut impossible en 1813, le serait maintenant dix fois plus.
Du reste , nous n'avons que faire , pour notre gloire à venir, de la possession du Rhin.
Quelle que soit la pensée personnelle, rétrograde qui préside à nos destinées, elle ne prévaudra pas. L'expérience des siècles et les grandes idées de la Révolution nous ont appris que notre mission sur le globe a changé de moyens comme de nature. Ce n'est plus un grand empire français ou allemand qu'il s'agit de fonder; c'est la liberté et la philosophie que nous avons à faire refluer vers l'Orient. Pour cette œuvre, ce n'est pas trop de l'antique alliance d'Aétius et de Mérovée, du Gaulois et du Franc. Si quelque pensée menaçante pour la liberté du monde pouvait surgir, ce ne serait plus de ce côté ci, ni de ce côté là du Rhin, ce serait sur le Niémen.
H NOTES BT f&JlGrMENTS.
Par le traité de Zurich, Napoléon a renoncé formellement à revendiquer la ligne du Rhin :
1** Il a amoindri l'Autriche, et, conséqueni- •ment, il s'est ôté un argument de conquête ;
2"" Il a posé le principe du respect des nationalités ; or le Rhin n'est pas français , les deux tiers de la Belgique ne sont pas français; l'autre tiers, pays wallon ou Ardennes, est enserré de telle sorte, loin du Rhin et de la mer, quil ne servirait de rien à la grandeur politique de la France ;
S"" Si Napoléon III réclamait la Belgique, il donnerait, à TAutriche, une raison de réclamer la Lombardie, en sorte que les Italiens sont intéressés à défendre les Belges.
Napoléon III, on peut le dire, s'est condamné à ne plus faire de guerre d'ambition.
Par l'union avec la France, la population belge gagnerait une élévation du niveau intellectuel, une amélioration morale, un plus
grand débouché. Elle perdrait, quant à présent, une portion des libertés politiques dont elle use si peu ; elle se débarrasserait de son doctrinarisme ; elle apprendrait à voir les choses de Tavenir d un point de vue plus large, plus révolutionnaire, plus franc; elle entrerait avec plus de franchise dans le mouvement soit de révolution, soit de réaction, et deviendrait Tavant-garde de Farmée révolutionnaire.
La France perdrait; elle aurait à supporter un abaissement de salaire, une augmentation du paupérisme, un surcroit d'insolence de la part de l'Église, une aggravation du despotisme ; elle gagnerait une belle armée d'ouvriers socialistes plus énergiques , plus résolus, plus éclairés que les ouvriers français.
Regardez sur la carte, la position des Pays- Bas, Belgique et Hollande, sorte d*encognure géographique entre la Gaule et l'Allemagne.
La régularisation du mouvement européen, lempire de la civilisation a été donné aux deux races deçà et delà le grand fleuve : la Gaule entraînant à sa suite les deux péninsules; la Germanie emportant les peuples Scandinaves, la Suisse, et une partie des Danubiens.
Gaule et Germanie sont les deux plateaux de la balance européenne.
Les Pays-Bas sont comme l'aiguille du fléau, inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, marquant les oscillations du droit européen , et, ne pouvant dominer les deux grandes races, ils ne doivent être ni à Fune ni à l'autre.
Un moment, et même à plusieurs reprises, il y a eu tentative de domination de l'Europe, par les Pays-Bas.
Clovis, Pépin de Landen, Pépin de Herstal, Karl Martel, Pépin le Bref et Charlemagne, ont tour à tour assis leur domination à Liège, Tongres, Aix-la-Chapelle; mais le dernier seul a réuni la domination des deux races, et
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régné, d'Aix-la-Chapelle, sur la Gaule et la Germanie.
Cet empire s*est dissous à sa mort; les Pays-Bas n'ont plus été qu'un fief de l'empire, disputé par le roi de France, redevenu purement gaulois.
L'acte du congrès de Vienne a assigné aux Pays-Bas leur vraie destination.
Le pays rhénan a joué un grand rôle dans le monde :
l"" C'est le Rhin qui arrête la conquête latine et qui tient en échec la puissance des états ;
2'' C'est le Rhin qui détermine la chute de l'empire d'Occident;
3^ C'est le Rhin qui fonde la monarchie des Francs dans la Gaule, et qui, après avoir créé cette monarchie, la rejette loin de lui, s'en sépare parla Lotharingie, etc., et combat sans cesse les empiétements par la Flandre ;
-T'^iilr'*^ ,
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15^ Le Rhin se refuse à Louis XIV, et se soustrait, par la coalition de l'Europe, à Fempire de Napoléon; il détermine le sens des traités de 1815;
Le Rhin, en eflfet, n'est d'aucun État; il traverse, touche, du sud au nord, la Suisse, l'Autriche, Wurtemberg, Bade, France, Bavière, Hesse, Nassau, Prusse, Hollande;
Du reste, il est essentiellement germaniqiie; la race celte n'y aboutit par aucun côté;
^i"" C'est par leur adpssement au Rhin que '^ Pays-Bas ont conservé leur indépendance.
Jusqu'à Hugues Capet, la France n'a pas //'èjstoire.
Elle ne figure pas comme nation, comme Gaule, sur la scène politique.
Pendant toute la première et la seconde race, ce sont disputes de Francs contre Francs, L'ancien Gaulois n'apparaît point. Toute notre histoire , de César à Clovis , est histoire romaine; puis de Clovis à Hugues Capet, c'est histoire d'Allemagne. Sous Clovis, les évéques ne figurent un instant que pour livrer le pays
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ht" C'est sur le Rhin que s'établit Tempire de Charlemagne, qui place de nouveau la Gaule sous la domination germanique ;
5^ C'est sur le Rhin qu'est assise la féodalité;
6^ C'est par le Rhin que la papauté, représentée par les évéques d'Utrecht, Liège, Cologne, Mayence, Trêves, etc., maintient sa puissance contre le schisme gallican; par le Rhin en un mot, que le catholicisme gouverne le monde ;
7^ C'est le Rhin qui fait les croisades;
8' C'est le Rhin qui fait l'art gothique;
9° C'est le Rhin qui invente l'imprimerie (Strasbourg, Mayence ou autres).
10^ C'est le Rhin qui produit, qui anime, et fait triompher la réforme ;
11"" C'est le Rhin qui tient la balance entre François 1®' et Charles-Quint, et qui déjoue successivement la France et l'Espagne dans leurs projets de monarchie universelle;
IS"" C'est le Rhin qui donne le traité de Westphalie ;
IS"" Le Rhin se refuse à Louis XIV» et se soustrait, par la coalition de TEurope, à lempire de Napoléon; il détermine le sens des traités de 1815;
Le Rhin, en effet, n'est d'aucun État; il traverse, touche, du sud au nord, la Suisse, TAutriche, Wurtemberg, Bade, France, Bavière, Hesse, Nassau, Prusse, Hollande;
Du reste, il est essentiellement germanique ; la race celte n'y aboutit par aucun côté ;
14"" C'est par leur adossement au Rhin que les Pays-Bas ont conservé leur indépendance.
Jusqu'à Hugues Capet, la France n'a pas d'histoire.
Elle ne figure pas comme nation, comme Gaule, sur la scène politique.
Pendant toute la première et la seconde race, ce sont disputes de Francs contre Francs. L'ancien Gaulois n'apparaît point. Toute notre histoire, de César à Clovis , est histoire romaine; puis de Clovis à Hugues Capet, c'est histoire d'Allemagne. Sous Clovis, les évoques ne figurent un instant que pour livrer le pays
à l'étranger. Jusqu'à Hugues Capety ce sont de très humbles serviteurs des rois.
Enfin, la Gaule renaît avec l'avènement du comte ou duc de Paris, Hugues, à la couronne ; alors disparaissent les noms germaniques de Chlowdeg, Dagobert, Childeric, Childebert , Clotaire , Eudes , Raoul , etc. ^ — Cependant on conserve le Clovis et le Karl gallinés en Louis et Charles, Mais on voit des Philippe, des Jean, mêlés aux Henry, etc.
Ce qu'il faut faire, c'est une histoire de notre race sous les rois des Francs ^ d'abord , et jusqu'au moment où l'histoire de ces rois devient identique à la nôtre ^ ce qui n'arrive pas sitôt que l'on croit.
Pourquoi ces partages perpétuels d'États, entre les fils des rois francs? C'est pays conquis.
Séparation de la France et de l'Empire par le traité de Verdun, 843.
Voilà au plus notre première date; nous n'avons pas, comme on dit, quatorze siècles d'existence; nous avons mille ans. — Selon
Âug. Thierry, ce mouvement ne daterait que de cent ans plus tard, Hugues Capet.
Lutte prolongée de la Gaule du sud contre la Gaule du nord. Langue d'oc et langue d'oî/. Opposition des Gaulois aux Francs, marquée par la guerre A'Albiy au treizième siècle, et plus tard, par la guerre des protestants; elle finit à la prise de la Rochelle et à la révocation de l'Ëdit de Nantes.
Mouvement des communes : est-il germanique?
Pour bien dire, l'histoire de France, de Glovis jusqu'à la fin du douzième siècle, est l'histoire de la servitude gauloise, sous la conquête germanique; du douzième siècle au dix^huitième, c'est l'histoire de son affranchissement.
La date officielle de l'existence politique de. la bourgeoisie en France est l'an 1302 , 10 avril, première convocation des états généraux par Philippe le Bel.
Maintenant qu'est-ce que la nation fran-.
çaise ou gauloise. On ne la connaît que depuis soixante et dix ans.
100 NOTES BT FRAGMENTS.
•Artevelde, parfaitement indifférent à la loi salique, conseille à Edouard III de prendre le titre de roi de France , en vertu du droit féodal, qui y par les femmes, lui assurait la possession de ce royaume.
Opposition entre le droit féodal et le droit naturel des gens, qui ne permet pas ce cumul.
Mais Tesprit du temps suffisait ici pour les projets d'Artevelde. En effet, les Flamands , amoureux de la légalité, n'hésitèrent plus à se prononcer pour Edouard. Là est le génie de ce bourgeois , qui pose le principe de la neutralité armée, met aux prises les rois de France et d'Angleterre, et, par l'important appoint des bourgeoisies de Flandre, se constitue entre eux médiateur. Pendant dix ans, c'est Artevelde qui a mené les affaires.
Ainsi les Pays-Bas, Flandre, Hollande, Hainaut et Liège, ont résisté à l'incorporation française, par l'appui qu'ils ont constamment trouvé soit en Allemagne, soit en Angleterre. Les Pays-Bas sont les gardes avancés du Rhin, qui ne veut pas être français.
C'est Ârtevelde, et sa politique, qui nous a jeté dans les jambes cette guerre de cent ans^ qui a fini par rendre l'incorporation impossible. Louis XIV n'a pu prendre et conserver qu'une faible lisière.
La question pour nous, quand il s'agit de la conquête des Pays-Bas , n'est donc pas sur le Rhin ; elle est sur la Manche , l'Elbe et le Danube. Il faut dicter la paix de Londres, frapper une contribution de guerre sur Berlin et Rœnigsberg et bloquer Vienne, si nous voulons avoir Bruxelles, Anvers, Liège, Maestricht et Mayence.