CHAPITRE IX
Le plaisir et la peine ne sont ordinairement dans la jeunesse que des impressions passagères. J'avais à peine passé quatre jours à bord du vaisseau sur lequel je retournais en Angleterre,
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que je repris toute ma légèreté naturelle. En arrivant à Portsmouth, je consentis à y passer deux jours avec mes nouveaux compagnons. Quand ce temps fut expiré, j'eus pourtant assez de résolution pour faire mon porte-manteau, et après un souper extravagant, je me couchai plus qu'à demi-ivre. Je me levai le lendemain avec un grand mal de tête, et je montai dans la diligence de Londres.
Quand je frappai à la porle de mon père, le domestique qui me l'ouvrit poussa de grands cris de joie. Je me précipitai dans le salon, et à ma grande surprise je vis une nombreuse réunion d'enfans, qui dansaient avec mes jeunes sœurs, tandis que ma tante jouait du piano; et mon père était assis sur son grand fauteuil, d'un air de bonne humeur.
C'était une scène à laquelle je ne m'attendais nullement. Je m'étais préparé à un accueil sentimental et touchant, et j'avais cherché à mettre mon esprit à l'unisson. Qu'on juge donc de la révolution soudaine qui s'opéra en moi, quand je trouvai la joie et la gaîté où j'attendais la tristesse et les larmes. 11 ne me vint pas à l'idée que la mort de ma pauvre mère avait eu lieu six mois avant que j'en reçusse la nouvelle, que
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près de trois autres mois s'étaient écoulés depuis cette dernière époque , et que par conséquent le temps avait dû produire son effet ordinaire, et adoucir la première amertume du chagrin. Je fus surpris de ce qui me parut en eux un manque de sensibilité, et ils ne le furent pas moins en me voyant un air grave et sérieux.
Mon père me reçut d'un air de surprise, et me demanda où était ma frégate , et quel motif me ramenait chez lui. Le fait est qu'ayant pris tout à coup cette résolution, je m'étais épargné la peine de lui écrire pour l'en informer, parce que je serais arrivé en même temps que ma lettre, à moins que je ne lui eusse écrit de Portsmouth, ce que j'aurais dû faire. Ne voulant pas donner à mon père, en présence de tant de témoins, l'explication qu'il avait droit d'attendre, il fut naturellement porté à concevoir des soupçons désavantageux, et il supposa que ma mauvaise conduite m'avait fait congédier de ma frégate. Son front se couvrit d'un nuage, et il parut plongé dans de profondes réflexions.
Lorsque j'expliquai à mon père, le lendemain matin, les motifs de mon retour, je ne pus le persuader que la mort de ma mère en fût. la seule cause , è1 il me fit une foule de ques-
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tions qui m'humilièrent. Enfin, je lui montrai le certificat que m'avait donné mon capitaine, et il ne put conserver ses soupçons injurieux. Mais sa mauvaise humeur ne fit qu'augmenter. Il me reprocha d'avoir quitté ma frégate, quand j'avais le bonheur d'avoir obtenu les bonnes grâces de mon capitaine et que j'étais sur la route de la fortune, et me demanda ce que deviendrait la marine, si chaque officier retournait chez lui quand il perdait un de ses parens.
Je n'avais rien à répondre à ces argumens , mais ils détruisirent complètement le bon effet qu'auraient produit sur moi les dernières recommandations de ma mère. Je me dis que, si sa mort était un événement si peu important, ses derniers avis ne pouvaient l'être davantage, et à compter de ce moment, je cessai d'y penser. Mon père était fort loin de me traiter comme du vivant de ma mère; il me refusa toutes mes demandes avec dureté, et il me fit des mercuriales qui auraient mieux été adressées à un enfant , qu'à un jeune homme de dix-huit ans qui avait vu le monde.
La froideur qu'il me montrait fit naître en moi un esprit de résistance. Mon orgueil vint à mon secours. Nous eûmes un soir une querelle
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très-vive, et. je lui dis que, si je ne pouvais vivre en paix dans sa maison, je la quitterais. Il m'invita froidement à le faire, ne se doutant guère que je suivrais son avis. Je sortis à l'instant de l'appartement, dont je fermai la porte avec grand bruit. Je montai dans ma chambre, fis un paquet de quelque linge, et sortis de la maison sans être vu de personne, avec mon paquet sous mon bras, et environ seize shillings dans ma poche.
Mon père avait certainement agi avec imprudence, mais j'en commettais une encore plus grande. Il désirait que je retournasse à bord, et je n'en étais pas éloigné; mais son impatience et mon orgueil gâtèrent tout. Je ne tardai pas à faire des réflexions, mais il était trop tard. La soirée avançait, il me fallait un abri pour couvrir ma tète, et mes finances n'étaient pas dans une situation florissante.
J'avais fait six milles depuis que j'avais quitté la maison de mon père, quand je commençai à me trouver fatigué. La nuit allait tomber, et je n'avais pas encore de plan fixe. Un carrosse vint à passer, je montai derrière, et je fis ainsi environ quatre milles. Arrivée à une montée, la voiture ralentit sa course, le postillon descendit
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de cheval, m'aperçut, et me salua de deux ou trois coups de fouet. C'était un avis sufïisant de quitter mon poste , et je ne me le lis pas répéter.
Mes lecteurs savent déjà que depuis longtemps j'avais adopté la devise de nos voisins du côté du nord, nemo me impunè lacessit ; mais tout en aimant à me venger, je savais attendre l'occasion. Je suivis donc tranquillement le carrosse à quelques pas de distance. Quand il fut au haut de la montagne, le postillon se remit en selle. Je ramassai alors une grosse pierre et je la lui lançai à la tète. Etourdi du coup, il fut renversé, sa chute effraya les chevaux, ils s'emportèrent, et la voiture lui aurait passé sur le corps, si les chevaux n'eussent heureusement tourné tout à coup sur la droite pour prendre un autre chemin , qui descendait aussi de la hauteur. Le postillon ne fut pas plus d'une minute à se relever, et il ne songea qu'à courir après ses chevaux. Mon sang bouillait encore dans mes veines, au souvenir de l'insulte que j'avais reçue, et sans m'inquiéter de ce que deviendraient les chevaux, le postillon, la voiture et ceux qui s'y trouvaient , je me remis en marche.
Au bout de quelques minutes, j'arrivai dans
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la petite ville de ***, dont je voyais déjà les lumières à l'instant où les chevaux s'étaient détournés sur la droite au grand galop. J'entrai dans la première auberge que je rencontrai , et j'y trouvai dans la grande salle une nombreuse compagnie assise autour d'une table bien servie, et entre autres une troupe de comédiens ambulans, qui venaient de jouer Roméo et Juliette , et à leur air de satisfaction, il était aisé de juger qu'ils avaient obtenu du succès. Ils n'avaient pas quitté leur costume de théâtre , et cette scène avait un air pittoresque et romantique , faite pour intéresser un midshipman à demipaie.
Ma promenade m'avait donné de l'appétit , et la garçon nV ayant dit que c'était une table d'hôtes, je résolus de prendre ma part du souper. Il ne s'agissait plus que de choisir une place. Une actrice, jeune, jolie, bien faite, et ayant de grands yeux noirs, écoutait avec un air d'ennui et d'indifférence, les fades complimens de jeunes campagnards. Quand il lui arrivait de sourire, elle montrait les plus belles dents du monde : mais en général elle avait un air de mélancolie pensive, qui prévenait en sa faveur, et qui portait à croire qu'elle n'était pas née
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pour la situation qu'elle occupait en ce moment. Un jeune fermier, qui était assis à son côté, se rebuta de lui conter des douceurs en pure perte, et se leva de table. Je me hâtai de prendre sa place, et j'entrai sur-le-champ en conversation avec elle.
Je ne puis dire si mes discours lui plurent , si elle trouva mes manières supérieures à celles des individus qu'elle voyait habituellement, ou si elle fut flatlée de mes attentions assidues; mais le fait est qu'elle s'anima peu à peu, elle perdit son air de réserve, et elle fit preuve de tant de talens naturels, et montra un esprit si cultivé, que je ne pus m'empêcher d'être surpris de la trouver dans une pareille situation.
Notre entretien avait duré assez long-temps, et je venais de faire une remarque à laquelle elle n avait pas répondu, parce qu'elle paraissait lutter contre une émotion secrète, quand nous fûmes interrompus par le bruit que fit une voiture en s'arrêtant à la porte, et par les cris : Au secours ! au secours ! Je quittai sur-lechamp ma nouvelle connaissance, et je partis pour répondre à ce signal de détresse.
Je trouvai dans la voiture un homme d'un certain âge, soutenant dans ses bras une jeune
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personne qui avait perdu connaissance. J'aidai à la transporter dans une chambre, et on la plaça sur un sofa. On alla chercher un chirurgien, mais il n'y en avait qu'un seul dans la ville, et il était allé à quelque distance, pour un de ces cas qui, suivant M. Malthus, sont beaucoup trop fréquens pour le bien du pays. J'appris que la voiture avait été renversée, et que depuis ce moment la jeune personne n'avait pas repris l'usage de ses sens.
Il n'y avait pas de temps à perdre, et je savais qu'il était important de la saigner sans délai. Je n'hésitai pas à déclarer mon opinion à son père, et ayant acquis, dans le cours de ma profession, quelques connaissances en chirurgie, je lui offris de faire l'opération, en ajoutant, ce qui était vrai, que je l'avais déjà faite plusieurs fois. Il accepta mon offre avec beaucoup de remercîmens, et à l'aide de mon canif j'ouvris une veine du bras le plus blanc que j'eusse jamais vu de ma vie. Le sang en sortit; à mesure qu'il coulait, elle semblait se ranimer, et enfin elle entrouvrit deux grands yeux bleus, qui, se fixant sur moi , produisirent l'effet d'une hatterie masquée. J'étais tellement susceptible d'une tendre passion, que j'oubliai tout-à-fait
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la jolie actrice que je venais de laisser à table, et qui, quelques minutes auparavant, occupait exclusivement toutes mes pensées.
Ayant réussi à rendre la connaissance à la belle malade, je donnai ordre qu'on la mît dans un lit bien cbaud, qu'on lui fit prendre du thé, et qu'une femme veillât près d'elle toute la nuit. Tandis qu'on se préparait à exécuter mes ordres, le chirurgien qu'on avait été chercher arriva. Je lui rendis compte de tout ce que j'avais fait et prescrit, il y donna son approbation, et ajouta que ma présence d'esprit avait peutêtre sauvé la vie à cette jeune dame. — Mais permettez-moi de vous demander, dit-il au père, comment cet accident est arrivé.
— Un drôle était monté derrière ma voiture, répondit le père; le postillon lui donna un coup de fouet pour le faire descendre, et en reçut un coup de pierre qui le renversa. Les chevaux prirent le mors aux dents, firent deux ou trois milles au galop sans personne pour les conduire, et jetèrent la voiture contre une borne, accident qui aurait pu coûter la vie à ma pauvre fille.
— Le misérable ! dit le docteur.
— Oui. le misérable! pensai-je en songeant
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à tous les malheurs que mon caractère vindicatif aurait pu causer; mais je dois avouer que les charmes de ma victime n'ajoutaient pas peu à mes regrets. Cependant, voyant qu'on n'avait pas le moindre soupçon que je fusse l'auteur de cette catastrophe, je me remis de mon émotion, et je reçus les éloges du docteur avec une modestie convenable. Quand il fut parti , le père , plein de reconnaissance, me serra la main en me souhaitant une bonne nuit, et j'allai me mettre au lit.
Tandis que j'étais devant un miroir, mettant sur la toilette ma montre et une bourse bien légère, et que je dénouais ma cravate, je repassai en esprit tous les événemens de la journée, et j'apostrophai ainsi qu'il suit l'image que la glace réfléchissait : — C'est donc ainsi , monsieur, que vous marchez au repentir et à la réforme ? Vous insultez votre père, vous fuyez de sa maison, vous montez derrière une voiture comme un vagabond; on vous en chasse ainsi que vous le méritiez, et pour vous venger vous risquez de faire écraser sous les roues un pauvre homme qui a peut-être une femme et des enfans , et de causer la mort à une jeune personne charmante; —et tout cela dans le court
espace de six heures ! Où tout cela vous conduira-t-il ?
— A la potence, merépondis-je à moi-même, et cela est d'autant plus probable, que je ne vois aucun moyen de remplir ma bourse, si ce n'est par un miracle, ou en volant sur le grand chemin. Me voilà déjà amoureux de deux jeunes filles, et je ne possède au monde que deux chemises blanches. Il n'y a aucune proportion entre les moyens et les besoins.
Je m'endormis au milieu de mes réflexions. Je fus éveillé le lendemain matin pardeshirondelles qui faisaient leur nid an haut des fenêtres de ma chambre, et la première question qui se présenta à mon esprit fut de savoir ce que je répondrais quand le père de la jeune dame m'interrogerait , comme je devais m'y attendre. J'avais à choisir entre la vérité et le mensonge, mais je laissai ce point indécis, et je résolus d'agir comme les circonstances m'y détermineraient.
Mes méditations furent interrompues par le garçon de l'auberge, qui vint me dire que le père de la jeune personne qui était arrivée la veille si malade, m'attendait pour déjeûner.
La pensée de me trouver à table avec la jeune
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personne charmante que ma folie avait pensé faire périr !a nuit précédente, me mit hors d'état de songer à autre chose , et laissant au hasard ou à une heureuse inspiration le soin de fahriquer une histoire, je me rendis dans l'appartement qu'avait pris le voyageur. Il m'accueillit avec beaucoup de cordialité, me parla encore des obligations qu'il m'avait, et me dit qu'il se nommait Somerville.
J'eus quelque idée d'avoir entendu mon père prononcer ce nom, et je cherchais à me rappeler en quelle occasion, quand M. Somerville ajouta qu'il espérait que je lui apprendrais le nom du jeune homme qui lui avait rendu un tel service.
— Mon nom est Mildmay, répondis-je; car je n'eus pas le temps d'en chercher un autre.
— Je serais heureux, dit-il, de pouvoir croire que vous êtes fils de mon ancien ami et camarade de collège, M. Mildmay, de***; mais cela n'est pas possible , car l'un est à l'université, et le cadet qui sert dans la marine, est en ce moment sur la Méditerranée. Mais vous êtes peutêtre son parent?
Avant que j'eusse le temps de lui répondre, une porte de communication avec une autre
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chambre s'ouvrit, et miss Somerville entra. Nous avons tous beaucoup entendu parler de l'amour à la première vue; mais je soutiens que l'homme qui aurait seulement entrevu une fois Emilie Somerville sans en devenir éperdùment épris aurait dû n'avoir ni cœur ni ame. Si je l'avais trouvée belle quand je l'avais vue sans connaissance et couverte de la pâleur de la mort, que dus-je penser quand je la vis avec l'air animé qui lui était naturel, et lorsque ses joues avaient repris leurs charmantes couleurs? Faire la description d'une beauté parfaite n'a jamais été mon fort. Tout ce que je puis dire, c'est qu'autant que je suis en état d'en juger, miss Somerville réunissait en sa personne tout ce qui pouvait contribuer à en faire le plus bel échatnillon de son sexe en Angleterre, et îa main habile de la nature y avait mis tant d'harmonie, que je me sentais prêt à tomber à ses pieds et à l'adorer.
Lorsqu'elle me présenta sa main blanche, en m'adressant à son tour des remercîmens, je fus tellement confondu, que je ne pus que balbutier quelques mots dont je ne me souviens pas, et je ne saurais même dire si je les prononçai en anglais ou en français. Je perdis toute ma
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présence desprit, et la rougeur que fit monter jusqu'à mon front le souvenir de ce que j'avais fait la veille, aurait pu se prendre pour celle de l'innocence modeste. Ces signes extérieurs se confondent souvent; et ce fut sans aucun doute ce qui arriva en ce moment. Mon embarras fut attribuéà la modestie qui accompagne toujours le véritable mérite.
J'avais été trop long-temps en pension pour avoir honte de porter des lauriers que je n'avais pas gagnés. Je crus devoir profiter de tous les avantages que les chances de la guerre pouvaient m'offrir. J'imposai donc silence aux reproches de ma conscience, et assis entre ma nouvelle passion et son père, je fis le plus délicieux déjeûner. Le docteur avait déclaré que miss Somerville était hors de tout danger, et quoiqu'elle fût encore un peu faible, elle était en état de continuer son voyage. Comme ils n'avaient plus que quelques milles à faire, M. Somerville décida qu'il ne partirait que plus tard dans la matinée.
Le déjeûner fini, il quitta la chambre pour faire quelques préparatifs de départ, et je restai tête-à-tête avec sa fille. Pendant cette courte absence, j'appris qu'elle était fille unique, que
sa mère était morte, et qu'il avait existé une grande intimité entre nos deux familles. Emilie me fit aussi des questions pour savoir à quel degré j'étais parent de l'ancien ami de son père, et je lui répondis que j'étais son fils. 11 m'aurait été impossible de faire un mensonge aux lèvres de corail qui m'interrogeaient, et aux yeux perçans qui étaient fixés sur les miens.
— Et pourquoi ne l'avez-vous pas dit à mon père? me demanda-t-elle.
— Parce que j'aurais été obligé de lui en dire beaucoup plus, lui répondis-je, en la prenant pour confidente. Je suis le midshipman que M. Somerville suppose sur la Méditerranée et je me suis enfui hier soir de chez mon père.
Quoique j'eusse été aussi concis qu'il était possible dans mon histoire, je ne l'avais pas terminée quand M. Somerville rentra.
— Eh bien, papa, s'écria Emilie, monsieur est véritablement Frank Mildmay, après tout.
Il ne me restait qu'à faire un aveu franc et sincère de tout ce qui m'était arrivé , mais j'eus grand soin de ne pas dire un mot de la pierre que j'avais jetée au postillon. M. Somerville me fit une réprimande que je trouvai sévère, et il me parut qu'il prenait trop de liberté avec moi. 11 s'en aperçut et prit un ton plus doux.
— Si vous saviez, me dit-il , combien je porte d'intérêt à votre famille, quoique la distance qui me sépare à présent de votre père, ait rendu nos relaiions beaucoup moins fréquentes, vous ne seriez pas surpris que je prenne le ton d'un père en vous parlant. Ne me donnez pas lieu de regretter qu'un jeune homme à qui j'ai tant d'obligation soi t assez fier pour refuser de reconnaître une faute qu'il a commise. Je ne blâme pas la fierté quand elle est juste, mais elle ne peut jamais l'être à l'égard d'un père. Retournez donc chez lui ; je vous préparerai les voies en lui écrivant, et vous pouvez attendre ici de mes nouvelles. Quand vous serez réconcilié avec votre père, j'espère que vous viendrez me faire une longue visite à***. En attendant, comme je suppose que vos finances ne sont pas dans une situation florissante, permettez-moi de vous laisser ce billet de dix livres sterling. Ne faites pas de cérémonies, votre père m'en tiendra compte avec plaisir, j'en suis sûr.
La fin de son discours me parut beaucoup plus agréable que le commencement, et j'acceptai son offre, sinon avec empressement, du moins avec un sincère plaisir.
Il sortit en disant qu'il allait payer l'auber-
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giste, mais je crois qu'il voulait fournir à sa fille l'occasion d'essayer l'effet de son éloquence sur un esprit trop fier, qui semblait peu disposé à faire des concessions. Quelques minutes passées avec elle firent plus que les remontrances réunies de nos deux pères n'auraient pu effectuer; et je lui dis qu'à sa sollicitation, j'accepterais toutes les conditions raisonnables qui me seraient proposées.
Son père revint en disant que sa voiture était à la porte; il me serra la main; j'aidai Emilie à monter en voiture, et le dernier regard qu'elle me jeta m'affermit dans mes bonnes résolutions.
Quoi que le lecteur puisse penser de cet incident, il verra qu'il eut des suites d'une grande importance. L'orgueil m'avait excité à quitter la maison de mon père, l'esprit de vengeance m'avait porté à une action qui vient d'amener sur la scène l'héroïne de cette histoire; mais hélas! par quel aveuglement M. Somerville me laissa-t-il mon maître dans une auberge avec dix livres dans ma poche, au lieu de m'emmener chez lui jusqu'il ce qu'il eût reçu des nouvelles de mon père? Les hommes les plus sages commettent des erreurs sur des points qui pa-
raissent d'abord sans importance, et qui ont ensuite des conséquences fâcheuses.
Abandonnéà moi-même, je réfléchis sur tout ce qui venait de m'arriver; et la belle Emilie Somerviîle étant alors loin de mes yeux , je me rappelai la jolie actrice que j'avais si brusquement quittée la soirée précédente. Je dois pourtant dire que j'étais tellement occupé des charmes d'Emilie, que je ne cherchai la jeune Melpomène que comme moyen de passer le temps et sans aucune autre intention.
Je la trouvai dans la grande salle de l'auberge avec les autres comédiens, qui allaient y dîner à table d'hôte. Je rne plaçai encore à côté d'elle, elle me reçut en ami , et elle montra en ma faveur une partialité qui me flatta. Au bout de trois jours, je reçus une lettre de M. Somerviîle. Elle en contenait une de mon père, dont la seule demande était que je retournasse chez lui, et que je le revisse comme s'il ne s'était passé entre nous rien de désagréable. Je résolus de le faire, mais j'avais été assez long-temps dans la compagnie d'Eugénie , — c'était le nom de l'actrice, — pour qu'il me fût pénible de la quitter. Dans le fait, j'en étais, en style de marin, éperdûment amoureux. Je n'aurais osé dire qu'elle
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partageât mes sentimens, mais il était évident que ma société lui plaisait. Elle m'avait conté l'histoire de sa vie, et je la donnerai, en ses propres termes, dans le chapitre suivant.