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France-Humanité, lettres à une normalienne

Au moment où vous quittiez l'Ecole normale de Valence, à la veille d'entrer dans votre carrière, vous m'avez écrit pour me demander : « Devrai- je exciter la vengeance et la haine de l'ennemi dans le cœur de mes élèves, ou devrai- je, afin qu'ils détestent la guerre à tout prix, faire dominer les sentiments humanitaires? Je me sens très troublée par les débats du problème. » La question est en effet sérieuse; elle a ému plus d'une conscience; je l'ai su par maintes confidences. Je me fais donc un devoir d'y répondre, très honoré que plusieurs se soient adressés à moi pour connaître mon sentiment.

Avant d'aborder le sujet, il est nécessaire que je vous fasse connaître certaines opinions allemandes sur l'éducation pendant et après la guerre; elles sont reproduites dans un curieux article de la Revue pédagogique (1); ceux qui les expriment sont ou bien de hauts personnages,

1. L'Enseignement de l'allemand en Allemagne, par Victor, Revue pédagogique, juillet 1917.

parmi lesquels figure le Kaiser lui-même, ou bien des pédagogues officiels.

En 1880, dans un congrès pédagogique convoqué par lui, l'empereur Guillaume déclara que les anciennes (( disciplines », inspirées des Grecs et des Romains, ont fait leur temps, et qu'il faut en finir avec la vieille éducation monacale du moyen âge, perpétuée jusqu'à nos jours. Nous devons, conclut-il, donner à l'éducation (( une base nationale ». D'autres l'avaient dit avant lui; mais, avec sa modestie connue de l'univers, il parla en révélateur : « Ce fut de tout temps le privilège de ma maison que, sentant les pulsations de l'heure, mes ancêtres ont su toujours découvrir les événements futurs... Je crois avoir découvert où tendent le nouvel esprit et le XIXe siècle finissant. »

La parole impériale et royale stimula les Vereine et les Zeitschrijten — les ligues et les revues — qui «Perchaient la « base nationale ». Toute une littérature te précipita, mais sans qu'on parvînt à des conclusions précises. La guerre présente paraît aux pédagogues le moment de préciser et de réaliser; tout le monde comprendra en Allemagne, pensent-ils, l'œuvre à faire; car cette guerre, assure le professeur Sprengel, « a fait de chaque Allemand un voyant ».

La base, le premier « pilier », comme dit ce professeur Sprengel, doit être l'enseignement de la langue allemande, et une des tâches essentielles de cet enseignement est de proscrire l'usage des mots d'origine étrangère. La guerre à ces mots fut déclarée en même temps que l'autre guerre; dès le mois d'août 1914,

V Allgemeiner Sprachverein publiait ce manifeste : « Le peuple s'est levé, la tempête s'est déchaînée; mais elle gronde aussi contre les profanateurs de la langue allemande, contre le vieux mal de l'imitation de l'étranger... Honte à l'Allemand qui souillera désormais sa sainte *angue maternelle ! Souviens-toi que tu es un Allemand ! (1) »

Cependant les bonnes volontés de particuliers ne suffisent pas à vaincre de vieilles habitudes tenaces. Restaurant ne se prête pas à devenir Gastwirtschajt, ni Hôtel à se changer en Fremdenhof; Coiffeur se défend tontre l'honneur de s'appeler Haar\ûnstler, c'est-à-dire quelque chose comme « artiste capillaire ». Et l'engeance étrangère pullule; elle a pénétré partout, dans fes administrations elles-mêmes, puisqu'on dit Post, Finanz, et surtout dans l'armée, puisqu'on dit Armée, Cavalerie, Infanterie, Corps, Brigade, Régiment, Bataillon, Compagnie, General, Leutnant, etc. On aura donc fort à faire; mais on fera ce qu'il faut. Voici qu'interviennent les autorités, gouverneurs de province, administrations, directions de police, et M. le préfet de police de Berlin en personne; celui-ci a chargé une

(1). Une chasse furieuse commence. Le mot «Adieu» dont l'usage est répandu en Allemagne, avec la prononciation Atié, est traqué. \J Allgemeiner Sprachverein félicite un libraire qui a mis sur une table un tronc avec l'inscription: «Qui prononce le salut français Adieu en sortant d'ici doit verser 5 pfennigs pour la Croix- Rouge.» Une maison d'édition publie des pancartes agréablement illustrées, mesurant 18 centimètres sur 12, destinées à l'affichage sur les portes des maisons, où elles rappelleront à chaque visiteur qu'il doit saluer par des mots allemands. Un autre éditeur offre des placards de 42 centimètres sur 22 1/2, pour être apposés dans les magasins et boutiques. Naturellement les cartes postales se sont mises"de la partie. — Mais les Allemands empruntent aussi à l'étranger des formules de politesse par exemple à la fin des lettres; mauvaise habitude, trois mots suffisent au bas d'une lettre: mit deutschem Gruss, c'est-à-dire: avec le salut allemand. Ainsi du moins, le veut certain docteur qui donne de cette salutation en trois mots, « commentaire innatendu. » Ce salut est un acte de foi dans l'honnêteté et dans le génie de l'Allemagne, et il agit sur le contenu et sur la forme de la lettre en y apportant de la vivacité, de la fermeté et de la tenue.»

commission de dresser la liste des mots étrangers à remplacer et il lui a donné cette instruction : « Ce n'est ni une traduction, ni encore bien moins une explication du mot étranger qu'il faut se proposer, mais la désignation de la chose pensée en allemand. » Phrase un peu obscure, mais où Ton sent que ce préfet flétrit comme impur le contact avec l'étranger.

Enfin, une haute autorité pédagogique officielle, M. le « conseiller supérieur intime de gouvernement » professeur Adolf Mathias, harangue en ces termes le personnel enseignant et le public, dans son livre la Guerre et l'Ecole, paru en 1915 : « Tout ce scandale des mots étrangers, tout cet exotisme de mauvais aloi est en relation avec tout notre passé de honte, où notre idiome était la langue des serviteurs, des valets, du menu peuple. » Or, aujourd'hui la langue allemande est la langue du Herrenvolk, le peuple de maîtres. Donc...

La langue allemande et le style allemand, ainsi purifiés de toute contamination, doivent être enseignés en cherchant de préférence l'application des règles dans les documents de la guerre; car (( les communiqués allemands sont une école de style ». On appellera l'attention des élèves sur les adjectifs si bien choisis par le Grand Quartier Général. Au cours de la leçon, le maître expliquera les institutions de l'armée et de la marine. « On ne saurait estimer trop haut, pense le docteur Valentiner, le profit qu'en tireront les élèves quant à la langue et à l'enrichissement de leur âme. »

La guerre aussi, la guerre toujours, fournira les exercices de style. Pour que les enfants y expriment librement leur âme, on leur donnera seulement le titre, et on laissera s'évertuer leur imagination. Comment a travaillé l'imagination des petits Allemands, on le voit par des copies d'élèves de dix à douze ans, publiées dans une revue. Un de ces devoirs a pour titre : Le 420. La grosse pièce raconte son histoire : de « toutes ses forces », elle a bombardé Liège; après un temps de repos, elle part pour Namur. Puis elle va de bataille en bataille. Nulle part, on ne lui résiste. Elle arrive à Paris : « Je bombardai la ville avec grande joie, car j'avais entendu dire que c'était la capitale. Imaginez comme j'étais fière quand j'entrai dans la ville et que tous me regardaient avec étonnement. Les Français avaient des visages pleins de rage et de haine sourde. » Sur le chemin de retour, le 420 admire les forteresses mises en miette par les obus allemands, « les amas de décombres fumants et de villages pillés ». — Et c'est ainsi que des devoirs, comme des explications, l'élève allemand « tirera son profit quant à la langue et à l'enrichissement de son âme ».

(( A côté de la langue, il y a comme un second pilier de notre vie spirituelle... », les œuvres littéraires, lesquelles sont, en Allemagne, « un patrimoine de vérité, de moralité, de liberté. » Déjà, dans le vieux poème du Moyen-âge, les Nibelungen, se révèlent les vertus allemandes :

(( La piété mystique née des profondeurs de l'âme, le sincère christianisme allemand, le profond sentiment

allemand de la nature. » Depuis, les œuvres du génie allemand se sont succédé innombrables et belles; mais toutes ne sont pas également éducatives. La guerre précisément inspire une révision des valeurs; certaines sont surannées, par exemple celle des œuvres qui s'inspirent de l'antiquité classique. « Sans doute, nous garderons VIphigénie », écrit un pédagogue; mais on sent * qu'il garde cette tragédie de Gœthe, parce qu'il ne peut pas faire autrement. L'hellénisme, il faudra qu'on *e contente désormais de le chercher dans les œuvres des classiques allemands, sans remonter aux sources. Surtout qu'on n'aille pas chercher de nouveaux sujets de poèmes dans l'antiquité, sous prétexte de faire œuvre d'art pur. Les esthètes croient que peu importe « la substance d'une œuvre », mais ils se trompent; une œuvre n'est efficace qu'à condition que l'art s'y exerce sur un sujet patriotique. — Il est malheureusement arrivé à des écrivains d'Allemagne de totalement oublier la patrie pour se perdre dans l'humanité; mais, à ce moment-là, profondément abaissée, l'Allemagne, comme on disait, laissait aux Anglais l'empire des mers, aux Français l'empire de la terre et se réservait de régner dans les airs. Aujourd'hui, elle aspire au triple empire et croit déjà le tenir en ses mains. Elle est encore cosmopolite, mais à sa façon; elle veut « sauver le monde » en le gouvernant. — Au reste, quelles que soient les erreurs qu'aient pu commettre les lettres allemandes, elles n'en sont pas moins « un patrimoine de vérité, de justice, de liberté... » La jeune Allemagne y admirera le génie superbe de la race dans son « devenir », c'est-à-dire dans son développement historique,

lequel est particulièrement riche; car l'Allemand est, par excellence « l'homme historique ».

Voilà qui est bien, mais qui ne suffit pas à certains pédagogues.

Le docteur Kurt Kunze semble faire bon marché de la littérature allemande des temps passés : « Il ne faut pas, dit-il, élever les enfants dans la tradition nationale exprimée par les formes esthétiques et littéraires du passé allemand », mais « en vue d'une individualité nationale nouvelle », qui convient « aux exigences stoïques de l'Etat impérialiste ». L'éducation, toute pénétrée du sentiment du devoir envers l'Etat, doit former des citoyens allemands pour qui l'individu n'est rien, pour qui l'Etat est tout.

Le docteur Strahl veut faire méditer les grands élèves sur les questions actuelles, « La présente littérature de guerre, écrit-il, qu'elle soit d'ord*e moral, politique ou économique, dépasse en force, en profondeur et en richesse la littérature de guerre de tous les temps... Les meilleurs d'entre nous ont essayé d'exprimer toute la signification de l'heure actuelle; ils ont montré à notre peuple les voies où il faut s'engager » afin de V « orienter vers la vie ». Et il propose certains sujets à donner en devoir aux grands élèves en indiquant les livres qu'ils devront étudier avant que d'écrire.

Voici pour se mettre en règle avec Dieu :

(( Notre façon de combattre au cours de la, lutte pour la vie qu'on nous a imposée, et les vieux commande-

ments chrétiens de l'amour du prochain. Méditation de Noël pour 1915. » Suit une bibliographie, où Ton trouve : la Guerre mondiale à la lumière de la Bible, et la Guerre et le Sermon sur la montagne. — Je serais curieux de savoir comment ils accommodent avec la guerre actuelle ce verset du Sermon sur la montagne : (( Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont

la terre » eux qui se vantent de leur rudesse comme

d'une vertu — et cet autre verset : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés », — eux qui ne connaissent d'autre source du droit que la force — et ceux-ci enfin : « Heureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu'ils seront traités avec miséricorde », « Heureux les pacifiques , parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu » — eux qui ont averti tant de fois qu'il ne fallait attendre d'eux aucune miséricorde, et prêchent dans les chaires d'église, enseignent dans les chaires d'école que la guerre est nécessaire à l'humanité, voulue par Dieu, insigne cadeau de la Providence.

Les sujets militaires sont de caractère philosophique; par exemple : Le lieutenant prussien en temps de paix et dans l'épreuve du jeu; le Militarisme allemand, sa vérité et son esprit. Une note indique comment il faut concevoir ce dernier sujet , : « Nous le concevons, dit le docteur Strahl, comme Oncken dans cette phrase : « Le militarisme allemand est le patriotisme suprême: il est une démocratie réelle, où les princes et les soldats tombent à côté l'un de l'autre, dans le rang; il est une humanité vraie, car il manifeste ce qu'il y a de meilleur

au fond de chacun; il est le plus noble accomplissement de l'impératif catégorique. »

Enfin voici un tout autre ordre de sujets :

Le Paysan allemand, pilier de notre patrie dans la future période de paix;

Notre préparation financière de la guerre;

Notre merveilleuse œuvre d'adaptation économique; l'expansion nationale et économique de Y Allemagne..

Je suis sûr, Mademoiselle, que vous avez bien compris pourquoi, avant de répondre à votre question, j'ai voulu vous faire connaître les sentiments et les doctrines des éducateurs allemands. Supposez qu'une institutrice allemande ait demandé comme vous à un de ses maîtres : « Devrai- je, afin que mes élèves détestent la guerre à tout prix, faire dominer les sentiments humanitaires », vous devinez quelle réponse elle aurait reçue, elle y aurait trouvé le mépris de l'humanité, la glorification de l'Allemagne, la glorification de la guerre; mais je reviendrai plus tard sur toute cette doctrine allemande. Pour le moment, je vous invite, puisque vous connaissez dans ses grandes lignes le plan germanique d'une éducation sur (( base nationale », à faire un retour sur nousmêmes.

Tandis qu'en Allemagne, l'école à tous les degrés,, primaire, secondaire, supérieur, dit à l'écolier, au collégien, à l'étudiant : « Tu es un enfant de l'Allemagne, voici ce que c'est que d'être un Allemand, et les devoirs que t'impose cette noblesse », l'école française, së

désintéresse à peu de chose près de V éducation nationale. Nous avons des cours d'enseignement civique, mais ils ne donnent guère que des connaissances, utiles d'ailleurs, sur l'état politique et administratif de la France. Dans notre enseignement moral, les devoirs envers la patrie sont enseignés, mais par préceptes, qui conviendraient aussi bien en d'autres pays que dans le nôtre, ou plutôt ne conviennent à aucun; car aucune partie ne ressemble à une autre et les raisons d'aimer la patrie et de la servir ne sont pas les mêmes dans les différents pays. Et enfin l'éducation « nationale » ne peut être le fait d'un maître ni d'un programme; elle résulte du concours de tous, inspiré d'une idée maîtresse.

Or, je n'exagère pas en disant que nulle part, dans aucun ordre d'enseignement, on ne trouve ce concours, inspiré par cette idée.

C'est, il est vrai, une habitude française de ne pas exprimer certaines idées ou certains sentiments d'ordre moral. Nous avons peur d'avoir l'air de prêcher sur des thèmes connus; et, par un effet de cette phobie, nous sous-entendons l'essentiel. Je sais bien aussi que ne pas exprimer certains sentiments, cela n'empêche pas de les avoir dans le cœur. La preuve en a été donnée aujourd'hui; l'unanimité de la France devant le péril a été magnifique; mais n'est-ce pas étrange que la force de notre patriotisme et les vertus qui naissent de cette vertu aient été pour nous-mêmes une révélation?

Vous me direz : « Puisqu'il en est ainsi, puisque nous pouvons compter sur nous-mêmes, nous devons nous tenir pour satisfaits. » Oh non ! certes non !

Une des conséquences de la guerre sera un progrès des peuples dans le gouvernement d'eux-mêmes. II paraît bien certain qu'après cette terrible épreuve, ils voudront partout devenir les maîtres de leurs destinées; dès lors naîtra pour eux l'obligation de prendre une plus claire conscience d'eux-mêmes. Il faudra que tous les Français, ou, à tout le moins, le plus grand nombre d'entre eux, sachent ce qu'est la France et ce qu'elle représente dans le monde; or je crois qu'à l'heure présente le plus grand nombre des Français l'ignore. Le leur apprendre sera une des grandes tâches de l'aprèsguerre.

Il faut aussi que la jeunesse soit mieux préparée à connaître les réalités de la France contemporaine. Par exemple, la France est devenue grande puissance coloniale; des hommes d'Etat, des hommes de guerre, des administrateurs — et dans ces diverses catégories ont travaillé des hommes de premier ordre — l'ont doté* d'un empire. Cette œuvre est admirée à l'étranger, l'ancien chancelier d'Allemagne, le prince de Bulo»v, l'a louée en fort bons termes; même, il l'a donnés comme preuve de l'indestructible vitalité de la France; mais la grande majorité de la nation ignore ou à peu près l'œuvre coloniale. Je crois, pour ma part, qu'e(!e est un événement considérable dans notre histoire, et un des éléments essentiels de notre avenir. Il faut qu'après que notre épaule sera solidement appuyée sur le Rhin, sur le Rhin d'Alsace, c'est-à-dire après que la France aura été reconstituée, nos regards se portent par delà les mers et les océans, vers toutes les parties du globe où flotte notre drapeau; que, tout en connaissant et prati-

quant nos devoirs humains envers les peuples mineurs, nous demandions à nos colonies les moyens d'accroître notre activité productrice, et, par là, le bien-être de notre peuple. Vraiment, il faut que notre jeunesse sache que nous possédons un empire colonial.

Ce n'est là qu'une de ces réalités dont il faut l'avertir. La liste des devoirs de classe donnés en Allemagne prouve que les maîtres veulent orienter la jeunesse vers toute la vie contemporaine- Elargissons, élargissons les horizons de la France de demain.

Mais quel retour sur nous-mêmes encore, après que nous avons lu le fervent et presque religieux appel des pédagogues allemands au devoir envers la communauté !

Nous sommes, de très vieille habitude, des individualistes. Nous n'aimons pas à nous associer, c'est-à-dire à coordonner nos efforts avec d'autres efforts, ce qui ne peut s'opérer que par une subordination. En d'autres pays, l'association a fait des merveilles. L'Allemagne lui doit l'énorme puissance économique qu'elle possédait avant la 'guerre. Tous, socialistes ou monarchistes, ouvriers ou patrons, nous nous sommes montrés incapables de faire quelque chose de sérieux et de grand. Aucune entreprise sociale, industrielle, commerciale, agricole, ne peut être citée qui soutienne la comparaison avec des œuvres analogues entreprises en Allemagne, où elles prospèrent. Nous souffrons, à la fois, du mal d'égoïsme, du mal de prudence, du mal d'indifférence sociale, et cela est grave.

Quant à la communauté qu'on appelle l'Etat, nous la subissons en ronchonnant. Nous rusons avec elle tant

que nous pouvons. Tromper l'Etat, voler l'Etat nous semble une faute vénielle et même nous ne cro}rons pas que ce soit une faute. Nous naissons contrebandiers. Nous ne comprenons pas que l'Etat est l'organisation administrative, économique, militaire de la patrie. C'est à l'Etat que nous payons nos devoirs, non plus sentimentaux seulement, mais effectifs envers la patrie. Ah î comme nous aurions besoin qu'il se fondât dans notre pays, à côté de la Ligue des Droits de l'homme et du citoyen, une Ligue des devoirs, et qu'elle fît en France une efficace propagande.

Sans doute, vous me Hsez avec quelque inquiétude, et vous vous demandez où j'en veux venir : ne vais- je pas conclure à l'imitation nécessaire de l'Allemagne?

Mais, d'abord, Mademoiselle, quand cela serait?

Après la guerre de 1870-71, un célèbre historien allemand, M. de Sybel, écrivit une brochure intitulée : Was voir Von den Franzosen lemen \œnnen; c'est-à-dire : Ce que nous pouvons apprendre des Français. Il loua et nous envia quelques-unes de nos qualités; en quoi il fit preuve de sagesse. Ceux qui prétendent aujourd'hui que nous n'avons rien à apprendre de, nos ennemis, rien à leur envier, que nous ne devons plus rien savoir de l'Allemagne, que même la langue allemande doit être proscrite de nos écoles, desservent la patrie.

Ensuite, puisqu' aujourd'hui l'orgueil allemand, ayant crû immensément depuis que M. de Sybel écrivit brochure, prétend que l'âme allemande se suffit à ellemême, est-ce que, par cette folie d'orgueil, nous n'imiterions pas l'Allemagne?

Enfin, et surtout, j'entends démontrer que V idéal de l'éducation française doit différer point par point de l'idéal allemand. Ce sera l'objet d'une autre lettre, où vous trouverez, après des préliminaires que je crois utiles, la réponse à votre question.

Veuillez agréer, en attendant, mes sentiments de bonne confraternité universitaire.

Je disais donc, Mademoiselle, que notre idéal s'oppose de point en point à l'idéal allemand.

1 0 Nous sommes des gens incapables d'exécuter la « marche de parade » allemande, où tous les mouvements semblent réglés par un moteur unique; nous avons besoin, en toutes choses, d'une liberté d'allures. Nous pouvons espérer et même être sûrs — car la nécessité est une puissante maîtresse — que nous corrigerons l'excès de notre individualisme; mais l'Etat ne nous tiendra jamais tout entiers.

Jamais nous n'admettrons que l'Etat soit supérieur à la justice. Si nous nous croyons lésés" par lui, nous avons nos recours contre lui. Maints arrêts de notre Conseil d'Etat prouvent que ce recours est efficace. En Prusse, il n'y a de recours contre l'Etat que s'il veut bien le permettre.

Jamais nous ne livrerons à l'Etat toute notre âme. Un manifeste comme celui où de hauts intellectuels allemands déclarent leur étroite union avec le militarisme, leur sujétion absolue à ce militarisme, ne trouverait pas chez nous de signataires. Et avez-vous remarqué cette prétention des pédagogues d'Allemagne qui voudraient que toute esthétique fût mise au service de l'Etat?

Nous tenons, nous, pour la liberté de Fart, et ne demandons à la beauté que d'être belle.

Mais que dire à la lecture de certaines maximes, qu'a citées M. Chevrillon dans un récent article de la Revue de Paris? Les auteurs en sont des docteurs du germanisme, qu'un Allemand notoire appelle « les Pères sacrés de l'Allemagne ». J'en veux iépéter ici les principales :

(( L'Etat, n'a qu'un devoir : accroître sa force, et peu importe la résistance des consciences.

(( L'Etat ne pense qu'à soi; il se place au-dessus de l'humanité comme de tout idéal reconnu par la morale individuelle.

« Assez de bavardages sur la moralité! Malheur au chej qui écoute son cœur-,.. Dans les relations d'Etat à Etat, tout sentiment généreux doit être étouffé. Tout moyen est bon qui mène au succès. Allemagne, c'est le moment de bronzer ton cœur ! »

Et encore : « Frères, soyez durs! Allemand, sois impitoyable »

Que dire, sinon notre répulsion, notre horreur? Cet Etat est une idole monstrueuse comme Moloch, dieu de la Phénicie et de Carthage : la statue de ce monstre tendait les bras pour recevoir les victimes humaines; devant elle, on brûlait des enfants pour lui faire plaisir.

2° Nous ne prétendons pas suffire à nous-mêmes. Nous sommes les disciples de l'antiquité, d'où vient notre langue directement. Le meilleur de « l'humanité » ancienne a passé en nous. Dans les temps successifs, nous avons puisé aux sources d'Italie, d'Espagne, d'An-

gleterre et d'Allemagne. Nous n'avons jamais renié ni déprécié nos emprunts. Nous ne faisons pas la grimace aux mots venus du dehors.

Nous gardons pourtant notre originalité : bon sens, finesse, esprit critique, imagination vive mais jamais déréglée, impérieux besoin de voir clair, impérieux besoin d'éclairer et de persuader, art de persuasion. Notre esprit a régné sur le Moyen-âge européen; il s'est épanoui en fleurs et fruits superbes au XIIIe siècle, où la France fut si grande entre les peuples; aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'Europe fut notre disciple. Nous avons beaucoup reçu, mais nous avons donné davantage.

3° C'est par notre esprit que nous prétendons agir sur le monde. Depuis longtemps nous avons renoncé à l'hégémonie politique et militaire. Nous l'avons voulue au temps de Louis XIV et de Napoléon. Nous avons payé cette déplorable erreur très cher.

Nous avons été vaniteux et chauvins, c'est vrai; mais quelle chose légère que notre vanité en comparaison de l'orgueil allemand dont le poids est inévaluable} J'ai dit : nous fûmes vaniteux, car nous ne le sommes plus. Depuis un demi-siècle, nous portions des âmes de vaincus; plus de confiance en nous-mêmes, le dénigrement de nous-mêmes; la mauvaise opinion de nous, à l'étranger, c'est nous qui l'avons faite. Combien nous fûmes surpris, lorsque, nous voyant à l'œuvre, dans notre grand péril, et dans le péril de l'humanité, l'Amérique, l'Angleterre, d'autres pays encore, nous adressèrent des témoignages d'admiration et de vraies déclarations d'amour. Ces jours-ci, une grande voix américaine disait :

(( La France personnifie tout ce qui est aimable et Vaillant. Jamais, dans toute l'histoire, on ne vit une aussi ferme loyauté que celle de la France, un tel dévouement à la patrie, une telle splendeur dans V accomplissement du devoir. La récompense sera grande, car elle aura sauvé Y âme du monde! Sauver Y âme du monde, quelle gloire! »

J'ai lu avec une émotion vive ces déclarations, parce que cette France admirée, aimée pour sa beauté, sa vaillance et sa naturelle noblesse est bien celle que je sens vivre en moi.

4° La France est pacifique. On peut être assuré que, l'heure venue, elle travaillera, de tout son esprit et de tout son cœur, à créer la « Société des Nations ». Nos représentants à La Haye, présidés par M. Léon Bourgeois, en ont ébauché l'esquisse, qui n'a pu être poussée plus loin, parce que l'Allemagne, d'un coup de coude, a fait dévier la main du dessinateur. La France veut qu'entre les nations, l'ordre et la paix soient assurés par des règles de droit et une procédure et des sanctions de justice.

Notre France est pacifique, parce qu'elle est humaine.

Ainsi que, point par point, notre âme française s'oppose à l'âme allemande, éprise d'elle-même, d'elle seule, orgueilleuse au point qu'elle semble atteinte d'une incompréhensible folie, dédaigneuse d'autrui, haineuse, et qui ne conçoit l'ordre dans l'humanité que par la subordination des peuples au peuple prédestiné à être (( le maître ».

Me voici enfin ramené à votre question que je répète:

« Devrai-je exciter la Vengeance et la haine de l'ennemi dans le cœur de mes élèves, ou devrai-je, afin qu'ils détestent la guerre à tout prix, faire dominer les sentiments humanitaires? »

La haine est un sentiment violent, qui ne raisonne pas; elle voit rouge et trouble; on dit même qu'elle est aveugle; alors, quelle imprudence que de la prendre pour guide ! Au reste, la haine, à cause de sa violence même, est courte; elle dure une génération, deux générations, puis elle s'éteint. Nous devons à l'Allemagne un sentiment plus durable.

Nous avons le devoir de nous souvenir du mal que l'ennemi nous a fait et qu'il a fait à l'humanité. Maîtres de la jeunesse, nous devons enseigner le souvenir.

Notre enseignement sera sérieux et probe. Il démontrera, par preuves authentiques, l'ambition, les projets de l'Allemagne, toute la préméditation du grand crime. Ces preuves sont nombreuses et claires : non seulement des écrits de philosophes et d'historiens, des prêches d'églises, des leçons d'école, mais des paroles officiellement recueillies d'hommes d'Etat et de Guillaume II lui-même. Puis nous dirons comment fut pratiquée la guerre par nos ennemis; ici encore, les preuves abondent, très claires : documents d'enquêtes honnêtes et soigneuses; ordres du commandement allemand; affiches invraisemblables mais authentiques; l'infernale dévastation d'une des riches contrées de la France.

Alors, me direz-vous, c'est entre nous et l'Allemagne l'état perpétuel d'hostilité morale, qui produira nécessairement, un jour ou l'autre, l'hostilité effective. A quoi, je réponds : la durée de V hostilité morale dépend de l'Allemagne.

Nous n'avons pas le droit de croire que toute l'Allemagne approuve la politique de son gouvernement ni ses mœurs de guerre. En ce pays, l'opinion est plus sévèrement disciplinée que chez nous; la presse est depuis longtemps pliée à la docilité. Pourtant l'Allemagne n'est pas unanimement folle. Il est vrai que la majorité actuelle du parti socialiste, conduite par un bourgeois qui a envie d'être ministre, et même, dit-on, chancelier de l'empire, se montre accommodante envers le pouvoir; elle ne peut pourtant renier tous les principes du parti; elle les rappelle de temps à autre; après la guerre, elle insistera. D'autre part, la minorité socialiste forme un vrai parti d'opposition qui se promet une belle revanche des persécutions qu'elle subit; elle prétend, d'ailleurs, qu'elle est d'ores et déjà la majorité. Enfin des journaux bourgeois démocratiques, à grande clientèle, et qui, avant la guerre, manifestaient leur aversion pour le régime prussien, compriment aujourd'hui leurs sentiments qui, après la guerre, éclateront. De ce milieu, sans doute, a jailli ce grand, émouvant et probant réquisitoire que l'auteur a intitulé : J'accuse, et qu'il a fait suivre d'un autre : Le Crime!

Dans l'armée même, nous le savons par des lettres de soldats et d'officiers, trouvées sur des prisonniers ou sur des morts, plus d'un cœur d'homme est offensé

par les atrocités de la guerre. Dès les premiers mois» par exemple, un soldat du 65e régiment d'infanterie écrivait que certains de ses camarades « se comportent non pas comme des soldats, mais bien en voleurs de grand chemin et en brigands » ; un autre : a II y a dans notre armée des bougres qui ne sont plus des hommes, des cochons à qui rien nest sacré » ; un officier du 77e régiment d'infanterie : « Les pionniers ne valent pas cher; quant aux artilleurs, c est une bande de Voleurs. » Mais le plus intéressant document a été recueilli près du corps d'un jeune soldat. Le pauvre garçon était un poète d'avenir; les petits poèmes écrits sur son carnet attestent un sentiment délicat de la nature; la mélancolie en est très douce. Son dernier poème est adressé au peuple allemand, sous le titre de « Gott mit uns, Dieu avec nous » ; il rappelle la profanation des lieux sacrés par ce peuple qui se dit le « foyer et le soutien de la vertu », et il finit par cette imprécation :

« Ce nest pas Dieu que vous servez, c'est Y Antéchrist. ))

L'Allemagne a donc ses protestataires; mais combien sont-ils? La majorité de ce peuple est profondément infectée par le poison de l'orgueil, l'ambition de dominer le monde et l'âpre passion de l'exploiter. Très vieux sont cet orgueil et cette passion; et vous avez vu comment des pédagogues aujourd'hui comprennent l'éducation présente et future de la jeunesse allemande. C'est pourquoi, méfions-nous!

L'Allemagne s' amender a-t-el le? Notre humanité nous commande, non seulement de l'espérer, mais de

le désirer. Mais vous connaissez ce mot d'un Anglais : « La terre est habitée par des hommes et par des Allemands. » Eh bien! Que les Allemands daignent consentir à n'être que des hommes, comme nous! Alors, nous verrons! Mais d'ici là, méfions-nous, et que le souvenir entretienne chez nous la méfiance. Si l'inquiétude persiste parmi les nations, si le régime de la paix armée survit à la guerre, ce sera la faute de l'Allemagne. S'il faut encore une fois recourir à la guerre, ce sera la faute de l'Allemagne. Eh quoi? Prévoir la guerre encore ? Hélas ! il faut bien la croire encore possible. A ce propos, je vous dirai que, dans la question que vous m'avez adressée, des mots m'ont étonné: vous parlez de « détester la guerre à tout prix » . Pas au prix de l'honneur, n'est-ce pas? Pas au prix de l'indépendance et de la liberté; pas au prix de ce qui fait le prix de la vie?

Certes, nous ferons tout ce qui est possible, nous ferons l'impossible pour éviter le retour d'une calamité pareille. Nous voulons que la paix qui terminera cette guerre ne soit pas, comme l'ont été les traités antérieurs, une simple suspension d'armes. Il n'y eut jamais de guerre semblable à celle-ci; elle a couché des millions d'hommes dans des nécropoles, qui, si on les joignait ensemble, couvriraient des provinces. De même le traité de paix qui clora cette guerre ne pourra ressembler à aucun des traités précédents. Il faudra que l'acte final prépare, s'il ne peut l'accomplir tout de suite, la réconciliation de l'humanité avec elle-même. A cette œuvre, soyez sûre que la France collaborera, de son génie clair,

de son âme généreuse, de son âme, humaine entre toutes les âmes des nations.

Maintenant, Mademoiselle, pour finir, revenons à nous.

Oui, il faut qu'à tous les degrés, dans les plus humbles comme dans les plus hautes écoles, chacun dans la mesure de nos moyens, qui ne sont pas les mêmes, bien entendu, ait présent à l'esprit que nous élevons des Français d'une certaine date, et de quelle date, terrible et grandiose ! Expliquons-leur ce qu'est la France et donnons-leur une idée du temps où ils vont vivre. Cet enseignement aura pour moyens principaux l'histoire et la géographie, dont il faudra réviser les programmes, mais il devra résulter de l'éducation entière de l'écolier, et non pas être relégué dans une case de « l'emploi du temps ».

Nous avions avant la guerre de très mauvaises habitudes dans tous les ordres scplaires. Tous, plus ou moins, nous étions les serfs de l'examen. L'examen était le directeur général de l'instruction publique. Or, l'examen est un détestable directeur. D'abord, il y a de mauvais examinateurs; je crains même qu'il n'y en ait beaucoup. J'ai recueilli et publié autrefois une série de questions faites, à l'examen du brevet élémentaire; elles étaient absurdes. Je me suis livré au même travail pour des questions posées au concours de l'Ecole de Saint- Cyr : elles étaient absurdes. J'ai entendu, à l'examen du baccalauréat, des interrogations auxquelles je ne me serais pas chargé de répondre. Le mal fait par les mau-

vais examinateurs est incalculable. Mais l'examen luimême a de méchants effets, s'il est le principal objet de l'effort et de l' amour-propre du maître et de l'écolier. Par là est détruite la valeur morale de l'enseignement.

Je disais qu'il faudra réviser les programmes; notre vieux foyer scolaire est encombré de cendres dont nous devons l'alléger pour stimuler la flamme. Je voudrais qu'à ce travail fussent appelés quelques-uns des hommes qui combattent et peinent rudement au service de la patrie. J'en connais plusieurs qui ont réfléchi dans la tranchée; j'ai reçu leurs confidences; un d'eux, un sous-officier, m'a écrit :

(( loute notre éducation nationale doit être changée, transformée.

(( Qu'avons-nous formé, sinon des candidats, à examen? Que devons-nous former, sinon des hommes d'action? Je me demande ce que nos certificats d'étude, aos brevets, nos bachots offrent de garantie à cet égard»..

(( Examinez les programmes d'études. Mettez donc de côté ce qui augmentera la puissance d'action de 1 ~a~ fant; de l'autre ce qui, à ce point de vue, ne lui sera d'aucun servide. Faites la balance. Appliquez ce'te méthode à tous les examens de tous nos services d'enseignement.

(( Examinez de même notre enseignement moral. Estil fait pour développer chez l'enfant ou l'adolescent le goût, le plaisir, la jouissance de l'action? L'élève prend-il conscience de sa valeur? Il l'ignore. Un ensemble de règles limitent son activité, son initiative. Tout

aboutit à le pousser vers une vie de jouissances d'abord vive et plus tard douce et calme.

(( Nous avons fait fausse route. L'état actuel de notre pays en est la conséquence. »

Puis le sous-officier, parlant en même temps qu'à moi aux membres d'un comité, qui s'était chargé de publier des Etudes et Documents sur la guerre, nous adressait cette sommation :

« A vous, Messieurs, de préparer l'avenir. L'âge vous laisse des loisirs. De vos réflexions, de vos discussions peuvent dépendre les réformes nécessaires. Il ne serait pas juste ni moral que les victimes — car nous sommes des victimes — jouassent inutilement leur vie tandis que les responsables, que l'âge abrite, ne reconnaîtraient pas leur erreur et n'emploieraient pas tout ce qu'ils ont de pouvoir pour réparer ce qu'ils ont, sinon fait, du moins entretenu et aggravé.

(( Qu'avons-nous fait depuis la guerre? Où est le programme que la leçon des faits nous a suggéré? Rien. J'ai eu l'occasion de causer avec une institutrice qui exerce à quelques kilomètres du front. J'ai senti comme une douleur de voir comment les sacrifices de nos camarades sont vains. Ils souffrent, ils meurent. Souffrance, mort, inutiles. Demain, notre jeunesse ne sera pas mieux armée qu'hier.

« L'examen, tout est là. Quant à la vie rude, ardue, rien n'y prépare. Pauvres enfants! »

Les paroles de cette sommation m'ont ému. Je les ai lues et relues, la tête basse. Assurément, je crois avoir vu les défauts de notre éducation, et j'ai travaillé à les corriger, ayant toujours présent en mon esprit le

péril de la grande crise d'aujourd'hui; mais je sens que, si j'avais été meilleur que je ne suis, j'aurais donné toute ma vie au service de l'éducation nationale.

Mademoiselle,

Je comprends très bien les scrupules exprimés dans votre lettre. Je sais la valeur morale de notre corps enseignant primaire, qui n'avait pas besoin d'être démontrée, mais qui l'a été par sa conduite pendant la guerre. Il se fait une haute idée de sa fonction; sorti du peuple, vivant tout près de lui, avec lui, il sent l'aspiration du paysan et de l'ouvrier vers le travail dans la paix et la liberté. Il est naturellement épris de justice sociale. Il est pacifique; il est humanitaire. C'est pourquoi l'horrible guerre y a troublé plus d'une âme; mais, à ceux qui ont cru qu'il y a opposition et conflit entre la patrie française et l'humanité, j'affirme, en toute sécurité de conscience, qu'ils se sont trompés.

L'humanité aime la France parce que la France aime et sert l'humanité. Nos idées du XVIIIe siècle ont transformé le monde. Elles ont fait pénétrer partout le besoin de justice et de liberté, partout, même en Allemagne. Ce pays, avant la Révolution française, était un chaos de plusieurs centaines d'Etats despotiques; le peuple allemand, comme a dit un des pédagogues cités par moi dans ma lettre précédente, était « un peuple de valets », qui saluait, saluait très bas, de ridicules fantoches; il les saluerait encore peut-être, si* nos idées et nos armes ne l'avaient travaillé. A chacun de nos mouve-

ments populaires, en 1830, en 1848, il a tressailli. Nous aimerions peut-être en lui aujourd'hui un peuple libre, un peuple frère, si la Prusse n'avait mis sur lui sa main gantée de fer,v si l'Allemagne asservie n'avait pris pour idéal l'asservissement du monde.

La France veut la liberté des peuples comme la sienne propre. Elle croit que toute nation a le droit de vivre par cela seul qu'elle s'est donné la peine de naître, une peine qui fut souvent très rude. Elle a aidé des nations à naître. Elle a versé des gouttes de son sang pour l'indépendance des Etats-Unis, pour l'indépendance de la Grèce, pour l'indépendance de la Belgique, pour l'indépendance de l'Italie. La France fut, au berceau de ces nations, la bonne marraine.

Et que veut-elle aujourd'hui? Il me paraît que notre idéal est rassemblé dans cette formule donnée par un autre grand Américain : « // faut que chaque nation, grande ou petite, que chaque homme, riche ou pauvre, que chaque langue puisse vivre et croître en liberté, affranchis de Y insupportable menace d'une puissance militaire. Voilà ce que veut le monde. »

Non, vous n'avez pas à choisir entre la patrie et l'humanité. Chez nous, ces deux mots ne s'opposent pas l'un à l'autre; ils sont conjoints; le second est le prolongement du premier. Une France inhumaine est inconcevable, et je défie bien qu'on puisse concevoir l'humanité actuelle sans la France.

Donc, tranquillisez-vous : point de lutte dans votre conscience; point l'embarras d'hésiter entre les deux termes d'une alternative. Rien n'est plus simple, plus

un que votre devoir, notre devoir à nous tous qui avons l'honneur, en ce moment si grave, de préparer aux tâches rudes de l'avenir la jeunesse française.

Je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments de cordiale confraternité universitaire.

Ernest Lavisse.

Imprimerie I. Rirachovski, 50, Bd St-Jacques :-: Paris

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