‹ Francis Jammes et le sentiment de la natureChapitre 1 sur 6 · PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RVF. DE CONDi, XXVI

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S'il est un site heureux, rafratchi des sources^ ombraqë des monts, baijçiié par la mer, c'est bien ce coin du Béarn français où le poêle habite. Là, les prés s'étendent, tout piqués de fleurs, animés du vol des cailles et des perdrix ; le jiçave, en murmurant, passe au pied des collines; les fines cloches du soir tintent sur les métairies. Quand le poète a vu trop scintiller, dans sa vision, les lies et les continents rares, c'est vers ce pays que revient son cœur rêver passionnément. «Mon lit,a-t-il écrit luimôme, est blotti entre ce grain de sable : les Pi/rdnées, et cette goutte d'eau : l'Océan Atlantique. J'habite Orthez. Mon nom est inscrit à la mairie et je m'appelle Francis Janimes. »

Celte vieille cité d'Orlhez, vantée par Froissart et désolée des guerres, le poète en aime « la tristesse môme... les rues aux boutiques obscures, l'usure des seuils... le ruisseau des tanneurs, le gave qui creuse les rocs, luit, tourne et file (i). »

(i) « Orthez, dit Taine, au xiv« siècle, l'tait «ne capitale ; de cette grandeur il ne reste <|tie des d*'-bris, des murs ruinés et la haute tour d'un chAteau où pendent «les lierres » ( Voyage aiuc Pyrénées). Celle tour est In tour de Moncade. Du sommet la vue s'ctend, très belle, sur le tiare et les monts.

« Depuis des années, je vis là », dit-il. Cette région a peuplé son cœur. « Je te bénis, ô pauvre ville ! » dit-il encore. Il pourrait dire : « Je bénis les campagnes. » Toutes sont groupées autour de sa cité amie. En voici les villages : Noarrieu au bord du Luy, où maître Jean vécut auprès de sa Lucie; Sainte-Suzanne au doux nom, et Castetis et Balansun, où il situa l'exquise aventure du Lièvre. Et, plus au loin encore, dans un site de roses, de lierre et d'abeilles, c'est Abos, où vit « l'ami de Bordeu» ; Laruns dans la montagne, où il a vu les filles, en costume ossalois, danser avec les pâtres ; Bédous dans le val d'Aspe, Accous sur la Berlhe, où naquit jadis Cjprien Despourrins, le Jasmin béarnais ; et, plus près, c'est Monein ; ce sont les murs feuillus, les vieux parcs mouillés plantés de magnolias où revivent, par la tendre imagination du poète, les anciennes demoiselles des châteaux : Clara d'Ellébeuse, Almaïde d'Etremont et Pomme d'Anis Tinfirme.

Vers Orthez, toujours, revient la pensée de Jammes. Orthez c'est son jardin d'enfance :

Je me souviens de quand on allait voir, à Orthez, les grand'tantes vêtues de noir qui avaient nom Clémence et Célanire.

Elles étaient huguenotes...

Orthez c'est son Milly et aussi son Cayla. Le « gave y est bleu comme l'air ». « Il y a un petit jardin public qu'eût aimé Bernardin de Saint- Pierre » ; et, de la route d'Orthez à Pau, se voient,

FHANaS JAMMU

<liiand le temps est pur, l'altier sommet des monts et le pic l)Ieiil(5 d'Ossau aux pentes toutes fleuries d'immortelles des neii^es. Un vol d'aheilles bourdonne; les murs sont chauffés de soleil; les pêchers à brusi-nons sont lisses; les chevaux ont hu au bord de l'abreuvoir et l'Iu^te, dans sa maison, assis près de sa mère, attend des visiteurs. Un jour, c'est Eug-ène Carrière « s'asseyant au foyer, fumant sa pipe et disant des choses éternelles » ; et, un jour, c'est Albert Samain :

Mon cher Samain, c'est à toi que j'écris encore... Ouvre ma porte encore, ami. I*asse mon seuil Et dis-moi en entrant : « Pourquoi cs-tu en deuil ? » Viens encore. C'est Orlhez où tues. Bonheur est là. Pose donc ton ch.aneau sur la chaise qui est lA. Tu as soif? Voici cle l'eau du puits hleue et du vin. Ma mère va descendre et le dire : « Samain... > et ma chienne appuyer son museau sur ta main.

Le plus divin des poèmes qu'a écrits Guérin fut niagniti([uement inspiré ici :

O Januucs, la maison ressemble à ton visage. Une barbe de lierre y jçrimpe, un pin l'ombrage Eternellement jeune et dru comme ton coeur...

Ilélas! Albert Samain, Carrière et Charles Guérin (i), unis par un génie fraternel dans la mort, no passeront plus le seuil agreste de celte demeure. ( .elle-ci, bâtie à l'image du poète, est telle que son

(i)Nôà Lum^ille en 187.*?, Cliarlcs Giu'rin, le poèlc admirable du ("aur $oUtaire, du Semeur de cendres et de l' Homme intêriear, est mort en i()<i7, dans sa ville natale. Le beau |KH'me A Francis Jnmines, dont nous parlons ici, A paru dans le C<rur solitaire. Dans le Mercure de France du i" avril 1907, M. Francis Jammcs a salué avec émotion la belle mémoire de son ami.

œuvre l'avait laissé deviner. Le poète de l'Homme intérieur, de qui le pur talent fut par l'émolion le frère de celui de M. Francis Jammes, en a peint, mieux que personne, l'aspect villageois, l'accueil amène et discret :

Le mur bas de ta cour est doré par la mousse, La maison n'a qu'un humble étage, l'herbe pousse Dans le jardin autour du puits et du laurier... Jammes, quand on se penche à ta fenêtre, on voit Des villas et des champs, l'horizon et les neiges ; En mai tu lis des vers dehors, à demi-voix, L'azur du ciel remplit les chéneaux de ton toit...

Et tout, ici, est charme, candeur et sagesse. Une odeur de lessive envahit la maison; une g-rive a passé, suivie d'une bécasse; voici la paysanne qui vend des mousserons ; une abeille a buté sur les roses Bengale et le visiteur ami, ému de la grandeur de cette rusticité, rêve à la beauté simple, à l'émouvante grâce, à la limpidité d'une vie et d'une œuvre, toutes deux cachées à l'ombre comme dans les forêts les muguets des bois.

Ainsi que Jean-Jacques Rousseau, de qui le génie sensible l'inspira souvent, M. Francis Jammes est mS devant les monts (i).Scs yeux se sont, pour la première fois, ouverts sur les sites immaculés des cimes. C'était au mois dedécembre, « dans une douce maison de campagne. ..les forôts fleuries de neige étaient des bouquets ». Les gentianes et les hépatiques n'avaient pas encore paru sur les pentes ; les clarines des troupeaux tintaient dans la vallée de l'Arros ; et, dans le beau pays, sur Tarbes et Tournay, sur les pics de Bigorre et sur relui d'Ossau, sur les bois des pins et des genévriers, le blanc manteau d'hiver s'était étendu (2). Çà et là, de pilles fumées montaient des chaumines; les brebis, parquées, dormaient dans l'étable, et le Gave actionnait la roue des moulins ; le givre

il) A Tonrnay (Haulcs-IN^rénëes), le a dëcembrc 1868. (a) On snit que Jules Lafomie passa, dans celle réçion, une partic de son adolescence. 11 habita Tarbes, rue Masscy. 11 y revint {dus tard et put écrire alors : « Je suis ici en pleine province, dans a ville où j'ai vécu de huit h quinze ans, — où j'ai fait ma première communion ! Où j'ai eu mes premières souttrances de la vie au lyc^'cl Où J'ai aimé cnfiu de la passion sublime qu'on a au collège et oui fait pleurer des L'irmes uc la plus belle eau, sans littérature. » juuts Latorqcb : Corrtipondanee.

avait neig-é sur les bruyères roses. « Mon Dieu, vous m'avez appelé parmi les hommes — écrira plus tard le poète futur. — Me voici, je souffre et j'aime. L'Angélus sonne. »

La maison des anciens parents, le toit dans la vallée, sous la première neige, furent tout son berceau. Du pays, coupé de pâturages arrosés d'eaux limpides et de sources naissant sous les coudriers, le poète a gardé le souvenir ému. Il a souhaité revenir un jour à Tournay :

Je veux m'agenouiller sur la terre natale,

Je veux mourir d'amour en la reconnaissant...

Il a pensé revoir les sites de sa prime enfance, le grenadier au fond du jardin fleuri, s'asseoir sous la tonnelle, entendre encore les cloches. Devant les chères images de ses anciens jours, tout son cœur viril a fondu de bonheur:

... fais tes pas plus doux, ô délicieuse amie. Entrons dans la maison défunte, c'est la chambre où je suis né. L'hiver glaçait la vieille cour. Un coq chanta peut-être en cette aube d'amour. Des gens priaient dans la chambre où, ô mon Dieu, je naissais à ton jour divin, tandis qu'aux roides pentes de la Bigorre blanche aux torrents bleus, des pâtres, lentement, conduisaient vers les cieux les ânes roux noueux et les brebis bêlantes...

Le poète a revu cela. Il a reconnu les bois, les pacages et les monts ; il a bu à l'eau d'azur du gave; il a gravi les pentes. Son regard a, de nouveau, embrassé l'étendue, les fumées du val, les brumes des sommets ; il a aimé ce site, sa beauté,

FRANClii JAMIUS l3

sa jï^randeur; et nous verrons qu'un jour, dans Jean de Nodrririi, sa pensée d'enfauce suivra vers Assu, vers les lacs de Barèjçes, les ii^rauds bergers roux. Les miroirs Idnnrs des ^;Iaciers, « le silence (les ailles, le j^'^outlre aérien, le sillon de la foudre », (« la vallée brillante d'Ossau... où les pâtres sont assis sur des blocs d'émeraude, entre les filets d'argent des sources, dans la bruine des cascades, non loin du lac d'acier bleu... » il les aimera avec ardeur; son œuvre, par instants, en recevra l'éclat nacré; et, la scintillante grâce des daplinés et des perce-neige, il en ceindra le front brisé sur les pierresdu pauvre Petit-Guilhem d*Aimaide d'Etremont.

De tant de purs souvenirs, Jammes a nourri son (*œ»ir. Passionnément le poète a le goût du passé ; il sait, avec tendresse et dans des vers tremblants comme son émotion, évoquer les ombres des chers disparus. Il veut avec ardeur revoir les visages, si semblables au sien, de ses aïeux et de ses aïeules. Ses ancêtres sont originaires de l'Albigeois. Jammes le sait; il sait môme qu'un humble village, près d'Albi, se nomme comme lui : Jammes.

J'ai été visiter la vieille maison triste

du village où vécurent les anciens parents...

.lit-il, retraçant son pèlerinage aux tombes couvertes .l'orMcs des morts de sa famille. Mais cela est aussi ancien qu'il est possible : nul n'a souvenir de ceux que cherche le poète :

C'était midi au vieux clocher tout ruiné,

l'i FRANCIS JAMMES

près d'une tour vieille comme le passé, et des gens, à qui je m'adressais, répondaient : les gens dont vous parlez. ..nous n'avons pas idée... il y a très longtemps sans doute, très longtemps...

Le pèlerin, avec rentêtement du cœur, veut cependant savoir :

... arrière-arrière-petit-fils, je venais

me rappeler les morts aimés dont je suis né...

dit-il avec confiance. Et, voici qu'une vieille dame âgée, parmi tant d'ignorants, se souvient enfin :

— Vous êtes, dit la dame, un Jarnmes ! Oui, jadis, ils habitèrent le village. . . un vieux notaire dont les fils vers les aventures s'en allèrent...

Et le poète est ému. Il sait bien qu'au nombre des Jammes qui partirent était le père de son père, Jean-Baptiste Jammes, le même qui fut docteur à la Guadeloupe. Aussitôt il le voit marcher dans sa pensée : il a le chapeau des planteurs, l'habit bleubarbeau; il a le teint basané et la voix musicale; il est dans les bambous et sous les cocotiers :

0 Père de mon Père, tu étais là, devant mon âme qui n'était pas née et sous le vent les avisos glissaient dans la nuit coloniale. . .

Cher aïeul! Depuis, Jammes le voit toujours. Ah! s'il était là ! « D'une voix grave et chantante, il parlerait de la grande traversée, du vent de l'Océan Eternel, des tremblements de terres inexplorées, des naufragés sauvés par lui ». Il dirait ses chasses au ramier dans les bois, sous les filaos, les

raANOiS JAMMM l5

arfums du sucre, du poivre et des rhumeries ; il 'cillait Icsnouts udoruiitsdes Iles: laMurtini({ue et Dominique, Désirade et Marie-Galunte, la Baruie, la Grenade et Taba^o, dont le nom est treraant comme un tabac rose. Mais, tout cela n'est lis qu'un souvenir de douces feuilles froissées, îhappëes d'un coffret. Désormais l'Aïeul

... dort au nieH de la goyave bleue, parmi les cris de 1 Océan et les oiseaux des grèves...

l l'Oncle aussi sommeille qui revint des Indes n'ayant qu'un souvenir de femme dans le coeur...

aussi la grand'mère et aussi les quatre cousines Saint-Pierre vêtues de flottantes robes blanches « riant de quelque gdleau mal réussi ».

Ma race a habité parmi ces jeunes filles. ..

' le poète hanté par les douces ombres du jar- » créole. Descendant de tels aïeux et de telles !ules, Jammes a gardé lui-même de leurs traits : i un peu leur allure ; « il a une très grande barbe ire, grande et noire comme celle âe Robinson usoé, des yeux presque verts ainsi que de la mer, e voix aiguë et un peu miaulante de mouette, une ix qui serait aussi presque la voix ferblantine et loureuse des mulâtresses et le teint havane (i). » issi, toutes les reliques de ses morts passés comme comprend bien que Jammes les considère avec

> Marius-Ary Leblond : Francis Jammes (Aierenre d» Fraiiet) i 1903).

attendrissement : vieilles lettres du grand-père qu'il a dans son tiroir, le châle brodé de fleurs et d'oiseaux de sagrand'mère paternelle qu'il n'a point connue, Ja malle en bois de camphre qu'a rapportée l'oncle et qui est toute sonore du bruit des mers et des forêts.

Un jour, une femme vénérable lui dit, dans un salon : « Voyez-vous ce tableau? Ce sont de vos parents du côté maternel... Les dames étaient Martiniquaises. » Alors le voilà rêveur : le voilà pareil à cette petite Véronique du roman de Balzac, qui, pour avoir trop lu Paul et Virginie, n'aimait plus que les beaux paysag-es tropicaux et « nommait par enfantillag-e une île de la Vienne, sise au-dessous de Limog-es, presque en face le faubourg- Saint-Martial : rile de France » . Sa pensée comme celle de cette fillette ne peut plus se détacher des îles. Sans cesse il y revient; sanscesse il pense qu'il est des bois peuplés de colibris, qu'il est de beaux rivages tièdes et sablonneux, qu'il est des cases à l'ombre sous les canneliers et que les noix muscades poussent chez les planteurs. Il song-e qu'il est des hommes qui sont partis : Baudelaire, Rimbaud et aussi Paul Gauguin. Mais lui ne s'en va pas, lécher poète tendre (i)'

(i) « Rien pourtant ne nous touche dans l'œuvre de Jammes qi ces rapides et frémissantes illuminations qui subitement suscitei en lui la mémoire des Antilles, où il n'est jamais allé, mais où i ffrand-père autrefois cultiva la canne à sucre et fit le négoce d epices, au temps des grands vaisseaux de bois sculpté, chargés toile blanche et qui mettaient deux mois à faire la traversée l'Atlantique. » André Ruyters : Du Sentiment de l'exotisme (190

Ainsi Charles Guérin a pu justement dire un jour au poète :

riUNCIS JAMMES f]

Le monde est e^rand, les îles sont belles qu'on admire; mais Ortlicz a son cœur : « Depuis des années, je vis là, dil-il, d'où s'en allèrent vers les Antilles en fleurs, mon grand-père et mon grandoncle... » Terres lointaines cl séduisantes! Il a suffi que ces aïeux y allassent; il a suffi que lui-même ait dormi, enfant, sur le vieux coffre de camphre pour que son cœur se soit

peuple de jeunes Biles (endres

et d arbres indiens où montent des serpents...

Il a suffi pour connaître la pensée secrète de Jammes, pour remonter les sources dont il descend, d'apprendre que son grand-père Jean-Baptiste, part d'Orthez, fut docteur à la Guadeloupe. Ainsi se devine mieux son passé ; son goût des parfums, des sons et des couleurs apparaît visible ; l'on conçoit mieux l'inlime expression du poète, de quel charme il s'enchante, enfin

de quelles vieilles fleurs son âme est composée...

« Comme À Lcconlc de Lislc, comme à Baudelaire, nous devons à vos souvenirs les plus chers

d'aitendritsanlt paysages exotiques, Francis Jammes. » Cbarlbs Guémm : l'Ermitage (1898).

Né à la Pointe-à -Pitre avant que le grand-père Jean-Baptisle fût ruiné par les tremblements de terre de la colonie, le père de M . Francis Jammes fut envoyé de bonne heure en France, à Orthez, pour achever, chez ses tantes, son éducation. Et aujourd'hui encore le poète des Prières et du Deuil des primevères ne peut pas, sans émotion, contempler l'angle de la salle-à-manger familiale où son père, alors âgé de sept ans, s'assit « à son arrivée de la Guadeloupe ».

Ceux qui vécurent dans les îles en gardent, jusqu'à la mort, une sorte d'éblouissement intérieur, de secrète illumination. Ils sont semblables au dépositaire d'un secret admirable ; leurs traits plus affinés, leur regard plus voilé de pudeur, leur réserve et leur discrétion semblent défendre l'approche, aux indifférents, du trésor de l'âme. Ainsi le père du futur poète. « Sa face, dit son fils, qui en comprit de bonne heure la placidité profonde et souriante,

se dessinait en courbe de lumière, brillante et fine comme un fil de rosée... Dedans son coeur peut-être écoutait-il,

FRANus jjkuuta ig

comme on écoute nu creux d'une coquille, les inorncs voix des soleils des AnliJles...

La voix douce et ciiaude de ce père, sa solide afFecUon, sa bonté et ce rôve féerique qu'il portait en lui devaient marquer à jamais dans l'enfance de l'auteur d'Almacde.

Devenu, après un séjour à Tournay, receveur de l'Enregistrement, M. Jammesfut habiter Bordeaux. Très soucieux de la bonne éducation de ses enfants, il plaça son fils au collège de Pau d'abord, à celui de Bordeaux ensuite. M. Francis Jammes s'y montra tout de suite le plus pétulant, le plus vif et le plus éveillé des élèves. M. Charles Lacoste, le peintre si charmant des sites orthésiens, qui fut son condisciple d'alors, se souvient fort bien des idées aventureuses, des projets insensés de voyages auxquels le futur poète des Colomb et des Crusoé conviait en secret ses jeunes camarades. Pareil emportement, en éveillant le côté Imaginatif d'une telle âme, n'excluait point le penchant où elle inclinait à la méditation. Le port de Bordeaux (envahi des navires apportant les épices et les graines des îles, montés par des nègres et dont les cargaisons ont l'odeur lointaine d'Amérique) retenait l'attention du petit écolier :

Bordeaux est une l)ellc ville où des bateaux sonnent de la tronipotte au fond des pluies de suie. C'est là que s'embarqua M»>o Dcsboraes-Valmore...

Que de longues et lointaines rêveries Jammes fit le long des quais où sont les armateurs, devant

les pépiantes volières des oiseliers, à la vue des voiles g'on fiées pour le départ. Et les stations devant le Restaurant du Brésil où vinrent dîner jadis M. d'Astin et M. d'Ellébeuse, devant les vitrines où le rhum et le café coloniaux sont offerts 1 Enfin que de délicesdans le jardin botanique où le docte Armand Glavaud enseignait à de rares élèves privilégiés la science de Linnaeus ! Alors M. Francis Jammes n'avait pas quinze ans. Ce fut en été, un jeudi, par un après-midi torride, qu'il entra, pour la première fois, aujardin botanique.

« Un soleil blanc, d'épaisses ombres bleues, des parfums d'une lourdeur presque visqueuse, faisaient, dit il, de ce lieu à demi-désert un royaume dont je franchissais enfin la porte. »

Dès lors il fut l'un des habitués de l'enchanteur paradis ; il comprit « les fleurs, et que leurs /amiV/e5 s'apparentent et s'aiment naturellement... ». On put désormais le voir, par les midis brûlants, un mouchoir sur la nuque, étudiant, dans l'allée des Ombellifères, les classifications harmonieuses des plantes. Au goût qu'éprouvait son cœur pour le « jaunissement des vieilles cartes marines », les relations de voyages et les aventures des grands capitaines s'unit désormais le tendre attachement qu'il eut pour les végétaux. « Un botaniste âgé, de ceux qui croient en Dieu et tiennent un sécateur et une rose dans la joie solaire du jardin » lui enseigna le secret de l'infinie séduction des fleurs et que « seul le papillon-aurore à l'aube du

riUNcm jAMMBi ai

Printemps visite la cardamine (i) ». C'était Armand Ciavaud. Bon M. Clavaud,de quelle joie vive il sut inonder alors ce cœur impatient (2)! C'est en mémoire de lui que le poète a sans doute peuplé depuis ses livres de ces fines et bienveillantes silhouettes de botanistes sentimentaux : le vieux M. d'Aslin de Clara d'Ellébeuse et l'oncle Tom, de lu petite Pomme d'Anis. «M. le marquis d'Astin est tri?s grand. Le flot dressé de ses cheveux ressemble à une tulipe blanche. Sa taille mince est serrée dans un habit, qui, à la base,a la raideur d'une crinoline... Quant à l'oncle Tom, c'est un « vieux garçon au nez camus et aux yeux bleus de poupée, à Ionique barbe blonde, l'air d'un sage de l'Attique» . Tous deux ont le profond amour des herbiers et des fleurs. L'oncle Tom possède une serre ou — comme sa sœur Virginia l'a dit — une case attiédie de parfums où dorment les mimosas et les oxalis ; tout son bonheur de vieil homme consiste ;\ regarder, dans les bals blancs, danser les jeunes filles

(i) Pentéet des Jardins (190G).

(a) FR.VNCIS Jammes : Nolet (à la suite d'Alinalde d^Etremont ou du Itontan du Lièvre). M. Francis Jamitirs a écrit ailleurs {Vers et Prose, tome Vil) : « Ce fut dans mon adolescence que je rencontrai Ciavaud, non loin de ce jardin municipal qu'embaument les Ames de Linné, de Jussicu et de Durieu de Maisonncuve. Heures suaves 1 durant lesquelles ce savant, déjà âgé, m'ccoutait lire mes essais poétiques, cependant que, des vastes presses à herbiers çà et là ei)arses, s'élevait le parfum des feuilles à l'agonie. » tHavaud habitait, à lionleaux, rue llix-liauibeau, un appartement tout miaulant de bélcs. Là il avait connu Dresdin, le maiire graveur du Bon Samaritain ; il avait connu Otlilon l\edon. « Dix ans passèrent, écrit Francis Jammes, dont un jour fut fatal à Ciavaud. il mourut; et, voici que sa belle ombre, pareille à celle d'un cèdre du Lil>an, nous narfmne encore : Rciion, Charles Lacoste et moi. ^u'il vive dans l'heureuse éternité. »

FRANCIS JAMMBS

dont « les courbes lui rappellent les tiges du chèvrefeuille et du muguet de Salomon ». Enfin l'oncle Tom est poêle ; il écrit de tendres et jolies fables sur la gentiane des rives et la bruyère des coteaux. Son plus grand bonheur sera de faire cclore un jour une graine d'héliotrope découverte dans le tombeau d'une dame d'Egypte. Mais M. le marquis d'Astin a beaucoup voyagé. C'est lui qui rapporta, chez les d'Ellébeuse,(( ces deux jolies gravures dont l'une représente ?z«e/e/nm^ Mongole de distinction en habit de cérémonie d'été, l'autre la fille aînée de r empereur ». Son destin fut « d'étudier, jadis, l'astronomie en compagnie des Pères jésuites de Pékin et d'assister, chez un peuple délicat, aux fêtes de la quatrième lune ». Maintenant M. d'Astin est vieux et il vit de ses souvenirs. Il habite une « antique demeure encombrée comme un roman d'aventures. Le parfum d'un autre monde y règne. En considérant les objets rapportés de la Chine, on songe à Sindbad le marin ». Sur l'un des murs « il y a une carte marine roussie comme un vieux coquillage. On lit au-dessous : « Océan Indien. » M. d'Astin vit là,entre le portrait de Laura Lopez, la créole ardente qu'il aima jadis, et celui de la belle Li-Tsée la Chinoise.

M. Francis Jammes n'a pas voyagé autant que M. le marquis d'Astin. Il n'est jamais allé plus loin que Tuggurth vers le Sud, ni qu'Amsterdam au Nord. Il a vu Chetma sous les figuiers roses, Biskra et Mogar bruissant 'dans les sables, et par

niANCIS JAMIIM l3

la porte d'or, h Elkantara, le désert s'ouvrir (i). Ainslerdam où s'assembleiil, chargées des épices, les navires des îles, où les riches planteurs néerlandais se rappellent parmi l'éclat des tulipes les jardins de Java, ce fut bien plus, pour lui, une vision de l'Inde que de la Hollande ! Il songe, se promenant sur les bords de l'Amstel, qu'en revenant de son île ombreuse et verte

Robinson Crusoé passa par Amsterdam "e crois, du moins, qu'il y passa) en revenant c l'ilc ombreuse et verte aux noix de coco fraîches...

Il passa aussi par Hambourg et par Londres, charjçé do son bonnet de chèvre et de son parasol. Ainsi l'évoque Francis Jnmmes. Se promenant un jour par les sombres nielles de Bayonne, le poète évoquera également Pinçon, le compagnon de Christophe Colomb ramenant en Europe, sur sa vieille Pinta, « des oiseaux et des herbes du bout du monde »..

Une pipe en bois, noire et ronde comme le sein D'une petite négresse...

Une noix d'Amérique tombée sur l'allée...

L'Océan qui bruit comme un harmonica...

voilà de vains prétextes; mais il n'en faut pas plus. La vision du poète est née elles terres ardentes

(i) M. Francis Jammcs a conté, dans ses Nolfs *ur des oasia et sur Alger, Ips étai>es de ce Toyaçe africain. M. André Gide, qui fut le con)i>.i(rnon de M. Jammes, a relaté, à la suilc A'Amyntu», dans ses Feuilles de roule de Biskra à Touggourt, des impressions charmaalcs sur la même contrée et sur le même royage.

24 FRANCJS JAMMES

surg-issent à sa vue ; sa rustique maison est une nef sur l'eau :

Les pieds au coin du feu je pense à ces oiseaux

qui disaient à Colomb que la terre était là.

C'était toujours les eaux, et les eaux, et les eaux,

toujours les eaux. Enfin Rodrigue Triana

cria : (c Terre ! » Et le vent chanta dans les cordages.

L'équipage tomba à genoux. Les forêts

du Nouveau-Monde, avec leurs singes bleus, s'ouvraient,

et les lourdes tortues pondaient sur le rivage.

Une autre fois (8 juillet), <•( c'est la fête de Virginie ». Et, dans ce mot banal du calendrier, le poète ému revoit tout le drame de l'île d'Ambre, le Saint-Gérariy la Passe de l'Agonie et aussi Bernardin, « ce vieux sculpteur de cannes », qui aimait les îles et les fleurs comme lui-même :

C'est aujourd'hui la fête de Virginie...

Tu étais nue sous ta robe de mousseline.

Tu mangeais de gros fruits au goût de Mozambique

et la mer salée couvrait les crabes creux et gris,

Ta chair était pareille à celle des cocos. Les marchands te portaient des pagnes couleur d'air et des mouchoirs de tête à carreaux jaune-clair. Labourdonnais signait des papiers d'amiraux.

Tu es morte et tu vis, ô ma petite amie, amie de Bernardin, ce vieux sculpteur de cannes, et tu mourus en robe blanche, une médaille à ton cou pur, dans la Passe de V Agonie.

Mais, souvent, sa pensée ne va pas si loin. Elle s'arrête à l'homme mélancolique et tendre, « au génie ami », au « triste botaniste », qui porta comme lui, dans un cœur tourmenté, le goût de la

rnAMas iAMMBS s5

nature et l'amour des espèces les plus diverses des piaules. L'auteur des Rêveries d'un promeneur solitaire^ le vieillard maussade et sublime qui calmail les sourds oratçes de sou génie eu cueillant la pervenche et les petites cerises aijçres de ses coteaux cliampôlres, voilà qu'il a soumis à sou tour le poète! Voilà que, dans tout l'œuvre si frais de Francis .liimmes, l'amer et délicieux llousseau promènera ses pas, errera sous les saules et sous les peupliers. Ah ! celui-là, de quel nom nommer sa puissance? Cerveau de feu, cœur plus passionné que celui do cent amoureuses, sourire d'idylle et larmes chaudes, comment ne pas le chérir, le vieillard touchant et désespéré ? Si près de lui par toute sa seusibililé vive, comment M. Jammes ne l'évoquerail-il point dans ses méditations ?

Désormais « son livre ami » ce seront les RêoC' ries de Jeau-Jac(jues. « Son singulier souvenir » le hantera toujours. « Où es-tu, triste botaniste ? » lui demandera-t-il une fois. El, pour le savoir mieux, il fera ce fatal, cet inévitable pèlerinage des poètes aux Charmettes(i). Par une matinée tiède, à l'heure où tintent les cloches au-dessus de Chambéry, dans la fraîcheur bleue, par les sentiers d'ombre, au long des prairies vertes fleuries de veilleuses d'automne f

(i) C'est on 1900 qnc M. Francis Jammes vint, en poète-touriste, frapper A la porte de la maison de Iloussraii. M. Urnry Uonleaux l'y rencontra et, dans de belles paçcs écrites sur les (Uiarnicttes (heinie hebdomadaire, i" décembre 190C), a raconté comment tous deux cherchèrent — mais vainement — À retrouver, dans le petit cimetière de Saint-Pierrc-ile-Lémcnc, la tombe oubliée de M"« de Warcns.

il va Ncrs la petite maison « à mi-côte », près des châtaigniers, « Le jardin en terrasse est toujours visible et la vigne au-dessus. » Il entre dans la demeure ;ct, il entend les voix : « Petit... Maman... » — T'es-tu promené bien loin aujourd'hui? — Voici des colchiques déjà cueillis pour vous, maman. » Et leurs querelles, et leurs jeux, et leurs baisers, et leurs pleurs I Tout cela se trouve dans la méditation Sur Jean-Jacques Rousseau etM^^de Warens aux Charmettes et à Chambéri/, qui est bien l'une des pages les plus vives de rosée, les plus tremblantes de larmes que jamais Jammes ait écrites dans sa prose de poète.

Aux rêveries vagabondes qui peuplent son esprit de fines et délicates pensées d'exotisme, Jammes, par le goût que le bonhomme Clavaud, que le Jean- Jacques Rousseau des promenades sylvestres lui donnèrent des plantes, ajoute encore celui des ardentes et pudiques vierges des temps lointains du romantisme. Tout cela fleuri comme cet exemplaire de Paul et Virginie que, sur le coteau bleu, il a rempli de bruyères fanées par l'automne. Dès lors il ne peut guère (lui-même l'a écrit) « éprouver de sentiment qui ne s'accompagne de l'image d'une fleur ou d'un fruit». Sa poésie est une poésie d'herbier, de vieux châteaux et de journal de bord ; elle est aussi une poésie de jeunes filles, de « roses blanches » et d'abeilles.

Son père mort à Bordeaux, M. Francis Jammcs vint, avec sa mère, habiter Orihez. D'abord clerc de notaire dans une étude de cette dernière ville, il vécut quelque temps dans l'atmosphère poudreuse rt cht'tive des actes cl des afKches d'un bureau étroit. Lui qui rêvait d'aller — sa boîte de Dillénius au dos — herboriser sous bois près des sources fraîches, de courir avec ses chiens sur les bords du (îave, voilà qu'il était le captif de la paperasserie terne de ce lieu morose 1 Les dons purement poétiques s'augmentèrent dès lors en lui d'un sens très aigu, très sûr de l'observation (i). Les personnages chélifs, bavards, et méchants dont il a peuplé, depuis, son roman Existence^ nul doute que le poète n'en ait surpris à ce moment de sa vie, dans le monde citadin d'alors, les gestes avaricieux, les ;tltitudcs obliques et les pensées basses. Mais ce n'est pas cela seulement que voyait le poète alentour de lui.Déjù riche de souvenirs, il embellissait la monotonie de ses jours de toutes les impressions de son

(i) Comme on comprend dès lors qu'un jour il ait pu ^rire : « Le |ioètP qui m't'mrut le plus, c'est Guy dfe Maupassant dans ses proses. » (L'Ermitaok, février 190a.)

adolescence. Le milieu vieillot dans lequel il vivait, jusqu'à la pauvre étude où il passait ses jours, par la magie même de l'imagination, se paraient pour lui d'imag-es verdoyantes, d'aspects rustiques et printaniers. Les yeux mi-fermés il revoyait Bordeaux, les chemins odorants du jardin botanique, la petite maison à carreaux verts « dont le loquet de la porte est tiède en été », les quais où les vaisseaux abordent toujours. Alors, devant ses yeux, tout se transfigurait. Une affiche verte, au mur de l'étude grise, s'animait pour lui, prenait voix et parlait :

J'étais un petit moulin vert. Je ronronnais dans le torrent du bois. J'avais frais et mon eau baignait les jambes blondes de la meunière blanche au lavoir qui riait,..

Une affiche rose était une Vigne à vendre :

Je ne verrai plus les enfants qui venaient au pressoir avec des tabliers blancs. Ils ouvraient la claie. Le père et la mère riaient en leur disant : ici votre grand-père s'asseyait pour tuer les grives du figuier...

Dans un cahier d'enfance, marqué d'autant de feuilles et de fleurs séchées qu'il avait fait de visites au jardin de Bordeaux, Jammes depuis longtemps écrivait des vers. Ceux-ci, dans le tremblement hésitant du début, retraçaient l'ingénue grâce, la limpide vision d'un cœur frais éclos. « Mon style balbutie, mais j'ai dit ma vérité, » écrivait, dès ce premier recueil, dansune épître dédicatoire à MM'"^ Hubert Grackanthorpe et Charles Lacoste, le nouveau poète. Imprimé à Orthez, signé Francis Jammes et

FRANCIS JAMMRS SQ

dédu' i\(Ies hommes qu'aucune gloire, alorH, n'avait lourlii^s, ce pelit livre surprit. Il inquiéta nnhne. « Celle mince plaquelle, disait-on, se présente avec «les allures mystérieuses bien particulières. Le nom «le l'auteur est inconnu. Est-ce un pseudonyme? Et il semble que l'ortlioij^raphe n'en est pas rigoureuse : James serait plus exact (i). »

Une nouvelle édition de Vers, parue en iSgB et dédiée, cette fois, « à Pierre Loti, maître dont la tristesse mortelle a écrit un livre immortel, et à Cliassériau, quia écrit Deuil de fils », troubla plus encore les incrédules; un Jour, « petit livre curieux intense et personnel (a) », les déconcerta. Celte poésie naïve, hésitante, faite d'émotion et de maladresse étonna d'abord, puis ravit ensuite. Le côté un peu gauche, un peu tremblotant de ces vers, ne laissa pas que d'émouvoir ceux que les complications exagérées du style poéti([ue avaient dé(;us déj;\ j)ar leur vacuité : « Mon ca;ur a parlé connue un enfant... », écrivait, dès le début, Francis Jammes. On souriait. Mais, de ce balbutiement un peu puéril, un peu mièvre, une voix plus mâle allait se dégager, de plus beaux accents allaient naître. Dès le début de son recueil De rAngelns de F aube à C Angélus du soir, paru en 1898, l'auteur pouvait dire : « Mon Dieu... j'ai parlé avec la voix que vous m'avez donnée. J'ai écrit avec les mots que vous avez enseignés i\ ma mère et à mon père, (}ui me les ont transmis... » Rien de moins compliqué. Ce

(1) Mercure de France (i8y3).

(s) T. DE Wyzkwa: L'Wottration (4 janvier i8()6).

3o FRANCIS JAMMES

qui surprend, ce qui enchante, dès le début, dans Jammes, c'est l'accent de vérité, d'exactitude émouvante. A une époque où se multipliaient les écoles de lettres, l'étonnement fut profond de voir un poète qui — dès les premières pages — se manifestait si purement personnel, si ingénument vrai. Lui-même, dès le début, réclame sa liberté. « Ma forme, dira-t-il, dans le Deuil des primevères, suit ma sensation agitée ou calme. Je ne m'inquiète point de plaire... » Il ajoutera un jour qu'il ne sait selon quelle formule « il faut aimer en vers, il faut pleurer en prose » {Clara d'Ellébeuse). A ceux qui lui demanderont les conseils de son art, il dira seulement : « Je pense que la vérité est la louange de Dieu; que nous devons la célébrer dans nos poèmes pour qu'ils soient purs : qu'il n'y a qu'une école : celle où, comme des enfants qui imitent aussi exactement que possible un beau modèle d'écriture, les poètes copient un joli oiseau, une fleur ou une jeune fille aux jambes charmantes et aux seins gracieux(i). » Cetexquis réalisme de poète, cette application devant la nature, cet appel si neuf à la sincérité, jamais Jammes n'a dû en exprimer mieux l'accent que dans ces vers, les premiers de Jean de Noarrieu :

Mon Dieu, donnez-moi l'ordre nécessaire

à tout labeur poétique et sincère.

On m'a conté que les peintres célèbres

peignaient longtemps les yeux, longtemps les lèvres,

longtemps les joues et longtemps les oreilles

(i) Mercure de France : le Jamniisme.

rRAMCIS iAMMBS 3l

des hier tieureux que leur génie éclaire .

Je vcir. Ici, piilsmi'll faut coniincnccr,

ne point poser A faux dans l'encrier

nin plume. Et comme un adroit ouvrier

tient sa truelle alourdie de mortier,

je veux d'un coup, à chanue fois porter

du bon ouvrage au mur de ma cnauinirre...

Cette cliaumièrede Jammes, toute pépiante d'oiseaux, bourdonnante de guôpes et que les roses ■nlourent, elle est, dans ie jardin sonore de ruches, imhray^t'e d'un pin, sur les pentes d'Orthez. La imp;i:,nie s'étcndalenlourcoupéeparle gave, arros«3e des torrents. Ici sont les villages et là-bas sont les fermes; les troupeaux gravissent les flancs des montagnes ; les carrioles mènent les paysans au marche du bourcj; une charrue trace un sillon dans la plaine; le soleil a chaufFé les graines dans la terre; la pluie lui succède; les prunestlu verger sont bleues; une fille en foulard chante dans la venelle et le raen- «lianl aigre apassé sur la route. Tout cela c'est de la pauvre poésie rurale; mais, c'est de cette poésie ([ue l'àme de Jammes est faite. Ecoutez; il sait le secret des saisons :

L'été nous donnera le parfum du buis noir cl celui du fenouil. 5

L'hiver nous donnera les noiselteb sécliécs, les contes de l'aïeule et le fil des quenouilles...

Il sait celui des mois; et qu'en avril on trouve (les lyohnisA l'ombre, que septembre doré est «couronné d'al)eil les », qu'à la fin de l'hiver les pervenches bleu de lait, les violettes noires paraissent sous les feuilles mortes de l'uncienne année. En

FnANGIS JAMMBS

automne les vignobles ont mûri, les batteuses ont battu sur l'aire ; à la Toussaint, on rouvre les granges aux troupeaux. Et, Jean de Noarrieu, dans sa métairie, ne sait pas d'autre joie que celle d'admirer, dans la fuite du temps, le retour des fleurs, le départ de ses moutons vers les montagnes, les labours d'hiver, la semence et la fenaison. L'œuvre de Jammes est odorante des forts et rustiques parfums d'étables chaudes, des forêts mouillées, des vergers mûris ; elle s'étend avec la blonde harmonie des blés, la chaude coloration des vignes; elle a le bruissement des bois giboyeux, la charmante beauté des sources, la limpidité des cimes à l'horizon. Toute son inspiration est dans son cher pays; c'est dans sa maison d'Orthez, dans la vieille et douce demeure ruinée de son ami de Bordeu (i), à Abos, parmi les fruits, les moissons, près de l'âtre de la vieille chambre à tapisseries, dans les matins d'été, dans les soirées d'hiver, au chant du rossignol ou à celui du grillon, que ses plus beaux poèmes ont trouvé naissance. Sa vie campagnarde — qui, cependant, cacha de grandes douleurs intimes — elle va, d'une saison à l'autre, avec monotonie, suivant le rythme égal du calendrier. Les vieux almanachs bleus que les colporteurs vendent dans les villages et qui donnent, à côté des fêtes des

(i) Dans Jean Pec, le C/ievalier d'Ostabnt, M. Charles de Bordeu, l'auteur de la Marie bleue, du Destin d'aimer, de VInqaiêlade antique, a célébré d'un style agreste et délicat les « vins ambrés de Béarn, le Gave et les monts, les vieux villages, les fermes sentant bon le lait et la méture ». Ses livres, à l'égal de ceux de Francis Jammes, son ami, traduisent l'expression fidèle du terroir.

rnANCIS JAMMU

saints, la date des marches et le tableau des cultures, sufHsent à guider dans son pur développement une vie grave cl belle, inclinée vers toutes les beautés de la terre. « Voici un poète bucolique, a t-on dit. Il y a Virgile, et peut-être Racan et un peu Segrais. Nulle sorte de poète n'est plus rare...(i). » La nature est sa mère. Et cela est si vrai que 'les hommes qu'il a vus dans les villes, l'auteur à' Existences les a peints avec amertume. Ceux qu'il a vus dans les villages, près des métairies, répandus dans les champs, ont suscité sa plus complète émotion. Leurs labeurs, plus grands que les labeurs d'Alcide, il en a mieux que d'autres dans les temps modernes, vanté la beauté :

Ce sonl les travaux de l'hoinmc qui sont grands : celui qui met le lait dans les vases de bois, celui qui cueille les épis piquants et droits, celui qui garde les vaches près des aulnes frais, celui qui l'ait saigner les bouleaux des forêts, celui qui tord, près des ruisseaux vifs, les osiers, celui qui raccommode les vieux souliers près d'un foyer obscur, d'un vieux chat galeux, d'un merle qui dort et des enfants heureux ; celui (]ui tisse et fait un bruit retombant, lorsqu'A minuit les grillons chantent aigrement ; celui qui fait le nain, celui ([ui fait le vin, celui qui sème 1 ail cl les choux au jardin, celui qui recueille les œufs tièdes.

Et, voici que, dans ce décor agreste, multiple et divers, parmi la faune, la flore et les forêts, le long des eaux, un être plus charmant que l'écureuil et les bécassines, plus souple que le lièvre, mieux

|i) RsMY DB GouRMOMT, Lt j* Livrt de» Afasqaet (iSyS).

paré que le martin-pêcheur des rives, aussi frais que la reiiouée-liseron des bois, apparaît dans la fine beauté des violettes. Cet être, fait de lumière et de lait, sentant le foin et le miel, d'une ingénue grâce, nue comme Chloé surprise ou vêtue de vieilles étoffes à ramages, coiffée d'un chapeau fleuri, c'est la jeune fille des poésies de Francis Jammes. Dans De r Angélus de l'aube à V Angélus du soir, le Deuil des Primevères , Jean de Noarrieu, Clairières dans le ciel, elle paraît souvent, toute rose et rêveuse. Eve candide d'un grand paradis rustique, elle a peuplé d'aurore et de soleil tous ces livres. Le sentiment de l'amour, chez elle, est charmant; il est limpide et vrai, il est grave sans être attristé; il s'associe à la saveur des fruits d'automne, à celle des fleurs et des moissons. Parfois — tel dans les Elégies — il inclinera jusqu'à la douleur; mais, ses regrets, ses souvenirs mêmes seront frais et purs. Le poète aura toujours, près de lui, cette jeune fille anxieuse de plaire à son cœur. Ainsi Jean de Noarrieu

Prit à son service cette paysanne nommée Lucie, de dix-sept ans à peine, aux yeux en fleurs de lin, à peau de pain, dont les cheveux semblaient poudrés de grain, et une bouche de groseille au jardin. . .

« J'ai tout à la fois l'âme d'un faune et l'âme d'une adolescente », a écrit Francis Jammes une fois. Ce doux paganisme, qu'il purifiera plus tard dans la limpidité d'une foi nouvelle, lui suggérera les plus divines visions de jeunes nymphes. Un

rHANaS iAHMBS

jour, il a dit, avec cette volupté à qui nulle expression rustique n'est étrangère :

Je souiïre de in.i chair ainsi que d'un for rouge.

Je désire une fille avec un Acre d(fsir.

Je In voudrais nue dans la torpeur d'une chambre

paysanne avec ses beaux cheveux sur ses reins moites...

Nul n*a mieuxque jui vanté la nudité des vierges, la nerveuse grdce des jeunes corps frais dans les draps durs des fermes, leur limpidité, leur hésitation :

Tu seras nue sur la bruyère humide et rose...

Tu seras nue dans ic salon aux vieilles choses...

Viens toute nue, 0 Clara d'KIlcbcuse...

Tu te mettras toute nue où il y n des bruyères et, au loin, les petits lièvres bondiront, boules, pattus...

Seules, dit le poète,

Les jeunes HUes ne m'ennuyèrent jamais :

vous savez qu'elles vont, d'on ne sait quoi, causer

le long des tremblements de pluie des églantiers...

Aussi a-t-il peuple tous ses livres de leurs rires, de leur franche jeunesse, de leurs frémissements. Dans le Poète et sa femme^ il est, au milieu des faucheurs, dans le chaud midi, parmi la mois.son, un Cliœur de Jeunes Filles. L'une d'elles, en formant une ronde de ses compagnes, a trouvé ces gracieuses paroles pour les peindre :

Mes sœurs, donnez vos mains que noua dansions ensemble dans celte prairie toute paix.

Sur rnon sein dur qui luit je veux voir se mirer

l'ombre fourmillante du tremble, et vos pieds tour à tour sur la mousse neiger.

Vous, ma sœur, vous avez l'épaule moins glissante que n'est la mienne. Mais la gaule

a moins de flexibilité que votre taille où se tiendraient debout les chèvres

la prenant pour un chèvrcfcuil.

Vous, ma sœur, vous avez le teint que donne seul

l'appuiement, sur les joues, des lèvres. Vous, ma sœur, votre gorge a un geste aussi doux

que votre croupe quand se penche tout votre corps, et que vos bras, navettes blanches,

tordent vos cheveux devant vous.

Que de quiétude, que de grâce onduleuse dans ces vers! Et, que de charme aussi, que de pudeur tremblante, que d'émoi dans la Jeune fille nue qu'a vue le poète dans la forêt! Et, quel ramage, quel éblouissement, quelle fête r.jlvestre autour de la chaumière! Telle l'hamadryade des récits passés, la jeune fille, ici, participe des arbres, des oiseaux, des sources. Elle même est une tige, un liseron des bois, une fougère. Sa beauté a le charme végétal, odorant, délicat des fleurs.

Que Jammes, prenant ces petites nymphes paysannes d'églogue, les conduise en quelque vieux château; qu'un peu de sang espagnol ou créole vienne battre aux veines bleutées de leurs tempes ; qu'elles jouent au volant sur le gazon des parcs, qu'elles aient de grands chapeaux de paille, des robes fanées à ceintures, des ombrelles légères, des colliers de corail éclatant, et toutes les héroïnes de ses contes exquis nous les connaîtrons !

Les unes ont la bruissante harmonie des saules; les autres la mollesse sinueuse des lierres dans la fonH. Toutes sont passionnées, tendres et délicates. Leurs noms sont sonores, musicaux et doux; écoutez-en tinter ainsi que les perles d'un collier ancien les sons harmonieux : Clara d'Elléheuse et Laura Lopez, Almaïde d'Etrcmont, Eléonore de Percival, (îuadainpe de Alcaraz, la petite Pomme d'Anis et Lucc (l'Alchuria. N'est-ce point comme une volière? Ces noms ne chantent-ils point comme ceux des oiseaux? Toutes sont des demoiselles des anciennes provinces ; elles ont été dans les pensionnats ; elles ont joué gravement sous les saules. Leurs modes sont fanées; elles ont des jupes à volants, des robes de gaze blanche; sur leurs beaux cheveux qui retombent en repentirs

Lcur-i •••rnii.ls chapeaux de paille ont de longs rubans.

Les mus, comme Clara d'EUébeuse, « au fond du vieux jardin plein de tulipes », rêvent aux Antilles en fleurs ; il plaît à leur pensée errante sur les mers que la Floride, la Louisiane et la Caroline portent,

ainsi qu'elles, de vieux et doux noms français. Les autres, comme Almaïde d'Etremont perdue dans le bois des Aldudes, pensent que, sous le petit fichuberthe, leurs veines battent du plus pur sang espagnol. Mariquita Arnoustéguy,qui est brune et ronde, a le teint des mandarines de l'Andalousie; sa mère était d'Elgorriaga et portait la mantille. Luce d'Atchuria a une petite bouche sanglante, semblable à une mûre sombre des bois sauvages. Mariquita et Luce viennent baiser au front la jolie Pomme d'Anis la boiteuse. — « Cette vilaine horreur!... — Pomme chérie! » Ah! celle-ci : elle est ravissante, mais infirme et frêle; son teint est d'abricot rose, ses jambes sont hautes et minces ; elle « a dix-sept printemps et demi, s'il y a des moitiés de printemps ». Sa débile grâce soutenue par une canne élégante, elle assiste aux ébats de celles qui ne sont pas boiteuses: « Lucie danse avec Coralie, Mariquita avec Christiane, Yvonne avec Françoise, Marie avec Marie. Gracieuse est assise auprès de l'oncle Tom. »

« 0 fraîcheur des adolescentes! » dit le poète qui les voit. « Sourires pleins comme des fruits ! Sang vermeil qui coulez sous les nuques si nues ! Sûreté de vous-mêmes. Fleurs qui n'avez pas été touchées ! Venez.... Que votre innocence m'enchante. » Le poète évoque à présent les jeunes filles. Et, d'abord, c'est Clara la scrupuleuse, qu'il n'a jamais trahie et qui ne l'a jamais trompé; qui est morte avant qu'il fût né « parce qu'au ciel il y a d'admirables roses ». C'est Almaïde d'Etremont qui, sans qu'il sache pourquoi, et par quel mys-

rHANCIS JAMMRH

lAro, « est venue s'asseoira sonc^Hé «.C'est Pomme (TAïiisi, channanle, dont le cou est

pareil A la rousseur du blé et au lisse raisin qui dort sur la muraille...

Jammes, comme Jules Laforgue — mais autrement que lui — subit le doux attrait des vierçes. Laforgue aimait les jeunes filles contemporaines, petits sphinx positifs, un peu inquiétantes, un peu (5niv?^matiques, « délicates et frt^lfs comme des greenaway de théière.... Oh! jeunes filles quand serezvous nos frères...? » Jammes, au contraire, aime les jeunes filles du passé, les mômes que connurent nos grand'mères au couvent.

Des souvenirs chi^ris plus doux que des mélisses habitent dans mon cccur joyeux et pourtant triste, pareil à un jardin rempli de jeunes filles...

Car j'aime comparer à de très jeunes filles

mes pensées (pu ont la courbe de leurs jambes craintives

et l'etTarouchcment moqueur d'éclats de rire...

esl-il écrit dans une Elégie du poète. C'est de pareils souvenirs, d'une évocation douce et un peu parfumée, (jue ces divins récits : Clara d'Elléùeuse, Almaïde cVEtremont^ Pomme d'Anis ont été composés.

M"" de Guérin a — dans son Journal si frais et si tendre, semblable par tant de jolis détails aux récils de M. Jammes — parlé de lettres d'amour de >L de la Pérouse retrouvées dans le vieux coffre de «quelque ancien château de province et qui, dans la

poussière du papier fané, gardaient un peu de l'âme du navigateur. Ainsi, dans des missives passées toutes poudreuses des âges, Clara d'Ellébeuse a découvert le secret des amours de son oncle Joachim et de Laura Lopez. L'ardente volupté de la chère beauté morte, de la brune créole, imprègne encore d'un arrière-goût de muscade et d'amande ces lettres pieusement gardées dans un sachet tiède. M'^® d'Ellébeuse défaille au parfum de ces vieilles pages surprises. Elle songe qu'il serait beau d'être aimée de Roger Fauchereuse comme Laura le fut de l'oncle Joachim. Justement voici que, dans une partie de chasse organisée par M. d'Ellébeuse, Clara se rencontre avec Roger Fauchereuse près de \di propriété fermée où vint mourir Laura Lopez la créole. Clara, dans son petit costume de chasse, est très belle; Roger n'est pas moins aimable. Tous deux, dans la tiède buée du matin, échangent chastement le premier baiser tendre. Et c'est de ce baiser, pur et rapide comme le vol d'une libellule sur l'eau, que, tourmentée de remords, pénétrée de regrets, mourra, par un matin de violettes et de magnolias, sous un ciel de nacre, devant les Pyrénées, en sa robe fanée et son chapeau à fleurs, la pauvre petite Clara d'Ellébeuse. Ainsi Bernardin, dans Paul et Virginie, nous dit que la chaste vierge préféra le supplice déchirant des flots au péché de devoir des jours désormais impurs à l'étreinte du noir matelot du Saint-Gérani

C'est une bien ardente vierge qu'Almaïde d'Etremontî Le sang chaud de ses veines bat le long de

HWNCI» JAMMKH 4*

ses leiiijics cl de ses poignets ronds; eîîe a le chapeau des champs, In jupe à ramage des temps démodes. Elle estunepetiterôveuseà l'ombre. « Qu'elle est donc belle, une fois habillée! Dans son énorme robe rose couleur de figue ouverte, et bombée par la crinoline, elle a l'air d'une corolle renversée, d'une belladone de feu dressée sur ses étamines. » Almaï(l(; pourrait, tant il y a de pareil attrait dans leurs visages, tant elles ont de mêmes beaux yeux limpides et des' lèvres semblables à des baies des bois, tHre la petite sœur de Clara d'Ellébeuse. Mais c'est une jeune personne bien plus passionnée! Elle aussi, comme la petite d'Ellébeuse, s'abîme en prière aux pieds des autels ; mais son appel n'a pas la même inquiétude : « 0 mon Dieu ! s'écrie-t-clle, mon Dieu, écoutez-moj,jeveuxaimer,jesuis triste... si malheureuse... Mon Dieu, j'ai le besoin d'aimer quelqu'un... Je crie vers vous... » Mais ce n'est pas, comme son amie, un beau jeune homme poélifpie qu'aime la jolie demoiselle des Aldudes. Un simple berger villageois, pareil 5\ quelque faune espiègle et broutcur, unit ses lèvres fines aux lèvres de la vierge. Petit-Guilhem, parmi les herbes et les bruyères, enseigne à sa jeune chAlelaine les mois que Dapbnis enseignait i\ Chloé.

Tous deux gravissent les sentiers pierreux et gagnent les hcrs^erios (léscrles. I^s hôlres ne j>er(lcnt pas encore leurs feuilles, qui sont rouges comme <lcs copeaux de cuivre recroquevillés par le feu. La mollesse dccc silence bleu toujours nocturne : les sapins, caresse les battements tic leurs cils et ils s'amusent du vol des perdrix blanches cpii éveille et fait trembler le vide... O cas-

cades que semble immobilise^ votre chute rapide! Gieux de pourpre dorée! Oiseaux de proie qui plongez dans les ffouffres où dort le bruit! Cavernes creusées par le liquide saphir des eaux vierg-es : voyez passer deux aimables enfants !

Tantôt les sombres daphnés les invitent à s'étendre, tantôt une pelouse plus verte que la vallée où se mourraient d'amour les pâtres de Cervantes les accueille et les alanguit.

Almaïde d'Etremont a voulu revêtir, pour ces courses alpestres, le capulet et le châle ossalois. Elle-même a brodé les aconits, les pavots et les colchiques d'automne sur la soie sonore et luisante que bombe sa g-orge. Et Petit-Guilhem ne l'aime que mieux ainsi, car elle ne lui paraît plus être la demoiselle des Aldudes, mais la sœur des chevrières qu'il délaisse et qui, de l'éclatante blancheur des couchants, ramènent l'ombre harmonieuse des troupeaux.

Hélas ! Petit-Guilhem n'est pas seulement pâtre ; il est guide aussi. Un jour, il tentera la montagne ; mais la montagne est méchante; et le corps du chevrier, « la poitrine tachée comme celle d'un rougegorge », roulera ensanglanté parmi les perce-neige. Et ce sera l'orgueil passionné d' Almaïde de montrer plus tard au monde l'enfant qui naquit d'elle et d'un petit pâtre de la montagne.

Laure d'Anis — qu'à cause de grains de rousseur qui sablent ses joues d'églantine on appelle Pomme d'A nis — n'est pas, comme Clara d'Ellébeuse, une jeune chasseresse emportée et pudique ni, comme Almaïde d'Etremont, une demoiselle ardente. Toutefois, ainsi que l'une et l'autre de ses aînées, W^^ d'Anis porte des jupes à fleurs et des chapeaux

rnANCIS JAMMBH 4'

de campay:iie; elle ;ùiiie la l)Olaiiique, {'(uleiir des vieux herbiers, des petites roses qui se pâment. Son cœur est fragile comme celui des sensitives; il prend peur et se défend de l'amour. Laure aimerait « à aimer » M. Johannès Arnoustéguy, l'un des plus vigoureux lanceurs de la pelote basque aux jeux fameux d'Irun, jeune homme de race et de qui le beau profd bronzé ressemble à ceux des médailles. Mais ce n'est pas Laure d'Anis, c'est Luce d'Atchuria qu'épousera, par un beau matin de mars, dans la petite chapelle de Noarrieu, Johannès Arnoustéguy. Et c'est ainsi parce que la petite Anis est bonne et ne veut point faire de peine h son amie Luce. Tel, à c<ité de Clara d'Ellébeuse et d'Almaîde d'Etremonty ce petit livre simple et doux. Ce n'est rien;, ce n'est qu'une pomme; ça ressemble aux petits contes bleus du tiMups d'Elisa Mercreur et de Mélanie VValdor. Mais, dans ce petit conte-là, il y a l'âme de Jammes, d'une troublante douceur émouvante. El cela, cette âme fine, frôle, fragile, nuancée, c'est comme du pollen sur une (leur en mai.

D'une même prose nacrée comme une coquille des mers, jolie et duvetée comme une pèche mûrie, comme un pétale d'iris, Francis Jammes a peint aussi les animaux. Et le frémissement du marlinj)écheur,legrisollement des alouettes, le glissement delà fauvette à télé noire, le vol du papillon-aurore, nul n'en a mieux que lui noté la symphonie, décrit les contours, la grâce et les couleurs. Comme M. Maeterlinck a chanté les abeilles, leurs « prodi-

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gieuses noces » dans le plus haut azur, il a chanté les guêpes, leurs vols de balles d'or, leur bourdonnement ; le lapin de La Fontaine, les bêtes qui suivaient saint François alentour d'Assise et celles qui marchaient auprès de Robinson, dans Juan Fernandez, Jammes les a aimées. Il a aimé les cailles et les écureuils. Une petite bécasse lui valut de méditer long-temps; un bel insecte bleu l'a laissé rêveur. Mais, de toutes les bêtes qu'il a le plus chéries, les lièvres et les ânes sont chers à son cœur. En l'honneur du lièvre il a cherché les noms les plus doux, les plus tendres : « Poil de chaume. Oreillard ! dit-il à son ami, ô Patte-Usée, ô Museau- Fendu ! ô Lièvre aimable et gentil 1 » Et la menthe embaumée des prés, le foin fleuri des champs, le thym, le serpolet, Jammes en a nourri la faim de son ami.

Mais après Apulée, après Jean de La Fontaine, après Hugo et Cladel (i), Jammes a chanté les ânes. Les plus pauvres, les plus râpés, les plus tristes et les plus battus, Jammes les a nommés. Il a nommé aussi les plus admirables : l'âne de Béatrix, ceux du Jardinier et de SanchoPança et l'ânon des Rameaux, qui porta Jésus sur les palmes. Pour eux et pour leurs frères, pour les doux et humbles mangeurs de chardons, Jammes a composé cette admirable Prière pour aller au paradis avec les ânes :

(i) Et Barrés : « Rien, dans ma mémoire, ne passe en agrément un âne que je vis à Cadix sous un magnolia fleuri... » [Da sang...^

rnANas jammkb 4^

Mon Dieu fuites qu'avec ces Aoes je vous vienne...

qui est bien Tune des plus émouvantes de toutes I elles qu'ait balbutiées le poète devant Dieu.

Attentif aux plus humbles, aux plus infimes inaiiifestalions des ôtres, aux exj)ressions les plus secrètes de la nature, Jammes s'est incline sur les cristaux des neiges, sur les pierres des routes, les insectes des chemins. Il les a tous aimés. Une cellule végétale, l'élylre d'un insecte ont passionnément retenu sa pensée. Une hypothèse de Van rieghem sur l'origine lunaire des plantes l'a occupé longtemps. Et c'est dans la même prose duvetée et jolie, odorante et claire dont il parle des vierges, (les oiseaux et des lièvres, qu'il a finement écrit sur le lamier-^ourpre et suf l'ophrys-abeilleî

Cet amour unanime, cette pitié attendrie qui l'inclinent au-dessus des spectacles les plus divers du monde, Jammes en a témoigné toujours. « Les plantes autant que les animaux et les pierres, a-t-il écrit jadis, emplirent mon enfance d'un mystérieux charme. A quatre ans je demeurais en contemplation des cailloux de montag-ne cassés, en tas, au bord des routes... » A neuf ans le prit sa passion pour les fleurs; à quinze ans il eut la notion de leur beauté, les lois de leur nature lui furent connues enfin. Sa sensibilité, devant les minéraux, devant les végétaux, devant les choses qui souffrent, ne fera que s'aiguiser à mesure qu'il aura pris conscience de leur douleur. « Un meuble que rongent les vers, écrira le poète, un fusil dont se casse le ressort, un tiroir qui a gonflé, ou l'âme soudain faussée d'un violon, voilà des maux dont je suis ému. » Cet être d'une compassion si grande, d'une si excessive perfection d'amour, qu'émeut « un épi malade parmi les épis sains », que le froissement d'une herbe attendrit, ne dédaignera aucun des visages du monde, aucune des visibles expressions

niANaS JAMMBS 4?

(le Dieu. Les pavés de la route, jusqu'aux dalles (ie retable, à celles de la chaumière, s'animeront [)Our lui d'une véijétalion sourde. 0 pierres! diral-il tendrement, « vous que l'on creuse pour d'obs-

iires besognes, qui devenez humblement la table lUi chien ou de la truie; vous que l'on pique afin (jue sous la meule soit broyée la moisson sonore ; vous que l'on taille; vous que l'on prend; vous que l'on laisse; vous sur qui dormira l'errant ; ô vous sous qui je dormirai I... ô, mes amies, je ne vous méprise point... vous êtes belles comme les choses (jui sont dans l'ombre... » Cette pitié, cet amour pour les minéraux, pour les végétaux, pour les

lioses muettes, Jammes les étendra aux animaux, .mx hommes; sa poésie sera toute trempée de cette rosée du cœur. Le pauvre pion « si sale et si doux » moqué des écoliers, l'humble notaire de campagne, le petit cordonnier naïf et bossu coupant son « pain noir », le mendiant au pied blessé, le chien battu, Toiseau mourant, voilà les motifs principaux de ses poèmes. Rien au monde ne vaut son dédain; sa commisération sincère et poignante, Jammes l'offre iii poète mourant dans soji lit, aux jeunes filles

Icclassées qui n'ont pas eu d'amour, au chemineau <[ui bat son chien sur la route, aux enfants assistés ([u'aucunemère ne berce, au lièvre frappé d'un coup (11"; fusil, au chat galeux dormant près de l'Atre, à la vieille maison, aux jardins ruinés, aux fleurs mortes; il l'élend aux infirmes, aux perclus, aux filles laides, jusqu'aux hommes de talent qu'il plaint de n'habiter pas « auprès des sources douces ». Son

cœur plein d'amour est un hospice ouvert à tous les maux du monde. Je contiens, peut-il dire

des coteaux de pierre, des ravines, des villages entiers pleins d'obscures douleurs...

et, pour panser ces plaies, pour calmer ces maux, Jammes rêve de beaux paradis chimériques. Les hommes auront leurs cieux, les bêtes auront les leurs. Les chevaux et les ânes auront un grand Eden plein de provende, et François d'Assise, tout vêtu de bure, un bâton à la main, dans le ciel des lièvres, mènera le Patte-Usée:

Je désire qu'au Ciel, mon Dieu, Vous me donniez

assez d'argent pour recueillir toutes les bêtes.

Je couvrirai de fleurs leurs bonnes vieilles têtes.

Je baiserai les yeux douloureux des pauvres rosses.

Je leur mettrai des harnais dorés pour s'amuser.

Elles seront si heureuses sur les pelouses de roses

qu'elles ne sauront pas, mon Dieu, assez Vous remercier (1).

D'aimer ainsi les vieux clochers des villages où sonnent l'angelus de l'aube et l'angelus du soir, d'aimer les saints des campagnes, d'avoir pitié des pauvres, d'avoir pitié des bêtes, Jammes lentement revint vers sa foi d'enfance. Sa douleur intime, qu'il exhala souvent en des plaintes blessées, ne trouva bientôt plus d'apaisement possible que dans l'expression de la divinité ; cette nature charmante qu'il parcourait, jadis, son Rousseau à la main, il nela veut plus voir que comme un beau tapis piqué de fleurs rares parla main d'un Dieu. Son rêve d'un

(i) Prière pour qu'un animal qui souffre meure.

rilANCIB JAMMM ^9

refuge enfin consolateur ce sera, comme dans le divin Jocelijny une cure de campagne et le presbytère abrite dans la vigne :

Pourquoi mon cœur n'a-t-il pas toujours etc seul ? Je n'aurnispns ce vide affreux nu f(»nd de moi : et |)r«Hre paysjin, j'aurais orné les croix de co^iuelourdes, de i'enouil et de glaïeuls.

Là eût été sa joie, là il eût mis son rêve :

Noire vie extérieure eût été peu changée, ô mère...

dit-il inv^énumenl ; la table eiU éié la même, aussi frugale ; le jardin aussi bourdonnant de ruches, le soleil aussi chaud sur le seuil de la porte ; il eût été heureux avec les mêmeschiens,les mômes fleurs et les mômes abeilles. Mais Jamnies n'est pas prêtre, il est poète. C'est dans sa poésie qu'il mettra ses prières. El ces prières, au nombre inégal de quatorze,ce seront de beaux hymnes de foi et d'humilité. La nature parfumée et rustique d'Orthez embaumera les pures pages de ce missel; mais déjà c'est une nature un peu plus candide, c'est une permanente louange à Dieu. » Mon Dieu, dira le poète,

calmez mon coeur, calmez mon pauvre cœur, cl failes qu'en ce jour d'été où la torpeur s'étend comme de l'eau sur les choses égales, j'aie encore le courage, comme cette cigale, dont éclate le cri dans le sommeil du pio, de vous louer, mon Dieu, modestement et bien...

Pour que les autres aient le bonheur, pour qu'un

enfant ne meure pas, pour avoir une femme simple, pour aller en paradis avec les ânes, Jammes écrira de ces douces pages trempées d'aurore. Le poète a pleuré ; les chagrins de sa vie l'ont replié sur lui-même; mais, une voix fraternelle a parlé dans sa peine. Un ami, poète — et comme lui grand poète — qui revient des Orients extrêmes, chargé des plus suaves parfums asiatiques et qui but le thé dans les jardins chinois, âme lyrique — grand cœur, grand cerveau à la fois — accourt auprès de Jammes et, dans de longs séjours passés près de lui, l'exhorte et le convainc. Dès lors l'évolution apparaît dans cette œuvre. A mesure, la poésie de Jammes tremble et s'idéalise ; elle s'affine et change ; elle devient cette tendre et douce musique des anges, dont Lamartine enfant aimait près de ses sœurs à goûter la lente et limpide mélodie.

Désormais le poète sera catholique ; la foi sera sa certitude ; elle sera sa vie même. La gracieuse médaille que la petite Pomme d'Anis porte à son cou fragile, faite d'un cœur, d'une croix et d'une ancre enlacés, Jammes la portera en lui fervemraent ; et la pieuse devise : crois, prie, espère, qui y est gravée, il en fait dès lors celle de sa vie même. Son inspiration, nettement religieuse, en ajoutant au genre où Verlaine se montre si génial à son heure, où brillent différemment MM. Max Elskamp et Louis le Cardonnel, Jammes en anime ses plus purs hymnes poétiques. Dans son œuvre finale : Clairières dans le ciel, tout irisée de larmes, d'amour et de rosée, Jammes apparaît enfin

rilANCIS JAMMrS 5l

le pieux poète qu'il a révë d'ôire. « Les poèmes En Dieu et l'Efflisc habillée de feuilles^ écrit l'aulciir en note à ce dernier ouvrajçe, sont des plus récents. Ils ont été écrits après mon retour au catholicisme, l'un en 1906, l'autre en igoô. »

Ode d'allés^resse et de mélancolie toute hai|içncc de ferveur offerte à la mémoire de Maurice et d'Eugénie de Guérin, En Dieu fut écrit à l'issue d'un voyage qu'accomplit le poète au rustique domaine où les immortelles ombres du délicieux couple sont visibles encore sous les châtaigniers. C'était par une tiède aube d'Annonciation ; le clocher tintait sous le ciel d'Andillac ; le torrent chantait dans son lit d'azur et, dans la cour des fermes, les troupeaux rentraient. Un jour pareil aux jours tout fanés de fleurs du Journal d'Eugénie se Jevait alors ; et Jammes venait d'Orthezen ami, comme s'ils eussent encore été visibles, le frère et la soeur, sur le seuil de leur vieux château ruiné :

0 Eugénie, ô Maurice, vous êtes là I

La matinée mouillée est lourdes de lilas.

Que ne suis-je avec vous dans cet autre Cayla ?...

0 mon ftme, mon âme, 6 mon Ame liée

à mon Dieu, entends-tu parmi les peupliers

du ciel les rossignols aux chants multipliés ?

Que je sois avec vous puisque vous me parlez, puisque mon Dieu vibre en moi comme le blé aux respirations des siestes de l'Eté.

Je t'aime, Esprit 1 Mon Ame est celle du cantique.

Elle est ta fiancée gracieuse et mstinuc,

sous les poiriers de la Saint-Jean mélancoliques.

5a FRANCIS JAMMES

Qu'elle aille donc entre Maurice et Eugénie !

Qu'elle aille à toi avec les fleurs qu elle a cueillies

au Cayla, dans une éternelle prairie...

Mais ce Cayla, c'est le pur Cayla des grands cieux :

Mon âme crie ; elle a la nostalgie des cieux...

dit le poète soulevé d'impatience. Il aspire dès lors à la vie limpide, à la rafraîchissante consolation de Christ. Vers le Dieu des anges, il élève ses bras :

N'aurez -vous pas pitié de votre serviteur ? Il est blessé. Il gît. Il a soif. La savane s'étend. Le bon Samaritain, ô mon Sauveur, ne passera-t-il pas bientôr sous les lianes?

« 0 mon fils ! » lui répond, comme à l'émouvant poète de Sagesse, le Seigneur accueillant :

Laisse aller l'ignorance indécise de ton cœur vers les bras ouverts de mon Eglise...

Et Jammes entend : il veut l'Eglise. Mais cette église ne sera pas la riche cathédrale, la chapelle ardente où brasillent des cierges. L'Eglise de Jammes sera rustique somme son œuvre ; elle sera vêtue de feuilles; telle la petite chapelle de Noarrieu, elle dominera de sa flèche dans les trois vallons ; dans l'odeur exquise des fleurs villageoises, elle sera retable champêtre de l'Agneau :

Au milieu des champs... l'église s'élève. C'est là, entre ces murs pâles comme des grèves, c'est là qu'est le refuge et c'est là qu'est le rêve... Autour de la chapelle s'étend la paix des champs. Et, au carrefour poudreux, parmi les avoines, les menthes, les chicorées et les aigremoines,

FMANCtS JAMMU 53

se dresse tm «[rand Christ de bois creux où les abeilles ont fait lotir nid...

Le poète est le servant de cette printanière église ; il y officie en beaux vers ; sa penst'e y est toute concentrée en pieux hymnes (i); il y chante un rosaire admirable à Marie :

Par l'arc-en-ciel sur l'averse des roses blanches, par le jeune frisson qui court de branche en branche et qui a fait fleurir la tiee de Jessé ; par les Anaoncintions riant dans les rosées et par les cils baisses des graves fiancées : Je vous salue, Marie.

Ainsi, le poète est toute grâce, toute joie et tout amour. Il a retrouvé le refuge; il a franchi le seuil et, comme lui-ni(^me l'a dit, c'est dans « l'ombre de Dieu » qu'il essaye sa méditation.

(i) « Je me souviens d'avoir un soir accompagné Francis Jammes à IVfflisc cl de l'avoir vu prier. Il me troubla profondément, tant par I abandon de son corps i|ue par l'expression de son visage, et

1e sentis mi'il n'était réellement plus là, mais loin, très loin..., chez )icu... » "TouNY-LÉRYs : L'Année poétique tgo6.

Sur cette expression de la piété, sur ce lyrisme tendre, sur cette « catholique poésie », ainsi que M. André Gide l'appelle, il y aurait beaucoup à épilog-uer.

En réalité, le sentiment de la religion, devenu dominateur, ne courbe que les fronts las, ne diminue que les âmes tristes et froides qui s'ouvrent à son impression. Alors la religion est sèche; elle prend l'expression d'un fanatisme étroit, ne connaît ni amour ni haine et ressemble à un froid tombeau. Mais que son lys pur fleurisse dans le cœur d'un poète, elle rayonne au contraire alentour; elle vivifie son inspiration et donne un caratère ineffable à l'œuvre. Verlaine, il y a peu d'années, offrit cet édifiant spectacle. Il fut le touchant Choulette aux pas ingénus, à la voix berceuse, au chant musical. Avant lui, il y eut Lamartine, si beau et si fervent et qui ressemble à un ange admirable. Avant Lamartine il y eut Fénelon. Il y eut l'auteur de VIntro~ ductiùn à la vie dévote, ce saint François de Sales de qui Ernest Hello a pu dire que le style « était un concert d'après-midi ». Mais, surtout, il y eut celui qui avaitchoisila pauvreté pour épouse, le naïf d'As-

FRANCIB JAMMR8

sise, dont le pas a laissé tant de parfum en Ombrie. Ah I que celui-l;\ offre de charme dans sa piété, de suavité dans la foi, de gentillesse en même temps que de cœur! Ecoutcz-Ie dans sa louange aux créatures « laquelle il proféra peu avant son trépas (i) », entendez-le honorer « Messer frère le soleil, lequel nous donne le jour, et rend témoignage de Dieu ». « Loué soit mon Seigneur, s'écrie-t-il, pour sœur lune et pour les étoiles, lesquelles il a formées au ciel, claires, précieuses et brillantes. » « Loué soit mon Seigneur pour le frère vent et pour l'air, la nue et le serein de toute saison... pour la sœur eau, très utile et humble, pieuse et chaste », aussi pour « le frère feu, par lequel s'illumine la nuit, beau, gracieux, très fort et puissant. » Enfin, « loué soit le Seigneur pour notre mère la terre, amiable à nous supporter et sustenter, produisant fruits divers, herbes et fleurs de joyeuses couleurs». Loué soit le Seigneur pour les créatures, pour les animaux, pour les minéraux et les plantes !

Une telle louange est belle, a un tour de charme exquis, une expression suave ; et ce n'est pas seument un fervent qui parle, c'est aussi un poète qui chante. Un religieux, nous le voyons avec Sagesse^ avec Joceign, avec ia Vie dévote, surtout avec les Fiorettiy ne nie point nécessairement la nature ; il se réfugie au contraire en elle et trouve à chaque pas, dans sa magnificence, une nouvelle raison de croire et de chérir son Dieu. Le sentiment de Jammes,

{i) Légende de »aint François d'Attisé par tes trois compagnon» (Manuscrit da xtii* siècle publia par l'abbé Srmon de Latreiche).

depuis les dernières Clairières dans le ciel, n'est pas différent ; sa piété ne se tient pas à l'écart des arbres et des plantes, des bétes et des végétaux; elle ne s'exprime point dans l'aride désert où saint Jérôme s'était jadis exilé. Cette piété ne cesse pas un moment, malgré sa ferveur, de folâtrer aux champs ou dans les montagnes, de jaser aux sources et, s'il le faut, de suivre en bondissant les chèvres pyrénéennes dans le sentier étroit. « N'estce là, dit volontiers le poète,

une belle oraison que celle d'une noix et d'un grillon ?

« La prière, ajoute-t-il,est la sœur des oiseaux. » Mieux encore, elle est l'oiseau même et s'élève au ciel sur son vol diapré. Quand le pauvre d'Assise, au retour de Spolète, s'arrêtait au milieu des champs et prêchait ses sœurs les alouettes en les dépêchant vers le Seigneur son Dieu, il ne donnait pas d'autre forme à ses oraisons. Et Jarames non plus, quand il descend les pentes alentour d'Orthcz,el — le soir arrivé — revient vers sa demeure, comme le primitif, a le cœur envahi de piété tendre. Le Dieu qu'il adore n'est ni un nom gravé dans un temple, l'entité impondérable des théologiens ; mais Dieu, selon lui, est l'artisan ineffable, une manière d'admirable artiste, un infiniment bon, un infiniment pur. V Dieu est, dit-il.

Il est. Il fut et il sera.

Voici le Monde. Ouvre les yeux et vois quelle douceur amère règne là !

FRANCIS JAMMEH

Voici l'hospice cl ses huis ronds cl has, ses arceaux ))laiics d'KU', ses Fuchsias vt son eau froide et qui parle tout bos.

Ici un sflii^cA In lonihée du jour,

«'il (ui ])r()niùnc et s'il inédile autour

du cloître où la douleur rejoint Tninour

devient pareil nu lys de celte cour.

Il comprend Dieu comme dans son contour

ce lys comprend l'odeur qu'il eut toujours.

Une telle façon de croire est bien la meilleure; elle n'est ni laide ni rebutante ; elle a tout attrait et toute beauté ; elle devient une espèce de doux chant des anges, un balbutiement et une symphonie. Le poète écoule. 11 voit Dieu, il l'entend ; mais, il l«' voit et l'entend dans tout ce qui est clair el harmonieux, dans la limpidité des champs et des campagnes, dans le branle des cloches ou la rosée ourlée au cœur des corolles, dans la rougeur du front (le la fiancée autant que dans le murmure du gave ou du vent qui passe. Jammes voit le créateur, mais ne s'éloigne on rien des créatures. « La religion, at-on pu dire;\ ce propos justement, en se précisant dans son esprit, ne lui a rien fait perdre de la tendresse spontanée qu'il portait à a création; elle la conféré, au contraire, à sa fraternité, une sorte de dignité légitime; elle a sanctifié ce qui était jadis, en lui, un peu faunesque (i). » Rien, au reste, n'est apparemment modifié de l'art du poète, de son style si simple et si savoureux, de son chant allègre et parfunié. Seulement, dans l'œuvre même de Jam-

(i) AMDRi CuAUMEix : le Journal des Débats (ai septembrf igo6).

mes, au-dessus des collines de son village, le clocher vieux et moussu d'une petite chapelle humble étend désormais, un peu plus avant que jadis, l'ombre légère de son toit...

vin

Loniçtemps, l'éçlise, vêtue de son manteau de li'uilles, projeta cette petite ombre tiède au-dessus de l'œuvre déjà étendu du poète. Et la terre était chaude, le blé était beau, le grillon tintait et le lézard MM't courait sur le mur au soleil. Enfin l'éçlise était

! la terre de Dieu ; elle était dans le silence et dans Il prairie.

Mais, un jour, elle fut dans le bruit et dans l'allégresse.

En ce jour-là l'i'glise allègrement sonnait, Car la fille d'un iiiét«ycr se mariait. L'église sonnait sur fa gloire des maïs d'Août. Elle sonnait sur les chaumes roides et roux, et sonnait au-dessus des granges recueillies, et sonnait au-dessus des hangars et des puits, dont on entendait les chaînes rouillces se taire, et sonnait au-dessus des greniers et des aires, et sonnait au-dessus des Batteuses qui ronflent, et sonnait au-dessus des Hlles brunes et blondes qui s'élani;aicnl pour la noce de leur amie, et sonnait à grands sanglots d'amour qui s'espacent, et sonnait, ht les bœufs ensommeillés (jui passent s'arrêtaient intrigués, lovant leurs cornes pAles vers ces cœurs de la haie, les roses du Bengale. Et sonnait. Et les pigeonnes gonflant le dos roucoulaient sur les toits diaprés comme l'eau. Leiirs pieds roses éperonnés coupaient l'air bleu .

Et la fille du métayer comme une fleur se balançait sur le perron, parmi les coqs. Et sonnait, et sonnait. On entendait le choc de chaque coup de cloche au large des collines. Et le cortège se formait au potager, et les amies suivaient la blême fiancée comme l'on suit le vol d'un papillon des neiges. Une musique naïve précédait le cortège, et le poète louait Dieu en se disant : C'est ainsi qu'autrefois partit pour Chanaan Rebecca, dont la race était vaillante et fière. Les temps n'ont point changé pour ceux qui croient au

[Père (i ).

A l'issue de ces bibliques épousailles, il y a, depuis la conversion, dans la maison de Jammes, un aspect nouveau.

Denis a reçu Lucie dans sa demeure ; un foyer se crée avec le Poète et sa femme (2). Et l'ombre — à peine une ombre — qui descend du toit de la petite église n'en est pas diminuée. Mais la simple maison où le poète habite, sans crainte ou frisson se réfugie en elle ; et cette ombre de Dieu, ce bonheur de vivre, cette confusion de l'action et du rêve, du ciel de la nature, acquièrent ici une forme inspirée, une quiétude douce, une sérénité vraiment pure.

Que fait Denis? On dit qu'il chante, mais jamais

je n'entendis cette chanson dont on dit qu'il a pu si tendrement gagner

celle qui vit dans sa maison...

Denis, assure-t-on, hante un monde de dieux

et de sphinx couronnés de roses.

Lui-même est un silène. On le voit au jardin

(i) Francis Jammes : U Eglise habillée de feuilles (mcmvi). (2) Le Poêle et sa Femme, dans Clairières dans le ciel (mcmvi).

rHANCIh JAUMU 6l

veiller nu lëtçumc, à la treille.

Il cxcolle A tromper avec des cadres rcinU

l'odorant soleil des abeilles.

Il est de ceux i|ui voient les parfums. Et il sent

les couleurs. VA il s'intéresse au scarabée curuu, au hérisson piquant

et au.x plantes des doctoresses...

Le (.U'Iicieii.v scMiliment des saisons ordonne le lyrisme du poète. Sa foi, loin de l'élreindre au point d'tîtouffer en lui tout amour, toute comprëhension et tout bonheur, exalte son profond attachement à la nature ; elle rend celle-ci plus sensible à ses yeu.x ; elle la fait plus belle et plus piquée de fleurs, plus parée pour plaire et d'un ton ineffable,

0 Dieu du feu, je t'aime et je t'adore,

ô Dieu des eaux qui priaient sur les prés (1},

s't'orie le poète attendri; mais, adorer Dieu, pour Jainnu's, c'est l'aimer i\ travers le spectacle exquis qu'il a sous les yeu.\ : dans le vol de l'abeille, le rciijard dti chien, le poil de chaume du lièvre, le trtMublement des feuilles ou le pollen des fleurs. «Je vis, dit le potier Bernard de Palissy dans son lyrique Jardi/iy le froment et autres blés, à qui le Tout- Puissant avoit donné la sagesse de vôtir leurs fruits si excellemment que Salomon ne fut jamais si bien vêtu avec toute sa sagesse. Toutes ces choses me donnoicnt occasion de tomber sur ma face et d'adovcv le Vivant des vivants, qui a fait de telles choses pour l'utilité et le service de l'homme ! »

ni !•'. Jammks : Soiwenirt d'en/unce (Mercure de France, i*' mai

()2 FRANCIS JAHMES

Jammes ne pense pas autrement que le bon et vieux potier ingénu. Les fleurs vermeilles, les fruits pleins de saveur, les moissons ardentes, les vig-nes pourpres ne sont, à son regard, que les diverses manifestations de Dieu. « Il n'y a, disait l'ancien modeleur de figulines, trésor pareil aux petites herbes des champs, même les plus méprisées. » Et comme les vieux maîtres des temps primitifs étudiaient la structure intime des pâquerettes et des muguets, des coquelicots et des liserons pour en orner les champs de leurs Nativités ou de leurs Annonciations, Jammes, très exactement, examine chaque plante modeste et, d'un trait fidèle, en reproduit le contour et l'éclat dans ses vers.

Ces derniers, sans cesser d'offrir, ainsi que dans Clairières dans le ciel, Icton de l'oraison, de laudes pieuses et belles, sont désormais empreints d'un accent plus stable ; le rythme en est moins épars ; et, comme le poète a dit, ce sont des Poèmes mesurés (i). Une pénétration plus vive de la nature, un don de la dépeindre encore plus savoureux donnent, à ce lyrisme bien personnel du poète, un aspect sinon complètement nouveau, au moins différent de ce qu'il fut En Dieu et dans la Chapelle habillée de feuilles. Un poème, condensé comme celui que voici dans ces quelques lignes, résume cette manière en quelque sorte un peu plus « impressionniste » d'écrire :

(i) Francis Jammes : Poèmes mesurés (Société du Mercure de France, 1908).

rHA^CI{i JAMHB8 63

ÇA et \h sur le ciel tout à coup des polnU roses nn[)nraisspnt. (W sont les j>êchers qui les posent. ht voici (les points blancs et ce sont les pommiers ; et voici les i^oints verts nue font dej» peupliers. Puis <los vap(Mirs qui se dégagent peu à peu, rouges d'nhorJ, liliis ensuite et rniin bleues. Ln nature s'essaye du bout de son pinceau. Mais bientôt elle appuie plus fort sur le panneau. Les pointilirs vont se fondant en larges touches comme les chants des rossignols quand on se couche.

A l'exaltation mystique admirable a succédé, (liez Francis Jammes, un recueillement plus grave; son cœur, apaisé, incline vers les rusticités plus mûres ; il n'est pas moins ardent, mais son ardeur même apparaît plus contenue. Ainsi la plante, sortie des neiges d'hiver, grandie au printemps, atteint, <!ès l'été chaleureux, aux fécondes fructifications. L'art de Jammes, en réalité, a été cette plante. Comme une plante il a élevé sa tige au ciel, vers l'azur sans tache des clairières où paît l'Agneau tendre. Mais « le fils de Virgile » a parlé de nouveau en lui. Son vers, plus souple et moins strict, >iinaît d'autres rythmes, « son poème modeste descend du coteau comme un paysan... ». La plaine toute mîlrie ondule; le poète chante, et son chant I st une pastorale de quiétude, de recueillement rt d'apaisement de l'âme.

Comme quand on relève un bouquet de feuillages

ui tremjMiit, il s'égoulte :

ans la nuit escarpée et bleue, après l'orage, cette maison ruisselle toute.

Ln voix d'un crapaud solitaire appelle aussi pure (|uc la cloche de la chapelle

d'un monastère.

La boule du portail, le réverbère

dans la rue,

l'ombre fourchue

de la branche d'une chêne indiquent çà et là

que l'on est sur la Terre.

Dans le ciel frais comme un lilas

et que la pluie a fait sans borne et net

de tout voile,

l'étoile

naît.

Alors, tel qu'un facteur rural qui quitte

l'humble chaumière,

mon cœur sort de la nuit et s'en va vite

à la lumière... (1).

Une odelette aussi calme, d'un développement aussi plein, aussi harmonieux, exprime encore mieux que tous les commentaires l'orientation vers le chant agreste du lyrisme de Jammes.

(( C'est une très funeste tendance de notre âge, écrivait Michelet en son temps, de se figurer que nature c'est rêverie, c'est paresse, c'est langueur. » Le maître, en s'exprimant ainsi, avait bien raison. Nature c'est activité, c'est transformation, c'est musique et couleurs, c'est parfum et murmure, c'est foi et amour. Dans Alexandre de RuchenJIeur, ég\ogue de printemps {-2), son dernier poème, Jammes exprima cette émulation permanente des choses, ce mouvement sans cesse animé de la nature.

(i) Poème inédit.

(i) Alexandre de RuchenJIeur {l'Occident, juillet 1908).

Dire maintenant ce que fut cette œuvre : l'œuvre (le Jainmes, la vanter? On analyse mal ce que l'on ainuî. AvtH* Francis J^immcs, « sitôt que l'on veut i rili(|uer, on hésite : défauts et qualités se fondent; il n'y a plus défaut ni qualité. Sitôt que l'on veut louer, il faut louer tout... Dès qu'on se laisse aller (à Janunes), il semble que lui seul soit poète (i). » Sa prosodie elle-même, si spéciale, parfois d'une singularité un peu boiteuse, a l'attrait de cette petite Pomme d'Anis qui appuyait sa marche hésitante au moyen d'une canne longue et haute, à travers les llcurs et le gazon d'un parc. « Ce langage à la fois maliulroil et exquis est un charme chez lui (2) » a dit très justement Henri de Régnier un jour. Les plus rebelles, les plus inquiets, les maîtres qui appartenaient ;\ une école lyrique bien différente, un André Theurict, un François Coppée s'arrêtaient au seuil de ce gracieux jardin où Jammes cultivait des roses qui n'étaient pas très droites, des lilaset des buis qui étaient peu taillés.

(i) ANnnu Gide : Prétextes.

js) Hemii de Hk(-.:4ier : Mercare de Frûnet (mai 1897).

Ce manque d'ordre, cette sauvagerie indépendante du jardinier qui ne veut pas couper ses beaux arbres et les laisse un peu pousser au hasard les déconcertaient. Ils critiquaient d'abord; mais, peu après, conquis, ils rentraient d'eux-mêmes au jardin, poussaient la porte de bois à peine fermée et cueillaient les fleurs. Un homme comme André Theuriet, qui avait vraiment le sentiment agreste, revenait alors sur ses préventions, et nettement disait : « Je me suis souvent reproché d'avoir été un peu dur, dans un précédent article (envers Francis Jammes). La lecture de son recueil {De r Angélus de l'aube à V Angélus du soir) m'a fait changer d'avis (i). u Et le poète des Humbles à propos d'Un Jour : « Ecoutez ceci. Sont-ce des vers ? A peine. Mais c'est assurément de la poésie :

Où est ma mère? — Dans la salle à manger où sentent

[bon les fruits].

Elle coud le linge blanc près des capucines. C'est la mère douce aux cheveux gns dont tu es né. Il y a un grand calme qui tombe de la vigne, La chatte sur la pierre chaude s'étire en bâillant ou roule au soleil son ventre blanc, La chienne allongée allonge un museau pointant sur ses pattes allongées, courtes et frisées. Le ciel clair comme l'air entre par les croisées. Dieu te rendra bon comme les nommes et doux comme le miel, la méture et les pommes où se collent les guêpes en or tout empêtrées. Ta mère douce coud dans la salle à manger où sentent bon les fruits, près de ta fiancée...

(i) André Tusurjet : le Journal (i5 juillet il

ruANas JAMHxs 67

« Sans (ioiilo, cela est malatlroit, bizarre, cl l'on croit lire, n'est-ce pas, la traduction d'un poète étranger. Cependant, faites disparaître quelques assonnances et ([uelques répétitions de mots, tout à fait inutiles. Ne reste-t-il pas une pénétrante impression de campagne et d'été, quelque chose de 1res fin et de très doux? M. Francis Jammes a vraiment une âme d'enfant, et ses sensations sont d'une délicieuse fraîcheur (i).»

Analyser Jammes est une peine perdue. Si peu littéraire, il échappe à l'examen littéraire. Au seuil de ces livres blancs, légers, fluides d'une scintillation nacrée et lumineuse, le critique hésite à entrer; il n'a aucune excuse ni aucun prétexte; il n'est pas dans son domaine. Et c'est aux poètes, aux poètes seuls, les émules de' Jammes, qu'il appartient, en présence d'œuvres comme les Clairières ou Pomme d' A nis, de {iarlitT k voix grave et haute. Ainsi l'ont fait, différemment il est vrai, mais avec le môme accent pénétré, MM. Pierre Quillard et André Gide. Encore l'ont-ils fait à l'aide du vieux parallèle classique. L'oeuvre de Jammes n'emprunte à aucune des autres œuvres connues sa beauté ; toutefois, ce n'est g-uère qu'en la confrontant à ces œuvres des aulresqu'oneu|>eutdégagcrlasig;nification.M. Quillard, M. Gide l'ont compris de cette manière et se sont, tous deux, servis de ce moyen. Le premier, en rapprochant, du Deuil des Primevères^ le Semeur de cendres de Charles Guérln, a montré comment

(\) François Coitkb : le Journal (7 octobre 1897).

ces deux beaux ouvrag-es se mettaient en valeur l'un par l'autre. Le regretté Guérin, « ployé sous la double croix de l'amour et de l'art »^ permet d'approcher plus près de la simplicité sans feinlise de Jammes : et Jammes, par son ton d'ëglogue, un naturisme exquis, un élan spontané du cœur, aide à pénétrer mieux ce sentiment passionné dont le Semeur de cendres est tout envahi (i).

M. André Gide, appliquant le parallèle à un autre poète, au chantre ébloui de la Souffrance des eaux, Emmanuel Signoret, a témoigné, plus tard, de cette nécessité dans la comparaison de l'œuvre limpide et pastorale de Jammes avec une œuvre toute autre, éblouie de lumière et gonflée d'un flot bouillonnant de lyrisme.

« Si le rapprochement de ces deux noms (Emmanuel Signoret, Francis Jammes), écrit M. André Gide, se fait en mon esprit d'une manière irrésistible, ce n'est pas qu'aucune ressemblance se puisse découvrir ou inventer entre ces deux poètes dont je disais qu'ils se limitent (le mot est très juste) réciproquement — mais parce que chacun d'eux, purement, sut s'abreuver aux sources mêmes — sur les flancs opposés du Parnasse — à ces deux sources aux eaux aussitôt confluentes, dont la plupart des poètes ne nous versent qu'un flot mélangé. Et cette pureté lyrique, chacun d'eux la réalise à ce point que, réciproquement, la moindre goutte

(i) p. Quillaud : F. Jammes et Gh. Guérin {Mercure de France, jiiillet 1901).

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(If celle essence d'art qui fait la sainteté de Jammes suffirait à décomposer l'art de Signoret (i). »

En résumé, ce qui se dégage d'examens aussi clairvoyants, si supérieurs à ceux de la critique académique acquise, c'est l'originalité, éclatante de Jammes, c'est sa candeur, sa spontanéité, c'est son nrur qui ne ressemble ;\ aucun autre cœur de poète actuel. La poésie de Jammes n'a point de source ailleurs que dans la foi et dans la nature. Jaillie directement, elle offre la même onde que le torrent de son natal Béarn : elle est pure, elle est vive, elle coule en chantant dans le lit bleu d'un gave. Beaucoup, parmi les nouveaux poètes, sont venus boire i\ cette source, qui n'eussent jamais, sans elle, eu la révélation profonde de la nature.

La nature, Jammes l'adore. Nul n'en connaît aussi bien la germination, les saisons, les fructifications abondamment belles. De toute l'attentive émotion de son cœur, le poète de tant de pages trempées de pluie et brûlées de soleil s'est penché sur les herbes les plus humbles des champs, sur les plus minuscules insectes des prairies; il les a aimés les ayant connus. Aux descriptions fictives, aux contrées les plus fabuleuses inventées pour plaire, il a fait succéder de simples et beaux pâturages ; il a montré les monts, décrit les bois, les prés ; il a guidé les pas trébuchants des poètes vers les fleurs qui sont les plus belles, étant les plus vraies. Enfin, il a aimé les animaux, les hommes;

( I ) A. GiDi : Qaelqae* mois sar Emmanuel Signoret (Mercure de France, 16 mars igo8).

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il a peuplé ses livres de ces compagnons rustiques : les lièvres, les abeilles et l'âne.

Par sa sincérité, sa compréhension de tous les purs spectacles naturels, Francis Jammes a su — dans un temps trop intellectuel — rafraîchir la poésie, lui redonner de la vie, du mouvement, de la réalité enfin dans le lyrisme.

La gloire de ce charmant villageois, ce fut d'ouvrir,sur le val,la fenêtre fermée des lettres ; ce fut de donner aux limites de nos rêves, plus de plein air et d'espace, ce fut de faire entrer l'odeur des foins, le bruit des clochers, le chant des sources dans la maison.

Certes, au delà des moissons, des villages, du val et des monts, des châteaux anciens habités des jeunes filles, il est d'autres mondes. Il est des domaines poétiques plus vastes et plus étendus; cela, Jammes le sait; il l'a exprimé, dans de beaux vers à Hugo, mieux que personne.

Hugo, je ne sais pas... je ne sais pas chanter comme il faudrait pour te chanter, pour que l'éclat des foudres, de la mer, du vent qui fut ta voix, ne couvrît point ma voix quelconque et mesurée...

Il ne convenait pas (jue, pour te célébrer, puisque tu es un Dieu de ceux qu'aiment les hommes, il ne convenait pas que moi, le pauvre faune, j'enflasse cette voix faite pour les guérets.

Que non. Mais, souriant, mon pipeau à la lèvre, songeur, les yeux mi-clos devant tout ce qui tourne, je te chante, Hugo, du lierre dans mes cornes, avec le même cœur dont je chante les lièvres (4).

(i) F. Jammes : A Victor Hugo (la Plume, i" mars 190a).

rnANCIS JAMMU 7'

Jainmos n'est que le pauvre faune; ce n'est pas le satyre (]ui pt'lril des inojides divins sous ses lulons; mais, sa voix qu'un pipeau suffit à moêurer, elle a donnt' le rythme et l'ardeur à son œuvre. « Avec lui, comme Ta écrit finement M'"* Blanche Rousseau, on ne sait pas si c'est « du talent». C'est mieux et c'est autre chose ; c^est « une intuitive et jeune âme qui chante, un cœur qui bat d'impulsion, une étonnante flamme et un chant d'orage extrêmement doux et frais (i) ». Rien que d'humain dans ses œuvres :

... Je oe suis qu'un homme. Et c'csl là mn (grandeur. Je vais bieulùl vieillir comme d'autres vicillircnl avant, de joui* en jour, de moins en moinscompris ce qui me distingua d'au simple laboureur.. (2).

« Ses livres (les livres de Jammes) sont un événement tendre et naturel » ; on les lit « comme on respire une corolle, comme on arrose les plalcsbundcs, comme on cueille un bouquet (3) ». Tout, dans ces charmantes pages, est palpitant du bruit de l'univers animé, du murmure épars des monts et des prairies. Ces proses, ces poèmes ont le ton nacré des cimes, la verdoyante expression des vallées ; toutes choses y scintillent selon le temps et l'heure ; les musiques des pdtrcs, le tintement de métal de Tangelus qui sonnr^, les frémissements

(i) Blanche Roissk.vu : l'Art moderne (la février iSy^). (a) F. Jammes : A Victor Ifttffo (la Plume, i** m«rs tgot). (3) Dl. Aousskao : ibid.

des feuilles, des ailes et des âmes y jouent leur symphonie universelle ; le frisson des arbres et des êtres y passe ; le rayon divin du jour y luit sur le front pâli des fiancés, sur l'enfant qui s'éveille, sur les hommes qui passent, sur les chiens et sur les insectes.

Son œuvre, qui surprend, parmi tant d'œuvres savantes, par son sentiment de charme et de vérité, a révélé alentour beaucoup d'œuvres correspondantes. « Jammes, nouveau Rousseau — a-t-on pu écrire — a inventé une sensibilité nouvelle et une langue nouvelle pour la traduire : des petits poètes viendront, qui, dans la forêt de Jammes, se tailleront des parcs et des jardins (i). » L'influence profonde qu'a eue partout son œuvre est visible aux pag-es que ses réminiscences ont suscitées chez les meilleurs des nouveaux écrivains.

« M. Jammes, a-t-on justement dit, a communi que à toute une génération d'artistes ses rêves et ses nostalgies (2). » Il a aidé à se connaître nombre de poètes et d'écrivains ; à l'insu de beaucoup même, il a été la petite source heureuse où plusieurs vinrent boire qui se trouvèrent inspirés et qui, sans cela, fussent passés sans comprendre. L'influence, si juste, si bonne et si nécessaire dont il disposa sans fracas, sans recherche et sans pose dans les lettres modernes, aura longtemps encore sa répercussion.

(i) Jean de Gourmont : Vers et Prose (tome V).

(2) François Porche : ta Petite Gironde (26 février 1907).

FRANCIS JAMUES 78

Ainsi, par un beau jour d'été, la libellule ou le marlin-|)êcheur, en ridant le cristal d'un lac, étend à toute l'eau endormie le reflet de son aile et prolonge, au-delà de son rayon, un frémissement sourd.

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