‹ François BoucherChapitre 69 sur 283 · PRES · texte numérisé non relu

PRES

Pierre, premier peintre de M. le duc d'Orléans, fut nommé à sa place. premier peintre du Roi et les gens de goût rédigèrent sur le « peintre des grâces» des arrêts plus que sévères. « C'était, écrivait Grimm, un maître bien dangereux pour les jeunes gens. Plus d’un élève de l’Académie s'est perdu pour s'être livré à cette séduction... on pouvait appeler Boucher le Fontenelle de la peinture; il avait son luxe, sa recherche, son précieux, ses grâces factices; mais il avait plus de chaleur que Fontenelle qui, étant plus froid, était aussi plus sage et plus réfléchi que Boucher. L'un aurait perdu le goût en France s’il ne s'était pas trouvé après lui un homme qui, joignant le plus grand agrèment à la simplicité et à la force du style, nous a dégoûtés pour jamais du feu de l'esprit. L'autre a peut-être perdu l’école française sans ressource parce qu’il ne s’est pas trouvé à l’Académie de peinture un Voltaire pour préserver les élèves de la contagion. » On sait quel sauveur allait paraître!

Quand Boucher mourut, la société dont il avait incarné le goût et l'idéal n’en avait plus pour longtemps à vivre. Le seul élève digne de lui qu'il laissât, Honoré Fragonard, devait durer assez pour assister à l’agonie suprême de tout ce qui avait inspiré et applaudi son maître... Après que se seront levés, dans la tempête révolutionnaire, les rouges lendemains de tant de carnavals roses et que les réalités sanglantes auront pris la place du joli rêve galant, on verra le pauvre Frago finir tristement sa vie au milieu d’un monde bouleversé, où il n'aura plus de raison d’être, tandis que « les galetas de la brocante » recevront les œuvres dédaignées de Boucher. Hélas! ce sera bien fini de rire. Les Romains de David, les bras et les jarrets tendus, lanceront l’anathème à toutes ces frivolités aristocratiques et amoureuses ; dans la république des arts, il y aura aussi une loi des suspects; les Brutus et les Léonidas de marbre mettront en déroute les bergers en satin et les bergères en velours.

Au Musée des Archives, on peut lire, dans l’alcôve même de la princesse de Soubise, où sourient les deux pastorales de l'Offrande du berger, la

suprême lettre d'adieu écrite à Madame Élisabeth par Marie-Antoinette; dans

(O!, 1913.) Elle remercia avec effusion le directeur général pour cette faveur nouvelle, qui « la touchait plus encore par le sentiment qu’on donnait à la mémoire de son mari et de ses talents, » ce qui est d’une bonne femme rétrospectivement fidèle et doit imposer silence aux mauvaises langues, toujours prêtes à gloser sur le passé de M" Boucher.

la salle où l'Amour écoute les leçons de Mercure, des vitrines conservent quelques arrêts du tribunal révolutionnaire, les réquisitions de Fouquier- Tinville au commandant de la force armée pour l’escorte des condamnés à mort; l'acte original du jugement vouant à la mort vingt-deux députés girondins, où brille la signature de David; puis des décrets où paraît le nom de Bonaparte... C’est l’histoire même qui se dresse et qui parle. Une heure passée là en apprend plus que de gros livres et montre avec une tragique évidence comment «ceci tua cela. »

Pourtant au moment de la plus violente réaction contre « le peintre des Grâces » et en attendant l'heure de l’impartiale critique qui sait comprendre et goûter tout ce qui a vécu, une parole de justice devait se faire entendre. Et ce sera David lui-même qui, prenant contre ses propres disciples la défense du maître conspué dont il avait, au temps de sa jeunesse, vu les triomphes et éprouvé la bonté, leur rappellera que ce grand coupable, s’il ignora la beauté de la ligne rigide et du style «noble, » eut du moins quelques qualités de grand prix qui ne s’apprennent pas à l’école, et répondra non sans quelque ironie peut-être à ces intolérants sectateurs du grand art: « N'est pas Boucher qui veut! »

Brevet de premier peintre du

Roy.

CActe de

décès.

M®° de Pompadour avait donné au roi une telle habitude du nom et du talent de Boucher que, même morte, elle le protégea encore; et, à la mort de Vanloo, c'était sous les auspices de la favorite disparue que Boucher était nommé premier peintre du Roy.

Voici ce brevet, où la protection royale parle un si beau et tutélaire langage.

Brevet de premier peintre du Roy pour le sieur François Boucher. Du 8 septembre 1765.

« Aujourd’hui, huit septembre mil sept cent soixante-cinq, le Roy étant à Versailles, Sa Majesté, toujours attentive à récompenser ceux qui, par leurs talents, excellent dans les beaux-arts, et désirant faire connoître sa bienveillance particulière à ceux qui, par une application suivie, sont parvenus au degré de perfection et ont mérité son estime et celle de leur patrie, a cru que personne n’était plus digne de remplir la charge de son premier peintre, vacante par le décès du S' Carle Vanloo, que le Sr François Boucher, électeur de son Académie royale de Peinture et de Sculpture. La réputation qu’il s’est acquise dans cet art par la supériorité de ses talents, par le grand nombre de beaux ouvrages qu’il a faits, et désirant, en outre, le récompenser des soins qu’il s’est donné depuis mil sept cent quarante-huit pour conduire ceux qui s’exécutent en tapisserie à la Manufacture royale des Gobelins, ont déterminé Sa Majesté à lui accorder ce titre honorable qui, en justifiant le choix de Sa Majesté, fera connoître à son Académie de Peinture et de Sculpture le cas particulier qu’elle fait de chacun de ses membres, et combien les services de cette compagnie lui sont agréables. Et, à cet effet, Sa Majesté a retenu et retient ledit Boucher dans l’état de son premier peintre, vacant par le décès du S' Carle Vanloo, pour par luy en jouir et user, aux honneurs, autorités, pouvoirs, proéminences, prérogatives, privilèges, franchises et libertés y appartenant, et ce tant qu’il plaira à Sa Majesté, laquelle mande et ordonne au S' marquis de Marigny... de faire jouir le S' Boucher pleinement et paisiblement, conformément au présent brevet, que pour assurance de sa volonté Sa Majesté a signé et fait contresigner par moi, conseiller secrétaire d’État et de ses commandements et finances. — Signé : Louis; et plus bas : Bertin. »

Voici l'acte de décès de Boucher, tel qu'il a été retrouvé sur les registres de la paroisse de Saint-Germain-l’Auxerrois. Remarquons que cette heure de la mort de Boucher, cinq heures du matin, détruit absolument la légende romanesque qui le fait mourir à son chevalet.

« Paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois

May 1770. — Le jeudi trente et un, Sr François Boucher, premier peintre du Roy, ancien directeur et recteur de son Académie royale de Peinture et de Sculpture, associé libre de l'Académie de Saint-Pétersbourg, âgé d’environ soixante et sept ans, époux de dame Marie- Jeanne Buseau, décédé d’hier à cinq heures du matin au château du Louvre, a été inhumé dans cette église en présence de S' Juste-Nathan Boucher, architecte, son fils; de François- Jean Baudoin, son petit-fils, et de Charles-Étienne-Gabriel Cuvillier, premier commis des bâtiments du Roy, ami. — Boucher, Cuvillier, Pierre, Vien, Montcla, Vanloo, Chapeau, curé. »

Page 1